En Côte-d’Or, trois générations de syndicalistes racontent leurs luttes : « Aujourd’hui, on est plus dans des batailles de résistance que dans des offensives »

L’engagement syndical a coloré l’enfance de Morgane Lahlou-Manière. Suivre sa mère en manif, l’aider à tracter ou l’accompagner après l’école aux réunions à la mairie de Dole (Jura) faisaient partie de son quotidien. Elle se souvient des dessins « On ne touche pas à l’hôpital » qu’elle préparait à 13 ans pour habiller la voiture en tête de cortège, des pancartes qu’elle aimait tenir, des discussions autour de barbecues pendant les AG, du muguet qu’elle ramassait la veille du 1er-Mai pour la manif du lendemain, ou de ces repas de famille au cours desquels les questions politiques étaient naturellement « mises sur la table ». Mais aujourd’hui, encartée à la Confédération générale du travail (CGT), elle se retrouve à 25 ans confrontée à la question de revendiquer ou non son militantisme sur son lieu de travail.

Pourtant, depuis trois générations, le syndicalisme est une évidence dans la famille Manière. Chez Raphaëlle, la mère de Morgane, « c’est venu culturellement », résultant en partie des souvenirs familiaux autour de ses grands-parents résistants. Dès le milieu des années 1980, elle milite au lycée auprès de la Jeunesse communiste, suivant les traces de ses parents, également encartés au Parti communiste français (PCF).

Auprès de ses parents impliqués politiquement et syndicalement, Raphaëlle, 54 ans, se souvient de « moments de militantisme très joyeux » incarnés par les « grosses manifestations » à Paris organisées par le Mouvement pour la paix, la « vente de L’Huma » le dimanche matin devant la boulangerie et les réunions où elle accompagnait sa mère, trésorière de la section du PCF, récolter les timbres des cotisations.

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Le secteur de la défense recrute à tour de bras

Lors de la mise à l’eau du premier patrouilleur hauturier « Trolley de Prévaux », nouveau navire de la marine nationale française, sorti des chantiers Piriou, en coopération avec les entreprises Naval Group, CMN et Socarenam. A Concarneau (Finistère), le 5 février 2026.

« Une force spéciale d’experts pour répondre aux besoins de l’industrie de la défense. » C’est ce que lancera, le 23 avril, France Travail, en compagnie du ministre du travail, Jean-Pierre Farandou, lors d’un événement de recrutement à Toulon. Après des mois de partenariat avec la direction générale de l’armement et les 4 000 entreprises qui composent la base industrielle et technologique de défense (BITD), l’opérateur public mettra à disposition une structure nationale consacrée à la défense, avec des conseillers spécialisés, sous la direction d’un général.

Alors que le budget de la défense est en hausse, les carnets de commandes offrent aux industriels du secteur une grande visibilité, avec, à la clé, des offres en CDI, et ce depuis déjà plusieurs années. « Entre 2022 et 2024, l’emploi a augmenté de 15 % dans nos entreprises, illustre Delphine Sampic, porte-parole du Groupement des industries françaises de défense et de sécurité terrestres et aéroterrestres (Gicat), qui représente 55 000 salariés. En janvier 2025, 40 % des entreprises de la BITD déclaraient un manque d’effectifs pour répondre à leur carnet de commandes à l’instant T. »

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La présidente de la librairie L’Ecume des pages démissionne après des désaccords avec Vivendi

La présidente démissionnaire de la librairie parisienne L’Ecume des pages, Félicité Herzog.

Félicité Herzog, qui fut de septembre 2019 à juin 2025 directrice de la stratégie de l’innovation de Vivendi, quitte définitivement le groupe de Vincent Bolloré : elle a démissionné de ses fonctions de PDG de la librairie parisienne L’Ecume des pages. Dans une lettre datée du vendredi 13 février à Yannick Bolloré, président du conseil de surveillance de Vivendi, et à François Laroze, directeur financier du groupe, que Le Monde a pu consulter, elle informe de sa décision, qui prend effet le jour même. Elle part parce que « le respect, l’indépendance et la capacité de délibération sont mis à mal ». Pour elle, « le mélange des genres entre influence politique et conduite des affaires constitue un motif d’alerte majeur ».

