Cheick Mahamane Koné, le sans-papiers qui réclame justice à Frichti

Cheick Mahamane Koné, à Paris, le 28 novembre 2021.

Dans sa prochaine vie, quand il aura « des papiers », espère-t-il, il sera « cariste » ou « dans le gardiennage » ou encore « employé de libre-service, pour ranger les rayons ». Ce sont les rêves de Cheick Mahamane Koné, 30 ans.

Cet immigré de Côte d’Ivoire a quitté son pays en 2014, pour fuir la crise politique. Il est arrivé à Paris en 2018. Dans l’intervalle, son périple l’a mené jusqu’au Maroc, d’où il embarque pour l’Europe au risque de sa vie. Le 17 octobre 2017, il est l’un des cinquante-cinq passagers d’un Zodiac naviguant vers l’Espagne : « Vingt-quatre heures de traversée, sans boire ni manger. Il y avait du vent, des vagues, des gens évanouis, d’autres qui vomissaient », se souvient-il. Un bateau de la Croix-Rouge espagnole vient finalement les secourir. En France, il est placé en centre de rétention, puis renvoyé en Espagne, d’où on le renvoie de nouveau en France…

Sous le compte d’un autre

Dans la capitale, il travaille sans papiers. En juin 2019, il rencontre un livreur de Frichti, la plate-forme française de livraison de repas : « Il m’a demandé si je pouvais faire une livraison pour lui. » En quelques jours, Cheick Mahamane Koné apprend à faire du vélo. C’est ainsi qu’il débute dans ce métier, en travaillant sous le compte d’un autre. Ce dernier, déclaré comme autoentrepreneur et en situation régulière, empoche 30 % des gains de son « employé ». La situation dure un an.

Les choses changent en juin 2020, à la suite d’une enquête du quotidien Libération sur un livreur sans papiers travaillant pour un sous-traitant de Frichti. La plate-forme décide alors de contrôler le titre de séjour ou la carte d’identité de ses livreurs. Plus de 200 d’entre eux, en situation irrégulière, perdent alors leur travail. Après une médiation entre la Préfecture de police, le syndicat CGT et Frichti, près de la moitié ont la possibilité d’engager une procédure de régularisation auprès du ministère de l’intérieur.

Les autres perçoivent chacun 1 400 euros de la part de Frichti. En échange, la ­plate-forme leur fait signer un document dont beaucoup, lisant mal le français, ne comprennent pas le contenu et dont ils n’ont aucune trace. Parmi eux, un premier groupe de soixante-six livreurs, dont Cheick Mahamane Koné fait partie, doit passer en jugement au conseil de prud’hommes de Paris ce vendredi 3 décembre : ils demandent la reconnaissance d’un contrat de travail avec la plate-forme. Et ce qui en découle : fiches de paie, rappels de salaire sur la base du smic, équivalent des congés payés…

Il vous reste 56.74% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

La Moselle partagée entre les vices et vertus de l’emploi frontalier

De nouveaux lotissements destinés presque exclusivement aux travailleurs frontaliers, à Tressange (Moselle), en février 2020.

Les mines ont fermé depuis longtemps, les hauts-fourneaux aussi. Dans les Ardennes, la crise industrielle a affecté la démographie : le département a perdu 20 000 habitants en vingt ans. La Moselle, un peu plus à l’est, en a gagné autant. Après le charbon et l’acier, on y a trouvé un nouveau minerai miraculeux : l’emploi frontalier.

Chaque jour, 112 000 Français franchissent la frontière pour aller travailler dans le grand-duché de Luxembourg. Ils n’étaient que 77 000 il y a dix ans. Le dynamisme économique luxembourgeois profite aussi aux Belges et aux Allemands. Toutes nationalités confondues, en vingt-cinq ans, le nombre de travailleurs domiciliés à l’étranger est passé de 58 000 à 211 000 au Luxembourg.

