Archive dans 2023

« Le problème des inégalités de genre ne peut se résoudre que lorsqu’un profond changement de mentalité a lieu »

Eliza Reid, première dame d’Islande, et le président, Gudni Thorlacius Johannesson, à Reykjavik, le 27 juin 2020.

Depuis plus d’une décennie, l’Islande figure en tête du classement sur l’égalité femmes-hommes du Forum économique mondial : le congé parental est presque pris à parts égales entre les deux parents, le taux d’emploi des femmes est de dix points supérieur à celui observé dans l’Union européenne… Mais quel est donc le secret égalitaire de cette petite île ?

Journaliste et écrivaine d’origine canadienne, Eliza Reid, devenue première dame d’Islande en 2016, lorsque son époux, Gudni Thorlacius Johannesson, a été élu président, tente d’y répondre dans un ouvrage aujourd’hui publié en France, Les Secrets des Sprakkar. Ces femmes qui changent le monde (Michel Lafon, 288 pages, 19,95 euros). Elle y dresse le portrait d’Islandaises de divers horizons, tout en soulignant les progrès que son pays d’adoption doit encore accomplir en la matière.

Qui sont les « sprakkar » évoquées dans votre livre ?

Sprakkar est le pluriel de sprakki, un ancien mot islandais signifiant « femme exceptionnelle ». Il est aujourd’hui tombé en désuétude, mais j’ai tenu à l’utiliser lorsque je l’ai découvert, pour une raison bien simple : il n’existe aucun mot équivalent en anglais ni dans la plupart des langues de ma connaissance. Au contraire, les qualificatifs utilisés pour désigner les femmes y sont plutôt connotés négativement.

Qu’est-ce qui, en matière d’égalité des sexes, vous a le plus surprise lorsque vous vous êtes installée à Reykjavik ?

J’ai grandi dans une ferme au Canada, et j’ai vécu plusieurs années au Royaume-Uni avant de m’installer sur cette île, à la vingtaine. A mon arrivée, j’ai travaillé dans une petite start-up de logiciels, dont le salariat était très masculin. La présidente du conseil d’administration était une femme. Un jour, je l’ai aperçue en train d’allaiter son bébé pendant une réunion.

Personne ne détournait le regard de façon gênée ni ne faisait de plaisanterie embarrassante, y compris les hommes : tout le monde se comportait comme si c’était absolument naturel. J’ai alors pensé qu’il devrait toujours en être ainsi, et pas seulement en Islande ! Ce souvenir s’est gravé dans ma mémoire.

Pourquoi dédier aujourd’hui un livre au sujet ?

Dans mon passé de journaliste, j’ai toujours été sensible à la question de l’égalité femmes-hommes. Durant la pandémie de Covid-19, lorsque nos quotidiens ont été bouleversés, j’ai pensé que venant d’un autre continent, j’étais peut-être bien placée, avec un regard extérieur, pour dresser le portrait de cette société plus proche de l’égalité que ne l’est aucune autre.

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Filière bois : les autorités françaises dans le piège du « chantage à l’emploi »

L’usine Fibre Excellence de Tarascon (Bouches-du-Rhône), le 30 juin 2014.

Paper Excellence est un groupe canadien qui a racheté, en 2010, deux usines de pâte à papier en France, à Tarascon (Bouches-du-Rhône) et Saint-Gaudens (Haute-Garonne), à travers sa filiale Fibre Excellence, et se bat depuis pour poursuivre leur activité. Le tout dans un marché mondial très concurrentiel et face à des normes environnementales toujours plus exigeantes. Difficile équation.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Le tour de passe-passe de deux groupes pour dévorer le marché mondial du papier

Voilà en tout cas l’histoire telle que Fibre Excellence la raconte. Ce que ne dit pas le groupe, c’est qu’il est en réalité contrôlé par le riche indonésien Asia Pulp and Paper (APP), comme le démontre l’enquête « Deforestation Inc » menée par Le Monde avec le Consortium international des journalistes d’investigation.

