Archive dans juillet 2020

Suzanne Berger : « Nous sommes à la veille d’une nouvelle organisation technologique »

Et si la crise accélérait l’émergence d’une nouvelle forme de mondialisation ? Peut-être bien, car les nouvelles technologies, telles que les imprimantes 3D, permettent de repenser les chaînes de production, explique Suzanne Berger, professeure de sciences politiques au Massachussets Institute of Technology (MIT), et autrice de plusieurs ouvrages sur la mondialisation. Intervenante aux rencontres « Aix en Seine » (3 au 5 juillet à Paris), elle insiste sur la nécessité de protéger les communautés fragilisées par l’ouverture des frontières.

Cette crise va-t-elle sonner le glas de la mondialisation telle que nous l’avons connue ces dernières années ?

La pandémie a frappé dans un contexte où celle-ci était déjà remise en question. La montée des populismes, comme le Brexit, souligne le mécontentement croissant des populations à l’égard d’une mondialisation jugée incapable de fournir une protection efficace contre une série de dangers, attisant la peur de l’étranger.

Beaucoup ont aussi découvert pendant cette crise que certains produits n’étaient pas disponibles à cause de la rupture des approvisionnements. Dans certains pays, cela a intensifié le désir de produire chez soi. Mais ce serait une erreur.

Enfin, les institutions internationales, telles que l’Organisation mondiale de la santé [OMS], ont été incapables d’agir efficacement face au Covid19 – en partie à cause de l’attitude des Etats-Unis, mais pas seulement. Les maux du multilatéralisme sont plus larges. Cela pose une question fondamentale : y a-t-il une incompatibilité entre la mondialisation et la démocratie ?

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Y a-t-il vraiment incompatibilité ?

Je ne pense pas. Mais il est urgent d’imaginer comment protéger ceux qui sont exposés lorsque l’on ouvre les frontières. Les politiques d’ouverture doivent s’accompagner de politiques intérieures évitant que certains secteurs industriels ne paient le prix fort, accompagnant les communautés souffrant le plus du déclin industriel, comme on l’a observé aux Etats-Unis au début des années 2000.

C’est essentiel, car le nationalisme, incontrôlable à bien des égards, nous met en danger : les tensions risquent de ne pas se limiter à l’économie et de déraper en conflits bien réels.

La mondialisation fait des perdants. Pourquoi ne l’a-t-on pas compris plus tôt ?

En partie parce que ce mouvement s’est singulièrement amplifié après 2001, à la suite de l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce [OMC], sans que l’on en mesure tout de suite les conséquences. Celle-ci a entraîné des pertes d’emplois aux Etats-Unis, localisées dans certaines industries et régions, où l’on a observé un niveau élevé de vote en faveur de Donald Trump lors de la dernière élection présidentielle.

Néanmoins, la gestion calamiteuse de la pandémie par celui-ci va peut-être changer la donne dans ces régions.

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Comment l’attitude des Etats-Unis à l’égard de la Chine a-t-elle évolué depuis 2001 ?

Si l’on schématise, le désir des industriels américains de faire du business avec la Chine l’a longtemps emporté sur d’autres considérations. Désormais, ces industriels ont changé d’attitude : ils ont épuisé les possibilités de produire à bas coût dans l’Empire du Milieu, et se heurtent à l’impossibilité d’y vendre des produits plus haut de gamme, car Pékin bloque.

Du côté politique, les démocrates comme les républicains ont également ouvert les yeux. Ils ont longtemps été trop naïfs à l’égard de la Chine, aveuglés par la recherche de profits liés aux implantations d’usines sur place, fermant les yeux aux problèmes politiques et démocratiques.

Cette prise de conscience peut-elle accélérer des relocalisations vers les Etats-Unis ?

