« La Team » : Deux ans d’idylle avec les Rastignac en Adidas

Le livre. Après vingt-sept ans passés tout en haut de la pyramide d’un grand groupe public à la culture très verticale, Bénédicte Tilloy a ressenti le besoin de changer. Pendant les trop longues réunions de travail, la membre du « comex » (comité exécutif) rêve d’aventures entrepreneuriales. « A force de lire et d’entendre raconter la légende des start-upeurs et eu la chance de rencontrer ceux d’entre eux qui avaient particulièrement bien réussi, je m’étais fait un petit film dans ma tête. Certes, cela tenait beaucoup du fantasme, mais cela me permettait de calmer ma frustration de ne pas voir certains projets avancer au rythme où je l’aurais voulu. »

« La Team. Le jour où j’ai quitté mon comex pour une start-up », de Bénédicte Tilloy, Dunod, 160 pages, 19,90 euros.

Ses élucubrations sont autant plus hardies que la DRH est loin de penser que l’occasion lui sera enfin donnée de se réaliser le jour où un remaniement d’état-major l’écarte provisoirement de ses fonctions : « Malgré les serments et les engagements que des opportunités nouvelles se présentent rapidement en interne, j’ai senti que me collerait bientôt à la peau l’étiquette de “vieille sage”, que l’on consulte pour des “missions de confiance” ». L’ancienne dirigeante de la SNCF troque alors ses escarpins contre des sneakers, et rejoint une start-up en pleine croissance, comme simple collaboratrice. Son ouvrage, La Team (Dunod) livre un récit drôle et nuancé de cette expérience.

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Une fois tirée sa révérence, l’autrice se met à arpenter tous les hauts lieux de la « start-up nation ». « Comme une adolescente désœuvrée, j’ai traîné les “events” comme certains traînent les soirées ou les bars, sans intention précise que celle d’y faire des rencontres. »

Elle y croise un des cofondateurs de La Team, une jeune pousse en pleine expansion, qui lui propose de les rejoindre. « Le projet était tout sauf clair, mais la perche intéressante à saisir. Il s’agissait de partager le quotidien des premiers collaborateurs, de s’inspirer de l’esprit des lieux et de contribuer au développement business. »

« Pas douée pour faire renter la “caillasse” »

La quinquagénaire accepte, épouse les rythmes, les causes, les émerveillements et les galères de La Team. Elle observe parmi les clients de cette start-up des dirigeants « confrontés aux transformations de leur univers, et leurs collaborateurs, de toutes les fonctions de l’entreprise, grande ou petite, aux prises avec des silos parfois défendus bec et ongles par les mêmes qui s’en plaignent au quotidien. »

Si les prénoms et les domaines dans lesquels elle est intervenue ont été modifiés, les situations décrites dans son ouvrage restent très fidèles à la réalité. Les débuts de l’histoire sont à la hauteur de l’idylle imaginée. « J’ai adoré. Ni les sacrifices de rémunération ni la dégringolade de statut que j’ai consenti pour rejoindre l’équipe n’ont affecté mon enthousiasme. »

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Evénementiel : les professionnels du mariage redoutent une année blanche

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Publié aujourd’hui à 02h40, mis à jour à 09h28

Dans son atelier de couture installé à Monceaux, dans l’Oise, Virginie Robreau n’a plus le moral. La grande table conçue pour accueillir les étoffes en cours de confection ne croule pas sous les satins ou les taffetas, et la machine à coudre est bien silencieuse. La jeune créatrice de robes de mariée a fondé Jeux de Fils, en 2017, pour vivre de sa passion pour la couture. Grâce à sa présence sur les salons et au bouche-à-oreille, sa petite entreprise a prospéré, et 2020 s’annonçait comme un excellent cru.

Mais la machine s’est grippée avec les contraintes sanitaires. Virginie Robreau n’a pas enregistré une seule commande de robe de mariée depuis janvier. Sa crainte : que 2021 soit une année blanche.

« Il y a eu tant de mariages reportés en 2020, et maintenant c’est le tour de ceux de 2021, que désormais les couples préfèrent attendre avant de prévoir quoi que ce soit, se désole-t-elle. Mais si je n’engrange pas très très vite de nouvelles commandes, pour moi, 2021, c’est déjà fini. » Alors que quatre mariages sur cinq se tiennent entre avril et octobre, il lui faudra attendre l’automne pour voir arriver de nouvelles clientes et créer la robe de leurs rêves.

