« La question des arrêts de travail mérite d’être abordée dans un cadre de concertation nationale »

L’augmentation des arrêts de travail est devenue un sujet politique majeur. Elle alimente inquiétudes budgétaires et discours de suspicion à l’égard des médecins, accusés de prescrire trop facilement. Cette lecture est pourtant réductrice. Elle passe à côté de la réalité clinique et sociale qui se joue chaque jour dans les cabinets médicaux, en particulier en médecine générale.

Les demandes d’arrêt s’inscrivent rarement dans une logique de confort. Une aide-soignante de 45 ans consulte pour insomnies, douleurs diffuses, anxiété et crises de larmes. Elle travaille en sous-effectifs chroniques, enchaîne les heures supplémentaires et craint chaque jour de « craquer ». Médicalement, aucun diagnostic aigu ne s’impose. Humainement et professionnellement, la situation est instable. Refuser un arrêt, c’est ignorer un risque réel d’effondrement. L’accorder, c’est souvent compenser l’absence de prévention et de soutien au travail.

Autre situation fréquente : un cadre de 38 ans, jusque-là sans antécédents, arrive vidé, incapable de se concentrer, envahi par une angoisse qu’il ne comprend pas lui-même. Il n’est pas « malade » au sens classique, mais il n’est plus en capacité de travailler. L’arrêt devient alors une mesure de protection transitoire, faute d’alternative immédiate. Ce n’est pas un confort, c’est un signal d’alerte.

Il serait toutefois malhonnête d’ignorer le point de vue des employeurs, qui constatent également des situations vécues comme abusives. Un exemple revient régulièrement : un salarié opéré, dont le chirurgien juge la consolidation satisfaisante et la reprise possible, consulte ensuite un autre médecin, qui accorde trois semaines d’arrêt supplémentaires.
D’autres situations sont également rapportées : à la suite d’un désaccord professionnel, parfois d’un simple mot de travers, un salarié annonce son intention de se mettre en arrêt. L’arrêt de travail devient alors une réponse immédiate à un conflit que ni l’entreprise ni le dialogue social ne parviennent à réguler.

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En Colombie, le salaire minimum devient un enjeu électoral, à trois mois de l’élection présidentielle

Dans une usine textile, à Bogota (Colombie), le 14 janvier 2025.

La plupart des syndicats, mais aussi des chefs d’entreprise, de Colombie souhaitent maintenir la hausse de 23,7 % du salaire minimum décrétée fin décembre par le président de gauche Gustavo Petro. C’est ce qu’a déclaré, lundi 16 février, le ministre du travail, Antonio Sanguino, à l’issue d’une réunion de concertation tenue à Bogota avec les partenaires sociaux. Trois jours plus tôt, le Conseil d’Etat avait annoncé la suspension de cette hausse, estimant que le décret présidentiel n’était pas dûment motivé. Elle est, en effet, bien supérieure à l’inflation, qui s’est établie à 5,1 % en 2025.

La décision du Conseil d’Etat a suscité surprise et inquiétude. Un mois plus tôt, la droite, les patrons et les experts économiques avaient pourtant critiqué à l’unisson la généreuse augmentation salariale annoncée par le président Petro à la veille d’une année électorale. Tous avaient dénoncé une mesure populiste, inflationniste, dangereuse pour l’emploi et l’avenir économique du pays. Une trentaine de plaintes avaient été déposées auprès de la juridiction administrative. La banque centrale avait, elle, relevé son taux d’intérêt d’un point, pour le porter à 10,25 %.

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« De nombreux Français et Européens considèrent que faire un travail “bon pour l’environnement” est important »

Tous les cinq ans, la Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail (Eurofound) mène une enquête dans les vingt-sept pays de l’Union européenne. En 2024, pour la première fois depuis sa création en 1990, l’enquête comprenait une question sur l’importance accordée au fait de réaliser un travail « bon pour l’environnement ».