Ce qui pousse les Français à franchir la frontière ? Des postes hautement qualifiés dans les banques, les cabinets d’audit ou les institutions européennes. Mais surtout des niveaux de salaire beaucoup plus élevés qu’en France. « Le jour où j’ai signé mon contrat au Luxembourg, j’ai eu le sentiment de décrocher le jackpot, témoigne Céline Meducin, 49 ans, infirmière à la Croix-Rouge luxembourgeoise. J’étais préparatrice en pharmacie en France et je gagnais autour de 2 000 euros par mois. J’ai effectué une reconversion professionnelle pour devenir infirmière. En France, on m’a offert un poste à l’hôpital public pour 1 500 euros par mois, avec un CDD pour commencer. Au Luxembourg, on m’a proposé un CDI à 4 000 euros net, auxquels il faut ajouter des allocations familiales très avantageuses et une voiture de fonction. »

Lire aussi Article réservé à nos abonnés En Lorraine, les soignants attirés par le Luxembourg

Jérôme Nimeskern, lui, affirme avoir multiplié son salaire par 2,5 en changeant de pays. En France, ce conducteur d’autocars de 36 ans travaillait pourtant au sein de l’entreprise familiale. « On ne pouvait pas s’aligner sur les salaires luxembourgeois, dit-il. Alors j’ai fait comme les autres, je suis parti. Je ne l’ai jamais regretté. »

Ces gros salaires irriguent l’économie française. Sur les parkings des centres commerciaux de Metz ou de Thionville, on ne compte plus les voitures de fonction des frontaliers, souvent des SUV allemands portant une plaque jaune.

« Sans le Luxembourg, la Moselle serait complètement paupérisée, constate François Grosdidier, président (Les Républicains) de l’Eurométropole de Metz et maire de la ville. Le Luxembourg est le pays le moins fiscalisé d’Europe alors que nous sommes le pays le plus fiscalisé du monde. Cela crée un appel d’air. On peut le déplorer en tant que Français, mais pour notre département, c’est une chance incroyable. »

Il vous reste 76.2% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Pour relancer son économie, le Vietnam tente de remédier à une pénurie d’ouvriers due à la pandémie de Covid-19

Des ouvriers quittant Ho Chi Minh-Ville, le 7 octobre.

Fortement ralentie par la vague de variant Delta de cet été, la locomotive vietnamienne, l’une des économies les plus performantes de 2020 (2,9 % de croissance), cherche à reprendre de la vitesse. L’un des nouveaux ateliers du monde (avec ses usines textiles, d’électroménager, etc.) pour les pays occidentaux a été fortement perturbé par le confinement strict de la région d’Ho Chi Minh-Ville début juillet, puis par le manque de travailleurs quand les restrictions ont été levées, fin septembre.

Lire aussi Article réservé à nos abonnés Covid-19 : le Vietnam tire profit des ravages de la pandémie, contenus avec une approche très autoritaire

Pour cause, 1,3 million de travailleurs migrants venus des campagnes ont rejoint leur région natale de juillet à septembre, selon le gouvernement. Beaucoup ont été traumatisés par les restrictions très strictes qu’ils ont dû subir : à Ho Chi Minh-Ville, personne n’était autorisé à sortir, l’armée livrant les repas. Les salaires ont été réduits et amputés des heures supplémentaires, et des ouvriers disent avoir dû s’en tenir pour leurs repas à quelques aliments de base. Les seules usines autorisées à rester ouvertes étaient celles qui avaient choisi de loger leurs ouvriers sur place – dans des conditions spartiates. Or, certaines se sont ensuite retrouvées avec des clusters…

Le pays de 97 millions d’habitants, dont les exportations ont doublé de 2015 à 2020, atteignant 283 milliards de dollars (250 milliards d’euros), a connu le choc du Covid-19 en différé : il n’avait comptabilisé que 35 décès jusqu’à… avril 2021. Mais le variant Delta a fait flamber les contaminations à partir de juillet, poussant le gouvernement à abandonner fin septembre sa politique de zéro Covid. Le nombre de décès a dépassé, lundi 29 novembre, les 25 000. Après un recul de l’épidémie en octobre, celle-ci a rebondi début novembre, avec 13 000 contaminations par jour – pour une population de doublement vaccinés d’un peu plus de 50 %.

