Julie Landour, sociologue : « Le télétravail des hommes ne remet pas en cause l’organisation des tâches domestiques et parentales »

Le télétravail modifie-t-il le partage des tâches au sein du couple ? Les pères qui travaillent à domicile assument-ils plus de tâches domestiques et parentales que ceux qui exercent leur emploi à l’extérieur ? Pour le savoir, Julie Landour, maîtresse de conférences en sociologie à l’université PSL Paris-Dauphine et chercheuse au sein de l’Institut de recherches interdisciplinaires en sciences sociales, a mené en 2020, avec sept autres chercheurs, une enquête qualitative en France, en Suède et en Suisse financée par l’Agence nationale pour la recherche.

Au terme de cette investigation publiée par la Fondation pour les sciences sociales, la sociologue observe d’importants contrastes entre les trois pays. « La transformation des seules conditions de travail, et notamment sa localisation au sein des foyers, n’est pas suffisante pour agir sur la division sexuée du travail », analyse-t-elle.

Vous estimez que le partage des tâches domestiques et parentales est au cœur de l’égalité femmes-hommes. Pourquoi ?

La question de la répartition des tâches est l’une des clés de l’égalité entre les sexes. Pour qu’un homme ou une femme consacre du temps et de l’énergie à son activité professionnelle, il faut qu’il arrive, dans le même temps, à « produire » du quotidien : préparer à manger, nettoyer le linge, faire le ménage, s’occuper des enfants. Or, ce travail repose très largement sur les femmes, qui passent deux fois plus de temps que les hommes à s’occuper des enfants ou d’un adulte à charge à la maison. Elles ne peuvent donc pas s’investir dans la sphère professionnelle ou dans la sphère publique autant que leurs conjoints.

Tant que l’équation du partage des tâches ne sera pas résolue, les femmes auront du mal à s’engager pleinement dans leur carrière, en politique et dans des activités créatives ou récréatives. Leur taux d’activité est élevé – 67 % des Françaises de 15 à 64 ans exercent une activité professionnelle –, mais les inégalités domestiques, qui s’installent dès la mise en couple, explosent avec l’arrivée du premier, du deuxième et surtout du troisième enfant : près de 40 % des femmes en emploi connaissent une modification de leur activité professionnelle après une première naissance, près de 60 % au troisième enfant. Nombre d’entre elles, particulièrement les moins favorisées, sont contraintes de renoncer à leur activité professionnelle et ont ensuite du mal à se réarrimer à l’emploi.

Pourquoi vous êtes-vous intéressée à la question du télétravail ?

Avant la crise sanitaire de 2020, j’avais consacré une enquête aux femmes qui créent des entreprises, les « mompreneurs ». La plupart d’entre elles exercent leur activité professionnelle à la maison, dans des espaces plus ou moins aménagés, parce qu’elles souhaitent à la fois s’investir dans leur travail et être présentes auprès de leurs enfants. Elles sont cependant très vite absorbées, voire noyées, dans le travail parental et domestique : leurs conjoints ont tendance à s’en exonérer au motif que leurs femmes passent leurs journées à la maison.

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Le télétravail fait peser un risque pour le dialogue social

Le télétravail éloigne-t-il les salariés de leurs représentants syndicaux ? La distance engendre-t-elle un affaiblissement du dialogue social ? Avant la crise sanitaire, ce n’était pas le cas : selon une enquête publiée en 2017, les télétravailleurs n’étaient, à l’époque, ni plus hostiles ni plus indifférents envers les syndicats que leurs collègues présents dans les locaux de l’entreprise, et ce dans tous les domaines de la vie syndicale : participation aux réunions, actions collectives, vote aux élections professionnelles.

La crise engendrée par l’épidémie de Covid-19 a changé la donne. « Le télétravail va désormais de pair avec des contacts moins nombreux avec les représentants du personnel », constate le politiste Tristan Haute, maître de conférences à l’université de Lille, dans une étude réalisée pour la Fondation pour les sciences sociales.

