« Travailler. La grande affaire de l’humanité » : vers un autre travail

Livre. Depuis les frémissements de la révolution industrielle, de nombreux penseurs ont cru que l’automatisation serait le sésame vers une utopie économique. En 1776, Adam Smith s’extasiait devant les « machines ingénieuses » qui finiraient par « abréger et faciliter le travail ». En 1930, Keynes prédisait qu’au début du XXIe siècle la croissance du capital, l’amélioration de la productivité et les avancées technologiques nous amèneraient à l’orée d’une « terre promise » économique où personne ne travaillerait plus de quinze heures par semaine.

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« Cela fait quelques décennies que nous avons franchi les seuils de productivité et de croissance du capital qui, selon les calculs de Keynes, nous permettraient d’y être, mais la plupart d’entre nous travaillons encore aussi dur que nos grands-parents et les gouvernements restent toujours aussi obsédés par la croissance et la création d’emplois », relève James Suzman. L’humanité ne semble pas encore parée pour la retraite.

Comprendre pourquoi nécessite de reconnaître que notre relation au travail est bien plus complexe que ce que la plupart des économistes traditionnels voudraient nous faire croire, estime l’anthropologue dans Travailler. La grande affaire de l’humanité (Flammarion).

« Travailler. La grande affaire de l’humanité, de James Suzman. Flammarion, 480 pages, 23,90 euros.

L’ouvrage, qui se lit comme un roman, considère sous un angle nouveau notre relation au travail depuis les débuts de la vie jusqu’à notre présent surchargé. Il s’aventure bien au-delà des frontières de la science économique traditionnelle et pénètre dans le monde de la physique, de la biologie, de l’évolution et de la zoologie, en portant sur ces domaines le regard de l’anthropologie sociale.

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« Adopter cette approche plus globale nous offre des perspectives surprenantes sur les racines anciennes de ce que l’on considère souvent comme des défis propres à la modernité. » Notre relation aux machines reflète ainsi la relation que les premiers agriculteurs entretenaient avec les chevaux de trait, et nos inquiétudes au sujet de l’automatisation rappellent étrangement celles qui troublaient le sommeil des maîtres dans les sociétés esclavagistes.

Les villes, creusets d’inégalité

Retracer l’histoire de notre rapport au travail nécessite de suivre deux chemins qui s’entrecroisent. Le premier concerne l’histoire de notre relation à l’énergie, le travail étant fondamentalement une transaction d’énergie. Le deuxième suit le voyage culturel et évolutionniste de l’homme, des outils de pierre grossièrement taillés aux bourses financières, fermes industrielles et vastes réseaux de machines énergivores. Les points de convergence sont essentiels pour comprendre notre rapport actuel au travail.

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Hors-série « Le Monde » : la société du travail ou le spectre de l’ubérisation

Hors-série. Pour paraphraser les célèbres phrases de Marx et Engels, on pourrait écrire qu’« un spectre hante le monde, le spectre de l’ubérisation ». Ou encore : « Ubérisés de tous les pays, unissez-vous ! » Parmi les mots qui sont apparus dans le monde du travail au cours des dix dernières années, « ubérisation » est certainement le plus courant, accompagné de son adjectif, « ubérisé », qui désigne les victimes de cette nouvelle révolution du travail. Nous serions dans un continuum : esclavage, servage, industrialisation, taylorisation et, enfin, ubérisation.

Comment Uber, une entreprise créée en 2009, a-t-il pu se développer aussi vite, mettant en émoi les gouvernements et les juristes dans les pays où il s’est installé ? Apparemment, les Français seraient responsables, puisque les deux créateurs de l’entreprise américaine ont eu l’idée de fonder leur société après ne pas avoir trouvé de taxi à Paris. Uber, qui continue à perdre de l’argent, a réussi en un temps record à bouleverser la planète travail, au point que l’« ubérisation », qui désigne la perspective de la généralisation de leur modèle économique, apparaît comme l’horizon annoncé de la précarisation des droits des travailleurs. Avec l’amplification du télétravail depuis la pandémie de Covid-19 et la mise en cause des statuts et des protections, un vent mauvais souffle sur la tête des salariés et provoque un phénomène qui ressemble à l’éco-anxiété.

