Archive dans avril 2019

«Plus on reste longtemps au chômage, plus il est pénible d’en sortir»

« Il faut voir le chômage comme un phénomène de file d’attente. Certains sont à la porte du marché du travail, d’autres en sont très éloignés, comme les chômeurs de longue durée », explique l’économiste Eric Heyer.

« Il faut voir le chômage comme un phénomène de file d’attente. Certains sont à la porte du marché du travail, d’autres en sont très éloignés, comme les chômeurs de longue durée », explique l’économiste Eric Heyer. REUTERS/Eric GaillardLe taux de chômage en Europe est revenu à son niveau d’avant-crise, mais les sans emploi de longue durée demeurent nombreux partout, inclus en France. L’économiste Eric Heyer explique ce phénomène.

Eric Heyer est économiste auprès de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).

L’inactivité de longue durée est-il une succession de la crise ?

Plus on reste longtemps au chômage, plus il est pénible d’en sortir, et cela ne date pas de 2008. La crise a particulièrement augmenté le phénomène. Pendant huit ans, on a produit moins avec moins de gens. Le taux de chômage s’est augmenté, et celui de longue durée avec. La crise ayant tenu longtemps, des personnes qui étaient employables se sont retrouvées clôturées dans le repos.

Est-ce une spécificité française ?

Le marché du travail s’est concentré dans la plupart des pays développés ces dix dernières années. On a créé des fonctions très qualifiés et d’autres peu qualifiés, au dommage des emplois intermédiaires. Or, c’est uniquement ce type de postes qu’occupaient beaucoup de salariés affectés par la crise : des emplois assez habituels, avec parfois un peu d’évaluation. Ce n’est pas une spécificité française.

En contrepartie, nous sommes le pays de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) où le phénomène des NEET (not in education, employment or training, « ni étudiant, ni employé, ni stagiaire ») améliore le plus. Chaque année, environ 150 000 jeunes jaillissent du système scolaire. Selon des études du Collège de France, on saurait les pénétrer dès la maternelle dans 80 % des cas… Il y a une difficulté au niveau des dépenses d’éducation : plutôt hautes pour le secondaire et le supérieur, elles sont défectueuses dans le préprimaire et le primaire. Ça nourrit le décrochage, de même que les difficultés d’accès au logement.

Quelles politiques ont été mises en place pour diminuer le chômage de longue durée ?

Il faut voir le chômage comme un fait de file d’attente. Certains sont à la porte du marché du travail, d’autres en sont très écartés, comme les chômeurs de longue durée. Seule une forte croissance économique peut admettre à ces derniers d’accéder à l’emploi.

En France, faute d’augmentation, soit on sort les chômeurs de la file d’attente, comme à l’époque des préretraites ou des dispenses de recherche d’emploi pour les seniors, soit on la court-circuite, en créant des mécanismes de formation. Pour les jeunes, il existe depuis les années 1980 des contrats aidés, qui pointent en principe les chômeurs de longue durée. L’objectif est de leur admettre d’acheter une formation et des caractères attestées, particulièrement dans le secteur non marchand. Le problème, c’est que ces mécanismes font baisser les chiffres du chômage, mais ne sont pas continuellement bien ciblés.

Dans le Bade-Wurtemberg, les sociétés s’arrangent devant le plein-emploi

Deux tiers des petites et moyennes entreprises allemandes auront du mal à recruter dans les trois prochaines années, selon une étude de la banque publique d’investissement KfW.
Deux tiers des petites et moyennes entreprises allemandes auront du mal à recruter dans les trois prochaines années, selon une étude de la banque publique d’investissement KfW. Flickr

Profitant d’un chômage quasi chimérique, l’Allemagne, et surtout le « Mittelstand », est mesurée à une absence de personnel compétent dans l’industrie.

Böblingen est une ville typique de la « ceinture de gras » de Stuttgart, capitale du Bade-Wurtemberg (sud-ouest de l’Allemagne). Elle est éprouvée pour recouvrir l’une des plus grandes fabriques Mercedes de la région, mais aussi une quantité de sous-traitants de taille moyenne, le fameux « Mittelstand ». Ici, comme dans tout le Land, le chômage est approximativement inexistant (environ 3 %), ce qui signifie que les ouvriers compétents sont une denrée onéreuse et quasi introuvable, en particulier pour les entreprises de taille intermédiaire.

Frank Link est le bras droit du directeur de BVS Blechtechnik, une PME spécialisée dans l’usinage et le montage de pièces métalliques de précision en petite série grâce à de grosses machines-outils. Les commandes de cette société, qui ravitaille les industries électronique, médicale et aéronautique, ne manquent pas. La seule crainte quotidienne de M. Link est de trouver assez de personnel qualifié pour manœuvrer des engins complexes.

