« On devrait vouloir non pas de moins de bureaucratie, mais de meilleures bureaucraties »

Tribune. Le thème de la bureaucratie réapparaît régulièrement, sous des formes variées, à chaque élection présidentielle, souvent pour souhaiter sa disparition. Après la « start-up nation », en 2017, on retiendra cette fois une éphémère candidature antibureaucratie [celle du philosophe libéral Gaspard Koenig], appelant à un pays enfin libéré de ses pesanteurs administratives. A chaque fois, la cause réunit sous sa bannière diverses préoccupations : les ultralibéraux et les libertariens « ennemis de l’Etat » ; ceux qui veulent « libérer les énergies » entrepreneuriales du joug administratif ; les tenants du new public management ; ceux qui constatent – souvent à raison – certains dysfonctionnements bureaucratiques.

Pourtant, cet « anti » ou « post »-bureaucratisme prospère sur deux malentendus, que la recherche en science des organisations permet de dissiper. Premier malentendu, ou sous-entendu trop peu démenti : les bureaucraties seraient nécessairement publiques. Or, si l’on revient aux fondamentaux de Max Weber (1864-1920), père de la notion, une bureaucratie est une organisation hiérarchique et structurée par des règles formalisées, qui organise la coordination du travail en vue de produire un bien ou un service commun.

Toute organisation, qu’elle soit publique ou privée, qui dépasse une taille très modeste (c’est-à-dire n’importe quelle start-up ou PME qui commence à grandir) et qui s’appuie sur des hiérarchies (des « manageurs ») et des règles formalisées, est donc une bureaucratie. Qui appelle à moins de bureaucratie s’adresse donc aussi aux entreprises privées.

Lire aussi (1964) : Article réservé à nos abonnés La bureaucratie est-elle le stade archaïque du développement administratif ?

Deuxième malentendu : on réduit généralement la bureaucratie à ses excès, en oubliant systématiquement ses avantages. Certes, il n’est pas question de nier ses dysfonctionnements bien connus : rigidité, manque d’innovation, démotivation des employés, perte de sens, « réunionite », paperasserie excessive, décisions absurdes, etc. Mais la bureaucratie ne se réduit pas à cette fameuse « cage de fer » : elle est, avant tout, un mode d’organisation qui, par rapport aux organisations reposant sur le servage ou l’esclavage qui l’ont précédée, représente un progrès, aussi bien en matière d’efficacité du système productif que de bien-être et de dignité au travail.

Surprenante vitalité

En matière d’efficacité, on n’a guère trouvé de meilleur moyen de coordonner le travail de centaines, voire de milliers d’individus de manière structurée et efficace. En matière de bien-être, la bureaucratie garantit une certaine équité de traitement et une protection sociale. On n’y est pas tenu d’obéir à l’arbitraire d’un supérieur qui peut s’avérer despotique, injuste ou simplement inconstant, car on obéit à des règles considérées comme rationnellement légitimes. De plus, on est libre de ses actes en dehors du temps et du lieu de travail : il y a stricte séparation entre vie privée et vie professionnelle.

Il vous reste 52.69% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

« Il faut mettre la motivation au cœur du travail »

Tribune. L’industrie peine à recruter les compétences dont elle a besoin. Elle propose pourtant de nombreux emplois de qualité, mais un problème subsiste pour redonner de l’attractivité aux métiers industriels : l’insuffisante prise en compte de la motivation intrinsèque au travail.

La motivation intrinsèque – faire quelque chose parce que c’est intrinsèquement intéressant et agréable – est notre moteur principal. Elle repose sur la satisfaction de réaliser une tâche plutôt que sur la récompense espérée (salaire, primes, avantages divers), qui est de nature extrinsèque.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés « Punir les salariés accroît leur productivité »

La motivation intrinsèque repose sur quatre piliers : l’autonomie ou le désir de diriger sa propre vie ; la maîtrise ou le développement de ses compétences ; le sens ou l’alignement de ses valeurs et de ses actions ; et enfin un aspect collectif, la qualité des relations dans le groupe. La prise en compte de ces facteurs détermine de plus en plus l’engagement des salariés ou leur démission. Mais dans notre pays, distance hiérarchique et management directif viennent trop souvent percuter le besoin d’autonomie des travailleurs.

La posture du dirigeant lui-même

Le « design du travail » permet de mettre la motivation intrinsèque au cœur du travail. Il s’agit de la capacité d’une organisation à impliquer les personnels, particulièrement les opérateurs et techniciens de production, dans la conception ou l’organisation de leur propre travail, de la même manière qu’un utilisateur/client est associé au développement et à la mise au point du produit qui lui est destiné.