Véritable institution du boulevard Saint-Germain, dans le 6e arrondissement de Paris, cette librairie était entrée dans le giron de Vivendi fin 2023, quand le groupe avait surenchéri, à hauteur de 4,5 millions d’euros, pour acheter le fonds de commerce aux quatre héritiers de la famille Besançon.

Félicité Herzog avait alors signé avec Vivendi une charte d’indépendance pour « défendre l’intégrité de la libraire », écrit-elle. « Je suis notamment parvenue à neutraliser certaines interventions extérieures susceptibles de porter atteinte à cette indépendance, qu’il s’agisse de demandes de Vincent Bolloré visant le lancement de l’ouvrage de [la journaliste russe] Xenia Fedorova, ancienne responsable de Russia Today – média interdit dans toute l’Union européenne pour faits de propagande – ou de sollicitations tendant à une mise en avant privilégiée d’ouvrages politiquement marqués chez Fayard, alors même que la librairie en assurait déjà la présentation dans le respect de son pluralisme », décrit-elle.

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Comment les syndicats ébauchent l’encadrement de l’usage de l’IA

Dans les bureaux d’Illogic Studios, à Montpellier, le 12 décembre 2025.

A l’heure où le gouvernement déroule son plan national Osez l’IA et où les enjeux de souveraineté agitent les esprits, les risques encourus pour l’emploi et les conditions de travail ne semblent pas la préoccupation première des acteurs économiques français. Mais l’annonce, ces dernières semaines, par la Société générale et Capgemini, de licenciements assumés en lien avec l’essor de l’intelligence artificielle (IA) semble avoir relancé l’alerte, d’abord du côté des syndicats. « Plus le temps passe, plus il y a urgence à inclure le déploiement de l’IA en entreprise dans le dialogue social », insiste Luc Mathieu, secrétaire national CFDT responsable des questions liées au numérique, en se faisant l’écho d’un message répété par les autres confédérations. « A ce stade, il y a quelques accords collectifs. Mais il y en a peu », précise-t-il, alors qu’AXA, BPCE et Metlife ont été parmi les premiers groupes, en 2025, à explorer cette voie.

« Aujourd’hui, nous planchons sur un accord type pour éviter une trop grande hétérogénéité sur les situations en entreprise », dévoile Matthieu Trubert, coanimateur du collectif numérique de l’Ugict-CGT, en précisant que toutes les organisations non patronales adhèrent à ce projet. Pour elles, l’intérêt d’un accord national interprofessionnel serait de fixer un cadre général qui permettrait des accords sectoriels pouvant ensuite être retranscrits et affinés dans les entreprises.

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Le travail empêché se répand dans la fonction publique

Carnet de bureau. « Il faut faire attention à ne pas priver le service public de l’emploi des moyens nécessaires de faire le job », alertait Thibaut Guilluy, auditionné le 11 février par la commission des affaires sociales du Sénat. Si le directeur général de France Travail estime que la baisse d’effectifs annoncée par le gouvernement ne va pas « empêcher » l’opérateur public de « poursuivre la dynamique des progrès engagés », le risque est bien réel en revanche d’empêcher les agents de faire leur métier.

Charge de travail accrue, inscription de demandeurs d’emploi à la chaîne, les salariés de l’opérateur public parlent de « perte de sens ». Tout ce que l’on n’arrive pas à faire et qui fait qu’on ne se reconnaît pas dans son travail, c’est ce qui définit « la qualité empêchée » théorisée par le psychologue du travail Yves Clot (Le Travail à cœur, La Découverte, 2010), et qui se diffuse actuellement dans la fonction publique sous la pression des restrictions budgétaires.

Réduction de 515 équivalents temps plein pour France Travail, ralentissement de l’emploi dans la fonction publique hospitalière, augmentation de contractuels à l’éducation nationale, d’un bout à l’autre du secteur, des agents témoignent de la difficulté grandissante de bien faire leur travail. « On assiste à une forme de désespérance. Nous sommes au service des usagers, mais avec la pression du chiffre, le traitement de masse, le contrôle… Tout cela mis bout à bout représente une perte de sens », constatait fin janvier Guillaume Bourdic, représentant syndical CGT au comité social et économique central de France Travail interrogé par l’agence d’informations AEF.