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L’histoire du travail moderne, avec l’apparition du salariat, de l’usine puis du bureau, du XIXe siècle à nos jours, est marquée par l’association ou l’opposition capital-travail à travers de multiples conflits. Les marxistes et les libéraux communiaient dans le même rêve : pour les premiers, un progrès continu devait aboutir à la répartition de richesses de manière égalitaire à hauteur des besoins de chacun, et, pour les seconds, l’enrichissement des meilleurs devait mathématiquement profiter au plus grand nombre par la magie du ruissellement.

Cercle vertueux du progrès enrayé

Malheureusement, ce cercle vertueux du progrès semble s’être enrayé. Les débats sur ce point sont récurrents en France : les uns estiment que notre système social à base de protection et de code du travail entrave la liberté d’entreprendre, les autres considèrent qu’une lente érosion des droits des salariés détruit notre modèle hérité de deux siècles de combats. Mais regardons un peu au-delà de nos frontières. Et là, les chiffres font frémir : dans le monde, 60 % des travailleurs sont employés sans aucun droit dans le secteur informel, un enfant sur dix est au travail, chaque année 2 400 000 femmes ou hommes meurent d’accidents ou de maladies professionnels.

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Assurance-chômage : « Une réforme inefficace, injuste et punitive »

Tribune. Le gouvernement s’obstine à mettre en œuvre la réforme de l’assurance-chômage, deux fois suspendue par le Conseil d’Etat, qui vise à fortement diminuer les droits des chômeurs. Le régime d’assurance-chômage a pourtant pleinement joué son rôle de stabilisateur automatique durant la crise en maintenant un revenu aux personnes privées d’emploi grâce à l’indemnisation chômage et à l’activité partielle, que l’Unédic [l’association paritaire qui pilote le système d’indemnisation des demandeurs d’emploi] a financée pour un tiers. En tant qu’économistes, nous nous opposons fermement à la mise en œuvre de cette réforme que nous jugeons inefficace, injuste et punitive.

Cette réforme va toucher de très nombreux allocataires de l’assurance-chômage, en diminuant drastiquement le montant des allocations dans un contexte de crise sans précédent. Tous ceux ayant eu deux périodes d’emploi non contiguës verront leur indemnité réduite. Plus de 1 million d’indemnisés seront ainsi touchés par la réforme du salaire journalier de référence (SJR), soit 40 % des allocataires.

Un parti pris idéologique

Le nouveau mode de calcul se base sur la moyenne des salaires perçus au cours de la période comprise entre le premier et le dernier jour d’emploi dans les vingt-quatre derniers mois. En plus des jours travaillés, les jours non travaillés sont pris en compte. Cela induit une baisse du montant de l’allocation pouvant aller jusqu’à 43 %. Pire, selon la répartition des périodes travaillées et non travaillées, le montant des allocations pourrait varier fortement, à rémunération et nombre d’heures travaillées identiques.

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L’argument selon lequel les chômeurs « gagnent plus quand ils sont au chômage qu’en travaillant » est mensonger. L’allocation d’assurance-chômage représente entre 57 % et 75 % du salaire journalier de référence, elle ne peut donc être supérieure au salaire antérieur. En cas de reprise d’une activité (réduite), le cumul de l’allocation-chômage avec le salaire issu de cette activité ne peut être supérieur au salaire antérieur. Si ce seuil est dépassé, l’indemnisation est suspendue.

Rappelons que l’indemnisation moyenne s’élève à 910 euros par mois et que seuls 40 % des demandeurs d’emploi perçoivent une allocation-chômage. Loin de la caricature du « chômeur optimisateur », la réalité des chômeurs est la méconnaissance des droits et la difficulté à calculer leur indemnité, ainsi que cela a été démontré par plusieurs équipes de chercheurs.

Selon ces travaux, ce que recherchent avant tout les chômeurs, c’est un emploi pérenne. La thèse que la dégradation des règles de l’assurance-chômage aurait des effets favorables sur l’emploi est un parti pris idéologique. L’effet d’une telle dégradation serait de contraindre les chômeurs à accepter n’importe quel emploi au plus vite, à bas salaire et aux mauvaises conditions de travail, au mépris de l’efficacité économique et sociale (« Emploi discontinu et indemnisation du chômage. Quels usages des contrats courts ? », par Mathieu Grégoire [coord.], Olivier Baguelin, Julie Dulac, Ji Young Kim, Delphine Remillon et Claire Vivès, « Rapport d’études » n° 4, Dares, mai 2021 ; « Le recours à l’activité réduite : déterminants et trajectoires des demandeurs d’emploi », par Sabina Issehnane [coord.], Fabrice Gilles, Léonard Moulin, Leïla Oumeddour et Florent Sari, rapport de recherche, Etudes et recherches, n° 8, Pôle emploi, juillet 2016). [[[août 2016 ???]]]]