Il s’agit, d’une part, d’intégrer à la conception du travail l’expérience et la participation active de ceux qui le réalisent et, d’autre part, d’assurer l’appropriation et l’usage de nouveaux outils et méthodes de travail, notamment numériques. En définitive, l’objectif est de remettre au premier plan les savoirs de métiers dans l’entreprise.

Lire aussi Article réservé à nos abonnés Le rapport des jeunes au travail, une révolution silencieuse

Ces savoirs sont certes détenus en partie par les bureaux d’études et des méthodes, mais en premier lieu par les acteurs de terrain. Ce que Taiichi Ohno, père du Toyota Production System, résume d’une phrase : « Les acteurs sont les penseurs de l’activité. »

Le changement culturel à opérer commence par un travail sur la posture du dirigeant lui-même et celle de son comité de direction. Sans ce travail préalable de « lâcher prise », le risque est grand qu’apparaisse rapidement une incohérence entre les objectifs affichés de montée en autonomie des équipes et les comportements réels au sein de l’entreprise.

Il vous reste 42.1% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

« Il faut un changement de paradigme de l’innovation technologique dans les politiques et les discours publics »

Tribune. Depuis une décennie, nous vivons des mutations technologiques majeures (intelligence artificielle, big data, blockchain…). Leur ampleur et leurs effets sur nos économies et nos sociétés promettent d’être comparables à l’émergence de l’informatique dans les années 1970, voire à celle de l’électricité au tournant du XXe siècle. Mais elles alimentent de nombreuses interrogations quant à leur impact sur nos vies.

Lire aussi Article réservé à nos abonnés Le nouveau plan d’investissement du gouvernement sur l’innovation et les « industries du futur » provoque des tensions

Les discours et les politiques sur ces innovations les valorisent avant tout comme des phénomènes économiques dont il faut tirer parti en matière de croissance : elles améliorent la compétitivité des entreprises et créent de nouvelles possibilités d’activité. Ces innovations sont vues comme étant le résultat d’activités de recherche et de développement menées au sein de centres privés ou publics, suivant un processus faisant intervenir successivement la recherche fondamentale et la recherche appliquée, puis des activités de développement et de commercialisation, conduites de manière plus ou moins indépendante les unes des autres.

Mais cette conception de l’innovation, que l’on peut qualifier de « fermée », est anachronique : depuis au moins deux décennies se développent des pratiques d’innovation ouverte, impliquant des acteurs multiples (industriels, usagers et clients, collectifs de citoyens et d’associations, pouvoirs publics, etc.).

Motivations autres que marchandes

En outre, valoriser ainsi les innovations revient à privilégier la seule dimension économique de celles-ci et, pis, à nier leur réelle portée sur nos sociétés pour au moins deux raisons. Premièrement, cela élude les conséquences des innovations sur les plans sociaux et sociétaux, et sur le fonctionnement de nos institutions démocratiques. Conséquences qui n’apparaissent généralement que bien plus tard, à l’image des réseaux sociaux, qui sont devenus des canaux privilégiés de désinformation.

Lire aussi Article réservé à nos abonnés Levées de fonds, soutien public… La French Tech prend le virage de l’industrie

Cette représentation des innovations technologiques suppose également que leur acceptation par les consommateurs et les bénéficiaires aille de soi. Ces derniers sont alors réduits à une fonction économique de consommation des produits et des services innovants, sans être impliqués dans le processus de conception. Cela a pour effet de nimber de mystère les nouvelles technologies et d’obérer leur acceptabilité publique, comme l’illustre le fait que la campagne de vaccination menée pour surmonter la crise due au Covid-19 ait fait face à de nombreuses résistances parmi la population.

Ces constats appellent à un changement de paradigme de l’innovation technologique dans les politiques et les discours publics. Il devient, en particulier, nécessaire de penser l’innovation au regard, d’une part de son impact potentiel sur la vie des hommes et des femmes, d’autre part de sa capacité à favoriser davantage l’intégration de ceux-ci dans les processus de conception et de diffusion. C’est ainsi que des innovations socialement utiles peuvent émerger de partenariats entre de multiples acteurs, souvent mus par des besoins et des motivations autres que marchands, ce qui a été le cas, notamment, des respirateurs « bricolés » par des médecins et des ingénieurs à partir de masques de plongée, durant les premières semaines de la crise du Covid-19.

Il vous reste 44.31% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

« Un nouvel agencement de notre société du travail est d’ores et déjà à l’œuvre »

Tribune. Un nouvel agencement de la société du travail est à l’œuvre sans qu’aucune réflexion ne soit menée sur ce que nous souhaitons collectivement. Le débat de la campagne présidentielle, cristallisé autour de l’âge de départ à la retraite, témoigne de notre incapacité à repenser notre système, alors que l’urgence est à la réinvention d’un pacte social pour répondre aux évolutions de notre société.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés A qui profitent les « bullshit jobs » ?