Ces révélations éclairent d’un jour nouveau les tractations incessantes entre Paper Excellence et les autorités locales et nationales. Depuis une dizaine d’années, le papetier bénéficie d’une certaine mansuétude des pouvoirs publics, malgré plusieurs entorses à ses obligations environnementales et fiscales, au nom de la préservation des emplois. Mais est-il vraiment le bienfaiteur qu’il prétend être ?

« Deforestation Inc. », une enquête internationale

Mettre fin à la déforestation d’ici à 2030. C’est l’engagement pris par une centaine de pays à la COP26 en Ecosse, fin 2021, mais sa réalisation reste très incertaine. Failles dans les réglementations, industriels et certificateurs peu scrupuleux… L’enquête internationale « Deforestation Inc. » dévoile les mécanismes qui rendent la prédation environnementale possible. Cent quarante journalistes d’une quarantaine de médias partenaires au sein du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), dont Le Monde, ont travaillé sur ce projet.

Premier pollueur, dernier payeur

Un exemple illustre bien les pratiques agressives du groupe. L’usine Fibre Excellence de Tarascon (Bouches-du-Rhône) rejette de grandes quantités de polluants dans l’eau, à cause des procédés utilisés pour blanchir sa pâte à papier, notamment en utilisant du chlore – elle fait d’ailleurs partie des sites de contamination présumée aux « polluants éternels » (PFAS), selon une récente enquête du Monde. En vertu du principe du pollueur-payeur, le site doit s’acquitter de la plus importante redevance pollution industrielle à l’agence de l’eau Rhône-Méditerranée-Corse, comprise entre 2 et 3,5 millions d’euros par an.

Lire l’enquête : Article réservé à nos abonnés « Polluants éternels » : le plan de bataille des industriels pour éviter l’interdiction du « poison du siècle »

Depuis le rachat de l’usine par le groupe canadien, l’industriel rechigne à payer son dû. « Les relations étaient extrêmement tendues. Ils ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour contester leur impôt », raconte Laurent Roy, directeur général de l’établissement public. Fibre Excellence parvient à faire annuler sa contribution pour l’année 2011 devant les tribunaux pour vice de forme. De 2012 à 2017, la filiale française refuse de la payer, jusqu’à accumuler 17,3 millions d’euros de passif.

Paper Excellence fait pression sur les autorités, menace de fermer son site. Qualifiée par certains de véritable « chantage à l’emploi », cette stratégie fonctionne. L’agence de l’eau lui propose un arrangement : en échange d’engagements environnementaux, l’entreprise ne paiera que la moitié de son ardoise dans l’immédiat, puis un million d’euros par an jusqu’en 2025. Le site de Tarascon s’acquitte alors d’un peu plus de 8 millions d’euros et entame la conversion de sa production vers de la pâte à papier écrue, avec un procédé moins polluant. « Ce qui comptait pour nous à l’époque, c’était de récupérer la part la plus importante possible de la redevance [non payée] », plaide Laurent Roy.

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Au quotidien « La Montagne », des rotativistes en colère

Le siège du journal « La Montagne », à Clermont-Ferrand, en septembre 2019.

Voilà bientôt deux mois que la tension grimpe à La Montagne. Une colère qui gronde particulièrement au sein de l’imprimerie de Morel-Ladeuil, à Clermont-Ferrand, un des deux centres d’impression du groupe de presse Centre France. Des rotativistes du journal clermontois se sont mis en grève ou ont débrayé à plusieurs reprises depuis la mi-janvier pour manifester contre des conditions de travail et de rémunération qu’ils jugent insatisfaisantes, ainsi que pour afficher leurs craintes découlant de la construction d’une nouvelle imprimerie en 2024.