Je ne crois pas. La production de masse ne reviendra pas aux Etats-Unis. Ce n’est d’ailleurs pas souhaitable, car les emplois dans de telles usines sont difficiles. En outre, la base industrielle du pays a changé : elle est plus spécialisée, s’est tournée vers les nouvelles technologies. En revanche, il est possible de diversifier les sources d’approvisionnement en nous tournant vers d’autres pays d’Asie, comme le Vietnam.

Comment ces chaînes de production peuvent-elles évoluer au cours des prochaines années ?

Après les années 1980, l’organisation des entreprises, jusque-là très verticale, a été bouleversée en partie sous la pression des marchés financiers : les entreprises ont désintégré leurs structures industrielles pour, par exemple, fabriquer en Chine un produit imaginé aux Etats-Unis.

Aujourd’hui, nous sommes peut-être à la veille d’un renversement de cette tendance à la désintégration, au profit d’une nouvelle organisation technologique et industrielle, grâce aux nouvelles technologies telles que l’intelligence artificielle et les imprimantes 3D. Il ne faut néanmoins pas surestimer la vitesse de ces changements.

Que voulez-vous dire ?

Il y a quelques années, on prédisait qu’en 2020 les robots auraient remplacé un grand nombre de travailleurs et que les voitures autonomes auraient chassé les véhicules traditionnels. Certains de mes collègues du MIT sont encore convaincus que l’automatisation va détruire beaucoup d’emplois. Je pense plutôt qu’elle s’inscrira en complément, et que ce mouvement sera plus lent qu’ils ne l’estiment.

Mes étudiants et moi allons voir comment les entreprises américaines adoptent les nouvelles technologies : il y a une forme d’inertie, en particulier dans les TPE et PME. C’est lent, coûteux, et elles auront encore moins de marges de manœuvre financières pour investir dans ces technologies, au sortir de cette crise. D’autant que l’achat d’un robot représente un quart seulement du coût lié à l’intégration de ce dernier : il faut également changer les modes de production, les logiciels, l’organisation…

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La récession va-t-elle pénaliser un peu plus encore nos usines ?

Aujourd’hui, les inquiétudes portent moins sur l’industrie que sur les services, en particulier le tourisme, première victime de la pandémie.

L’essor du télétravail, qui devrait durer, aura également des impacts collatéraux sur certains secteurs. Notamment sur l’immobilier commercial – qui, à l’avenir, aura besoin d’autant de bureaux si l’on travaille plus à la maison ? –, mais aussi, les services liés : restaurants implantés autour des entreprises, pressings, etc.

Quelles sont les autres tendances à l’œuvre accélérées par cette crise ?

Cela n’a pas de rapport avec la pandémie, mais l’un des événements les plus significatifs est, selon moi, le mouvement de protestation contre les violences policières et le racisme déclenché par la mort de l’Afro-Américain George Floyd. Il y a beaucoup de Blancs dans les manifestations. Nombre d’entreprises et d’Etats américains ont pris des mesures pour limiter ce qui s’apparente à du racisme institutionnalisé.

La prise de conscience et la reconnaissance de ces injustices sont plus profondes encore que pendant les années 1970. Je pense que cela aura des conséquences sur la prochaine élection présidentielle, et au-delà.

Les protestations Black Live Matters ont, en outre, inspiré des mouvements dans d’autres régions du monde. Cela restaure un peu le soft power américain, mis à mal ces dernières années, et l’image des Etats-Unis, toujours à même d’inspirer un mouvement positif au-delà de leurs frontières.

« Quand les dividendes de 2019 compromettent la survie des entreprises en 2020 »

Pertes & profits. Le dividende a mauvaise réputation par les temps qui courent. Face la plus visible de la rémunération d’un actionnaire, il concentre tous les reproches que l’on peut adresser à la finance, à la Bourse et au capitalisme en général : celui d’une forme d’enrichissement sans effort, au même titre que l’intérêt d’un emprunt. En période de catastrophe économique, comme en ce moment, il est le symbole de l’aléa moral. Comme si Air France, aidé massivement par l’Etat et préparant le départ de plus 7 500 de ses salariés, choisissait de continuer à verser un dividende confortable à ses actionnaires.