Dans le monde du travail, l’attention est en effet occupée par le phénomène des plates-formes ou, plus largement, par l’engouement pour l’activité entrepreneuriale et ses « start-uppeurs ». C’est pourtant dans l’univers salarié que tout change. Ne nous y trompons pas : entre la lassitude du lien de subordination, la crise sanitaire et l’efficacité des technologies de communication, l’évolution de la relation salariale et de ses modes d’expression doit être au centre des réflexions, bien plus que le statut juridique des travailleurs de plates-formes, qui n’est qu’un révélateur de perturbations dans une société du travail conçue pour le contrat à durée indéterminée (CDI).

Le CDI reste aujourd’hui la forme normale du travail. Il constitue la pierre angulaire des politiques de l’emploi, en garantissant aux salariés reconnaissance sociale et avantages réservés, tels que l’accès au crédit et au logement. Le CDI a été conçu comme la promesse et la condition d’une vie stable. Cependant, si aujourd’hui la France compte encore près de 80 % de salariés, ils ne sont plus tous titulaires d’un CDI à temps plein et le recours à des formes de contrats de travail atypiques s’est très largement développé.

Lire aussi Article réservé à nos abonnés « Laisser mariner le DRH a été une revanche sur tous les refus que je me suis pris » : ces candidats à l’embauche qui se sont volatilisés

Depuis le début du siècle, les réformes du droit du travail ont évolué vers plus de flexibilisation pour répondre à la mondialisation et à la financiarisation de l’économie. Nous sommes alors peu à peu entrés dans une ère d’instabilité, dans laquelle s’impose l’injonction de l’adaptation permanente : le rapport au temps ne s’inscrit plus dans la stabilité. Cette rupture, en germe depuis de nombreuses années, s’est pleinement consommée avec l’essor du télétravail contraint.

Le carburant du siècle

La révolution technologique, les aspirations émancipatrices de l’individu et l’évolution du rôle de l’entreprise dans la société ont également très largement rebattu les cartes : l’individu s’interroge sur son propre rapport au travail et cherche à maîtriser son destin sans abdiquer la plénitude de ses droits en tant que personne et non plus en tant que simple travailleur. La crise résultant du Covid-19 a pesé sur le moral des citoyens et conduit au constat inquiétant d’« une société fatiguée » (rapport CFDT-Fondation Jean Jaurès du 26 novembre 2021). Ce changement de paradigme nous impose plus que jamais de repenser, collectivement, ce que travailler veut dire.

Il vous reste 41.19% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Mes-Allocs.fr, un site privé qui tire parti de la complexité du système de prestations sociales

« Recevoir ses allocations n’a jamais été aussi simple », « Votre expert dédié vous accompagne dans vos démarches : fini la paperasse ! », promet le site Mes-Allocs.fr. Une démarche payante contestée par les travailleurs sociaux. « Depuis 2018, le site Internet privé Mes-Allocs.fr prospère illégalement sur le dos des personnes les plus fragiles », affirme Joran Le Gall, président de l’Association nationale des assistants de service social (Anas), dans un communiqué du 4 avril. Ce site se présente, détaille-t-il, « comme un simulateur gratuit de droits et propose aux internautes d’estimer leur éligibilité à certaines prestations sociales, allocations familiales, adulte handicapé, logement ou aide personnalisée d’autonomie. Mais derrière cette louable ambition, le fonctionnement de la plate-forme est, en réalité, bien plus mercantile et en totale violation de la loi ».

En cause ? Le fait que l’internaute se voie, dans un second temps, proposer le recours à des experts pour remplir et envoyer les formulaires d’accès à ces prestations « en contrepartie de frais d’inscription et d’un abonnement de 29,90 euros par trimestre », relève l’Anas qui, jurisprudences de la Cour de cassation à l’appui, assure que l’entremise tarifée pour l’accès aux droits est interdite par le code de la santé publique. L’association a, en conséquence, déposé plainte, dès septembre 2019, auprès de la procureure de la République d’Evry – une démarche restée jusqu’ici sans suite –, et alerté par lettre, le 9 janvier 2022, les ministères et institutions concernés.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés RSA, logement, éducation, formation professionnelle… Les pouvoirs publics exhortés à « repenser l’accès aux droits »