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A Paris, Gibert inaugure une librairie boulevard Saint-Denis et fait les yeux doux aux bobos

La librairie Gibert située 15 bis, boulevard Saint-Denis, à Paris, inaugure sa version rénovée, jeudi 30 septembre. Le rez-de-chaussée et le premier étage proposent 45 000 références d’ouvrages, à la fois en neuf et en occasion, ainsi que de la papeterie. Au sous-sol, des centaines de 33-tours de Pink Floyd ou de Bob Marley sont vendus aux fans. Jusque-là, rien de plus normal.

Ce qui change radicalement concerne l’utilisation des deux derniers étages. Ils seront investis par des associations pour proposer aux habitants du quartier une initiation aux échecs pour les enfants, des cours de yoga, de poterie ou de français langue étrangère. Y seront également donnés des concerts, des colloques et des dédicaces de livres. Des jeunes pousses pourront aussi y présenter leurs créations, comme de la céramique par exemple.

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« Ce sera un lieu de rencontre. Notre idée est d’ouvrir le magasin sur la vie du quartier », expliquent Marc Bittoré et Olivier Pounit-Gibert, tous deux présidents du directoire du groupe Gibert Joseph. Et de faire les yeux doux aux bobos du quartier. Les propriétaires du lieu ont préféré cette solution à celle qui, pour augmenter les surfaces de vente de livres, les obligeait, disent-ils, à engager des travaux très coûteux pour installer un ascenseur ou des escaliers mécaniques.

« Besoin de financements »

Le groupe familial, qui compte 25 magasins dans toute la France après en avoir fermé sept depuis 2020 (dont quatre emblématiques place Saint-Michel, à Paris), reste mal en point financièrement. « Place Saint-Michel, nous avons dû faire face à une conjonction malheureuse, entre le mouvement des “gilets jaunes”, les grèves contre les retraites, la pandémie [de Covid-19], la réfection du RER et le coup d’arrêt des touristes. Nous avons été asphyxiés et nous avons enregistré une chute de 50 % de notre chiffre d’affaires », explique Marc Bittoré.

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Gibert Joseph – qui a absorbé Gibert Jeune en 2017 – sera encore fortement déficitaire en 2021. Si le secteur de la librairie, auréolé d’un nouveau statut symbolique pendant la crise sanitaire, a réussi à passer les cinq derniers mois sans égratignure, le groupe a vu son chiffre d’affaires de 135 millions d’euros lors de son exercice annuel clos fin mars 2020 chuter de 30 % l’année suivante. Et même en reprenant des couleurs lors des six derniers mois, l’entreprise n’est pas revenue à son étiage d’avant-crise.

Gibert Joseph a bénéficié d’un prêt garanti par l’Etat de 10 millions d’euros. « Nous ne nous interdisons pas d’ouvrir le capital, aujourd’hui uniquement familial, à d’autres investisseurs. Le sujet est sur la table, mais nous n’avons pas mandaté de pool bancaire », explique Olivier Pounit-Gibert. Si le groupe a été le pionnier dans les ventes en ligne, « nous avons besoin de financement pour nous développer et faire face à la concurrence », estime-t-il.

Le groupe de 700 salariés, qui réalisait 80 % de son activité dans l’édition scolaire avant 2005, a dû procéder à une révolution copernicienne. Si le navire amiral du 26, boulevard Saint-Michel reste de loin la plus importante en matière de nombre de références (350 000) à Paris, très peu d’investissements y ont été consentis. Désormais, le groupe cherche davantage à investir dans de petits magasins, comme le corner du magasin Printemps, à Nation, une librairie qui ne vend que du neuf et « fonctionne bien », selon Olivier Pounit-Gibert. Sans yoga ni échecs.