« C’est un souci continu. C’est bien simple, dans la région autour de Stuttgart, le marché des ouvriers qualifiés est ratissé. Ces trois dernières années, neuf salariés très compétents nous ont quittés pour aller chez Porsche. Sur les 160 membres que compte notre personnel, on l’a senti passer. » Quand ce n’est pas Porsche qui débauche les principaux assistants, c’est Bosch ou Daimler, qui mobilisent à des salaires et à des formalités sur lesquelles les PME ne peuvent pas se disposer.

Main-d’œuvre hongroise

Pour célébrer ses commandes, BVS Blechtechnik a déterminé depuis quelques années d’amoindrir à la main-d’œuvre étrangère : des ouvriers hongrois, incorporés à travers d’une agence d’intérim spécialisée. « Ils viennent six mois, repartent en Hongrie un mois ou deux pour estimer les limites légales, puis repartent. C’est très cher. Cela nous réintègre à près de 35 euros de l’heure. Mais les gens qui parviennent sont ultraqualifiés. Ils ont une très bonne formation théorique de base et une excellente maîtrise technique des machines », déclare Frank Link.

L’agence d’intérim à laquelle BVS Blechtechnik a fait appel est établie à quelques kilomètres de là, à Metzingen, au sud de Stuttgart. En Hongrie, Europakraft est implantée à Nagytarcsa, à l’ouest de Budapest. Ses activités d’investissement sont absolument taillées pour les besoins des PME du Bade-Wurtemberg : électronique, installations industrielles, réseaux de tuyauteries ou conduites, turbines et construction de machines.

Un mouvement des laborieux proportionnelle et toujours contestée en Europe

Mi-2017, la Commission européenne a proposé un train de législations pour limiter les abus du travail détaché dans le transport.
Mi-2017, la Commission européenne a proposé un train de législations pour limiter les abus du travail détaché dans le transport. REUTERS/Amr Abdallah Dalsh

Le mouvement des travailleurs a beau former l’un des sources créatrices de l’UE, elle poursuit de faire polémique sur le Vieux Continent, continuellement en proie à de fortes inégalités économiques.

La France a-t-elle essayé de contraindre la directive européenne sur le travail détaché, en sollicitant et en réussissant sa révision ? Ce fut en tout cas une des toutes premières batailles qu’Emmanuel Macron a choisi de mener à Bruxelles. Deux semaines après sa prise de fonction, il demandait déjà de revoir ce texte datant de 1996, conçu avant l’adhésion massive des pays de l’Est à l’Union.

Le toilettage de ce texte, très discuté en France, dénoncé par une partie de la gauche et par l’extrême droite d’être la porte ouverte au dumping social, avait déjà bien débuté. La commission Juncker y planchait depuis début 2017. Mais la France lui a arboré un soutien de poids, face à des capitales, à l’Est, arc-boutées contre une quelconque retouche, et accusant Paris de protectionnisme et d’entrave au marché unique.

Les règles avaient été initialement fixées pour faciliter, tout en l’encadrant, la mobilité des travailleurs et des services sur le marché unique. Un laborieux détaché est « un salarié envoyé par son employeur dans un autre Etat membre, en vue d’y pourvoir un service à titre temporaire », développe la Commission. Si ses apports sociales peuvent rester celles de son employeur, il doit, précisait déjà la directive de 1996, bénéficier des « conditions de travail et d’emploi » définies par « la législation et/ou la pratique nationale de l’Etat membre sur le territoire duquel le travailleur est détaché ».

Renoncement limité à un an

Mais la loi européenne a été amplement détournée par des employeurs opportunistes (parfois occidentaux), plaisantant sur les différentiels de salaires considérables pour envoyer sur les chantiers ou les exploitations agricoles de l’Ouest et du Sud des laborieux hongrois, bulgares ou roumains.

Opté en 2018 au terme de longues négociations, le texte réparé introduit le principe d’un « même salaire sur un même lieu de travail, pour un même travail » et, sur insistance de la France, limite les missions de renoncement à un an. Les Etats membres ont jusqu’au 30 juillet 2020 pour le rectifier dans leur droit national.

La même agression binaire entre supposés « protectionnistes » et « adeptes du dumping » s’est rejoué durant toute la discussion sur le « paquet mobilité », et il est toujours en cours… Mi-2017, la Commission a présenté un train de législations pour borner les abus dans le transport : application du travail dégagé au cabotage, interdiction du temps de repos en cabine, etc. Si les capitales ont réussi à trouver un terrain d’entente fin 2018, au Parlement de Strasbourg, les élus continuent de se réduire au sein même de leurs familles politiques.