En Europe, 83 % des travailleurs déclarent que cela est « très important » ou « plutôt important », tandis que les 17 % restants considèrent que cela n’est « pas du tout » ou « pas très important ». A titre de comparaison, d’autres dimensions de la qualité de l’emploi et du travail sont encore plus valorisées, telles qu’un environnement de travail favorable à la santé physique et mentale, à la confiance, avec une charge de travail raisonnable (entre 96 % et 98 %), ou encore avec une bonne rémunération, de bons horaires de travail et une sécurité de l’emploi (entre 93 % et 95 %). Si l’importance d’avoir un travail « bon pour l’environnement » se situe à des niveaux légèrement inférieurs, on constate toutefois que les travailleurs aspirent dans leur immense majorité à ce que leur propre travail le soit.

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En France, le chiffre monte à 89 %, soit autant que l’importance accordée à la sécurité de l’emploi. Ces résultats font écho aux travaux développés par Thomas Coutrot et Coralie Perez à partir d’une enquête française interrogeant les travailleurs sur leur « impression que [leur] travail a des conséquences négatives sur l’environnement ». En 2019, près d’un tiers des travailleurs étaient concernés, et 7 % estimaient même que c’était « toujours » ou « souvent » le cas.

Conflit éthique environnemental

Ces situations qualifiées de « conflit éthique environnemental au travail » englobent des conflits directs, par exemple pour les ouvriers travaillant dans des secteurs polluants, mais aussi indirects, notamment pour les cadres qui estiment que leur travail contribue au consumérisme et à la surexploitation de la nature. Quoi qu’il en soit, les travailleurs confrontés à un conflit éthique environnemental présentent de plus forts risques d’insoutenabilité du travail. Ils déclarent davantage ne pas se sentir capables de faire le même travail jusqu’à leur retraite et pensent plus souvent devoir changer de métier dans les trois ans. Ces situations rappellent plus largement les conséquences sur la santé physique et mentale de la crise environnementale, tels que les phénomènes d’écoanxiété, associant prise de conscience et sentiment d’impuissance face à cette crise.

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En Allemagne, la stagnation de l’emploi cache une profonde mutation du travail

Une personne dépose une lettre à l’Agence pour l’emploi de Dortmund (Allemagne), le 10 avril 2025.

Dans une Allemagne en stagnation économique depuis plus de cinq ans, le marché du travail semble être le lieu de tous les paradoxes. Le nombre de chômeurs est passé, en janvier 2026, au-dessus de la barre symbolique des 3 millions de personnes, sous l’effet d’un ralentissement d’hiver, mais surtout des plans sociaux dans l’industrie depuis 2024. Dans le même temps, le manque de travailleurs qualifiés dans certains secteurs continue à être un frein majeur au retour de la croissance, dans un contexte où des dizaines de milliers de salariés partent à la retraite.

Derrière ces contradictions, se cachent des transformations profondes du marché du travail allemand. Elles sont particulièrement visibles dans le dernier rapport de l’Agence pour l’emploi, daté de fin janvier 2026 à partir des données de novembre 2025. Il montre, d’un côté, une forte accélération des destructions de postes dans l’industrie manufacturière, à un rythme qui atteint désormais 14 000 par mois ; de l’autre, que les seuls secteurs créateurs d’emplois sont proches de l’Etat, comme les services publics, les services sociaux et ceux de la santé, portés par le vieillissement de la population. Les deux évolutions ne se compensent pas, ce qui explique la hausse du chômage, passé de 6,4 % à 6,6 % en douze mois.

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Louvre : nouvelle journée de grève, le musée n’est que partiellement ouvert ce lundi

Cette photographie montre le musée du Louvre fermé, le 15 décembre 2025 à Paris.

Une assemblée générale des personnels du Louvre a voté la grève, lundi 16 février, obligeant l’établissement à n’ouvrir que partiellement. « Une assemblée réunissant quelque 200 à 250 personnes a voté la grève et reconduit le préavis de grève », a déclaré Valérie Baud, représentante CFDT, à l’Agence France-Presse (AFP).

Le mouvement a obligé le musée à n’ouvrir que « partiellement », en proposant « le parcours “chefs-d’œuvre” » qui inclut la Joconde et la Vénus de Milo, selon une porte-parole du musée. « Les personnels souhaitent que [Laurence] des Cars [la présidente] se présente devant eux dans la semaine pour répondre à leurs revendications », a ajouté Christian Galani, représentant CGT.