En 2021, toutes choses égales par ailleurs (sexe, âge, niveau de diplôme, catégorie socioprofessionnelle, contrat de travail, taille de l’entreprise, adhésion à un syndicat), les télétravailleurs, en cas de problème, sollicitent l’avis d’un élu syndical 1,3 fois moins que les salariés en présentiel.

Des nouveaux télétravailleurs

Pour Tristan Haute, cette mutation est due aux profondes transformations du travail à distance pendant la pandémie. Réservé, jusqu’au premier confinement de 2020, à des cadres bien intégrés professionnellement dans des entreprises qui les emploient depuis longtemps, il a été étendu, dans la précipitation de la crise sanitaire, à une grande partie des salariés. Or, ces nouveaux télétravailleurs avaient moins d’ancienneté et étaient moins bien insérés dans les collectifs de travail que leurs prédécesseurs : ils se trouvaient donc plus éloignés de la représentation collective.

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Parce que ces nouveaux venus du télétravail ne pouvaient pas s’appuyer sur les relations sociales nouées avant la crise pour contacter les syndicats, ils ont souvent eu du mal à solliciter leurs représentants du personnel. « La démultiplication des expériences de télétravail dans les années à venir pourrait alimenter, comme durant la crise sanitaire, une distance déjà croissante entre les salariés et les organisations syndicales, conclut Tristan Haute. Le défi, pour les syndicats, est dès lors de réinventer les manières de s’adresser à un salariat de plus en plus éparpillé. »

L’emploi fait grise mine dans le commerce de détail

Camaïeu, San Marina, La Grande Récré… Tandis que les annonces de liquidation de grandes enseignes se succèdent, les vendeurs dans les petits commerces s’interrogent sur leur avenir face à Amazon et consorts. Parue le 16 mai, une publication du service des statistiques du ministère du travail (Dares) vient conforter ces craintes.

Plombé par l’inflation et les achats en ligne, l’emploi salarié dans le commerce de détail (hors apprentis) a connu une baisse inédite en 2022 (– 0,5 % sur un an), souligne le document. Un recul léger, mais qui contraste avec la bonne santé globale de l’emploi (+ 1,2 %) sur la période, portée en début d’année par le rebond économique de l’après-crise.

Envolée du nombre de PSE

D’autres signaux d’alerte confirment les difficultés structurelles du secteur. Ainsi, l’envolée du nombre des plans de sauvegarde de l’emploi (PSE) pour cause de liquidation : entre octobre 2022 et mars 2023, vingt-quatre PSE, portant sur 7 200 ruptures de contrat, ont été mis en place par des entreprises du secteur ; soit vingt fois plus de ruptures qu’un an plus tôt, lorsque neuf PSE enregistrés dans le commerce de détail avaient entraîné 360 ruptures de contrat, relève l’étude.

Ce qui représente 43 % du total tous secteurs confondus : 16 500 ruptures de contrat ont été envisagées dans le cadre de PSE, hors commerce de détail, mis en œuvre entre octobre 2022 et mars 2023. « Par ailleurs, sur cette période, 89 % des ruptures de contrat envisagées à l’initialisation de PSE dans le commerce de détail concernent des entreprises en redressement ou en liquidation judiciaire, contre 32 % hors commerce de détail », soulignent les auteurs.

La hausse des prix plombe le pouvoir d’achat des clients : « Le secteur est confronté à une inflation forte, notamment sur les produits alimentaires, et à un recul quasi continu de la consommation de biens depuis dix-huit mois », rappelle l’étude. Au-delà des explications conjoncturelles, les commerces physiques sont bien sûr confrontés à la montée de l’e-commerce : « Les habitudes de consommation en ligne prises pendant la crise sanitaire perdurent, y compris dans l’alimentaire », affectant le commerce de proximité et ses emplois.

Et les décideurs ne sont pas optimistes : « Au-delà des seuls PSE, les enquêtes de conjoncture de l’Insee montrent que les entreprises du commerce de détail restent majoritairement pessimistes sur l’évolution de leurs effectifs », ajoutent les auteurs.