Quatre numéros de La Montagne ne sont pas sortis des rotatives depuis le jeudi 19 janvier, ainsi que plusieurs journaux du groupe imprimés sur le même site comme Le Populaire du Centre, Le Berry républicain, L’Eveil de la Haute-Loire. Trois représentants du syndicat Filpac-CGT − majoritaire à l’imprimerie de Morel-Ladeuil − et un de FO ont été reçus par la direction adjointe et les responsables de l’imprimerie, mardi 28 février, pour demander le paiement des jours de grève et une augmentation des salaires à l’imprimerie. Jugeant que cette réunion n’avait permis aucune avancée, les rotativistes ont fait un nouveau débrayage dans la nuit de mardi à mercredi, ce qui a rendu impossible l’impression de l’édition de la métropole clermontoise pour la troisième fois.

Les discussions sur les négociations annuelles obligatoires (NAO) 2022 n’ont pas aidé à apaiser les tensions. La direction de Centre France a refusé une augmentation générale des salaires pour ses 1 850 employés, mettant en avant la fragilité du modèle économique de la presse dans un contexte inflationniste. Comme d’autres titres de presse quotidienne régionale en 2022, le groupe présent dans quinze départements a souffert de l’explosion du coût du papier journal et des coûts de production (énergie, encres, distribution…). Un moment d’autant plus délicat que le modèle économique des huit titres quotidiens et des neuf hebdomadaires reste très dépendant du journal imprimé, alors que celui-ci se vend de moins en moins bien. Aujourd’hui, environ 85 % du chiffre d’affaires du groupe Centre France serait en provenance de l’édition imprimée, alors que seuls 15 % viendraient des abonnés à la version numérique.

Déclenchement d’un droit d’alerte

Malgré ce contexte difficile, le groupe s’apprêterait à clôturer ses comptes 2022 à la fin du mois de mars en étant légèrement bénéficiaire, mais la direction aurait averti les syndicats du « risque d’un exercice financier déficitaire en 2023 ». S’inquiétant de la gestion des comptes de l’entreprise, le CSE de La Montagne et plusieurs autres entités du groupe ont déclenché un droit d’alerte afin d’en savoir plus.

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La directrice du régime de garantie des salaires licenciée pour « faute lourde »

Houria Aouimeur-Milano, ex-directrice nationale du régime de garantie des salaires, à Paris, le 17 février 2023.

La sanction, qui était attendue, vient de tomber. Houria Aouimeur-Milano, la directrice nationale du régime de garantie des salaires, a été licenciée pour « faute lourde ». Restée confidentielle jusqu’à présent, cette mesure disciplinaire a été notifiée le 23 février en invoquant de « graves manquements » : train de vie dispendieux, prestations de service conclues au mépris des règles, etc. La mise en cause conteste la décision et soutient, par la voix de ses avocats, qu’il s’agit d’un acte de « représailles », après les signalements qu’elle a effectués sur de graves dérives au sein du secteur où elle évolue.

Le régime de garantie des salaires, connu sous l’acronyme AGS, constitue une entité singulière dans notre système de protection sociale. Il assure la rémunération des femmes et des hommes employés dans des entreprises en difficulté (redressement, liquidation, etc.). Les sommes sont mises à disposition des mandataires judiciaires qui les redistribuent ensuite aux personnels concernés. La gouvernance du dispositif incombe à « l’association AGS », dans laquelle siègent exclusivement des représentants de mouvements patronaux – dont le Medef, qui a un poids prépondérant. Les opérations concrètes, elles, sont menées à bien par la délégation Unédic AGS (DUA), qui est un « établissement » de l’Unédic, l’association gérant l’assurance-chômage.

Fin 2018, Mme Aouimeur-Milano est nommée à la tête de la DUA. Quelques mois plus tard, un audit réalisé par le cabinet EY révèle des dysfonctionnements susceptibles d’engager la responsabilité du prédécesseur de la directrice nationale, Thierry Météyé. Celui-ci se voit reprocher – entre autres – d’avoir attribué de façon « massive et anormale » des dossiers à une avocate. Il est placé à la retraite puis licencié pour faute lourde.