Assurance-chômage : une initiative de la majorité sénatoriale mécontente les partenaires sociaux

Les sénateurs Les Républicains (LR) et Union centriste viennent de se mettre à dos les partenaires sociaux. Majoritaires au Palais du Luxembourg, ces élus ont adopté, mardi 28 septembre, une proposition de loi organique, que les syndicats et le patronat regardent très d’un mauvais œil car elle bouscule, d’après eux, leurs prérogatives dans le champ de la protection sociale. Un débat très technique, mais qui recèle des enjeux importants sur le fonctionnement du paritarisme.

Le texte incriminé a, au départ, été porté par Thomas Mesnier, député La République en marche (LRM) de Charente et rapporteur général de la commission des affaires sociales à l’Assemblée nationale. Son objectif : rénover les lois de financement de la Sécurité sociale (LFSS), en passant en revue plusieurs mécanismes de solidarité, parmi lesquels l’assurance-chômage, qui est co-administrée par les mouvements d’employeurs et les centrales de salariés.

A l’issue de son examen en juillet par les députés, la proposition de loi en question prévoyait que les LFSS soient, à l’avenir, accompagnées d’un rapport décrivant – entre autres – les « perspectives » financières du système d’indemnisation des demandeurs d’emploi. Les sénateurs des groupes LR et Union centriste ont considéré qu’il fallait aller plus loin : ils ont amendé le texte, de manière à intégrer l’assurance-chômage dans les LFSS. Ainsi, « le Parlement pourrait voter (…) des mesures ayant une incidence financière » sur le dispositif couvrant les personnes privées de travail, indique Jean-Marie Vanlerenberghe, rapporteur général de la commission des affaires sociales du Sénat, dans un « rapport d’information ».

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Interrogé par Le Monde, l’élu centriste du Pas-de-Calais précise que le but n’est pas de transformer le Parlement « en pilote du régime ». Pour lui, il est « nécessaire » que la représentation nationale « soit appelé[e] à approuver le tableau d’équilibre de l’assurance-chômage et les principales mesures qui la concernent au sein des LFSS ». « Notre intention n’est pas de supprimer la gestion paritaire [du système d’indemnisation des demandeurs d’emploi] », insiste-t-il.

« Coup de canif »

Mardi, lors des travaux en séance sur le texte, M. Vanlerenberghe a justifié la démarche de la majorité sénatoriale en soulignant que la dette accumulée par l’assurance-chômage est « énorme » : un peu plus de 66 milliards d’euros en 2021, selon les dernières prévisions de l’Unédic, l’association paritaire qui gère le dispositif. En outre, comme l’a rappelé M. Vanlerenberghe, le régime a été réformé en 2018 : désormais, il est soumis à la primauté « en droit et en fait » du gouvernement et ses ressources sont issues, à 40 %, de la CSG – un prélèvement sur lequel la représentation nationale a son mot à dire.

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Hôtellerie-restauration : « un univers de petits salaires, d’horaires éprouvants et de précarité permanente »

La terrasse d’un restaurant, à Bordeaux, le 9 août 2021.

Pertes & profits. Il existe une forme de mystère permanent qui plane autour de nos hôtels et restaurants. Sitôt la porte de la cuisine ou des escaliers de service poussée, la réalité n’est plus du tout la même que celle qui règne dans les salles et salons aux moquettes épaisses. De ce côté, le secteur de l’hôtellerie-restauration est un mastodonte de l’économie française. Il emploie plus de 1 million de personnes et représente 15 % du total des entreprises de service en France.

Mais, derrière la porte, c’est un univers de petits salaires, d’horaires éprouvants et de précarité permanente. Le taux de rotation y est considérable. Chaque année, trois employés sur dix quittent leur travail, selon la direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques du ministère du travail. Résultat, avec la reprise économique actuelle, près de 200 000 postes ne sont pas pourvus, et les propositions affluent sur les vitrines des établissements et à Pôle emploi.

Grosse demande et peu d’offres, tous les critères devraient être réunis pour pousser les salaires à la hausse. Pour l’instant, il n’en est rien. Les employeurs freinent et le gouvernement s’impatiente. Monter les salaires serait bon pour le pouvoir d’achat et pour l’emploi, si cela permet de convaincre plus de chômeurs d’embrasser cette profession. C’est le contraire qui se produit. Comme le montrent nos témoignages, la fuite est massive.