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Au temps des confinements et de la distanciation physique, les noces se font rares. Si les cérémonies civiles en tout petit comité ont pu avoir lieu, les festivités qui suivent ont dû être annulées en raison des contraintes sanitaires. Sur les 230 000 mariages qui sont célébrés chaque année, environ 180 000 donnent lieu à une réception de 115 convives en moyenne, selon l’Association des consultants en mariage (Assocem) et l’Union des professionnels solidaires de l’événementiel (UPSE).

Dans l’atelier de la maison de couture Galatée, créatrice de robes de mariées, à Paris, le 23 mars.

En 2020, selon ces deux organisations, moins de 30 % des festivités prévues ont pu être maintenues, principalement en juillet, août ou septembre. Une catastrophe pour les 55 000 professionnels de la filière, qui, depuis les propriétaires de châteaux ou lieux de réception jusqu’aux disc-jockeys (DJ) ou aux photographes, se sont retrouvés sans activité ou presque, alors qu’ils se partagent une jolie pièce montée de 3,2 milliards d’euros.

« Il faut garder nos prestataires qui se démotivent… »

Au Domaine des 3 voyages, dans l’Eure, en Normandie, la grande salle de réception n’a vu personne danser depuis l’été 2020. Jessyca et Bruno Cardinale, les gérants de ce domaine dévolu aux noces et banquets, proposent un service clé en main : les lieux pour la réception, la partie traiteur et toute une équipe de prestataires – fleuristes, animateurs pour enfants, DJ… Le couple, qui emploie un salarié et trois apprentis, a fait les comptes. En 2020, le chiffre d’affaires a été divisé par deux et les pertes s’élèvent à 80 000 euros. Ce n’est pas tant cela qui les inquiète que de voir se déliter sous leurs yeux un édifice patiemment construit. « Il faut maintenir tout le monde à flot, rassurer nos clients et aussi garder nos prestataires qui se démotivent… », raconte le couple.

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Le Sénat appelle l’Etat à sauver La Poste et étendre les missions des facteurs

Le sort de La Poste, mise en difficulté par la chute accélérée du courrier depuis le début de la crise sanitaire, inquiète désormais le Sénat. La commission des affaires économiques de la Chambre haute a publié, mercredi 31 mars, un rapport sur « L’avenir des services publics de La Poste », pour demander à l’Etat de soutenir financièrement l’opérateur public et proposer des réformes.

Un document aligné avec les demandes adressées au gouvernement par le PDG de La Poste, Philippe Wahl. « Notre volonté est d’aller vite compte tenu de l’urgence, explique Patrick Chaize, rapporteur et sénateur (Les Républicains) de l’Ain. L’Etat devra apporter une réponse dans le cadre du vote du budget 2021 pour ne pas laisser La Poste en situation de banqueroute ».

Première préoccupation : le service universel postal, principale mission de service public confiée au groupe, qui consiste à collecter et à distribuer du courrier et des colis, tous les jours ouvrables, sur tout le territoire, à des prix abordables. Un service sans modèle économique dans un monde où la lettre se fait rare. Son déficit devrait atteindre plus de 1,3 milliard d’euros en 2020.

Abattement fiscal

Le rapport du Sénat révèle l’étendue des pertes à venir, qui devraient varier entre 700 millions d’euros et 2,4 milliards d’euros par an d’ici à 2025. L’hypothèse basse ne valant que si le groupe « joue sur tous les paramètres, en prenant des mesures de fermetures de sites et de réductions d’effectifs », explique M. Chaize.

Aussi le sénateur et ses deux corapporteurs, Pierre Louault (Union centriste) et Rémi Cardon (Socialiste, écologiste et républicain) préviennent : « Aujourd’hui, sans compensation de l’Etat à compter de l’année 2021, une “réduction” du service public s’imposera dans les faits avec une diminution des services rendus aux usagers. »

Le rapport recommande donc une compensation, dès cette année, par le biais d’un abattement fiscal jusqu’à 270 millions d’euros (au titre de la taxe sur les salaires) complété par une dotation budgétaire annuelle, jusqu’à 730 millions d’euros. Soit un coût de 1 milliard d’euros pour l’Etat.