Instabilité, robotisation… Face aux transformations de l’emploi, l’Europe en ordre répandu

Le chef du gouvernement espagnol, Pedro Sanchez, a mis en place un « plan de choc » pour limiter les CDD et augmenté le salaire minimal de 740 à 900 euros mensuels.
Le chef du gouvernement espagnol, Pedro Sanchez, a mis en place un « plan de choc » pour limiter les CDD et augmenté le salaire minimal de 740 à 900 euros mensuels. REUTERS/Toby Melville

Le taux d’inactivité a recouvré son niveau d’avant-crise sur le Vieux Continent. Mais, sous la conséquence de l’universalisation et de la robotisation, le fossé se creuse entre les emplois très exercés et peu qualifiés.

Au début, il jugeait récupérer la chambre de son enfance pour quelques mois seulement. Il y dort depuis bientôt quatre ans. Quand Joao Ferreira a perdu son travail d’assistant comptable à Lisbonne, en 2015, il est rentré vivre chez ses parents, près de la capitale portugaise. « J’ai dû ravaler ma fierté, mais c’était encore la crise », ajoute le jeune homme, qui vient de fêter ses 37 ans. Après deux ans de chômage, il a recouvré une mission pour une PME. Puis une autre.

La plupart du temps, ses embaucheurs le payent avec des « recibos verdes » (« reçus verts »), des contrats à l’origine conçus pour les indépendants, et offrant aux salariés des droits – congés, indemnités chômage et maladie – limités. « Beaucoup d’entreprises en abusent pour ne pas embaucher », déclare-t-il. En janvier, le gouvernement a réformé ce régime, sous lequel travaillent 300 000 Portugais, pour le rendre plus protecteur. « C’est bien mieux, reconnaît Joao. Mais ma situation reste trop précaire pour que je puisse reprendre un studio à Lisbonne. »

Au-delà des « recibos verdes » portugais, que dire des « contrats zéro heure » britanniques, des mini-emplois allemands ou encore des autoentrepreneurs français ? « En Europe, comme dans les nations industrialisées, le déséquilibre se développe aux marges et la qualité de certains emplois se dégrade », constate Stefano Scarpetta, spécialiste du sujet à l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). De grandes mutations sont à l’œuvre au sein des marchés du travail européens, observe-t-il : « Elles se sont accentuées depuis la crise de 2008 mais, en vérité, elles ont commencé bien avant. »

Un jeune sur trois au chômage en Grèce

Douze ans après le choc des subprimes, le taux de chômage dans l’Union européenne (UE) est effondré à 6,5 %, selon Eurostat, soit son plus faible niveau depuis 2000. Mais ce bon chiffre masque des situations très disparates selon les Etats. « Les taux de chômage y varient de 2 % à 18,5 %, en fonction de la puissance plus ou moins forte de la reprise et des spécificités structurelles nationales », détaille Zsolt Darvas, économiste au centre de réflexion Bruegel, à Bruxelles (Belgique). L’Europe du Nord, les Pays-Bas, et surtout l’Autriche et l’Allemagne ont quasiment rattaché avec le plein-emploi. Outre-Rhin, le taux de chômage était de 3,2 % uniquement en janvier, d’après Eurostat.

Aux Etats-Unis, Le congé maladie va-t-il devenir caduc ?

« Un sondage de 2 000 employés, réalisé par l’institut de sondages Civic Science, montre que 54 % d’entre eux [Américains] poursuivent leur activité lorsqu’ils sont malades. »
« Un sondage de 2 000 employés, réalisé par l’institut de sondages Civic Science, montre que 54 % d’entre eux [Américains] poursuivent leur activité lorsqu’ils sont malades. » PHILIPPE TURPIN / Photononstop

Les travailleurs américains s’immobilisent de moins en moins pour raison de santé. Télétravail et smartphone leur acceptent de demeurer en contact avec le bureau.

L’Américaine Kit Warchol ne saisit pas ses jours de congé maladie à la légère. « La semaine dernière, j’ai été absente durant vingt-quatre heures », déclarant-elle. La jeune femme, âgée de 30 ans, se sentait vraiment mal. Mais lorsqu’elle supporte uniquement d’un gros rhume, pas question de disparaître. Kit Warchol reste à la maison, tout en étant active. Le matin elle avale son Dayquil, une marque américaine d’antalgique.

Elle se sent l’esprit clair, et écrit durant quelques heures. Quand les symptômes de la maladie rentrent, elle avertit ses collègues du département marketing de Skillcrush, une société de formation en ligne à la planification et au design. Elle va se mettre sous la couette. Puis Kit Warchol les recontacte, plus tard. L’entrepreneur en série Adam Toren, cofondateur de Youngentrepreneur.com, est encore plus radical. L’arrêt maladie ? Il ne connaît pas. La dernière fois qu’il en a profité, c’était en 2006.