Emiettement extrême de la profession

Une partie de la réponse tient dans l’émiettement extrême de cette profession, constituée en majorité de petits propriétaires, aux marges souvent réduites et qui préfèrent attendre plutôt que de sortir le carnet de chèques. La faible qualification demandée ouvre sur un réservoir considérable de nouveaux candidats que l’on pourra former sur le tas. Alors, comme par le passé, les professionnels préfèrent se tourner vers l’Etat pour les aider à passer ce cap difficile. Défiscalisation des pourboires, des heures supplémentaires, les solutions ne manquent pas pour faire appel aux finances publiques.

Mais l’Etat est de plus en plus réticent. Il garde un souvenir cuisant de l’affaire de la baisse de TVA sur la restauration. Après des années de lutte, le président Jacques Chirac avait obtenu le feu vert européen pour baisser, en janvier 2009, le taux normal de 19,6 % à 5,5 %. Avec comme promesse dans un « contrat d’avenir » que le gain soit également réparti entre le client, le salarié et le propriétaire.

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Dix ans plus tard, l’évaluation produite par l’Institut des politiques publiques (IPP) donne l’ampleur de cette erreur économique majeure. Trente mois après la mise en place de la mesure, les prix avaient baissé de 1,9 %, les salaires avaient augmenté de 4,1 % et les bénéfices de l’établissement, de 24 %. Pis, quand le taux a été relevé à 7 % en 2012, puis à 10 % en 2014, cela a été le prétexte d’une augmentation des prix largement supérieure à la baisse précédente.

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Dans l’hôtellerie-restauration : « Le Covid a révélé à beaucoup d’employés qu’ils pouvaient faire autre chose »

Où sont-ils passés ? Cuisiniers, serveurs, réceptionnistes, gouvernantes manquent à l’appel dans l’hôtellerie-restauration. Dans une note publiée mardi 28 septembre, la Dares a fait les comptes : en un an, entre février 2020 et février 2021, les effectifs du secteur sont ainsi passés de 1,309 million d’employés à 1,072 million, précise le service statistique du ministère du travail. Soit un solde de 237 00 employés « disparus », résultant de la différence entre 213 000 nouveaux entrants et 450 000 sortants. La Dares précise que ces derniers temps, plus de 400 000 employés majoritairement jeunes arrivaient chaque année dans ces métiers tandis qu’environ 370 000 personnes abandonnaient.

Interrogés par Le Monde, ceux qui ont rendu leur tablier ont spontanément répondu à une autre question : « Pourquoi suis-je parti ? » « La passion vous porte un temps mais les contraintes finissent par prendre le dessus », a dit l’une. « Il va falloir se rendre compte que les gens ne sont plus corvéables à merci ! », a dit une autre. Issus d’établissements divers, ils témoignent à l’unisson des raisons qui les ont poussés à abandonner ce qu’ils qualifient souvent de « métier passion ».

Vingt ans de métier et payée 88 centimes au-dessus du SMIC

Fabienne l’aura exercé vingt-quatre ans (la plupart des personnes interrogées ont requis l’anonymat). Diplômée d’un BTS, elle a été réceptionniste, employée polyvalente, puis assistante gouvernante. Un poste en CDI dans un 5-étoiles dont elle a démissionné en juillet. A un mécontentement latent s’est ajoutée une réouverture post-Covid-19 compliquée.

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Dans l’hôtellerie, la reprise s’est parfois faite en équipe réduite, une partie restant au chômage partiel. « Ils ont privilégié la rentabilité à la qualité. Or, moi j’ai fait le choix d’un 5-étoiles par souci du détail », déplore Fabienne. « On nous a demandé beaucoup de polyvalence pour reprendre avec le minimum de personnel, raconte Malik, 24 ans, ancien réceptionniste dans un 4-étoiles à Paris. Cette période-là, nous a tous un peu pourris. »

« Les clients, c’était comme une Cocotte-Minute dont le couvercle a sauté. On faisait face à des colères injustifiées, raconte encore Bénédicte, 36 ans, ancienne chef de brigade en réception dans une chaîne hôtelière. De plus en plus, les gens s’adressent à nous comme à des machines devant délivrer une prestation. » « Et tout ça pour quoi ? », s’est interrogée Fabienne. « Je veux bien rendre service mais c’est donnant-donnant. Or, il n’y a aucune reconnaissance du travail. Et ce n’est pas que des mercis”, ça passe par du salaire ! »

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Accidents du travail : des morts invisibilisés

Carnet de bureau. « J’ai écouté les récits glaçants des accidents d’Adrien, de Xavier, d’Anthony, de Raphaël, d’Yves, de Nicolas… Que serais-je si je restais de marbre devant le combat de ces hommes aux corps abîmés à jamais ? », interroge Eric Louis, dans un récit rageur mais revigorant de plus de trente ans de parcours professionnel dans la précarité (Mes trente (peu) glorieuses, Les Imposteurs).