Lire le portrait : Philippe Wahl, l’homme qui veut sauver La Poste

Pour faire des économies, les sénateurs proposent par ailleurs de retirer la lettre au timbre rouge, distribuée à J + 1, du périmètre du service universel postal. « C’est un service qui coûte cher, mais qui ne correspond plus vraiment à l’attente des clients. Ils utilisent l’e-mail s’ils veulent de l’instantanéité, affirme M. Chaize. Cela permettrait d’optimiser les tournées, les facteurs pourraient couvrir un territoire plus étendu. » Subsisterait donc la distribution des lettres à timbres verts, en J + 2 ou J + 3, à prix abordable ; tandis que le J + 1 deviendrait un produit concurrentiel, avec un timbre vendu au « coût réel ».

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Travail forcé : « malaise en Malaisie »

A l’usine Top Glove de Shah Alam, en Malaisie, le 26 août 2020.

Jeudi 25 mars, dans un grand hôtel de la banlieue de Kuala Lumpur, la société Top Glove se voit remettre, pour la cinquième année d’affilée, le prix de la meilleure entreprise asiatique où il fait bon travailler. « C’est la validation de nos efforts dans le domaine du capital humain », se réjouit son directeur général, Dato Lee Kim Meow. Ce n’est manifestement pas l’avis de tout le monde. Lundi 29 mars, le service américain des douanes annonçait le blocage officiel de toute importation aux Etats-Unis des produits de l’entreprise, après une enquête sur des accusations de travail forcé et de conditions de travail indignes. Malaise en Malaisie.

La société malaisienne est le numéro un mondial des gants médicaux de protection. Elle est, à ce titre, l’un des grands gagnants de la crise liée au Covid, qui a provoqué une telle demande mondiale qu’en 2020 son chiffre d’affaires a soudain été multiplié par quatre et son cours de Bourse par six. Fondée, en 1991, par Lim Wee-Chai, Malaisien d’origine chinoise, l’entreprise a conquis le quart du marché mondial et a fait de la Malaisie l’expert international de cette spécialité, grosse consommatrice du caoutchouc des plantations d’hévéas.

Dortoirs insalubres, horaires extensifs, violences…

Ce n’est pas la première fois que les douanes américaines s’intéressent à Top Glove, qui emploie 21 000 personnes dans le monde, dans 50 usines. En juillet 2020, elles avaient déjà interdit, pour les mêmes raisons, deux filiales de la société. Les organisateurs du prix de la meilleure entreprise pour travailler n’ont pas dû lire le quotidien britannique The Guardian, qui, dès 2018, a publié une longue enquête décrivant les conditions de travail des migrants népalais ou bangladais, entassés dans d’immenses dortoirs insalubres, contraints à des horaires extensifs, privés de passeport et violentés. En décembre 2020, l’épidémie de Covid-19 a contaminé 5 000 employés, dont l’un est décédé. Le ministère des ressources humaines malaisien avait lancé 19 enquêtes mettant en lumière le fait que l’entreprise ne respectait pas les règles sociales.

L’histoire de Top Glove, star de la Bourse de Kuala Lumpur, n’est pas isolée. Les mêmes douanes américaines avaient interdit, en décembre 2020, deux autres entreprises de Malaisie, FGV Holdings et Sime Darby Plantation, le numéro un mondial des palmiers à huile, également sur des accusations de travail forcé.

L’essor formidable de l’Asie du Sud en ce moment est largement construit sur le coût très faible de sa main-d’œuvre, par rapport à la Chine voisine, et sur l’appétit occidental. Mais une croissance qui repose en partie sur de l’esclavage moderne n’est pas acceptable. On espère que les douanes européennes en sont aussi convaincues que les américaines.

« En cas de dépôt de bilan, il ne leur reste que les dettes » : un plan pour mieux protéger le patrimoine personnel des indépendants

Offrir « un environnement juridique, fiscal, social, simplifié et sécurisé » aux indépendants : c’est, en substance, la commande passée par Emmanuel Macron à son ministre chargé des petites et moyennes entreprises (PME), Alain Griset, autour de la galette des rois partagée – virtuellement – le 13 janvier dernier à l’Elysée avec les maîtres boulangers. Trois mois plus tard, après avoir consulté les organisations professionnelles et les parlementaires, le plan pour les indépendants est en passe d’être présenté au président de la République, assure-t-on dans l’entourage du ministre des PME. Avant de donner lieu, le cas échéant, à un projet de loi.