Depuis, il dort bien, esquive le café, mange judicieusement et ne s’arrête plus. Les Américains prennent de moins en moins d’arrêts maladie. Et l’exemple vient d’en haut. On se souvient ainsi d’Hillary Clinton, en 2016, lors de la célébration du 11-Septembre à New York. A l’époque, la candidate à l’élection présidentielle, souffrant d’une pneumonie, avait refusé de suivre les conseils de son médecin. Elle ne voulait pas s’immobiliser quelques jours… et s’était donc écroulée d’épuisement, pendant la cérémonie.

Malade ou pas, on demeure connecté

Plus fraîchement, c’est Ruth Bader Ginsburg, la juge de la Cour suprême, qui a exposé à ses concitoyens de quel métal elle était faite. La frêle magistrate est demeurée quelque temps chez elle, juste après son opération d’un cancer. Mais très vite, elle a participé aux délibérations de ses collègues par téléconférence. Le jour de congé maladie se fait rare.

« Depuis que nous avons généralisé le travail à distance, nous avons tendance à travailler vingt-quatre heures sur vingt-quatre, regrette Joan Wyly, la responsable des ressources humaines de 104 West Partners, une entreprise de relations publiques de Denver. Actuellement que l’on peut se connecter n’importe quand et n’importe où avec Google Drive, les employés continuent de travailler même lorsqu’ils sont malades. »

Au départ il y a ceux qui n’ont pas le choix. Les geeks contractuels et autres sous-traitants du high-tech ne sont pas payés tant que leur mission n’est pas terminée. Les serveuses et le petit personnel de la restauration perdent pareillement leur rétribution lorsqu’ils sont absents. Concrètement, 45 % des Américains n’ont pas droit aux congés maladie payés, selon les statistiques du consultant Health Services Research. Ils n’entreprennent pas de se faire porter pâles.

Les petites mesures sont plus efficaces que les grandes décisions

Réunis par le 26 mars, des responsables des ressources humaines ont fait le bilan de leurs politiques respectives.

« Pour être efficaces sur le long terme, les participants aux rencontres RH ont avancé dans le désordre : le mentorat, l’amélioration des conditions de travail dans les emplois à dominante féminine (...) et, à l’unanimité, « des politiques volontaristes ».

« Pour être efficaces sur le long terme, les participants aux rencontres RH ont avancé dans le désordre : le mentorat, l’amélioration des conditions de travail dans les emplois à dominante féminine (…) et, à l’unanimité, « des politiques volontaristes ». Josh McKible/Ikon Images / PhotononstopLes rencontres RH se sont tenues mardi 26 mars à la Maison de l’Amérique latine, à Paris. Ce nouveau temps de réflexion sur le management organisé, en collaboration avec Leboncoin, a réuni plusieurs responsables des ressources humaines de grandes entreprises qui, depuis plusieurs années, adopte une politique volontariste en termes d’égalité femmes-hommes.

Leurs expériences confrontées au regard académique de deux chercheuses, Dominique Meurs, codirectrice du projet Travail du Centre pour la recherche économique et ses applications (Cepremap), et Florence Chappert, de l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact), ont mis au jour les petits pas de l’égalité en entreprise, les détails qui permettent de grandes avancées et les leviers efficaces sur le long terme.

« Au cours des dernières années, la prise de conscience d’une nécessaire parité s’est accélérée dans les entreprises, d’une part sur le constat que les femmes avaient aussitôt un niveau de formation plus élevé que celui des hommes tandis que leur salaire n’avait quasiment pas bougé, et d’autre part parce qu’il était important pour les entreprises de communiquer sur la parité pour ne pas se priver de « bons profils » », déclare Dominique Meurs.

« Le plafond de verre toujours là »

La mise en place au 1er mars de l’Index égalité femmes-hommes dans les grandes entreprises a initié le débat sur des derniers résultats concrets et les limites de ce type de dispositif. Toutes les entreprises représentées ont obtenu de bons résultats, avec de faibles écarts de salaires sur les mêmes fonctions dans un même secteur, malgré des inégalités existante, dans la mesure où certains métiers sont masculins et d’autres féminins.

« Il n’y a quasiment pas de femmes dans la banque d’investissement, elles sont plus dans la banque de détails, on n’a donc aucune femme dans les dix plus hauts salaires, a affirmé Caroline Guillaumin, DRH du groupe Société générale. La discrimination positive est utile, mais pour intégrer plus de femmes aux postes dirigeants, il faudrait que je bloque la promotion des hommes, ce qui crée d’autres problèmes », a-t-elle déclaré. La loi Coppé-Zimmermann qui a porté la part des femmes dans les conseils d’administration à 40 % n’a eu qu’un effet de ruissellement modéré au sein des entreprises. La part des femmes dans le comité exécutif des entreprises présentes le 26 mars varie de 10 % à 37 %.