Lire aussi l’enquête : Article réservé à nos abonnés Faillites d’entreprises : une lanceuse d’alerte dénonce le scandale des milliards envolés

Une première série de plaintes est déposée en mars 2019 par plusieurs protagonistes, parmi lesquels le Medef et l’Unédic, pour « vol, corruption et prise illégale d’intérêt ». Très vite, les soupçons de malversations s’étendent à d’autres acteurs – en particulier à des administrateurs et mandataires judiciaires qui auraient trempé dans des combines avec l’ancienne direction de la DUA. Comme le dit à l’époque un haut responsable patronal, « on ne sait pas où est allé l’argent » avancé, dans certaines procédures, à ces professionnels servant d’intermédiaires. Un autre audit est commandé au cabinet Advolis qui s’interroge sur la destination finale de milliards d’euros ayant transité entre les mains de mandataires judiciaires entre 2013 et 2018.

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Etre lanceur d’alerte en entreprise n’est plus un combat vain, mais fait beaucoup de victimes

Maureen Kearney (Isabelle Huppert) et Anne Lauvergeon (Marina Foïs) dans « La Syndicaliste », de Jean-Paul Salomé.

Un simple salarié peut-il défendre l’intérêt général ? C’est la question posée par l’histoire de Maureen Kearney, digne d’un roman d’espionnage, relatée dans La Syndicaliste, de Caroline Michel-Aguirre (Stock, 2019) et interprétée par Isabelle Huppert, dans le film de Jean-Paul Salomé qui sort dans les salles de cinéma, ce mercredi 1er mars. L’ex-secrétaire du comité de groupe européen d’Areva est la lanceuse d’alerte qui avait dénoncé un contrat prévoyant un transfert massif de technologies vers la Chine.

« Un lanceur d’alerte est une personne physique qui signale ou divulgue, sans contrepartie financière directe et de bonne foi, des informations portant sur un crime, un délit, une menace ou un préjudice pour l’intérêt général, une violation ou une tentative de dissimulation d’une violation d’un engagement international régulièrement ratifié ou approuvé par la France, d’un acte unilatéral d’une organisation internationale pris sur le fondement d’un tel engagement, du droit de l’Union européenne, de la loi ou du règlement », dit la loi Waserman, adoptée en 2022 pour renforcer leur protection. Mais a-t-il une réelle marge de manœuvre ?

A écouter les témoignages de ceux qui ont divulgué les scandales d’évasion fiscale chez UBS, de la Dépakine chez Sanofi ou celui d’Areva, les pressions sont considérables pour réduire leur pouvoir d’agir. « Plusieurs personnes avaient essayé de m’arrêter dans mon rôle, jusqu’à quelques jours avant l’agression. J’avais l’intention de porter plainte pour harcèlement moral, mais je n’en ai pas eu le temps », témoigne Maureen Kearney.

En 2012, elle a été sauvagement agressée dans son appartement, quelques jours après avoir fait voter le renvoi devant la justice de son PDG, Luc Oursel, pour non-consultation du comité de groupe sur la stratégie d’Areva. A l’époque, les lanceurs d’alerte n’avaient aucune protection. Elle raconte : « J’étais dans ma salle de bains, quelqu’un est arrivé, m’a mis une cagoule sur la tête, m’a attachée, m’a baissé les collants et a commencé à me couper le ventre. A cet instant, j’ai perdu connaissance. Par la suite, il m’a violée en me disant que c’était le dernier avertissement. »

Lire aussi : « LuxLeaks » : la CEDH reconnaît le Français Raphaël Halet comme lanceur d’alerte et condamne le Luxembourg

Elle a évidemment porté plainte pour viol. Résultat : classement sans suite. « J’ai été protégée pendant trois semaines par des gendarmes à domicile. Puis, j’ai été considérée comme folle. » Mise en examen pour « délit imaginaire », Maureen Kearney sera finalement innocentée en procédure d’appel. Mises en garde, menaces, puis mises en accusation voire agressions continuent d’être le modus vivendi que subissent les lanceurs d’alerte en 2023, comme en 2012.