Bonus mensuel

Les ouvriers qui ont quitté Ho Chi Minh-Ville et les régions industrielles du Sud rechignent à revenir. « Les usines ont beau offrir des salaires et de meilleurs avantages sociaux pour attirer les travailleurs alors que leurs carnets de commandes de fin d’année s’emplissent, elles reçoivent peu de candidatures dans un contexte de crainte persistante de Covid-19 », s’inquiétait, le 29 novembre, VnExpress International, la version anglaise du premier site vietnamien d’information.

L’agence Bloomberg rapportait en novembre qu’un sous-traitant de Nike offrait 100 dollars par mois de bonus à ses ouvriers – soit le quart du salaire – et qu’un fournisseur de New Balance promettait le transport gratuit pour ceux qui rentrent à Ho Chi Minh-Ville. Des sociétés interrogées par la presse vietnamienne déclarent offrir 100 % du salaire pour les deux premiers mois à l’essai des nouvelles recrues – contre 80 % en temps normal – et des allocations pour les femmes enceintes et les mères d’enfants de moins de 6 ans.

Il vous reste 45.26% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

« En France, des usines reviennent, et parfois grâce à de jeunes start-up, mais la réindustrialisation massive n’est pas encore d’actualité »

Le 24 novembre 2021., à Viviez (Aveyron), où la fonderie SAM a fermé.

Pertes et profits. En ce début décembre grisâtre, où les vieilles peurs resurgissent – épidémies, inflation, cataclysmes climatiques –, toutes les bonnes nouvelles sont à prendre. L’hebdomadaire L’Usine nouvelle nous en apporte une au sujet de la réindustrialisation de la France. Selon son classement annuel, il y a eu, en 2021, deux fois plus d’ouvertures de sites, cinquante-trois répertoriées, que de fermetures (vingt-quatre). Ces dernières auraient chuté de 43 % sur les neufs premiers mois de l’année par rapport à l’année 2019.

Lire aussi Article réservé à nos abonnés Quand « usine » n’est plus un « gros mot » : en France, la lente résurrection de l’industrie

La Laiterie de Saint-Denis-de-l’Hôtel construit un nouvel entrepôt dans le Loiret et une usine d’embouteillage dans le Maine-et-Loire : 300 millions d’euros d’investissement et 300 emplois d’ici à 2024. Faurecia crée un hub industriel dans le Doubs, Chamatex a démarré sa fabrication de chaussures de sport en Ardèche… La liste est longue et comprend aussi bien de la production que des entrepôts et de la recherche et développement. A cela s’ajoutent une trentaine d’extensions de capacités existantes. Tous les secteurs sont concernés, avec une forte présence de l’agroalimentaire, de l’énergie ou de la pharmacie. Et toutes les régions aussi.

Lire aussi Article réservé à nos abonnés Avant 2022, Macron veut mettre en scène la réindustrialisation de la France

C’est bien ce qui donne son caractère précieux à l’industrie, sa capacité à s’implanter hors des grands pôles urbains et de structurer la vie de bourgs ou de villages. Dans leur dernier et formidable ouvrage La France sous nos yeux (Seuil, 496 pages, 23 euros), Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely chroniquent, par exemple, la disparition des clubs de football de ces petites villes, tous sponsorisés par l’industriel local et instrument majeur de lien social.