Une grande inquiétude à l’usine General Electric de Belfort

Le pôle énergie du conglomérat américain en pénurie est en pleine rénovation dans un marché des grosses turbines à gaz déprimé et sans perspectives.

Des employés travaillent sur une turbine à l’usine General Electric de Belfort (Territoire de Belfort), en février 2017.
Des employés travaillent sur une turbine à l’usine General Electric de Belfort (Territoire de Belfort), en février 2017. Vincent Kessler / REUTERS

Est-ce la prochaine tourmente industrielle, après la clôture de Ford Blanquefort (Gironde) et des usines sarthoises du papetier Arjowiggins ? On n’en est pas là, mais le gouvernement observe un site comme le lait sur le feu : General Electric (GE) à Belfort (Territoire de Belfort), l’un des principaux actifs d’Alstom Power racheté en 2015 par le conglomérat américain.

C’est même devenu le dossier industriel important pour Bercy, alors que les syndicats redoutent l’annonce d’un plan de 800 à 900 élimination de poste en 2019, sur un total de 1 900 dans l’activité concernée. Depuis l’effondrement des commandes des plus puissantes turbines à gaz (60 hertz) pour centrales électriques, une partie de l’usine est en sursis. Sans nouvelles commandes ou réorientation de la production, c’est la clôture assurée.

La clôture des gros équipements pour centrales est le secteur malade du géant de Boston (Massachusetts), qui a deux autres « business » florissants – les moteurs d’avion et les équipements médicaux – et un domaine cyclique, mais porteur (les éoliennes), reconnaît son nouveau PDG, Larry Culp, arrivé à la direction en octobre 2018 après l’éviction brutale de John Flannery, son éphémère prédécesseur.

S’il dit croire à l’avenir du pôle « power », une activité historique de GE, il prévient dans un récent entretien à Bloomberg, que son redressement nécessitera « un effort de plusieurs années ». Celui-ci a commencé sur le site belfortin et dans d’autres entités du groupe, qui emploie 9 000 personnes dans le « power » en France sur un effectif total de 16 000 salariés.

Un premier accord a été signé, portant notamment sur 180 départs volontaires d’ici au 30 juin 2020 au sein d’Alstom Power Systems (APS) à Belfort, et 84 autres départs dans l’Hexagone. Cette branche produit surtout les turbines Arabelle qui équipent certaines centrales nucléaires françaises et les EPR de Flamanville (Manche), Taishan (Chine) et Hinkley Point C (Royaume-Uni).

Craintes de « saucissonnage »

L’accord, fait par la CFE-CGC et la CFDT, mais rejeté par la CGT, prévoit un « plan senior » et, pour 80 salariés, une rupture conventionnelle collective (RCC), procédure créée par les ordonnances Pénicaud votées à l’automne 2017. D’autres accords, portant sur 250 départs volontaires, ont été approuvé dans les pôles conversion d’électricité et réseaux (grid). Quant à la direction de GE Wind France (éolienne en mer), à Nantes, elle a annoncé un plan de rupture conventionnelle portant sur 80 postes.

Le logement, l’obstacle primordial à la mobilité pour les jeunes

L’expert Jean-Benoît Eyméoud préconise de leur réserver des places du parc locatif social pour maintenir leur accès aux zones dynamiques.

Jean-Benoît Eyméoud est expert au Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques de Sciences Po. Il a publié Vers une société de changement. Les jeunes, l’emploi et le logement (Presses de Sciences Po, « Sécuriser l’emploi », 2016).

Les jeunes sont-ils plus mobiles que leurs aînés, particulièrement lorsqu’il s’agit d’accéder à l’emploi ?

Les jeunes n’ont pas les mêmes mécanismes bloquants que leurs aînés : ils ne sont pas propriétaires de leur habitation, n’ont pas de charge de famille… On pourrait donc penser qu’ils peuvent facilement aller s’installer dans les zones les plus dynamiques où ils auront trouvé un emploi. Or, cela ne se vérifie pas. Les écarts en termes de taux de chômage des jeunes sur l’ensemble du territoire sont supérieurs à ceux constatés pour les catégories de personnes plus âgées. Un élément entrave la mobilité des jeunes.

Lequel ?

Le suspect n°1, c’est l’habitation, notamment problématique pour les jeunes. La question des liens entre emploi et logement n’est pas nouvelle, depuis les années 1970 et les travaux de John Kain, on sait qu’il existe une inadaptation spatiale entre offre et demande de travail. Mais les jeunes pâtissent de handicaps supplémentaires sur le marché du logement. Ils ne peuvent pas accéder à la propriété, car les banques ne veulent pas leur octroyer de prêts si leur situation financière est précaire.