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Il est pourtant un rouage essentiel de la grande machine à recycler le carburant financier de nos économies. Il rémunère l’épargne des fonds de retraite ou des assurances-vie, et permet aux actionnaires de réallouer leurs économies vers d’autres sociétés qui ont besoin d’argent, parce qu’elles sont en croissance ou en difficulté. La Bourse a été créée pour financer des aventures entrepreneuriales et fournir des moyens à une société en toute transparence et de disposer, grâce à ses actions cotées, d’une monnaie échangeable pour faire des acquisitions.

Déclarations ronflantes

Ce cercle vertueux demande un équilibre subtil qui peut être facilement rompu. Cette part supposée des bénéfices peut entrer en conflit avec les autres usages que peut faire l’entreprise de l’argent gagné : augmenter ses salariés (ou en embaucher d’autres) et accroître ses investissements. La bonne gestion consiste à tenir ces trois fils sans qu’aucun ne se casse.

A chaque crise boursière, et surtout depuis celle de 2008, on tente de modérer l’appétit des investisseurs pour le rendement à court terme. Rien n’y fait, en dépit des déclarations ronflantes sur la responsabilité sociale et le souci du long terme. Selon une étude révélée par le Financial Times, peu suspect d’anticapitalisme primaire, les dividendes de 2019 pourraient compromettre la survie de bien des entreprises en 2020. 37 % des sociétés qui composent l’indice américain S&P 500 ont versé, en 2019, des dividendes (ou procédé à des rachats d’actions, ce qui est équivalent) pour un montant supérieur à l’ensemble de leurs bénéfices nets de l’année. C’est un peu moins en Europe, autour de 29 %.

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Ce qui signifie qu’elles ont dû emprunter pour le faire ou puiser dans leur trésorerie. A l’époque, l’argent était tellement peu cher et le ciel économique si bleu… En ce début d’été 2020, c’est une autre histoire. L’argent n’est plus si bon marché dès lors que la dette des entreprises est dégradée. Ce qui contraint les Etats qui le peuvent à voler à leur secours, et ralentit donc la reprise économique. A trop privilégier l’actionnaire, on compromet son intérêt et celui de tous.

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« En empêchant l’entrée de nouveaux immigrants, Trump pénaliserait l’économie américaine »

Des migrants guatémaltèques, expulsés des Etats-Unis, arrivent à l’aéroport de Guatemala, le 9 juin.

La crise liée à la pandémie risque de creuser encore les écarts de salaires entre les travailleurs très qualifiés et peu qualifiés, prévient Jennifer Hunt, professeure d’économie à l’université Rutgers (Etats-Unis), intervenant aux rencontres « d’Aix en Seine », qui se sont tenues du 3 au 5 juillet à Paris.

Ancienne chef du département américain du Travail (2013–2015) passée par le Trésor américain, cette spécialiste de l’immigration estime également qu’en fermant partiellement ses portes aux travailleurs étrangers, l’économie américaine serait durablement affaiblie.

Quelles séquelles cette crise laissera-t-elle, à long terme, sur les marchés du travail ?

Cela dépend des pays et il est encore trop tôt pour le dire. Mais une chose est sûre : les cicatrices seront probablement plus marquées dans ceux qui, au moment où la pandémie a frappé, n’avaient pas encore retrouvé leur niveau de production d’avant la récession de 2008, comme l’Italie.

Le chômage partiel a protégé des millions d’emplois pendant le confinement en Europe. Sa prolongation ces prochains mois pourrait également contribuer à maintenir des emplois qui, sans la crise, auraient disparu. Est-ce un problème ?

Ces mécanismes ont été efficaces pour permettre aux entreprises de conserver leurs salariés, leur éviter d’avoir à s’en séparer pour tenter de les réembaucher plus tard.