Les rambardes branlantes, les interventions aventureuses sur des toits d’usine ou dans des silos de céréales de la Marne, les opérations de maintenance évitées par petite économie ou pour gagner du temps ont provoqué autant de morts ou de blessures graves. « Pour beaucoup, ce bilan se résume à quelques chiffres dans des cases. Qu’il me soit pardonné d’y voir bien autre chose. » L’intérimaire Eric Louis parle de dignité dans le monde du travail.

En 2019, en France, 733 salariés sont morts dans un accident du travail, soit en moyenne quatorze par semaine (hors accidents de trajet), avec une surreprésentation chez les jeunes (plus nombreux dans les secteurs à risques), les hommes (le partage des risques est genré), les intérimaires (mal formés, mal équipés), dans les secteurs de la santé et du nettoyage.

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Même si le témoignage d’Eric Louis est un portrait à charge du secteur de l’intérim, peu flatteur pour les employeurs, il n’entreprend pas de fustiger un secteur ou une entreprise en particulier, mais de comprendre comment la mort d’un individu peut être réduite aux pertes et profits de l’activité économique et invisibilisée par sa relégation à la rubrique « faits divers ».

Dès les premiers incidents

Pourquoi ce problème structurel reste au second plan ? La sociologue Véronique Daubas-Letourneux, qui postule qu’« au-delà des drames individuels et des indicateurs chiffrés les accidents du travail sont un fait social », tente d’y répondre dans son ouvrage Accidents du travail. Des morts et des blessés invisibles (Bayard), à paraître ce mercredi 29 septembre. Car c’est bien d’invisibilité qu’il s’agit : qui associe la prochaine Coupe du monde de football au Qatar aux accidents du travail ? Et, pourtant, 6 500 travailleurs y seraient morts sur les chantiers, selon une enquête du Guardian (« Revealed : 6 500 migrant workers have died in Qatar as it gears up for World Cup »). Un bilan contesté par le Qatar.

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En France comme au Qatar, « l’accident questionne les rapports sociaux (…), inscrits dans une organisation du travail et de l’emploi qui dépasse le seul cadre de l’entreprise », explique la sociologue.

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La « guerre des étoiles » en entreprise, ou comment des salariés testent l’évaluation réciproque

« La première note que j’ai eue était un 4 sur 5, de la part d’un développeur qui a l’âge de mon fils : il m’a reproché de ne pas être là le jour du lancement de l’appli, raconte Olivier Charbonnier, fondateur du Sept – un nom prédestiné pour se donner des notes. Il y avait un malentendu, il ne savait pas que j’avais pris un jour pour souffler, donc j’ai pu le lui dire. »

Pendant deux semaines, les salariés de ce collectif de trois agences de conseil en ressources humaines ont fait l’expérience d’une « guerre des étoiles », pour observer les impacts de la notation en entreprise : tous les soirs, treize salariés volontaires (sur vingt-sept) ont noté sur cinq étoiles les collègues avec qui ils avaient eu des interactions de travail durant la journée, sur une application coconstruite au préalable. Le lendemain à 8 heures, chacun découvrait son score.

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Popularisées avec l’émergence des plates-formes comme Uber ou Airbnb, les manières d’évaluer ses salariés ou ses dirigeants se sont multipliées, et l’entretien annuel n’est plus le seul moyen de juger les performances.

S’il existe des plates-formes où les salariés notent leur entreprise, comme Glassdoor, c’est entre les salariés qu’apparaissent désormais des notes pour jauger facilement, rapidement et plus régulièrement les aptitudes professionnelles de chacun. C’est le cas de l’application 5Feedback, qu’utilisent 80 000 personnes dans une dizaine de grandes entreprises (Crédit agricole, Safran…) : chaque volontaire est noté sur quatre aspects de son comportement au travail.