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« En quatre semaines, le gouvernement détruit tout » : les salariés de l’IRSN mobilisés contre la réforme de la gouvernance du nucléaire

Des salariés en grève de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) manifestent à l’appel des syndicats pour protester contre la disparition programmée de l’institut, à Paris, le 28 février 2023.

Les premières précisions et les grands principes énoncés par le gouvernement n’ont pas suffi à rassurer les salariés de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). Mardi 28 février, une grande partie d’entre eux ont répondu à un nouvel appel à la mobilisation pour protester contre le projet de réforme de la gouvernance du nucléaire, qui prévoit l’absorption de leur établissement par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN). Au moins 700 personnes, selon l’intersyndicale – sur environ 1 700 employés –, ont manifesté à Paris alors que le projet de loi d’accélération du nucléaire, par lequel doit être introduite cette réforme, entamait son examen en commission à l’Assemblée.

« D’habitude nous ne sommes pas des gens qui descendons dans la rue, l’IRSN est un établissement très feutré, rappelle Delphine Pellegrini, cheffe du service recherche et expertise sur les déchets radioactifs. Mais là, nous défendons nos valeurs et notre métier. » « C’est pour le cœur de notre métier que nous sommes inquiets, abonde Jean-François Barbier, ingénieur dans le domaine de la sûreté des installations. On a galéré pendant des décennies à construire cet établissement au service de la protection des citoyens et à établir la confiance, et en quatre semaines, le gouvernement détruit tout. »

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Sûreté nucléaire : inquiétudes et appel à la grève après l’annonce d’une réforme des organismes de contrôle

La gouvernance du nucléaire repose jusqu’ici sur deux piliers : l’IRSN, chargé de l’expertise et de la recherche, et l’ASN, responsable du contrôle et des décisions. La décision de démanteler le premier pour créer un pôle unique de sûreté a été annoncée de manière inattendue, le 8 février, dans la foulée d’un conseil de politique nucléaire. Selon le gouvernement, cette fusion vise à « renforcer les moyens et l’indépendance de l’ASN » alors que celle-ci va être confrontée à une charge de travail inédite.

« Fluidifier » les échanges

« Cette décision n’est pas du tout une critique du système actuel mais s’inscrit dans l’objectif d’une optimisation maximale dans le cadre de la relance du nucléaire », assure le ministère de la transition énergétique, qui met en avant la nécessité de « fluidifier » les échanges et de gagner en efficacité. « Dans le nouveau dispositif, les expertises techniques pourront être présentées directement au collège de l’ASN, permettant ainsi des décisions éclairées par la science plus rapides », précise-t-il.

L’annonce soudaine de cette réforme majeure a toutefois soulevé de vives inquiétudes. Pour tenter d’y répondre, le ministère a annoncé, le 23 février, que les compétences en matière de recherche et d’expertise seraient bien maintenues ensemble au sein de l’ASN, plutôt qu’éclatées entre l’ASN et le Commissariat à l’énergie atomique (CEA), comme prévu à l’origine. « La philosophie générale est de dire qu’il y a aujourd’hui une synergie entre l’expertise et la recherche et qu’il faut transférer cela en bloc de l’IRSN vers l’ASN », précise le cabinet d’Agnès Pannier-Runacher.

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ChatGPT ou le miroir du savoir mondain

Entreprises. Avec l’accès de tous au système ChatGPT, le débat sur les dangers de l’intelligence artificielle (IA) a atteint le grand public. Dans de nombreux domaines, l’IA a déjà dépassé les capacités humaines. Mais ce qui trouble dans ChatGPT, ce n’est plus la puissance de raisonnement ou de calcul, mais sa capacité à mobiliser une grande masse de textes pour répondre, selon les règles communes du discours, à toutes les questions qu’on lui pose.