Moins de vendeurs, plus de caissiers

Ces difficultés se répercutent en premier lieu sur les postes de vendeur. Dans la structuration des emplois composant le commerce de détail, leur part chute entre fin 2019 et fin 2022 (– 1,2 point). A l’inverse, celle des caissiers et des employés de libre-service, postes souvent polyvalents et qui comprennent des tâches de magasinage, progresse (+ 0,8 point) ; de même que la part d’ouvriers qualifiés de la manutention (+ 0,2 point).

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Le télétravail est-il adapté à l’activité des députés ?

Comme beaucoup de Français, les députés ont découvert le télétravail pendant le premier confinement : du 17 mars au 27 avril 2020, seuls trois élus par groupe pouvaient accéder à l’hémicycle du Palais-Bourbon. Les activités ayant lieu hors de l’Assemblée nationale ont, elles aussi, été bouleversées par la crise due au Covid-19.

Pendant plusieurs mois, la « visioconférence s’est imposée dans la quasi-totalité des dimensions du travail parlementaire », retrace l’anthropologue Jonathan Chibois, dans une étude pour la Fondation pour les sciences sociales. Elle est devenue la règle dans les relations avec les groupes politiques, les cabinets ministériels, les préfectures et les partenaires socio-économiques, associatifs ou politiques, mais également dans certaines commissions permanentes de l’Assemblée.

Quel regard les députés portent-ils, avec le recul, sur ce moment inédit ? Leur activité est-elle, selon eux, soluble dans les nouvelles technologies de communication ? Jonathan Chibois les a longuement interrogés, à l’été 2022, sur cette expérience. Et leurs réponses sont très contrastées.

S’ils reconnaissent tous que le télétravail a apporté une souplesse dans leur quotidien, s’ils se félicitent qu’il ait permis de poursuivre, dans des circonstances exceptionnelles, les tâches parlementaires, s’ils affirment qu’il a accru l’autonomie des acteurs de l’Assemblée nationale, ils aboutissent à des conclusions divergentes : certains y voient une menace pour le travail parlementaire, d’autres, au contraire, une opportunité.

« Puissants » contre « exclus »

Pour les « puissants » de l’Assemblée (les députés de la majorité ainsi que les élus des circonscriptions urbaines, riches et proches de la capitale), la présence physique à Paris est d’une « importance cruciale », constate Jonathan Chibois. Parce qu’ils mènent leur combat politique, non seulement dans les commissions et dans l’Hémicycle, mais aussi en amont – « au travers de stratégies d’influence dans les cercles parisiens : les réunions ministérielles de travail et échanges informels qui entourent le travail en commission ou des événements mondains » –, le télétravail est, pour eux, une très mauvaise nouvelle : il les prive de précieux relais au sein du pouvoir exécutif.

Les députés de l’opposition, qui ne « possèdent pas véritablement les moyens de dialoguer à armes égales avec leurs collègues de la majorité », ainsi que les élus de circonscriptions éloignées de Paris, plébiscitent, en revanche, le travail à distance.

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Chez Orange, un contrat social à l’épreuve de la nouvelle stratégie

La directrice générale d’Orange, Christel Heydemann, et le président de l’opérateur, Jacques Aschenbroich, lors de l’assemblée générale du groupe, à Paris, le 23 mai 2023.

Le mardi 23 mai, pour la première assemblée générale de Jacques Aschenbroich en tant que président du conseil d’administration d’Orange, les actionnaires de l’opérateur télécoms, réunis Salle Pleyel, à Paris, comprennent vite qu’il n’est pas venu pour faire de la figuration protocolaire. L’ancien PDG de l’équipementier automobile Valeo profite de cette tribune publique pour faire part, sans bémol, de sa stupéfaction devant la réglementation du secteur dessinée par la loi et l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes (Arcep).