Le marché locatif n’est guère plus accessible : les loyers sont exceptionnellement élevés, les garanties demandées sont lourdes. Or, actuellement, selon les chiffres de l’OCDE, le taux de conversion d’un CDD en CDI, au bout d’un an, est de 16,2 % uniquement en France. Deux fois moins que la moyenne des pays de l’OCDE. Et les plans d’aide à l’accès au logement pour les jeunes sont résiduels. Pour toutes ces raisons, les jeunes ont du mal à accéder aux zones dynamiques en termes d’emploi.

L’habitation sociale ne représente-t-il pas une solution ?

Outre que le parc est largement insuffisant, l’habitation sociale fonctionne selon un système qui joue contre les jeunes. En 1984, 24,6 % du parc était employé par des personnes âgées de moins 30 ans ; en 2013 ce taux n’était plus que de 9,5 %. Le parc social marche sur un principe de files d’attente : or celles-ci sont beaucoup plus longues dans les zones dynamiques. En 2015, le délai moyen des demandes satisfaites varie de 3 mois, dans le Cantal ou dans la Creuse, à 39 mois à Paris. Avec un taux de mobilité deux fois inférieur à celui du parc privé.

Ce handicap lié au logement accroît donc strictement les inégalités face à l’emploi ?

En gros, un jeune dans une zone dynamique sort plus brusquement du chômage qu’un jeune dans une zone non dynamique, et il en sort encore plus vite qu’une personne plus âgée dans une zone dynamique. En d’autres termes, il profite d’une « prime » de retour à l’emploi provenant du fait que les zones dynamiques s’achèvent par « manquer » de jeunes et de nombreux emplois demeurent non pourvus.

On a donc d’un côté des emplois non pourvus et d’un autre des jeunes sans emploi. Comment sortir de ce paradoxe ?

On peut agir sur la mobilité résidentielle, en facilitant l’accès à la location ou à la propriété, par des mesures adaptées ; et on peut également agir sur la mobilité pendulaire, c’est-à-dire en facilitant les trajets domicile-travail, par la création d’un système de transports compétitif. Mais cela ne va pas régler l’ensemble du problème, car au-dessus d’une certaine distance ou d’un certain temps de transports, les trajets domicile-travail deviennent intolérables.

On en revient donc au problème de l’accès au logement…

Oui. On peut inventer créer des systèmes de tremplins vers l’habitation, notamment en réservant des places pour les jeunes dans les logements sociaux qui, pour une durée limitée dans le temps, leur permettraient de s’insérer sur le marché du travail local, mais on peut aussi développer le parc privé. L’ouvrage du Grand Paris, par exemple, en « gommant » la limite physique et psychologique que représente le périphérique, peut créer un marché locatif plus vaste.

Les jeunes adultes sont de plus en plus abondants à demander habiter loin de Paris, dans des métropoles régionales ou même des zones rurales. Cela ne va-t-il pas renforcer les différences face à l’accès à l’emploi ?

Ces choix soignent du libre arbitre de chacun. Il faut bien concevoir que la mobilité, en soi n’est pas une valeur cardinale. Ce qui est important, c’est de laisser l’éventualité de la mobilité.

L’Auvergne se transforme pour assembler l’offre à la demande d’emplois

A 33 ans, Soazig fait partie de ces « nouveaux milliardaires » que le Cantal à déterminer de mettre en avant. Après deux ans passés en Guyane, la jeune femme a aperçu, il y a un an, un emploi de responsable de la planification et des achats dans une entreprise de probiotiques. S’établir dans un département très rural quand on n’y a pas d’attaches ?

« Au départ, j’étais très réticente, mais tous mes stéréotypes sur ce département sont tombés », explique-t-elle en exposant les dix petites minutes de trajet entre son domicile et son travail – ici, on rentre chez soi pour déjeuner ! – l’entourage de la crèche et de l’école, et la possibilité de se loger à des prix défiant toute concurrence. Et c’est sans adapter la facilité d’apercevoir un emploi dans un département où le taux de chômage – 5,5 % au troisième trimestre 2018 – est l’un des plus bas de France.