Réaliser des gains de productivité

Des usines reviennent, et parfois grâce à de jeunes start-up, mais la réindustrialisation massive n’est pas encore d’actualité. La chronique régulière des drames industriels ne s’est pas arrêtée, comme en témoigne la fermeture récente de la fonderie SAM, dans l’Aveyron, sans parler des grands groupes comme Michelin, Renault ou Stellantis, qui réduisent les effectifs en silence pour ne pas fermer d’usines.

Lire aussi Article réservé à nos abonnés Les Hauts-de-France, de la désindustrialisation à la lente réindustrialisation

Interrogé, mercredi 1er décembre, par l’agence Reuters, Carlos Tavares a été très clair à propos de la voiture électrique : « Elle impose à l’industrie automobile une électrification qui ajoute 50 % de coûts additionnels à un véhicule conventionnel. Il est impossible que nous répercutions 50 % de coûts additionnels au consommateur final, parce que la majeure partie de la classe moyenne ne sera pas capable de payer. » Résultat, il estime qu’il lui faut réaliser des gains de productivité de 10 % par an au lieu des 2 % à 2,5 % habituels. Une manière de préparer les esprits à plus d’automatisation, de pression sur les fournisseurs et… de délocalisations. La bataille des usines n’est pas encore gagnée.

Confrontés à une « crise de vocations », les magasins d’habillement peinent à recruter

Un magasin Zara, à Paris, en mai 2020.

Un coup d’œil sur le moteur de recherche Indeed suffit à saisir l’ampleur de la crise. Des dizaines d’offres d’emploi sont proposées en ligne pour des postes de vendeurs en Ile-de-France. Louis Vuitton, Petit Bateau, Primark, Maje, Fleux, Nike et autres Etam cherchent à pourvoir des contrats de vendeurs en magasins prêts à « veiller à la bonne tenue de la boutique », à « écouter la clientèle » et à « assurer un renfort pour Noël ». Ce sera à temps partiel ou à temps complet, en contrat à durée déterminée ou indéterminée.

La crise ouverte par le Covid-19 en 2020 avait « fait craindre des pertes massives d’emplois dans le commerce », reconnaît Sylvain Lecomte, DRH au sein de Beaumanoir, maison mère des enseignes La Halle, Caroll, Cache Cache et Morgan. Mais, à l’en croire, c’est une « crise de vocations » à laquelle fait face le secteur du commerce de l’habillement depuis l’été. Les candidats manquent à l’appel.

Lire aussi Article réservé à nos abonnés « La question du travail du samedi devient un souci » : la grande distribution confrontée à une pénurie de personnel

Bien avant le début de la pandémie de Covid-19 et les mesures de confinement pour juguler sa propagation, la tension se ressentait sur les métiers de « l’informatique ou de la logistique », rappelle Yohann Petiot, directeur général de l’Alliance du commerce, fédération de commerçants de l’habillement.

Depuis des années, le basculement du secteur vers la vente en ligne oblige les entreprises à embaucher des profils d’ingénieurs, de spécialistes du Net et d’experts en stockage, transport et service après-vente, très recherchés partout en France. La crise, qui a renforcé l’essor de l’e-commerce, a tendu un peu plus ce bassin d’emplois techniques et a débouché sur une « guerre de talents », comme le formule M. Lecomte. Mais elle a aussi bousculé le recrutement pour des postes dans les sièges sociaux des enseignes au sein de leurs services finances et comptabilité, estime ce dernier. Et, dans les magasins, les populations de candidats sont plus « volatiles », selon ce dernier. Les aspirations des actifs ont changé.

Critères stricts

Les uns et les autres choisissent désormais leur employeur avec des critères stricts. Par exemple, rapporte M. Lecomte, travailler « le samedi jusqu’à 20 heures » en magasin est une contrainte que certains candidats peinent à accepter. Dans les fonctions d’encadrement, la possibilité de travailler à distance est devenue un critère décisif lors de la signature d’un contrat de travail. « En entretien, un candidat m’a demandé la possibilité de télétravailler à 100 % », s’étonne Jean-Jacques Salaün, directeur général d’Inditex en France, qui emploie 10 000 personnes dans l’Hexagone, au sein des magasins Zara, Bershka, Massimo Dutti, Stradivarius, Oysho et Pull & Bear.