Observateurs, entreprises et enseignants se sont alors inquiétés de voir le système élaborer des synthèses professionnelles ou des devoirs académiques perçus comme « satisfaisants ». Mais n’est-ce pas cette satisfaction que ChatGPT nous impose plutôt d’interroger ?

A ses débuts, l’IA visait la captation des savoirs techniques et spécialisés. Les systèmes experts des années 1980 fournissent des diagnostics médicaux, aident les réparateurs de machines ou à la conduite des robots. Le savoir qu’ils capturent est celui d’un raisonnement mobilisant les faits et les règles d’un métier. Cette approche connaît sa percée la plus spectaculaire avec les logiciels d’échecs ou de jeu de go, qui battront les plus grands maîtres.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés « Avec ChatGPT et l’irruption de l’intelligence artificielle, la question de la raréfaction du travail et de l’avenir des retraites est relancée »

La seconde étape de l’IA adopte une démarche inverse. Au lieu de partir du savoir d’un expert, on va tenter de générer celui-ci en entraînant un algorithme à partir de bases de données gigantesques. La reconnaissance faciale est emblématique de cette approche. L’IA peut alors apprendre à imiter un style littéraire ou musical et à générer des formes complexes à partir de millions d’exemples.

Un parfait rhéteur

Or, il n’a pas fallu longtemps aux usagers perspicaces de ChatGPT pour se rendre compte que le système raisonne et calcule mal. De même qu’il se révèle, par exemple, un piètre joueur d’échecs. Pourtant, il peut aisément disserter sur la théorie de la relativité générale d’Einstein, donner les règles d’une société civile immobilière ou aborder avec pondération un dilemme moral.

ChatGPT agit donc comme un parfait rhéteur, qui, sans comprendre ce dont il parle, cherche dans sa mémoire – bien supérieure à celle d’un humain – les phrases les plus établies, donc les lieux communs, qu’il agencera ensuite en une réponse convaincante.

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Cette rhétorique fascinante place les manageurs en attente de rapports et les professeurs correcteurs de dissertations devant un miroir inquiétant : doivent-ils encore se satisfaire de synthèses humaines, si elles répètent, comme ChatGPT, ce que disent les textes ?

Mais s’ils doivent solliciter, au contraire, des propositions originales, seront-ils capables de les reconnaître et d’y répondre eux-mêmes ? Une recherche expérimentale récente montre que pour qu’un leader ou un professeur puisse accueillir des propositions innovantes ou surprenantes, il faut qu’il soit lui-même capable de détecter les biais de son propre savoir et les limites de son processus créatif (Justine Boudier, Modéliser et expérimenter un « leader défixateur » en situation de fixations hétérogènes, thèse PSL, MinesParis, 2022)

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Fermeture de « Vice France » : la direction évoque des finances « préoccupantes », les salariés dénoncent une mauvaise stratégie

Vice France n’existera plus d’ici la fin du mois de mars. Paul Douard, le rédacteur en chef du pure player, ainsi que plusieurs membres de la rédaction ont annoncé l’avis de décès du bureau français de Vice après quinze ans d’existence, lundi 27 février sur Twitter. Vingt-cinq personnes en contrat à durée indéterminée devraient ainsi être licenciées d’ici la fin du mois prochain pour « motif économique ».

Le média 100 % numérique nourrissait également son site en faisant appel à des journalistes pigistes, qui feront bientôt les frais de cette disparition soudaine. Avec sa ligne éditoriale alliant des enquêtes sérieuses et des témoignages originaux, notamment reconnaissable par ses titres accrocheurs et un ton libre, voire irrévérencieux, le pure player à destination des 15-35 ans avait su se distinguer de ses concurrents Brut, Slate, Le HuffPost ou encore Konbini.