Risque de désengagement

A l’hôpital aussi, depuis des mois, Marie (qui témoigne sous le couvert de l’anonymat) se dit empêchée de bien faire son métier. Elle reste bloquée entre deux postes par les restrictions budgétaires dans la santé publique. Fraîchement requalifiée en « pratiques avancées », la reconnaissance de son nouveau diplôme par l’hôpital a été mise en attente pour raisons budgétaires. « Le premier poste d’économie des hôpitaux, c’est le paramédical », commente-t-elle. Marie cumule donc sa fonction initiale d’infirmière psychiatrique et la pratique de son nouveau métier à domicile. Elle s’explique : « Pour mon nouveau travail que je n’exerce pas, je continue à bosser les week-ends : mises à jour des réglementations, fiches, PowerPoint de présentation pour les collègues. »

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« La question des arrêts de travail mérite d’être abordée dans un cadre de concertation nationale »

L’augmentation des arrêts de travail est devenue un sujet politique majeur. Elle alimente inquiétudes budgétaires et discours de suspicion à l’égard des médecins, accusés de prescrire trop facilement. Cette lecture est pourtant réductrice. Elle passe à côté de la réalité clinique et sociale qui se joue chaque jour dans les cabinets médicaux, en particulier en médecine générale.

Les demandes d’arrêt s’inscrivent rarement dans une logique de confort. Une aide-soignante de 45 ans consulte pour insomnies, douleurs diffuses, anxiété et crises de larmes. Elle travaille en sous-effectifs chroniques, enchaîne les heures supplémentaires et craint chaque jour de « craquer ». Médicalement, aucun diagnostic aigu ne s’impose. Humainement et professionnellement, la situation est instable. Refuser un arrêt, c’est ignorer un risque réel d’effondrement. L’accorder, c’est souvent compenser l’absence de prévention et de soutien au travail.

Autre situation fréquente : un cadre de 38 ans, jusque-là sans antécédents, arrive vidé, incapable de se concentrer, envahi par une angoisse qu’il ne comprend pas lui-même. Il n’est pas « malade » au sens classique, mais il n’est plus en capacité de travailler. L’arrêt devient alors une mesure de protection transitoire, faute d’alternative immédiate. Ce n’est pas un confort, c’est un signal d’alerte.

Il serait toutefois malhonnête d’ignorer le point de vue des employeurs, qui constatent également des situations vécues comme abusives. Un exemple revient régulièrement : un salarié opéré, dont le chirurgien juge la consolidation satisfaisante et la reprise possible, consulte ensuite un autre médecin, qui accorde trois semaines d’arrêt supplémentaires.
D’autres situations sont également rapportées : à la suite d’un désaccord professionnel, parfois d’un simple mot de travers, un salarié annonce son intention de se mettre en arrêt. L’arrêt de travail devient alors une réponse immédiate à un conflit que ni l’entreprise ni le dialogue social ne parviennent à réguler.

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En Colombie, le salaire minimum devient un enjeu électoral, à trois mois de l’élection présidentielle

Dans une usine textile, à Bogota (Colombie), le 14 janvier 2025.

La plupart des syndicats, mais aussi des chefs d’entreprise, de Colombie souhaitent maintenir la hausse de 23,7 % du salaire minimum décrétée fin décembre par le président de gauche Gustavo Petro. C’est ce qu’a déclaré, lundi 16 février, le ministre du travail, Antonio Sanguino, à l’issue d’une réunion de concertation tenue à Bogota avec les partenaires sociaux. Trois jours plus tôt, le Conseil d’Etat avait annoncé la suspension de cette hausse, estimant que le décret présidentiel n’était pas dûment motivé. Elle est, en effet, bien supérieure à l’inflation, qui s’est établie à 5,1 % en 2025.

La décision du Conseil d’Etat a suscité surprise et inquiétude. Un mois plus tôt, la droite, les patrons et les experts économiques avaient pourtant critiqué à l’unisson la généreuse augmentation salariale annoncée par le président Petro à la veille d’une année électorale. Tous avaient dénoncé une mesure populiste, inflationniste, dangereuse pour l’emploi et l’avenir économique du pays. Une trentaine de plaintes avaient été déposées auprès de la juridiction administrative. La banque centrale avait, elle, relevé son taux d’intérêt d’un point, pour le porter à 10,25 %.