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Alors qu’il constate des allègements ailleurs en Europe et malgré une « concurrence effrénée sur le marché français (…), il est surprenant de voir que, vingt-sept ans » après sa création en France, « cette régulation n’a pas fondamentalement évolué », commence M. Aschenbroich. Avant de lancer une seconde salve, encore plus ciblée : si l’Arcep refusait d’augmenter le loyer (dégroupage) que paient les concurrents pour utiliser le réseau ADSL de l’opérateur, l’un des sujets de discorde du secteur, « cela reviendrait pour Orange à subventionner et à enrichir des milliardaires », fustige le dirigeant, sans citer nommément Martin Bouygues, propriétaire de Bouygues Telecom, Patrick Drahi, celui de SFR, ni Xavier Niel, à la tête de Free (et actionnaire à titre individuel du Monde).

Le président d’un groupe dont le capital est détenu à 23 % par l’Etat devrait-il dire cela ? L’attaque de Jacques Aschenbroich, la deuxième après celle lancée, le 30 novembre 2022, devant le Sénat, par la directrice générale, Christel Heydemann, illustre en tout cas parfaitement le style que cherchent à imprimer les nouveaux pilotes d’Orange depuis leur arrivée aux commandes, au printemps 2022, à la suite de la démission de l’ancien PDG Stéphane Richard : cash, décomplexé et offensif.

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Aligné, le duo assume son credo : Orange n’est plus le France Télécom paternaliste d’autrefois, mais un groupe majoritairement détenu par des capitaux privés, dans un secteur concurrentiel, donc soumis à des obligations de rentabilité et de transformation s’il ne veut pas se laisser déborder. « Notre secteur et les usages de nos clients évoluent très rapidement. Il faut adapter le groupe à cet environnement. Nous avons encore trop de complexités, de lourdeurs. Il faut un nouveau modèle d’entreprise qui permette notamment que les décisions se prennent au plus proche du terrain », explique au Monde Christel Heydemann, rencontrée à la veille de l’assemblée générale.

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Avec le télétravail, la diplomatie gagne du temps mais perd en complicité

Une vidéoconférence entre le président chinois, Xi Jinping, la chancelière allemande, Angela Merkel, le président français, Emmanuel Macron, le président du Conseil européen, Charles Michel, et la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, le 30 décembre 2020.

La politique étrangère et la politique de défense se prêtent mal au télétravail. « Ce domaine régalien qui est caractérisé par le secret dans l’échange d’informations nécessite des contacts très réguliers », observe Delphine Deschaux-Dutard, maîtresse de conférences en science politique à l’université de Grenoble-Alpes, dans une étude pour la Fondation pour les sciences sociales. Pendant la crise liée à l’épidémie de Covid-19, en 2020-2021, les diplomates ainsi que les acteurs civils et militaires de la défense n’ont cependant guère eu le choix : il leur a fallu, comme tout le monde, renoncer aux voyages et aux échanges face à face.

Le télétravail est-il possible dans un domaine où le secret gouverne les échanges d’informations ? Comment conduire des négociations diplomatiques en format virtuel ? Pour répondre à ces questions, la politiste a interrogé, après les confinements de 2020, de nombreux acteurs de la politique étrangère et de la politique de défense de l’Elysée, des Nations unies, des ministères ou des états-majors. Et sa conclusion est claire : si la virtualisation des échanges ne change pas fondamentalement leurs pratiques, elle les prive des contacts informels qui forment l’essence de leur métier.

Lorsque la pandémie a commencé, en 2020, la numérisation des pratiques mise en place depuis quelques années s’est brutalement accélérée. « Pour les réunions du chef de l’Etat ou de son équipe diplomatique avec leurs homologues étrangers, le téléphone est privilégié pour les réunions courtes (moins de trente minutes), la visioconférence pour les réunions longues à plus de deux interlocuteurs », détaille Delphine Deschaux-Dutard. Ce sont ces types de format qui sont retenus, en 2020-2021, pour la préparation de la présidence française de l’Union européenne (UE) ou pour le point hebdomadaire de la ministre des armées de l’époque, Florence Parly, avec ses homologues de la force « Takuba » au Sahel.