Si en raison d’un rebond de la pandémie, ces dispositifs se prolongent au-delà d’un an, il y a un petit risque : celui de voir l’Etat subventionner des anciennes façons de travailler, de maintenir des emplois peu appareillés au regard des évolutions de l’organisation technique. Mais ce risque reste largement secondaire et limité au regard des coûts qu’un chômage de masse engendrerait.

La hausse du chômage dans les économies avancées va-t-elle se traduire par une nouvelle augmentation des inégalités ?

En termes salariaux, l’écart risque en effet de se creuser encore entre les travailleurs très qualifiés et les peu qualifiés. Ces derniers sont plus durement pénalisés pendant les récessions, car ils occupent des emplois plus fragiles. En outre, le travail à distance a bien souvent été impossible pour eux pendant le confinement.

Ajoutons que la récession actuelle est différente de la précédente à bien des égards. Celle de 2008 avait frappé en premier lieu les hommes, surreprésentés dans les secteurs de l’industrie et de la construction. Cette fois, les femmes, plus nombreuses dans le tourisme, l’hôtellerie-restauration et le commerce de détail, sont les premières affectées – du moins, jusqu’ici.

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Les ingénieurs, victimes collatérales de l’aéronautique en crise

Les premières turbulences de la tornade qui s’est abattue à l’échelle mondiale sur l’aéronautique commencent à se faire durement ressentir sur les sociétés d’ingénierie du territoire toulousain. A l’image d’Airbus, leur principal donneur d’ordres. Si le constructeur européen taille dans ses effectifs, il réduit aussi ses dépenses de recherche et développement (R&D) et d’ingénierie. Ce qui fragilise ces deux secteurs, qui emploient un tiers des salariés de la filière dans la région.

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« A Toulouse, 8 à 10 000 ingénieurs, qui travaillent pour Airbus et d’autres clients de l’aéronautique, se retrouvent en inter-contrats, sans mission, et sont menacés par un PSE [plan de sauvegarde de l’emploi] dans les prochains mois », avance, inquiet, Benoît Maistre, président du collège ICT (ingénierie et de conseil en technologies) du syndicat Syntec-Numérique.

Sogeclair Aerospace, sous-traitant de premier plan d’Airbus, de Bombarbier
ou encore de Dassault Aviation, a perdu plus de 50 % de son activité

A Blagnac (Haute-Garonne), la société Sogeclair Aerospace est l’une des premières PME à travailler à la mise en place d’un plan social. Ce sous-traitant de premier plan d’Airbus, de Bombarbier ou encore de Dassault Aviation, qui a perdu plus de 50 % de son activité depuis le début de la pandémie, a présenté un projet de PSE qui concernerait jusqu’à 245 personnes en France. Le site toulousain, fort de 400 ingénieurs, devrait être alors sévèrement touché, avec à la clé des licenciements secs et des départs volontaires en retraite non renouvelés.

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Dans les sociétés d’ingénierie, il y a urgence

Si le secteur du transport aérien ne redécolle pas, avertit un porte-parole de la direction, des « mesures d’adaptation des effectifs à la nouvelle réalité du marché » seraient appliquées pour ses filiales allemande, britannique et espagnole. En clair, il pourrait y avoir une saignée plus importante dans cette entreprise familiale fondée en 1962, et propriété de Philippe Robardey, par ailleurs président de la chambre de commerce de Toulouse.

Dans les sociétés d’ingénierie, il y a urgence. Car, si ce sous-traitant subit des pertes, il n’est pas le seul. CMT+, filiale du groupe Scalian, fait aussi les frais de cette crise inédite et violente. Dépendante de l’aéronautique à plus de 70 %, cette PME de 200 salariés installée à Colomiers (Haute-Garonne) vacille. Compte tenu de l’effondrement du plan de charge, le sureffectif est chiffré à 140 collaborateurs. Un PSE est en discussion avec les représentants du personnel.

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Les Etats-Unis créent 4,8 millions d’emplois en juin

Visite de Donald Trump dans une usine automobile Ford, à Ypsilanti (Michigan), le 21 mai 2020.