Le projet vise à accroître la protection des indépendants sur leur patrimoine personnel. C’est, en effet, l’un des principaux talons d’Achille des non-salariés. « Lorsque les choses se durcissent, ils sont par nature très exposés, souligne François Asselin, président de la Confédération des petites et moyennes entreprises. En cas de dépôt de bilan, ils n’ont pas d’assurance-chômage et il ne leur reste que les dettes : à eux de se débrouiller avec ça. » Lors d’une défaillance, en effet, les entrepreneurs individuels exerçant en leur nom propre sont aujourd’hui particulièrement vulnérables.

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Seule leur résidence principale est protégée, le reste de leurs biens personnels pouvant être saisis pour apurer les dettes. Autre point, ils sont souvent amenés à se porter caution sur leurs biens personnels pour obtenir des emprunts bancaires. Et en cas de liquidation de l’activité, la dette sociale (impayés de cotisations) n’est pas effacée, ce qui peut se traduire par une saisie un à deux ans plus tard… L’objectif est donc, d’abord, de mieux protéger ces patrimoines personnels, en facilitant éventuellement le passage du statut d’entrepreneur individuel à une forme juridique plus protectrice. Un autre volet de mesures devrait permettre de faciliter la transmission ou la reprise de leur activité.

Créer un « socle élargi » de droits

« Un bon objectif », selon François Hurel, président de l’Union des autoentrepreneurs, mais « combien d’indépendants ont réellement un patrimoine personnel à protéger ? La priorité, c’est d’abord le patrimoine humain, c’est la prévoyance ! ». C’est là l’objectif du deuxième volet de ce plan : améliorer la protection sociale des indépendants pour créer un « socle élargi » de droits, notamment pour indemniser la perte d’activité. Depuis novembre 2019, les indépendants bénéficient d’un droit limité à l’assurance-chômage : ils peuvent toucher, sous certaines conditions, 800 euros mensuels d’indemnités pendant six mois.

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Assurance-chômage : une réforme critiquée par des économistes qui avaient soutenu Macron en 2017

Mise en musique dans un décret publié mercredi 31 mars au Journal officiel, la réforme de l’assurance-chômage inspire de fortes réserves à de nombreux économistes, y compris parmi ceux qui ont soutenu Emmanuel Macron lors de la campagne présidentielle de 2017. Les critiques tiennent à la fois au contenu de certaines dispositions mais aussi au moment choisi pour procéder à de tels changements.

Le projet du gouvernement « ambitionnait de traiter un problème réel mais localisé : l’abus des contrats courts », rappelle Jean Pisani-Ferry, professeur à Sciences-Po. « L’appliquer aujourd’hui, c’est risquer de pénaliser des précaires à la lisière du marché du travail qui ont été déjà durement frappés par le choc Covid », met-il en garde. L’ancien « directeur du programme et des idées » de M. Macron, pendant la course à l’Elysée il y a quatre ans, fait allusion à une innovation majeure : le nouveau mode de calcul du salaire journalier de référence (SJR), qui sert à déterminer le montant de l’allocation.

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Les règles encadrant ce mécanisme étaient dans le collimateur de l’exécutif car elles pouvaient se révéler plus avantageuses pour ceux qui ont été employés de façon fractionnée, en contrats courts, par rapport à ceux ayant travaillé de façon continue – avec comme conséquence des allers-retours incessants entre petits boulots et chômage indemnisé. C’est donc pour casser cette dynamique dite de la « permittence » (être en permanence dans des postes intermittents) que le SJR a été modifié.