Il vous reste 45.05% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

La voiture électrique, meilleure pour le climat, moins bonne pour l’emploi

Le couperet est tombé vendredi 26 novembre sur les 350 salariés de la SAM à Viviez (Aveyron) : le tribunal de commerce a ordonné la liquidation et la disparition du paysage industriel français de la fonderie, qui avait pour unique client Renault. Le drame de la SAM n’est que le dernier avatar de la grande dégringolade de l’emploi automobile qui décime les PME en difficulté du secteur : fonderies, mais aussi entreprises du décolletage ou usines produisant des injecteurs, comme celle de Bosch à Rodez, et plus largement tout ce qui fabrique des pièces pour les moteurs à explosion des véhicules.

Le consensus des spécialistes estime qu’en France, en 2030, environ 70 % des nouveaux véhicules vendus devraient être électrifiés à 100 % ou hybrides. C’est donc bien à un déclin des véhicules dits thermiques et à leur remplacement progressif par des voitures électriques, que l’on assiste.

Lire aussi Sous-traitant automobile SAM : Renault promet un « soutien financier » aux salariés de la fonderie

Ce bouleversement, ordonné par les régulateurs – européens, nationaux, locaux –, constitue un défi majeur pour l’industrie française. Emetteur de zéro gaz à effet de serre lorsqu’il fonctionne, un moteur électrique contient cinq fois moins de pièces (et donc cinq fois moins de production) qu’un bloc-moteur thermique, sans même compter les systèmes de transmission et d’échappement. Pour le dire en peu de mots, le véhicule à batterie serait bon pour le climat mais mauvais pour l’emploi.

Ainsi, la Plateforme automobile (PFA), l’entité publique qui fédère tous les acteurs de l’automobile dans l’Hexagone, estime que la transition énergétique menace 65 000 jobs dans la production d’ici à 2035. Et ce dans le meilleur des cas. Si l’industrie française ne parvient pas à s’adapter au grand mouvement d’électrification en cours, ce sont plutôt 100 000 emplois industriels qui pourraient disparaître, sur environ 280 000 employés de l’automobile au sens large – constructeurs, équipementiers, pneumaticiens, métallurgistes –, selon un comptage de Nicolas Meilhan, spécialiste de l’économie de la voiture électrique et conseiller scientifique de France Stratégie.

Et il n’est question ici que de la filière amont. Selon le Conseil national des professions de l’automobile (CNPA), l’organisation patronale qui fédère les entreprises des services autour de la voiture (commerce, garages, location, stations-service, etc.), soit l’aval de la filière, l’électrification du parc menace 50 000 emplois supplémentaires. Les activités à risque sont la réparation (moins de pièces, donc moins de maintenance), le contrôle technique ou la distribution d’énergie, le tout représentant 10 % des jobs du secteur des services automobiles, qui en compte au total 500 000 en France. Des emplois non délocalisables, souligne le CNPA.

Il vous reste 50.9% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Absences des enseignants : les deux-tiers « proviennent du fonctionnement même de l’éducation nationale », selon la Cour des comptes

Comment améliorer le remplacement des enseignants absents ? Comment garantir aux élèves et à leurs familles la « continuité pédagogique » mise à mal par bientôt deux années de crise sanitaire ? Alors que l’institution scolaire s’organise comme elle peut face à l’arrivée d’une cinquième vague de Covid-19, en faisant le pari de maintenir les classes ouvertes, la Cour des comptes apporte sa pierre au débat public.