La reprise de l’économie s’est accélérée en juin aux Etats-Unis, le pays ayant créé le mois dernier 4,8 millions d’emplois. C’est mieux que les 2,5 millions de mai, qui avaient provoqué la surprise et qui ont même été révisés à la hausse (2,7 millions). De fait, le taux de chômage est tombé à 11 % en juin, après avoir atteint un plus haut de 14,7 % en avril, selon les chiffres très attendus publiés jeudi 2 juillet par le ministère fédéral du travail. Immédiatement, Donald Trump a convoqué une conférence de presse à la Maison Blanche pour saluer une hausse « historique » tandis que la Bourse américaine a ouvert en hausse de 1,5 % pour cette dernière journée avant le long week-end de l’Independance Day.

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Si ces chiffres attestent d’un fort rebond, supérieur aux attentes, les dégâts causés par le Covid-19 sont loin d’être effacés. L’Amérique est au tiers du parcours : avec 142 millions d’emplois en juin, elle a récréé 8,8 millions de jobs depuis le plus bas touché en avril, mais elle se trouve toujours 15 millions d’emplois en deçà du niveau de février. Le taux de chômage, qui avait atteint les plus bas historiques de la fin des années 1960, a triplé.

Restauration et tourisme

Surtout, l’enquête du ministère du travail a été réalisée mi-juin. Son bon chiffre ne prend pas en compte les emplois sans doute perdus depuis une dizaine de jours, alors que de nombreux Etats frappés par l’épidémie du Covid-19, tels le Texas, la Californie, l’Arizona et la Floride, ont dû refermer leur économie qu’ils avaient trop vite déconfinée. Le nombre de nouveaux cas a dépassé pour la première fois les 50 000 mercredi 1er juillet.

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Comme en mai, l’emploi a été recréé notamment dans la restauration et le tourisme au sens large, qui après avoir perdu la moitié de ses effectifs rouvre progressivement ses portes (2,1 millions d’emplois créés en juin), mais accuse encore un recul de 30 % de ses emplois.

Le rebond est net dans l’industrie manufacturière, qui a récupéré la moitié du terrain perdu (500 000 emplois recréés en juin, soit un recul réduit à 6 % des effectifs). Ce segment est politiquement très important pour l’élection de novembre : les ouvriers firent en 2016 l’élection de Donald Trump dans les Etats dits de la « ceinture de la rouille ». En revanche, le pire est encore à venir pour les compagnies aériennes, qui disent avoir 20 000 salariés de trop.

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Le débat sur les chiffres du chômage est perturbé par les enjeux électoraux, les détracteurs de Donald Trump acceptant mal qu’un bon chiffre macroéconomique puisse être publié tandis que le soutien du Congrès à l’économie, inédit et massif (2 700 milliards de dollars, soit 13 points de PIB), va à l’encontre des préjugés sur le non-interventionnisme américain.

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Hauts-de-France : alerte sur la recrudescence d’accidents du travail depuis le déconfinement

Stagiaire cordiste, à Die (Drôme), en 2007.

Vendredi 26 juin, un cordiste de 48 ans a trouvé la mort en tombant du toit d’un silo de l’entreprise Nord Céréales, à Dunkerque (Nord). Avant lui, un couvreur avait fait une chute mortelle à Arras (Pas-de-Calais) : un barreau de l’échelle sur laquelle il s’était hissé acrobatiquement, depuis un balcon, a cédé, le projetant dix mètres plus bas. Mortelle encore, la chute de 15 mètres, dans la Somme, d’un conducteur de camion toupie qui, pour surveiller le déversement de son béton, a grimpé sur un toit de tôle qui a cédé sous son poids.