Importance de la « diplomatie de couloir »

Si les conférences au téléphone ou en visio exigent une lourde préparation en amont, elles se révèlent d’une grande utilité : la souplesse des outils numériques permet, selon la politiste, de multiplier et d’approfondir les contacts avec les partenaires de coopération – au point que ces pratiques apparues pendant le confinement lui ont survécu. « En 2022, nombre de réunions avec les partenaires étrangers, voire en interne ou en interministériel, sont demeurées au format distanciel ou hybride du fait de la flexibilité et du gain de temps de transport que cette solution offre à des agents aux agendas surchargés », souligne Delphine Deschaux-Dutard.

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Les ventes de Chanel franchissent la barre des 16 milliards d’euros en 2022

Un magasin Chanel, à Melbourne, en Australie, le 11 mai 2020.

Chanel dévoile à son tour des ventes record. Quatre mois après la publication des résultats annuels de ses concurrents français LVMH et Kering, la maison de couture détenue par les frères Alain et Gérard Wertheimer depuis 1996 a annoncé, jeudi 25 mai, par communiqué, avoir réalisé « une solide performance financière » au cours de l’exercice 2022. Ses ventes ont progressé de 17 % par rapport à 2021, atteignant 17,2 milliards de dollars, soit 16,1 milliards d’euros. Sa rentabilité s’est améliorée de 6 % au cours de la période, portant sa marge opérationnelle à 33,5 %.

Dirigé, depuis janvier 2022, par Leena Nair, une ancienne DRH du groupe Unilever, le groupe connu pour ses tenues de haute couture et ses lignes de prêt-à-porter dessinées par Virginie Viard, ses parfums et ses cosmétiques a bénéficié d’un regain d’activité en Europe (+ 30 %), en dépit de la baisse des ventes réalisées auprès des touristes chinois en France (− 14 % par rapport à 2019). En Asie-Pacifique où le groupe réalise 50 % de ses ventes, l’activité a bénéficié d’une croissance de 14 % en 2022. Sur le continent américain, marché en croissance depuis la pandémie, le chiffre d’affaires a progressé de 9,5 %.

Aux Etats-Unis, il a crû à « deux chiffres sur l’ensemble de l’année », précise Reuters. Philippe Blondiaux, directeur financier, a toutefois précisé à l’agence d’informations économiques que dans ce pays, « la tendance a sans aucun doute ralenti depuis novembre 2022 ». Cette remarque ne manquera pas d’être analysée par les observateurs du secteur mondial du luxe, quelques semaines avant la publication des résultats semestriels des groupes de luxe LVMH, Kering et Hermès, prévus fin juillet. Les deux premiers réalisent 27 % de leurs ventes outre-Atlantique. Hermès en tire 18 %.

Augmentation des effectifs

Chanel continuera cependant d’ouvrir des magasins aux Etats-Unis, précise M. Blondiaux. Le groupe a consacré 3,9 % de son chiffre d’affaires à l’investissement en 2022, soit 625 millions d’euros. En outre, il a dépensé près de 2 milliards d’euros à la promotion de sa marque en 2022, soit 14,3 % de plus qu’en 2021. « Notamment à travers des événements clients organisés tout au long de l’année », précise Chanel.

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En substance, le groupe souligne ainsi combien l’exercice 2022 est un retour à la normale, après les années 2020 et 2021 marquées par l’annulation de défilés et de campagnes de promotion, compte tenu de la situation sanitaire mondiale. De fait, « dans toutes les catégories », rappelle M. Blondiaux, la marque a dépassé les niveaux d’activité enregistrés en 2019.

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Le sentiment de « relégation » dans les zones rurales est aussi lié à la qualité du marché de l’emploi

Les établissements plus de 10 salariés sont absents dans le rural dispersé alors qu’ils représentent 20 % des établissements dans les grands centres urbains.

Le sentiment de « relégation » des habitants des régions rurales, souvent évoqué lors des crises du type « gilets jaunes », n’est pas uniquement nourri par l’éloignement des centres administratifs, des établissements d’enseignement supérieur ou la raréfaction des transports publics. La qualité des emplois disponibles autour de chez soi contribue tout autant à ce sentiment, indique une étude du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc) réalisée pour le compte de l’Agence nationale de cohésion des territoires et publiée jeudi 25 mai.