« Ce n’est pas le moment »

Le problème, c’est que les dispositions qui auront cours désormais sont susceptibles de se traduire par des montants mensuels d’allocations-chômage plus faibles que dans le système antérieur, pour une partie des personnes dont l’activité prendra fin, après le 1er juillet. Cette incidence, les syndicats la dénoncent mais elle est assumée par le pouvoir en place, au motif qu’elle contribuerait à encourager les salariés à accepter des contrats d’une durée plus longue. Mais Jean Pisani-Ferry trouve que cette approche est critiquable car « le contexte n’est plus du tout le même » : « Nous ne sommes plus face à un marché du travail tendu où il était légitime d’accroître les incitations au retour à l’emploi. »

Plus largement, « engager une réforme conçue avant la crise, même si elle a été amendée, c’est donner le sentiment que le gouvernement ne prend pas la mesure de tout ce que la pandémie a bouleversé », juge Jean Pisani-Ferry. Il pense en particulier à « l’ampleur des réallocations d’emploi, en métiers et secteurs, qui risquent de devoir se produire ». En d’autres termes, les besoins en main-d’œuvre sont appelés à évoluer profondément, avec des branches professionnelles où les patrons voudront embaucher à tour de bras tandis que d’autres seront sur la tendance inverse : autant attendre que ces mutations aient lieu, avant de bouger les curseurs du régime.

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Deliveroo, un ogre à l’équilibre économique fragile

Des livreurs de différentes plates-formes attendent leurs commandes, à Toulouse, pendant le couvre-feu, le 25 février.

Appelons-la Chen. Elle possède trois restaurants asiatiques à Londres, qu’elle a construits en dix années de travail acharné. Comme l’immense majorité des restaurateurs, elle ne souhaite pas s’en prendre ouvertement à Deliveroo en donnant son nom. « Je suis comme tout le monde, je dépends énormément d’eux », se lamente-t-elle. En Angleterre, les restaurants sont fermés depuis novembre 2020, et seules la vente à emporter et les aides d’Etat lui permettent de tenir.

Cependant, Chen demande à tous ses clients fidèles de venir chercher eux-mêmes les repas, pour contourner Deliveroo et Uber Eats, l’autre plate-forme qui livre ses plats. La première lui prend 30 % de commission, la seconde, 22,5 %. « A ce prix-là, j’ai vraiment du mal à dégager un bénéfice. En plus, je vais être franche, avec eux, je ne peux pas être payée en liquide et je dois tout déclarer. »

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Le cas de Chen résume la relation d’amour-haine qui lie les restaurants à Deliveroo (mais aussi à Uber Eats, Just Eat et les autres). La plate-forme britannique, qui entrait en Bourse, mercredi 31 mars, valorisée à 7,6 milliards de livres (8,9 milliards d’euros), est devenue absolument incontournable. Depuis le début de la pandémie de Covid-19, en mars 2020, les commandes passées sur Deliveroo dans les douze pays où le groupe britannique est présent ont fait un bond de 64 %, à 4,1 milliards de livres.

La malbouffe domine

Pour toute une génération, cet usage est en train de s’enraciner profondément. Selon UBS, qui a étudié le marché de quatorze pays, les moins de 35 ans commandent désormais plus d’une fois par semaine en moyenne sur ces plates-formes de livraison, c’est-à-dire trois fois plus que les plus de 55 ans. L’étude mise sur un doublement du marché d’ici à 2024.

Plusieurs grands fonds d’investissement, dont Aviva et Aberdeen Standard, s’inquiètent des conditions de travail des livreurs, mais aussi des pertes abyssales de la société

La junk food (malbouffe) domine : au Royaume-Uni, Nando’s, une chaîne qui vend du poulet frit, est le numéro un pour Deliveroo, tandis que McDonald’s l’est pour Uber Eats. Le résultat est parfois spectaculaire. Pour deux des restaurants de Chen, situés sur des lieux très passants, les plates-formes de livraison n’ont pas compensé la fermeture aux clients. Le troisième, implanté un peu plus en banlieue, réussit aujourd’hui à enregistrer le même chiffre d’affaires qu’avant la pandémie – mais pas le même profit, en raison des commissions.

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Très chers risques psychosociaux

« La hausse de l’anxiété nourrie par le prolongement du télétravail généralisé fait chuter l’investissement personnel. »

Carnet de bureau. « Les risques psychosociaux sont devenus la préoccupation majeure de nos clients DRH en 2021 », affirmait Liliane Spiridon, directrice assurance santé du cabinet Willis Towers Watson, à la mi-mars, lors d’une table ronde sur la prévention des risques en entreprise. Pourquoi les responsables des ressources humaines se préoccuperaient aujourd’hui plus qu’hier des risques psychosociaux (RPS) et de l’engagement des salariés ?