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Trois accidents du travail mortels, et autant d’accidents graves, liés à des chutes de hauteur dans les Hauts-de-France depuis le redémarrage de l’activité économique : un salarié tombé d’un échafaudage non protégé dans l’Oise, un apprenti couvreur de 18 ans tombé d’un toit non protégé dans la Somme, une autre chute d’un toit non protégé à Amiens…

« Relâchement »

Absence de barrières de protection, utilisation d’équipement inapproprié… La direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi (Direccte) des Hauts-de-France, service de l’Etat en charge, notamment, du respect de la réglementation du travail, a décidé d’alerter sur la situation dans un communiqué, jeudi 2 juillet. « Cette recrudescence d’accidents est sans commune mesure avec ce qu’on a connu sur l’ensemble de 2019 », s’inquiète Brigitte Karsenti, directrice régionale adjointe de la Direccte. Huit accidents mortels du travail liés à des chutes de hauteur avaient été recensés dans la région sur l’année.

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Pour expliquer cette recrudescence depuis le déconfinement, l’heure est encore aux hypothèses. « Cela peut être lié à des problématiques de désorganisation du travail [matériel indisponible, approvisionnements décalés]. Mais aussi à une volonté de rattraper le retard de commandes qui n’ont pu être honorées pendant le Covid. Cela peut favoriser les situations à risque », avance Cécile Delemotte, chef du service santé sécurité au pôle travail de la Direccte. Là où il aurait fallu installer une nacelle, on voudra aller plus vite en se servant d’une simple échelle. « Le fait de focaliser sur les risques liés au Covid a pu aussi contribuer à mettre au second plan l’information à la sécurité » ajoute-t-elle.

Ne pas avoir exercé pendant quelques mois a pu aussi favoriser un certain « relâchement ». « Nous voulons alerter ceux qui organisent le travail, les employeurs, les donneurs d’ordre, les maîtres d’ouvrage : il est de leur responsabilité d’organiser la reprise d’activité en sécurité, en anticipant les risques, insiste Brigitte Karsenti, qui a sensibilisé dès cette semaine les partenaires sociaux. Il faut que chacun soit vigilant à son niveau. » La Direccte a ainsi demandé aux inspecteurs du travail de renforcer leurs contrôles.

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Les pistes du CESE pour lutter contre le chômage de longue durée

« La part des demandeurs d’emploi de plus d’un an est passée de 45,6 % en 2014 à 47,5 % 21 fin 2019. »

Comment lutter contre le chômage de longue durée ? Alors que le nombre de demandeurs d’emploi se maintient à un niveau élevé depuis l’épidémie de Covid-19, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a tenté d’apporter quelques éléments de réponse au problème du chômage durable. Dans un avis présenté le 24 juin, le CESE formule une vingtaine de propositions relatives à la « prévention et la réduction du chômage de longue durée dans une perspective d’action territoriale ».

Avant la crise, ce noyau dur du chômage constituait déjà, avec le sous-emploi, une catégorie en hausse : la part des demandeurs d’emploi de plus d’un an est passée de 45,6 % en 2014 à 47,5 % 21 fin 2019. « La durée de la privation d’emploi augmente la difficulté de retour à l’emploi », souligne le rapport. Une partie de ces chômeurs tombent dans un cercle vicieux : précarité, désocialisation…, qui bloque d’autant plus leur réinsertion sur le marché du travail.

Problèmes de coordination

Tous les actifs ne sont pas égaux face au chômage de longue durée : celui-ci touche d’abord les moins qualifiés, les seniors et les personnes en mauvaise santé. L’avis du CESE met aussi en exergue de fortes inégalités territoriales : les anciens bassins industriels, les zones en déclin démographique et les départements d’outre-mer connaissent un taux important de chômage de longue durée. Les métropoles et certains espaces économiques pourtant dynamiques, situés dans le sud de la France, ne sont toutefois pas épargnés.

Bien sûr, tous les bassins d’emploi ne connaissent pas le même dynamisme. Mais l’avis du CESE relève des problèmes de « coordination » entre les acteurs territoriaux chargés de l’insertion des demandeurs d’emploi : travailleurs sociaux des départements, associations, opérateurs de formation… Les différents dispositifs d’insertion se superposent et le chômeur ne s’y retrouve pas toujours.