De plus, « davantage que la situation professionnelle et personnelle des habitants des zones rurales, ce sont les caractéristiques du marché de l’emploi local qui façonnent leurs perceptions », expliquent les auteurs de la note, Eliot Forcadell, Sandra Hoibian et Lucie Brice-Mansencal.

Si les zones rurales ne sont pas particulièrement en prise avec le chômage ou la pauvreté, les emplois sur ces territoires sont en moyenne moins qualifiés qu’ailleurs − comprenant moins de postes de cadres et plus de postes d’ouvriers − moins sécurisants, avec moins de CDI, plus de statuts d’indépendants ou d’agriculteurs. Et les rémunérations associées sont, en moyenne, moins élevées dans ces typologies d’emplois.

Le Crédoc cite quelques chiffres : dans les grands centres urbains, 77 % des emplois sont sans limitation de durée (CDI ou titulaires de la fonction publique) et 6 % seulement sont des emplois indépendants. Dans les régions rurales « à habitat dispersé », ces chiffres sont respectivement de 53 % et 23 %. Si l’on va plus loin encore dans la campagne, dans les régions rurales « à habitat très dispersé », les deux types d’emplois sont représentés à équivalence : 38 % d’emplois pérennes, 37 % d’indépendants.

Levier de valorisation

« Les actifs des zones rurales occupent moins souvent des emplois offrant une forme de sécurité par rapport à l’avenir », souligne le Crédoc. Les entreprises locales sont aussi plus petites, offrant moins de possibilités d’évolution et sans doute moins d’instruments de rémunérations complémentaires que les plus grandes (comités d’entreprise, intéressement, mutuelles, avantages en nature…). En effet, les établissements plus de 10 salariés sont absents dans le rural dispersé alors qu’ils représentent 20 % des établissements dans les grands centres urbains.

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Cette note, si ce n’est pas son objectif premier, constitue en tout état de cause un puissant argument en faveur de la réindustrialisation des territoires. L’arrivée de grandes entreprises crée de l’emploi, souvent plus qualifié que ceux dans la logistique, par exemple, et mieux rémunérés. Elles amènent également avec elles une population de cadres qui peut contribuer à améliorer la perception qu’ont les habitants de la qualité du marché du travail qui les entoure.

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Menacés par l’intelligence artificielle, les comédiens de doublage s’unissent dans un collectif international

Dans une salle de cinéma de Nantes, le 14 mars 2021.

Les comédiens de doublage veulent avoir voix au chapitre. Dans un manifeste publié jeudi 25 mai, alors que le Festival de Cannes accueille le cinéma mondial, 21 syndicats et associations des professionnels de la voix répartis à travers dix pays haussent le ton face à l’intelligence artificielle (IA).

Ils appellent à « protéger le travail des acteurs et la créativité humaine dans son ensemble » pour éviter la « destruction d’un patrimoine artistique pétri de créativité et d’émotions, qu’aucune machine ne peut produire ». La jeune organisation incite également les décideurs européens à « adapter le régime de protection des droits des artistes interprètes ».

Parmi les signataires, l’association française Les Voix, qui regroupe plus de 210 professionnels du secteur, avait déjà averti sur « des enregistrements frauduleux », dans une alerte au « vol de voix » publiée en avril 2023. « Nous avons reçu de certains de nos membres des contrats d’enregistrements “à finalité de recherche”, raconte Patrick Kuban, comédien interprète et cofondateur des Voix. Nous avons ensuite découvert qu’ils étaient utilisés pour entraîner l’intelligence artificielle d’une start-up milanaise. »

« Donnée biométrique »

Sur son site Internet, Voiseed, l’entreprise soupçonnée de se nourrir de ces voix, assure répondre « à la demande croissante de contenu vocal expressif multilingue en révolutionnant la synthèse vocale avec une nouvelle technologie ». En février, cette même société annonçait une levée de fonds d’un million d’euros auprès d’un fonds italien et du Conseil européen de l’innovation. L’institution, créée pour soutenir la commercialisation des technologies développées sur le Vieux Continent, avait déjà accordé un prêt de 3 millions d’euros à la jeune pousse milanaise en 2021.