Cette annonce intervient quatre jours après la démission de la directrice générale de Vice Media, Nancy Dubuc, alors que le groupe ne parvient pas à monétiser son audience et chercherait à être racheté. Valorisé à 5,7 milliards de dollars en 2017, il vaudrait considérablement moins aujourd’hui, autour de 1,5 milliard, selon le Wall Street Journal.

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« Œillères » et « condescendance »

Contactée, l’entreprise n’a pas souhaité faire de commentaire, mais fait notamment valoir dans un courrier envoyé à ses salariés et que Le Monde a pu consulter qu’elle fait « face à une situation financière préoccupante depuis plusieurs années » et que « la crise sanitaire liée au Covid-19 a renforcé les difficultés existantes ». Vice Media fait le choix de fermer sa filiale française, après son bureau espagnol en 2020, estimant que la situation économique va continuer à se détériorer en 2023.

Mais cette version est difficile à digérer pour les salariés du média français. En interne, sous le couvert de l’anonymat, on déplore de « mauvais choix stratégiques » comme la fermeture de la régie publicitaire Virtue en 2020 ou la voilure réduite pour la verticale i-D, une plate-forme mettant en avant les talents dans la mode, la culture et la jeunesse. L’ancien rédacteur en chef adjoint Louis Dabir a par ailleurs jugé sur Twitter lundi que Vice France avait été « très mal exploité par les dirigeants américains et anglais, enchaînés par leurs œillères et leur condescendance ».

Si le chiffre d’affaires de la publicité de la branche française avait diminué de 5 millions à 4 millions d’euros entre 2021 et 2022, il repartait à la hausse depuis le début de l’année 2023, assurent plusieurs sources. Des arguments qui n’ont pas convaincu Vice Media. La directrice Europe des ressources humaines a convoqué les salariés pour un appel en ligne le 3 février pour leur annoncer, le jour même, les intentions du groupe américain, fondé au Canada en 1994. Une décision officiellement confirmée aux salariés le 23 février.

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Un fragile espoir pour les salariés du centre René-Laborie, dont la liquidation a déjà été prononcée

« Nous avons été virés du centre comme des malpropres le jeudi 16 [février] à 17 heures. Les salariés sous le choc étaient en pleurs », se désole Dominique (le prénom a été changé), une salariée du centre de santé René-Laborie, à Paris, qui a souhaité rester anonyme comme ses collègues. C’est pourtant sans surprise que le tribunal judiciaire de Paris a prononcé, le 16 février, la liquidation de la mutuelle livre III uMEn médical, la branche d’uMEn gestionnaire du centre de santé mutualiste René-Laborie.

Déficitaire depuis sa sortie du giron de la mutuelle Audiens, selon les syndicats, l’établissement est entré en cessation de paiement le 1er février. La liquidation avec cessation immédiate d’activité menace de laisser sur le carreau les 135 salariés du centre de soins, fréquenté par environ 75 000 personnes par an.

« Reprise partielle ou totale »

Mais le glas n’a pas encore sonné pour le centre de soins. Dans certains cas, une entreprise mise en liquidation judiciaire peut faire l’objet d’une offre de reprise (globale ou partielle), ce qui permet la reprise des activités, la sauvegarde des emplois et la suppression du passif. Deux mandataires judiciaires ont donc été nommés pour étudier les éventuelles offres de reprise.

Aux dires des organisations syndicales, trois repreneurs se seraient manifestés. « Plusieurs offres de reprise partielle ou totale, y compris avec les salariés, ont déjà été émises par plusieurs types d’opérateurs », a confirmé Laurent Joseph, le président d’uMEn médical, dans un communiqué.

« Reste à voir de quel type de repreneur il s’agit, s’inquiète un membre du CSE. Il ne faudrait pas non plus qu’on ouvre un Starbucks à la place du centre. » En attendant, les médecins s’inquiètent du devenir de leurs patients et de leurs dossiers. « On a contacté le mandataire pour demander un accès à Doctolib, mais pour le moment rien n’a été fait », précise Dominique.