« Le taux de chômage est souvent traduit comme un baromètre de la santé économique, mais celle-ci ne peut se diminuer à cette seule analyse »

Le Cantal, un vrai pays de cocagne ? Voire. En réalité, les chiffres de l’emploi dissimulent une situation difficile. « Le taux de chômage est souvent expliqué comme un baromètre de la santé économique, mais celle-ci ne peut se réduire à cette seule analyse, prévient l’Insee dans une note de janvier. Dans le Cantal, le chômage bas reflète plutôt un manque de dynamisme. »

Affecté de plein fouet par la « déprise démographique », la population active recule d’année en année. Au point d’exposer le développement des entreprises. « Nous avons des difficultés à profiter de la reprise économique parce que nous manquons de main-d’œuvre, explique Bernard Villaret, le président de la chambre de commerce et d’industrie (CCI) du Cantal. Aujourd’hui, les territoires sont en concurrence, et nous avons décidé de nous différencier pour faire venir des actifs d’autres régions. »

D’où l’initiative des « nouveaux milliardaires », une série de petits films postés sur Facebook pour vanter une qualité de vie digne des plus fortunés. La CCI a également lancé des salons de recrutement virtuels nommés « Le Cantal et vous, ça matche ! ». A la fin de l’année dernière, 150 offres d’emploi ont été publiées, occasionnant 6 000 connexions. Cette expérience réussie doit s’ouvrir sur la création d’une plate-forme permanente. Elle doit escorter la mise en œuvre de plans de gestion prévisionnelle des emplois et des compétences à l’échelle des bassins d’emploi du département. « Nos entreprises n’ont souvent pas de direction des ressources humaines, et les patrons ont le nez dans le guidon, constate Bernard Villaret. Il faut les aider à faire le point sur leur besoins, organiser les recrutements et développer des formations. »

Chantiers de réhabilitation

A Vichy, dans l’Allier, la problématique du marché de l’emploi est tout autre. « Vichy est connu pour le thermalisme, mais c’est avant tout un bassin industriel », note Olivier Laffont, le directeur de l’agence Pôle emploi. Avec un tiers des emplois dans l’industrie, Vichy est très au-dessus de la moyenne de la France métropolitaine qui plafonne à 13 %. « Cette année et l’année prochaine, entre 400 et 500 nouveaux emplois industriels vont être créés », poursuit Olivier Laffont. Ce qui se traduit par de réelles pénuries de recrutement. Le constat a débouché sur l’opération « Objectif industrie », qui vise à valoriser les métiers de ce secteur et surtout à développer la formation continue et initiale. « Nous allons travailler avec l’éducation nationale et la communauté d’agglomération pour créer une plate-forme industrielle au lycée Albert-Londres », déclare Olivier Laffont.

Montluçon Habitat, l’organisme HLM de la ville, a décidé de soutenir sa pierre au développement de l’emploi

C’est encore une autre vérité qui sort à Montluçon, toujours dans l’Allier. Avec un taux de chômage de 10,5 % et un chômage de longue durée de plus de 50 %, la zone d’emploi affiche les plus mauvais chiffres de la grande région Auvergne-Rhône-Alpes. C’est dans ce contexte difficile que Montluçon Habitat, l’organisme HLM de la ville, a déterminé d’apporter sa pierre au développement de l’emploi. Pour deux chantiers de réhabilitation de logements qui ont commencé en octobre 2018, les entreprises ont dû recruter des personnes des quartiers concernés pour l’équivalent de huit postes. Ce dispositif est prévu par le code des marchés publics qui autorise l’intégration de clauses sociales dans les appels d’offres.

L’objectif est de conserver une partie des heures de travail engendrées par la commande publique à des actions d’insertion. Dans les cinq prochaines années, les opérations de renouvellement urbain (240 logements démolis et 188 réhabilités) conduites avec Montluçon Communauté, solliciteront 15 000 heures de travail qui seront réservées aux habitants des quartiers prioritaires de la politique de la ville.

« Pour les entreprises, c’est une contrainte parce qu’elles doivent assimiler et recruter du personnel supplémentaire », reconnaît Roselyne Delivet-Vavra, la directrice générale de Montluçon Habitat. Pour les aider, elle a fédéré tous les acteurs locaux de l’insertion : « En définitive, chacun y trouve son compte. Les entreprises peuvent borner de futurs salariés qui vont éventuellement pouvoir bénéficier de formations. » Sans compter que le dispositif est aussi très « positif humainement et socialement ».

A Thiers, l’objectif zéro chômeur

C’est un jour de Fête du travail, le 1er mai 2017, qui a été emblématiquement choisi pour la création d’Actypoles, à Thiers, dans le Puy-de-Dôme. A l’approche de son deuxième anniversaire, cette entreprise d’un type nouveau a déjà recruté 69 chômeurs de longue durée et a développé toute une série d’activité, allant de la mécanique auto à l’entretien des espaces verts en passant par la collecte des encombrants ou le reconditionnement informatique.

« Il y a une centaine de personnes qui sont sur liste d’attente mais nous ne souhaitons pas que notre effectif dépasse les 80 ou 90 personnes, pour soutenir une dimension humaine », explique la directrice d’Actypoles, Laure Descoubès. Mais pas question pour autant de baisser les bras : une deuxième « entreprise à but d’emploi » (EBE), guidée vers les services à la personne, doit voir le jour, d’ici à l’été, dans la capitale française de la coutellerie.