Selon Valérie Baud, « cela fait deux mois que l’on dit la même chose. Les personnels ont l’impression que la réalité du travail n’est pas écoutée par l’administration, on n’a pas d’avancées », a-t-elle regretté.

Vol, fraude à la billeterie, fuite d’eau

Le mouvement de grève lancé le 15 décembre vise à dénoncer les conditions de travail des agents dans le musée le plus visité au monde, en particulier les sous-effectifs et les écarts de rémunération avec d’autres agents relevant du ministère de la culture.

Depuis le début de la mobilisation, le musée a déjà été contraint de fermer totalement à quatre reprises et d’ouvrir partiellement ses espaces à quatre autres occasions (ce lundi compris).

Victime d’un vol spectaculaire d’un montant de 88 millions d’euros le 19 octobre, le musée a en outre annoncé jeudi avoir été la cible d’une fraude géante à la billetterie qui a occasionné un préjudice de plus de 10 millions. Vendredi, une fuite d’eau a abîmé un plafond peint du XIXe siècle et l’a obligé à fermer certaines salles temporairement.

Le Monde avec AFP

Patrick Artus : « Ces réformes impopulaires auxquelles la France devrait pourtant s’atteler »

Un certain nombre de mesures de politique économique provoquent un refus presque instinctif de la part d’une majorité de Français. Comme frappées d’un tabou, plusieurs réformes, pourtant susceptibles d’améliorer la situation économique et sociale, ne peuvent guère être évoquées sans susciter l’opprobre. Citons-en cinq : l’introduction d’une part de capitalisation dans le système de retraite ; le passage d’une logique de protection de l’emploi à celle d’une protection des personnes et des compétences ; la réforme du système éducatif ; le transfert d’une partie des cotisations sociales vers la TVA ; et une réorganisation en profondeur du secteur public. Passons-les en revue.

La capitalisation

Il ne s’agit évidemment pas d’abandonner le système de répartition (dans lequel les actifs financent les pensions des retraités) pour un régime de retraite intégralement fondé sur la capitalisation (dans lequel ils épargnent pour leurs vieux jours). Car le passage de l’un à l’autre impliquerait en effet forcément, dans un premier temps, une double contribution pour les actifs, l’une finançant les pensions actuelles, l’autre constituant leur propre capital retraite. En revanche, la création, à côté du régime général et des régimes complémentaires, d’un « troisième pilier » obligatoire sous forme de capitalisation permettrait de relever sensiblement le niveau de vie futur des retraités.

Le rendement réel moyen d’un placement en actions françaises, dividendes compris, depuis 1990 a été de 6,9 %, à comparer avec une croissance de l’économie de 1,4 % par an. Difficile dans ces conditions de comprendre le rejet massif de l’opinion de l’introduction d’une dose de capitalisation dans le système de retraite.

La flexisécurité

Deuxième tabou : le passage de la protection de l’emploi à la protection des personnes, sur le modèle de la flexisécurité qui a été, par exemple, mis en place au Danemark. En France, une trop forte protection de l’emploi rigidifie la structure productive et freine la diffusion des compétences. Dans les entreprises, le coût élevé des licenciements dissuade certaines évolutions pourtant nécessaires et certains investissements. Cette situation est particulièrement néfaste au secteur technologique, dans lequel le taux d’échec de projets innovants est important.

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Procès de Paprec à Nîmes : si le code du travail avait été respecté, « l’accident n’aurait pas eu lieu »

Jules Pertet a 21 ans lorsqu’il part travailler, le 26 juillet 2023, à l’aube. Au moment de quitter la maison, sa mère, Sylvie, lui dit « sois prudent ». Quelques heures plus tard, elle reçoit un appel de la police. Son fils est mort sur son lieu de travail. Il était technicien de maintenance depuis six mois à l’usine Paprec de Nîmes. Ce jour-là, il procède au nettoyage de la machine « aspire-sacs » lorsque celle-ci se remet brutalement en route, relancée par un autre salarié. Il est aspiré, son crâne sectionné. L’accident est d’une telle gravité que la famille ne pourra jamais voir le corps.