Lire aussi Article réservé à nos abonnés Covid-19 : le nombre de classes fermées a doublé en une semaine

Dans un rapport divulgué jeudi 2 décembre, l’institution de la rue Cambon souffle aux candidats et aux aspirants candidats à l’investiture présidentielle de quoi étoffer des programmes encore à l’ébauche. En posant sa loupe là où on ne l’attendait pas : non pas sur la dispersion du « vivier de remplaçants » ou sur la « crise aiguë du recrutement » – ces dimensions-là, déjà documentées, seront traitées dans un rapport à venir, à l’été 2022 –, mais sur des absences dites « institutionnelles », parce que liées au fonctionnement de l’institution.

Ces absences laissent des « trous » dans les emplois du temps, chaque fois qu’un professeur est appelé par sa hiérarchie à des tâches pédagogiques autres que la présence dans sa classe : participer à un jury d’examen, accompagner une sortie ou un voyage scolaire, prendre part à un stage de formation ou à des réunions pédagogiques…

Un épiphénomène ?

« Absences institutionnelles » : l’expression a l’avantage de couper court au « procès en absentéisme » parfois fait aux enseignants, mais elle ne les satisfait pas pour autant. Ils n’ont de cesse que de rappeler que, dans le métier, tout ne se joue pas dans le face-à-face avec les élèves. Côté parents, c’est autre chose. « Absence au travail » et « absence face aux élèves » sont souvent assimilées, rappelle la Cour, parce que leurs effets sont sensiblement les mêmes pour les enfants : ils voient s’évaporer les heures – voire des jours – de cours.

Un épiphénomène, comparé aux absences stricto sensu – celles justifiées par les enseignants pour raison de santé principalement ? Pas si l’on s’en tient aux chiffres égrenés dans le rapport : en se fondant sur l’année scolaire 2018-2019 et sur les absences de courtes durées non remplacées, la Cour des comptes estime qu’un tiers des heures perdues dans le second degré (2,5 millions d’heures d’absences au total, dont 500 000 seulement de remplacées), s’explique pour des raisons individuelles (justifiées par les enseignants). Les deux tiers restant « proviennent du fonctionnement même de l’éducation nationale », écrit-elle.

Le diagnostic posé sur le « système du remplacement », au fil des pages, est alarmant à plus d’un titre – aussi parce qu’il reprend des constats dressés dans des rapports antérieurs, en 2013 et 2017, comme si rien (ou très peu de choses) n’avait changé depuis. L’antienne est connue : si, dans le premier degré, un remplacement est assuré dans près de 80 % des cas, la situation est plus complexe à gérer dans les collèges et lycées. Là, alors que les absences de plus de quinze jours sont remplacées à 96 %, le ratio plonge pour les plus courtes. Près de 10 % des heures de cours y ont été « perdues », au cours de l’année 2018-2019, principalement du fait d’absences de moins de quinze jours non remplacées. Une tendance à la hausse (+ 24 % par rapport à l’année précédente), souligne la Cour.

Il vous reste 47.59% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

« Sodexo la gloutonne » : le cynisme du capitalisme français

« Sodexo la gloutonne », de Jean Songe (Seuil, 296 pages, 19 euros)

Livre. En 1966, à Marseille, Pierre Bellon débute ses activités dans un hangar à anchois. Pendant une année, au volant de sa camionnette, il sillonne la Canebière et livre des repas sans beaucoup de succès. En 1964, il remporte l’appel d’offres du Commissariat à l’énergie atomique de Pierrelatte (Drôme) pour servir 2 000 repas quotidiens. Ce qui lui garantit la signature d’autres contrats dans la région de Marseille, puis la possibilité de s’étendre ailleurs avant de toucher le jackpot en Guyane où le Centre national d’études spatiales installe une base de lancement de fusées.

Dans Sodexo la gloutonne (Seuil), Jean Songe retrace l’ascension vorace et vertigineuse de cette petite entreprise familiale devenue en cinquante ans le dix-huitième employeur mondial en restauration collective.