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« De nombreux Français et Européens considèrent que faire un travail “bon pour l’environnement” est important »

Tous les cinq ans, la Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail (Eurofound) mène une enquête dans les vingt-sept pays de l’Union européenne. En 2024, pour la première fois depuis sa création en 1990, l’enquête comprenait une question sur l’importance accordée au fait de réaliser un travail « bon pour l’environnement ».

En Europe, 83 % des travailleurs déclarent que cela est « très important » ou « plutôt important », tandis que les 17 % restants considèrent que cela n’est « pas du tout » ou « pas très important ». A titre de comparaison, d’autres dimensions de la qualité de l’emploi et du travail sont encore plus valorisées, telles qu’un environnement de travail favorable à la santé physique et mentale, à la confiance, avec une charge de travail raisonnable (entre 96 % et 98 %), ou encore avec une bonne rémunération, de bons horaires de travail et une sécurité de l’emploi (entre 93 % et 95 %). Si l’importance d’avoir un travail « bon pour l’environnement » se situe à des niveaux légèrement inférieurs, on constate toutefois que les travailleurs aspirent dans leur immense majorité à ce que leur propre travail le soit.

Lire aussi | Article réservé à nos abonnés « Le travail au temps de la transition écologique »

En France, le chiffre monte à 89 %, soit autant que l’importance accordée à la sécurité de l’emploi. Ces résultats font écho aux travaux développés par Thomas Coutrot et Coralie Perez à partir d’une enquête française interrogeant les travailleurs sur leur « impression que [leur] travail a des conséquences négatives sur l’environnement ». En 2019, près d’un tiers des travailleurs étaient concernés, et 7 % estimaient même que c’était « toujours » ou « souvent » le cas.

Conflit éthique environnemental

Ces situations qualifiées de « conflit éthique environnemental au travail » englobent des conflits directs, par exemple pour les ouvriers travaillant dans des secteurs polluants, mais aussi indirects, notamment pour les cadres qui estiment que leur travail contribue au consumérisme et à la surexploitation de la nature. Quoi qu’il en soit, les travailleurs confrontés à un conflit éthique environnemental présentent de plus forts risques d’insoutenabilité du travail. Ils déclarent davantage ne pas se sentir capables de faire le même travail jusqu’à leur retraite et pensent plus souvent devoir changer de métier dans les trois ans. Ces situations rappellent plus largement les conséquences sur la santé physique et mentale de la crise environnementale, tels que les phénomènes d’écoanxiété, associant prise de conscience et sentiment d’impuissance face à cette crise.

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En Allemagne, la stagnation de l’emploi cache une profonde mutation du travail

Une personne dépose une lettre à l’Agence pour l’emploi de Dortmund (Allemagne), le 10 avril 2025.

Dans une Allemagne en stagnation économique depuis plus de cinq ans, le marché du travail semble être le lieu de tous les paradoxes. Le nombre de chômeurs est passé, en janvier 2026, au-dessus de la barre symbolique des 3 millions de personnes, sous l’effet d’un ralentissement d’hiver, mais surtout des plans sociaux dans l’industrie depuis 2024. Dans le même temps, le manque de travailleurs qualifiés dans certains secteurs continue à être un frein majeur au retour de la croissance, dans un contexte où des dizaines de milliers de salariés partent à la retraite.

Derrière ces contradictions, se cachent des transformations profondes du marché du travail allemand. Elles sont particulièrement visibles dans le dernier rapport de l’Agence pour l’emploi, daté de fin janvier 2026 à partir des données de novembre 2025. Il montre, d’un côté, une forte accélération des destructions de postes dans l’industrie manufacturière, à un rythme qui atteint désormais 14 000 par mois ; de l’autre, que les seuls secteurs créateurs d’emplois sont proches de l’Etat, comme les services publics, les services sociaux et ceux de la santé, portés par le vieillissement de la population. Les deux évolutions ne se compensent pas, ce qui explique la hausse du chômage, passé de 6,4 % à 6,6 % en douze mois.

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