Jules Pertet est mort sur son lieu de travail, mais son employeur conteste toute forme de responsabilité. Une ligne de défense très habituelle dans les affaires d’accidents graves et mortels du travail. Paprec Méditerranée, filiale du géant français du recyclage aux 17 000 salariés répartis dans dix pays, était jugé pour « homicide involontaire », jeudi 12 février, au tribunal correctionnel de Nîmes. Le directeur du site de l’usine, David Dumaine, ainsi que le chef d’équipe ayant redémarré la machine sont également poursuivis à titre individuel. Une série de manquements à la sécurité leur est reprochée.

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Le travail au noir comme « technique de survie » pour les étudiants

Neuf mètres carrés. Un lit, un bureau, quelques affaires entassées dans un coin. Dans son studio d’une résidence du Crous, Charlotte (le prénom a été modifié à sa demande), étudiante en première année à l’Institut de formation en soins infirmiers de Nice, passe ses comptes au crible : 500 euros de bourse pour tenir le mois, 250 euros de loyer, le reste pour manger, s’assurer, se déplacer… « Littéralement pas assez », retrace-t-elle trois ans plus tard. Elle tente de travailler en étant déclarée, mais lorsqu’elle dépose des CV dans les bars et les restaurants, on ne lui propose que du travail non déclaré. « Quand t’as pas le choix, tu prends ce qu’il y a », résume l’étudiante.

Après sa première année, Charlotte décroche son diplôme d’aide-soignante. Par le biais de la mère d’une amie, elle trouve des soins à domicile chez une dame, au noir. Horaires souples, au gré des appels. Et un salaire intéressant : deux semaines par mois suffisent souvent à générer près de 3 000 euros, réglés en cash par le fils de la résidente. « C’était mieux rémunéré qu’un emploi déclaré, donc je n’ai pas hésité », explique la jeune femme de 21 ans. Elle y restera deux ans. A l’été 2025, à l’issue de sa troisième année, elle passe finalement en CDD à l’hôpital, un poste « plus stimulant sur le plan médical ».

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La pauvreté à l’adolescence impacte les trajectoires scolaires et professionnelles, confirme une étude

Des enfants passent devant un immeuble innocupé du quartier populaire de Cantepau, à Albi, le 4 février 2026.

A l’âge de 26 ou 27 ans, 28 % des personnes ayant connu une pauvreté sévère à l’entrée au collège ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation (une situation qu’on résume sous l’acronyme anglais « NEET », pour « not in education, employment or training »), contre 10 % parmi ceux qui n’ont pas été exposés à la pauvreté. Ces mêmes personns en situation de pauvreté au collège sont également 29 % à toujours vivre chez leurs parents au même âge (contre 17 % chez les non-pauvres), et parmi ceux qui travaillent, près d’un sur trois touche un salaire parmi les 20 % les plus faibles de la cohorte étudiée.

Lire aussi | Article réservé à nos abonnés La pauvreté et les inégalités au plus haut depuis trente ans

Ces résultats sont ceux d’une note d’analyse du chercheur Clément Peruyero, de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, diffusée le 12 février par le Haut Commissariat à la stratégie et au plan. Le chercheur montre l’impact très marqué de la pauvreté sur la trajectoire des individus à partir de l’analyse d’une cohorte de 18 000 personnes interrogée en 2008 et en 2023, c’est-à-dire au début du collège, vers 11 ans, et à l’entrée dans la vie adulte, vers 26-27 ans.

La cohorte est constituée d’un panel d’élèves de 6e en 2007, constitué par la Direction des statistiques de l’éducation nationale (DEPP), apparié avec l’enquête Entrée dans la vie adulte (EVA) de l’Insee. Elle éclaire d’un jour nouveau deux phénomènes bien connus : l’impact de la pauvreté sur la scolarité, d’une part, et les mécanismes de transmission de la pauvreté d’une génération à l’autre, d’autre part.

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