La multinationale déployée dans plus de 80 pays gère plus de 17 000 restaurants d’entreprises, mais aussi 5 600 cantines dans les écoles et universités, 4 000 dans les hôpitaux, 3 000 dans les maisons de retraite, sans oublier 1 700 sites miniers et pétroliers, 1 100 bases militaires et 130 prisons. Dans un futur proche, cet empire industriel discret compte bien s’occuper de tous les aspects de la vie d’un milliard de personnes de tous âges.

A travers cette success story, Jean Songe souligne le cynisme du capitalisme français. De la cuisine de 780 mètres carrés où on prépare plus de 7 500 repas quotidiens et la journée de boulot commence à 4 heures du matin au Centre national du football Clairefontaine, villégiature dorée de l’équipe de France, où Sodexo propose une offre unique et modulable ; du site de la plus grande mine de graphite à ciel ouvert du monde au Mozambique, où Sodexo assure la restauration, au personnel et invités VIP du Tour de France, nourris par Sodexo, le lecteur découvre que la conquête se construit grâce à des techniques violentes de management, et sur le dos de travailleurs surexploités.

« Impossible de cuisiner »

Journaliste et auteur de plusieurs romans noirs, Jean Songe évoque également les scandales sanitaires qui ont terni l’image du groupe. En septembre 2012, plus de 10 000 enfants ont souffert de gastro-entérite après avoir contracté un virus niché dans des fraises surgelées importées de Chine. Après avoir nié sa responsabilité, Sodexo a fini par présenter ses excuses aux enfants et à leurs familles puis s’est acquittée de 550 000 euros en bons d’indemnisation.

En 2018, des parents parisiens, alertés par les plaintes de leurs enfants, se plongent sur la fiche technique des plats servis dans les établissements scolaires du 15arrondissement, où la restauration est tenue par une filiale de Sodexo. Ils sont effarés : les allumettes végétales bénéficiant d’un label bio et végétarien sont composées essentiellement d’eau et de sucre que complètent de l’huile, de l’amidon, de la poudre de blanc d’œuf, du concentré de tomate, en tout dix-huit ingrédients issus de poudres.

Il vous reste 25.73% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

« La question du travail du samedi devient un souci » : la grande distribution confrontée à une pénurie de personnel

« Il nous manque cinquante postes d’encadrement et 130 employés, ce qui est colossal, et, lors des entretiens, les gens commencent par parler de RTT, de leur volonté d’avoir leur samedi. C’est ubuesque. » Le constat de ce directeur régional d’un réseau de supermarchés est loin d’être isolé. Depuis la pandémie de Covid-19, de nombreux patrons de la grande distribution peinent à embaucher, tant dans les magasins que dans les services des achats, dans le numérique…

Ainsi, 79 % des dirigeants interrogés par la Fédération du commerce coopératif et associé font état de difficultés de recrutement de nouveaux collaborateurs depuis la crise sanitaire, leur premier critère d’inquiétude devant les délais d’approvisionnements (71 %) et la hausse des matières premières (68 %).

Lire aussi Article réservé à nos abonnés Magasins sans caisses : les Français avancent leurs pions

Dominique Schelcher, le patron de Système U, a déploré que, pour la première fois cet été, l’un de ses hypermarchés de l’ouest de la France a dû fermer son rayon boucherie pendant quinze jours par manque de personnel. « Historiquement, nous avions des tensions sur les métiers de bouche, mais les difficultés de recrutement concernent désormais tous les emplois, constate Renaud Giroudet, directeur des affaires sociales, de l’emploi et de la formation de la Fédération du commerce et de la distribution. La question du travail du samedi devient, par exemple, un souci que nous n’avions pas avant le Covid. »

« Le télétravail a créé une perception d’injustice car, dans nos métiers, le présentiel est obligatoire. » Emmanuel Le Roch, délégué général de Procos

Cette problématique de l’emploi dans le commerce et de l’attrait des métiers face à une automatisation croissante est l’un des sujets des Assises du commerce, qui ont commencé mercredi 1er décembre au ministère de l’économie et des finances. Le secteur représente le premier employeur de France, devant l’industrie, avec, selon l’Insee, 3,2 millions de salariés à la fin de 2019, dont plus de la moitié dans le commerce de détail.