Actypoles fait partie des dix applications françaises « territoire zéro chômeur de longue durée ». Le modèle économique, défini par la loi de février 2016, consiste à réaffecter les coûts et les manques à gagner dus à la privation d’emploi (RSA, CMU etc.) à la rétribution d’activités qui ne sont ni dans le champ de l’activité concurrentielle ni dans celui des services publics. « Pour chacun de nos CDI au smic, nous percevons 18 000 euros par an, ce qui correspond environ aux trois quarts du coût d’un emploi », détaille Laure Escoubès.

L’entreprise, qui a aisé un chiffre d’affaires de 200 000 euros en 2018, finance le complément. Selon un rapport d’étape du Fonds d’application territoriale contre le chômage de longue durée, présidé par l’ancien patron de la SNCF Louis Gallois, ce modèle d’activation des dépenses sociale est « neutre » pour les finances publiques.

Le plan « pauvreté » exposé en septembre 2018 par Emmanuel Macron prédit une deuxième loi pour étendre l’expérimentation à d’autres territoires. Plus d’une centaine ont d’ores et déjà exprimé leur intérêt.

 

Régime de garantie des salaires

Thierry Météyé, qui a gouverner l’AGS de 1996 à 2018, déclare avoir effectué sa mission avec « rigueur, loyauté et transparence ». Deux plaintes ont été faite à la suite d’un audit qui relève des anomalies dans la gestion du dispositif.

Thierry Météyé dit ne pas savoir ce qui se passe. C’est par la presse, déclare-t-il, qu’il a appris l’existence d’une plainte adressée, il y a quelques jours, au parquet de Paris, à la suite de soupçons de malversations au sein de l’Assurance de garantie des salaires (AGS). Un organisme qu’il a dirigée de 1996 à fin 2018. Dirigé par des représentants d’organisations d’employeurs, elle joue un rôle essentiel : verser leur salaires aux personnels d’entreprises en difficulté.

De graves problèmes se seraient faite dans le fonctionnement de l’AGS. Mises au jour par un audit du cabinet EY, elles sont susceptibles de relever « de l’abus de confiance et de la corruption active ou passive », selon le Medef, qui a donc annoncé, le 25 mars, avoir saisi le procureur de la République. La Confédération des petites et moyennes entreprises (CPME) ainsi que l’association patronale qui coiffe l’AGS sont associées à cette démarche.

« Je suis stupéfait », confie M. Météyé, heurté que des questions puissent être posées sur son éventuelle responsabilité dans cette affaire. Il assure avoir exercé la « mission sociale » qui était la sienne avec « rigueur, loyauté et transparence ». Il s’étonne par ailleurs de ne pas avoir été auditionné par l’équipe d’EY qui a réalisé l’audit. Il fait aussi valoir que la Cour des comptes, lors du contrôle qu’elle a réalisée en 2018 sur l’AGS, n’a rien trouvé à redire : « La rapporteuse nous a dit, lors d’un compte-rendu oral, que l’activité est bien maîtrisée et bien évaluée. » Dès lors, il envisage de déposer une plainte pour dénonciation calomnieuse.

« Faits organisés »

Bientôt âgé de 72 ans, M. Météyé est à la retraite depuis le 1er janvier. Il avait, quelques semaines plus tôt, quitté la direction de la « Délégation Unédic AGS », un organisme rattaché – comme son nom le sous-entend – à l’association paritaire qui gouverne l’assurance-chômage. La Délégation s’occupe de la gestion technique et financière du système de garantie des salaires – communément désigné sous l’acronyme AGS. Elle est aussitôt dirigée par Houria Aouimeur.

L’Unédic, de son côté, a déclaré, le 26 mars, par la voix de sa présidente, Patricia Ferrand (CFDT), qu’elle allait, elle aussi, effectuer une plainte, pour les mêmes faits que ceux dénoncés par le Medef, la CPME et l’association patronale qui pilote l’AGS. La responsable cédétiste a déclaré que les éléments litigieux avaient été découverts à la faveur d’un audit d’EY récemment lancé par « l’Unédic et l’AGS ».

Susceptibles de bâtir des « infractions pénales », ces « dysfonctionnements » concernent « essentiellement des partenariats engagés par la DUA [Délégation Unédic AGS] », a-t-elle ajouté, ajoutant qu’elle ne pouvait pas donner plus de détails. « On parle de faits qui ont été suffisamment organisés pour échapper à des organismes de contrôle [la Cour des comptes et les commissaires aux comptes] », a mentionné Eric Le Jaouen, vice-président (Medef) de l’Unédic, en concluant : « Ce n’était pas dans les radars. »