Pas de reclassement

La direction a confirmé qu’en cas de licenciement, il n’y aurait pas de possibilité de reclassement au sein de la mutuelle. Le président d’uMEn médical, dont la gestion a été durement critiquée par les organisations syndicales, s’est également défendu : « Nous sommes allés au maximum des efforts possibles et autorisés pour sauvegarder le centre. »

La direction du centre a été accusée par les syndicats d’avoir eu « la folie des grandeurs ». En ligne de mire, les investissements massifs concédés dans la rénovation du centre, situé au cœur du deuxième arrondissement parisien. « Espérons que les importants investissements qui ont porté sur une impérative mise aux normes réglementaires du centre et une nécessaire amélioration du parcours de soins du patient seront de nature à favoriser des offres de reprise », a fait valoir Laurent Joseph.

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Grève du 7 mars à la SNCF : tous les syndicats appellent à un mouvement reconductible contre la réforme des retraites

La CFDT-Cheminots, quatrième syndicat représentatif de la SNCF, a lancé lundi 27 février un appel à la grève reconductible à partir du 7 mars, rejoignant ainsi la CGT-Cheminots, l’Unsa-Ferroviaire et SUD-Rail.

Les quatre syndicats représentatifs du groupe public se sont mis d’accord pour durcir le mouvement, comme l’avait déjà annoncé le 11 février dernier l’ensemble des organisations syndicales représentatives de la RATP qui ont elles aussi appelé à un mouvement reconductible.

Décryptage : Droit de grève : préavis, rémunération, réquisitions… Que dit la loi ?

Mercredi 22 février, l’ensemble des syndicats de la SNCF s’était réuni pour envisager la possibilité d’un mouvement reconductible unitaire. La CGT et SUD militaient pour, mais l’UNSA et la CFDT avaient fait savoir qu’elles souhaitaient consulter leurs adhérents d’abord.

Vendredi 24, l’UNSA a appelé à « reconduire le mouvement après le 7 mars », dans un communiqué. Le deuxième syndicat de la SNCF « analysera dès le 7 mars et chaque jour le taux de grévistes à la SNCF (…), mais également au niveau interprofessionnel, pour décider des suites à donner à ce mouvement », a-t-il dit.

Quant à la CFDT, elle a dévoilé les résultats d’une consultation lancée au cours du week-end auprès de ses adhérents. « Plus de 80 % sont favorables à une grève reconductible », a-t-elle révélé lundi.

Les éboueurs sont également appelés par leur fédération CGT à se mettre en grève reconductible à partir du 7 mars, tout comme les livreurs des plates-formes l’ont été par la CGT-Transports.

Jeudi 2 mars, la CGT-Cheminots doit se réunir avec les autres fédérations professionnelles de la CGT actives dans le mouvement (chimie, énergie, ports et docks) pour préparer la journée « France à l’arrêt » du 7 mars et des jours suivants.

Emmanuel Macron « souhaite que le Sénat puisse enrichir » le texte

A deux jours de l’examen de la réforme des retraites par le Sénat, le gouvernement multiplie de son côté les gestes d’« ouverture » et les appels à « l’enrichissement » du texte, notamment sur la situation des femmes, l’une des principales revendications des Républicains (LR), majoritaire à la chambre haute.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Réforme des retraites : le gouvernement prêt à des compromis avec la droite

« Je souhaite que le Sénat puisse enrichir » le texte « avec ce qui lui paraît utile » : samedi soir, dans les travées du Salon de l’agriculture, Emmanuel Macron a semblé donner presque un blanc-seing à son gouvernement pour toper avec LR lors des futurs débats de la réforme-phare de son deuxième quinquennat, une descente dans l’arène dont il s’était jusqu’alors gardé.

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Dix jours après la fin des discussions à l’Assemblée nationale émaillées d’échauffements et invectives dans l’hémicycle, parfois prolongées jusque dans les couloirs du Palais-Bourbon, l’heure est à l’apaisement.

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Le Monde avec AFP