Voiseed n’est pas la seule société sur ce créneau. La société Eleven Labs promet « l’outil ultime pour raconter des histoires ». En 2021, la start-up israélienne DeepHub doublait le film d’horreur Every Time I Die en portugais et en espagnol grâce à l’IA. Début mai, Google a présenté son nouvel outil Universal Translator, capable de traduire le discours d’une personne tout en faisant correspondre le mouvement de ses lèvres avec les spécificités de la nouvelle langue.

Les sociétés qui se sont lancées sur ce marché mettent en avant les économies que pourraient faire les sociétés de production, ainsi que le respect de l’œuvre originale. Les professionnels du doublage leur opposent les dérives juridiques.

« La voix est une donnée biométrique, analyse Mathilde Croze, avocate spécialisée dans la propriété intellectuelle et le numérique qui défend les intérêts des Voix. Les entreprises qui récupèrent ce genre de données ont-elles réellement tous les accords des comédiens pour les utiliser dans ce domaine ? »

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« Idées reçues sur le travail » : des stéréotypes à l’épreuve des faits

Le livre. Une souffrance, le travail ? C’est ce que suggère l’étymologie qui lui est régulièrement accolée. Le mot « travail » proviendrait du latin tripalium, qui fait référence à un instrument de torture à trois pieds. De quoi appuyer de manière percutante tous les discours critiques à son endroit. Sauf que… « cette hypothèse apparue au XXe siècle est très probablement fantaisiste », affirme le linguiste Franck Lebas. Il aurait plus sûrement pour origine le mot latin trabs, qui signifie « poutre » et qui a donné « travée » et « entraver ». « L’idée d’une contrainte est bien là, mais nous sommes loin de l’idée de torture », note M. Lebas.

Le linguiste s’est lancé, avec de nombreux chercheurs (économistes, historiens, psychologues…), dans une traque minutieuse des lieux communs qui touchent le monde du travail. Ceux qui assurent que « le salariat, c’est du passé », que « les étrangers prennent le travail des Français » ou que « le management est devenu horizontal » et « qu’il n’y a plus de chef ».

En est ressorti un ouvrage, Idées reçues sur le travail. Emploi, activité, organisation, réalisé sous la direction de Marie-Anne Dujarier, professeure de sociologie à l’université Paris Cité, au fil duquel les auteurs déconstruisent les stéréotypes un à un.

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L’essai se veut d’abord un exercice méthodique de confrontation des idées reçues aux chiffres et aux faits. « On ne trouve plus à recruter » parce que les chômeurs seraient de mauvaise volonté ? « Cette perspective culpabilisatrice ne tient (…) pas face aux données dont on dispose sur le marché de l’emploi français », écrit le sociologue Hadrien Clouet, soulignant qu’« on recrute (…) plus et plus vite que jamais ».

Hauteur face aux stéréotypes

Même volonté de mise à l’épreuve des faits pour l’économiste Michaël Zemmour. En France, le travail coûterait trop cher. Face à cette affirmation, le chercheur met en évidence la « part socialisée » du salaire net dans l’Hexagone (la CSG et les cotisations sociales). Puis il montre que dans d’autres pays, comme la Suisse ou les Etats-Unis, où la situation diffère, « les employeurs et les salariés souscrivent conjointement des contrats d’assurance privée (…) qui sont nettement plus coûteux que la Sécurité sociale française ». Il souligne, dans le même temps, qu’en France « les salaires nets sont relativement modérés ».

Tout en revenant à la réalité des faits, les auteurs mettent à mal des lectures souvent libérales, parfois portées par le patronat, du marché du travail et du monde de l’entreprise. Des lectures qui assurent qu’il y aurait trop de fonctionnaires en France. Que la concurrence au travail serait naturelle et bénéficierait à tous. Qu’être son propre patron permettrait d’être libre. Une assertion dont s’empare la sociologue Sarah Abdelnour pour souligner combien la situation des indépendants apparaît ambivalente et peut, au contraire, conduire à une « auto-exploitation ».

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