De par sa fonction, le DRH se doit de veiller à la santé physique et mentale des salariés. Les outils et les politiques de prévention existent dans la plupart des grandes entreprises, mais la question des RPS, complexe à aborder, a rarement été en tête de la « to do list » des DRH, avant la crise sanitaire.

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« Le Covid a servi de déclencheur à la prise en compte des RPS. Peur de tomber malade, peur de reprendre l’activité, peur de perdre son emploi, le salarié n’a plus de prise sur grand-chose. Tout l’équilibre vie personnelle-vie professionnelle a été bouleversé », décrit Liliane Spiridon. Et la hausse de l’anxiété nourrie par le prolongement du télétravail généralisé fait chuter l’investissement personnel.

Absentéisme record

L’engagement des salariés décline depuis la crise sanitaire. « Le sens que l’on donne à son travail est touché, ce qui a des effets délétères sur l’engagement et sur la santé mentale à long terme », explique Christophe Nguyen, psychologue du travail et président du cabinet Empreinte humaine spécialisé en RPS. Selon son sixième baromètre qui a mesuré en mars l’impact d’un an de Covid sur la santé psychologique des Français, 63 % des salariés disent qu’ils accorderont moins d’importance à leur travail à l’avenir.

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Le vrai risque pour l’entreprise est de laisser les salariés s’abîmer dans le cercle vicieux « désengagement-prise de risque-absentéisme-désengagement ». « Quand l’absentéisme se dégrade, l’engagement des salariés décline. Puis le manque d’engagement aggrave les prises de risques, l’imprudence et in fine l’absentéisme », analyse Laurent Termignon, directeur de l’activité Talents chez Willis Towers Watson. Sur la première période de la crise sanitaire, de mars à mai 2020, l’absentéisme moyen a, sans surprise, atteint des sommets, jusqu’à 10,5 % au plus haut le 27 mars, avant de redescendre à 3,8 % en mai.

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En termes de coût, « 1 % d’absentéisme pèse de 1 % à 2 % de la masse salariale pour une entreprise, alors même que tout n’est pas pris en compte. Il y a des éléments liés à la désorganisation du travail que l’on n’arrive pas à calculer », assure Liliane Spiridon. Si depuis le début de l’année, les enquêtes sur la santé psychique des salariés réalisées par des institutionnels ou des cabinets de conseil spécialisés dans la couverture santé ou les risques psychologiques se multiplient, c’est que la fatigue est déjà là et que les entreprises sont bien conscientes du risque financier d’une potentielle aggravation de la situation.

Pas de démocratie actionnariale chez Danone

Gouvernance. La récente éviction du PDG de Danone, Emmanuel Faber, a été parfois interprétée comme la victoire de fonds d’investissement activistes. Détenant une part infime du capital de l’entreprise, ces fonds avaient voté contre le statut de société à mission adopté par plus de 99 % des actionnaires lors de l’assemblée générale de 2020.

Comme ils réclamaient le départ de M. Faber, on a conclu que celui-ci constituait leur revanche. Sans doute à tort, on le verra. Mais le point intéressant est que l’on a pu justifier leur immixtion dans la politique de l’entreprise comme la manifestation d’une « démocratie actionnariale ».

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D’un certain point de vue en effet, la gouvernance actionnariale a l’apparence d’une démocratie même si elle est limitée aux actionnaires : ceux-ci ont la liberté d’exprimer leurs opinions sur l’avenir de l’entreprise soit par des votes formels en assemblée générale, soit par le jeu du marché, soit par le truchement des médias.

Céder ou pas

La gouvernance actionnariale bénéficierait alors des atouts de ce régime en permettant à chaque actionnaire, même très minoritaire comme des fonds ou des ONG, d’influencer la marche de l’entreprise, sur des questions-clés comme le niveau des dividendes ou l’impact climatique. Par des protestations en assemblée générale mais, surtout, par des prises de positions publiques susceptibles de modifier l’opinion des autres actionnaires, un activiste peut apporter de la controverse et contrecarrer l’apathie voire la tyrannie de la majorité.

Mais cela est-il suffisant pour parler de démocratie ? Toute décision engageant l’entreprise reste assumée par son conseil d’administration et seules les résolutions votées par les actionnaires en assemblée générale s’imposent à lui. En dehors de ces assemblées formelles, le conseil est légitime pour tenir compte ou non des réclamations exprimées par certains actionnaires.