« Le rapport a montré qu’aucune collectivité n’était clairement chargée de la gestion prévisionnelle de l’emploi et des compétences à l’échelle des territoires », souligne le CESE, qui recommande d’en confier le pilotage à l’échelon régional. La région s’appuierait sur un « consortium » qui réunirait tous les acteurs territoriaux (les départements, les opérateurs de compétences en territoires, les composantes du service public de l’emploi…).

Une politique de contractualisation renforcée viendrait encadrer les différentes initiatives. Par exemple, les régions pourraient passer contrat avec les départements pour que les bénéficiaires du RSA (géré à l’échelon départemental) soient systématiquement orientés vers un parcours d’insertion professionnelle.

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« Stop work » : La métamorphose d’un cadre aux prises aux absurdités des pratiques RSE

« Stop Work. Les joies de l’entreprise moderne », par Morgan Navarro et Jacky Schwartzmann. Dargaud, 138 pages, 18 euros.

L’écologie ? Il s’en cogne. Les mecs de la CGT ? Tous des cons. S’occuper du stagiaire de 3e ? Jamais, sauf si le boss le demande, et qu’il prend l’apéro à midi au restaurant.

Fabrice Couturier est un cadre vieux jeu : il aime « saigner un fournisseur pour augmenter les marges » et fayote ostensiblement pour monter en grade, au point que ses collègues de Rondelles SA le surnomment « le suceur ». Mais lorsque le poste qu’il convoite est finalement attribué à une jeune externe, il passe du statut de beauf mal embouché à celui de rebelle acoquiné avec la CGT. Une drôle d’aventure racontée avec humour par l’illustrateur Morgan Navarro et l’ex-cadre en entreprise et auteur de polars Jacky Schwartzmann dans Stop Work (Dargaud).

La bande dessinée retrace la métamorphose d’un cadre au service achats et pointe à travers ses aventures les sommets d’absurdité et de cynisme du monde de l’entreprise, en particulier dans la mise en place des politiques de responsabilité sociale et environnementale. Ainsi de Rondelles SA, ridicule dans son nom comme dans ses pratiques.

Au comité de direction, on ne s’exprime plus que dans les termes du « business » : « wip », « deadline », « overdues »… Les anglicismes s’accumulent et exaspèrent Fabrice. Mais ce n’est rien face aux nouvelles règles du service environnement, hygiène et sécurité (EHS). Il faut désormais suivre une formation pour descendre l’escalier, et se garer en marche arrière dans le parking, « comme ça le soir vous êtes en marche avant avec une bonne visibilité, ce qui permettra d’éviter tout accident », martèle la pénible Ludivine, responsable du service EHS.

« Pas en frontal, sinon t’es mort »

Même un simple changement de pile requiert de faire appel à un prestataire de service, car « pour décrocher la pendule, il faut monter sur une chaise » et donc avoir suivi la « formation de travail en hauteur » ainsi que « la formation sur les risques électriques ». Les consignes sont de plus en plus aberrantes, à l’image des affiches qui s’accumulent sur les parois de la boîte : « tenir la rampe, chaussures à semelles non glissantes », « lingettes dans les caisses à outils, attention à la date de péremption sous peine de sanctions ».

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Mais le pompon, ce sont les incitations à déclarer les « presque accidents ». Vous vous cognez le genou contre un tiroir de bureau ouvert ? Il faut remonter l’information, ce qui permet à l’EHS d’analyser les « roots causes et établir les good practices ». « On me bride, on me vole ma place au Codir [comité de direction], et en plus on me castre », s’exaspère Fabrice. « C’est pareil dans toutes les boîtes, même dans l’administration. On ne fait plus rien sans autorisation écrite. C’est la Stasi qui rencontre la Nasa », résume Christophe, le délégué CGT.

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