« On est un facteur d’insertion très important pour les jeunes, et il ne faudrait pas qu’ils se détournent », a estimé Laurence Paganini, présidente de la fédération pour la promotion du commerce spécialisé Procos et directrice générale de l’entreprise de prêt-à-porter Kaporal, le 26 octobre. « Ce qui a changé, surtout, c’est le développement du télétravail, qui a créé une perception d’injustice, car, dans nos métiers, le présentiel est obligatoire. Et cette problématique dépasse celle du salaire », ajoutait Emmanuel Le Roch, délégué général de Procos.

Il vous reste 65.22% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

« Tout le monde n’aura pas sa charentaise sous le sapin » : la production française ralentie par des problèmes d’approvisionnement

Christian Coculet, salarié de L’Atelier Charentaises, à La Rochefoucauld (Charente), le 30 novembre 2021.

Christian Coculet assure l’ultime étape de fabrication de charentaises. Celui que ses collègues surnomment « Kiki » est juché sur une chèvre, un outil doté de deux pieds métalliques en forme de cornes, qui lui permet de retourner les chaussons cousus à l’envers. Le geste est sec, réalisé des deux mains.

Dans L’Atelier Charentaises à La Rochefoucauld (Charente), Kiki est l’un des treize salariés qu’Olivier Rondinaud et Michel Violleau ont promis d’embaucher en 2019, lors de la relance de la marque Rondinaud, fondée en 1907. Il dit avoir accepté ce défi à « une condition », celle de pouvoir « en porter une paire » sur son lieu de travail. « Parce qu’en charentaises, on est bien », raconte cet ouvrier de 55 ans.

Depuis, ses pantoufles à motif écossais sont toujours maculées de poussières, de moumoutes de laine et de fils. Car, au sein de cette PME installée dans un ancien garage agricole, les cadences s’accélèrent. La société – elle est déjà rentable – emploie désormais dix-huit personnes et fabrique cinq cents à six cents paires par jour. Le fabricant bénéficie de l’envolée des ventes partout en France, dans les magasins et sur Internet. Les commandes affluent. Celles du Slip français ou du site La Pantoufle à Pépère. Son chiffre d’affaires devrait atteindre 1,5 million d’euros en 2021.

Lire aussi Article réservé à nos abonnés La production de pantoufles, nouvelle aventure du Slip français

En France, « après un recul sur ces dernières années », le marché de la savate, de ladite « schloppa », en Alsace, ou de la babouche « s’est réveillé », avec la crise liée au Covid-19, explique Dorval Ligonnière, directeur des études au sein de la Fédération française de la chaussure (FFC). Il a atteint « son plus haut niveau depuis dix ans », selon Hélène Janicaud, responsable des études sur le marché de la mode au sein de Kantar. Les ventes ont progressé de 11 % en 2020, pour atteindre 392 millions d’euros, selon le panéliste. En 2021, elles ont même accéléré. Entre mars et août, elles ont bondi de 25 %, selon la FFC.

« Le retour de la pantoufle, c’est celui du confort »

N’en déplaisent à ceux qui se moquent de ce retour, le phénomène est mondial. Partout, les consommateurs ont acheté des chaussons pour rester à la maison, lors des périodes de confinement de 2020 et de 2021, et glisser leurs pieds au chaud devant leur écran d’ordinateur pour travailler à distance toute la journée.

Aux Etats-Unis, le marché a bondi de 22 % en 2020, puis de 40 % entre janvier et août, selon la société d’études de marché NPD Group.

Les ventes ont progressé de 11 % en 2020. Entre mars et août, elles ont bondi de 25 %, selon la Fédération française de la chaussure

Il vous reste 75.71% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.