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Face aux revendications portées par des activistes, il peut donc réagir de deux manières : leur céder ou pas. Soit il néglige leur pression et il ne leur cède rien. Il poursuit la feuille de route définie par l’assemblée générale en assumant pleinement ses responsabilités. Accessoirement, il peut feindre de les écouter pour les utiliser comme moyen de précipiter des décisions difficiles à prendre : par exemple, l’éviction d’un dirigeant.

Absence de débats argumentés

Ainsi chez Danone, M. Faber était contesté depuis des mois en interne et la pression des fonds a donné un prétexte commode au conseil pour trancher la situation. Soit, le conseil d’administration est faible ou divisé et il pilote en cédant aux minoritaires activistes les plus capables d’imposer leurs vues grâce à la forte médiatisation de leurs revendications. Sous couvert d’un supposé pouvoir de l’actionnaire, il se dédouane en fait de ses propres responsabilités.

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Plantu : « Comment voulez-vous que je décroche ? Ce truc que je fais, c’est pas un métier. C’est une vie ! »

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Publié le 31 mars 2021 à 05h10, mis à jour à 09h19

En mai 2020, juste en sortie du premier confinement, Plantu est arrivé au 67-69 rue Mendès-France, à Paris. Nouvelle règle pour un nouveau lieu, le dessinateur est passé comme toute la rédaction à l’open space.

Mais l’adaptation, il connaît, après un demi-siècle au Monde. Alors, très vite, dos à la Seine, casque rempli de musique sur les oreilles, il a repris ses feuilles, ses crayons, ses stylos. Comme au premier jour. Et moins d’un an plus tard, il accepte de revisiter sa carrière, alors qu’il publie son dernier dessin dans Le Monde, mercredi 31 mars, avant de prendre sa retraite.

Je ne serais pas arrivé là si…

… Si, un beau matin de 1972, le gardien de l’immeuble du Monde, rue des Italiens, enfermé dans sa petite guérite, n’avait pas laissé entrer le grand garçon timide de 21 ans qui avait demandé s’il pouvait rencontrer un journaliste. Lequel ? Il ne savait pas. Il ne connaissait personne. Il voulait juste montrer ses dessins…

Le type m’a dit de monter au premier étage. Aussi simplement. Et sur le palier, un garçon de bureau en uniforme gris, un œil sur mon grand carton vert, a dit : « Vous êtes dessinateur, c’est ça ? » Ben oui. Je gagnais ma vie comme vendeur d’escabeaux au Galeries Lafayette, mais je comptais bien que ce job soit provisoire. J’ai attendu dix minutes. Et on m’a fait entrer dans le bureau d’un homme très impressionnant : de Gaulle.

Pardon ?

Bernard Lauzanne, le rédacteur en chef, il ressemblait beaucoup à de Gaulle, en bienveillant. Il prend le temps de regarder chacun de mes dessins et me dit : « Oui, c’est bien dans l’esprit de ce qu’on veut faire… » Et il conclut : « Continuez ! Envoyez-nous ce que vous faites, et revenez nous voir. » Je ne touche plus terre. Quand je m’étais pointé à Pilote, j’avais été reçu comme un chien.

Et vous suivez son conseil ?

Et comment ! Le jour, je suis aux Galeries ; le soir, devant le journal télévisé ; la nuit, sur mes feuilles de papier. Au petit matin, je dépose mon dessin au Monde. La guerre du Vietnam, la Rhodésie, Pompidou… Il faudra attendre trois mois avant qu’un samedi matin, Lauzanne m’annonce : « C’est dans le journal de cet après-midi. »

Je dévale les escaliers, je fonce au kiosque sous une pluie battante, mes Clarks trouées pleines de flotte. Ma colombe est bien là, page 2 de l’édition des 1er-2 octobre 1972. Ma colombe avec un point d’interrogation dans le bec, pour exprimer l’incertitude sur la fin de la guerre du Vietnam. C’est incroyable ! Quelque temps après, sort un deuxième dessin : Willy Brandt à cheval sur le mur de Berlin. Puis un troisième : Pompidou, cigarette au bec, dans l’Europe des Six.

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