Une obligation de transparence

L’expérience du Sept relève d’une évaluation à 360 degrés, un outil de management où tout le monde note tout le monde, quel que soit le lien hiérarchique. « L’évaluation a du succès car elle répond à l’illusion qu’elle va nous révéler à nous-même, explique la psychanalyste Bénédicte Vidaillet. On attend de l’Autre, au sens de l’entreprise, qu’il nous dise quelque chose de plus profond sur soi. »

Dans le cadre de leur expérience, les salariés des agences ont été déstabilisés par cette évaluation tous azimuts, d’autant que le patron avait accès à l’intégralité des notes émises. « J’ai eu le sentiment d’ouvrir le courrier des uns et des autres, mais il y a aussi de la régulation à faire si quelqu’un donne des 2 sur 5 à tout le monde et met une ambiance pourrie », justifie Olivier Charbonnier.

En entreprise, la notation des salariés est autorisée à condition qu’elle soit transparente, dit la loi. Un employeur a le droit d’évaluer ses collaborateurs à condition de consulter le comité social et économique (CSE) et d’informer les personnels concernés. « Les méthodes et les techniques d’évaluation doivent toujours être pertinentes au regard de la finalité poursuivie. Il faut que les critères soient préétablis, précis, adaptés et connus des salariés », résume l’avocat Yann Decroix.

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Radio France veut lutter davantage contre le sexisme

Dans un studio de Radio France, à Paris, le 21 décembre 2020.

« Une entreprise beauf avec une ambiance de beaufs. » Les mots sont cruels, mais si Sophie Latraverse les a prononcés, lundi 27 septembre lors d’un comité social et économique (CSE) central extraordinaire à Radio France, c’est parce qu’ils sont ceux des salariés eux-mêmes. Chargée d’une enquête sur les discriminations, le harcèlement et l’ambiance sexiste à la Maison de la radio, l’experte a présenté les conclusions de son travail, et elles sont sans appel.

Ambiance « très dure justifiant le stress, la violence et le sexisme », trop grande tolérance vis-à-vis de « situations et comportements graves », primauté donnée aux « besoins fonctionnels » de l’entreprise plutôt qu’à la nécessaire protection des victimes, « méconnaissance des règles et principes relatifs à l’égalité femmes-hommes au travail », etc. Après qu’elle a reçu ou sollicité 80 témoignages, mené 50 entretiens et établi 25 comptes rendus, son rapport démontre que toute la « maison ronde » est touchée, et pas uniquement la station locale de France Bleu Pays basque et la rédaction nationale des sports, mises en cause par Amaia Cazenave à l’occasion de la diffusion, en mars sur Canal+, du documentaire de Marie Portolano Je ne suis pas une salope, je suis une journaliste le témoignage qui a déclenché cette enquête interne.

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« Cette restitution a été un moment important, on a eu le sentiment d’un changement très net de positionnement de la direction sur le sujet, qui a enfin entendu ce que nous dénoncions depuis des années », insiste Claire Chaudière, représentante pour le SNJ-CGT. Dans l’ensemble, les organisations représentatives du personnel ne sont « pas étonnées » par les conclusions du rapport.

« Une ambiance très lourde »

« Cela fait des années qu’il y a un véritable dysfonctionnement dans la maison, une ambiance très lourde, vulgairement sexiste, etc. », décrit François Atencia, au nom de l’Union nationale des syndicats autonomes (UNSA). « Pendant longtemps, on a davantage cherché des stratégies pour étouffer les affaires que pour permettre à la parole de se libérer », confirme Renaud Dalmar (Confédération française démocratique du travail, CFDT), référent des salariés pour les questions de harcèlement sexuel et les agissements sexistes. Cette fois une page serait véritablement en train d’être tournée.

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En effet, la direction de Radio France a déjà entrepris de passer à l’étape d’après. Alors que circulait, ces derniers jours, le chiffre de 25 salariés susceptibles d’être concernés par une éventuelle sanction, ce sont finalement 11 personnes qui font l’objet d’une procédure pouvant aboutir à un licenciement. Parmi elles, six sont issues de France Bleu Pays basque (cinq journalistes et un employé), et dispensées d’activité en attendant leurs entretiens individuels.

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