« Notre activité est parfaitement légale, comme nous l’avons fait vérifier par des avocats », se défend Joseph Terzikhan, fondateur de Mes-Allocs.fr. « Nous ne prélevons aucun pourcentage sur les aides obtenues, précise-t-il, et, pour financer ce site 100 % privé, nous ne proposons à l’abonnement qu’un coaching pour optimiser le pouvoir d’achat et s’y retrouver dans le maquis des aides sociales. » Ce diplômé de l’Essec dit avoir été sensibilisé par une partie de sa famille, lorsqu’elle est arrivée de Syrie, à la complexité du droit français et à la multiplicité des aides sociales, nationales et locales, dont son site en recense 1 200…

Failles de la CNAF

L’un des objectifs affichés poursuivis par Mes-Allocs.fr est de combattre le non-recours d’allocataires potentiels qui ignorent leurs droits ou renoncent à les réclamer, soit, selon M. Terzikhan, près de 10 milliards d’euros non dépensés, chaque année. La direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), outil statistique du ministère des solidarités et de la santé, estime, par exemple, dans un rapport publié le 11 février, qu’« un tiers des foyers éligibles ne réclament pas le revenu de solidarité active (RSA) auxquels ils ont droit », ce qui représente, à lui seul, une non-dépense de 3 milliards d’euros par an.

Il vous reste 50.52% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

« Avec l’inflation, ceux qui sont juste au-dessus se retrouvent rattrapés, voire dépassés par le smic, générant un sentiment de déclassement »

Soixante-dix huit francs de l’heure. C’était le niveau, en anciens francs du premier salaire minimum interprofessionnel garanti, le SMIG, instauré au sortir de la guerre en 1950. On travaillait 45 heures par semaine, et il s’agissait de lutter contre la pauvreté et de relancer la consommation. L’objectif reste le même. La France est le pays d’Europe où le salaire minimum, touché par 13 % des Français, se rapproche le plus du salaire médian (50 % des salariés au-dessus).

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Face à la flambée des prix de l’énergie et à l’inflation, des augmentations de salaires jugées trop faibles

La revalorisation régulière a accéléré cette convergence. Avec les retraites, le smic est le seul revenu indexé sur l’inflation. Sa revalorisation, au minimum annuelle, est fonction de l’évolution de l’indice des prix et du pouvoir d’achat. De ce fait, le smic est un totem. Rares sont les candidats à la présidentielle à ne pas promettre un généreux coup de pouce.

Peu de marge

L’accélération soudaine de l’inflation vient singulièrement compliquer cette architecture. Depuis octobre, il a été augmenté de plus de 5 % en cumulé. Ce qui engendre deux effets collatéraux compliqués. Du fait de son taux élevé, la hiérarchie des salaires s’est progressivement écrasée à ses alentours. Désormais presque 7,6 millions de Français, soit un tiers des salariés, gagnent jusqu’à 1,3 smic. Ceux qui sont juste au-dessus se retrouvent rattrapés, voire dépassés par le smic, générant un sentiment de déclassement.

Lire aussi : Des minima salariaux parfois inférieurs au smic dans 108 branches professionnelles

Charge à eux, bien sûr, de se retourner vers leurs employeurs pour tenter de se rattraper. Bien peu y parviennent, et, c’est l’autre effet collatéral du dispositif, les employeurs ont bien souvent trop peu de marge pour augmenter les salaires. En effet, depuis vingt ans, les bas salaires ont massivement migré vers les métiers de services non automatisables ni délocalisables. La restauration et les services à la personne représentent la majorité des smicards. Des professions à la rentabilité et aux salaires plus faibles que dans les autres services ou l’industrie. La solution d’une augmentation générale par des accords de branche est possible, mais elle conduirait à repasser le mistigri de l’inflation au consommateur, ce qui ralentirait l’économie très dépendante de la consommation. Le piège de l’inflation est en train de se refermer.

Face à la flambée des prix de l’énergie et à l’inflation, des augmentations de salaires jugées trop faibles

Comme les mobilisations inédites chez Decathlon ou Leroy-Merlin avaient servi d’étendard médiatique aux mouvements de revendication salariale de l’automne 2021, celles chez Amazon, ces derniers jours, illustrent l’insatisfaction grandissante des salariés, qui voient leur budget grevé par la flambée des prix de l’énergie et l’inflation, à son plus haut niveau depuis 1985 (+ 4,5 % sur un an).

En témoignent les récents mouvements de grève et débrayages chez Thales, Dassault Aviation, dans des magasins Conforama ou des restaurants Flunch, l’absence d’accord lors des négociations annuelles obligatoires chez Renault, Stellantis et Michelin, ou la suspension du dialogue social par les syndicats du secteur bancaire mi-mars devant le refus d’une augmentation générale, malgré des résultats historiques.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Chez Amazon France, grève et débrayages « surprise » pour dénoncer des hausses de salaires « dérisoires »

« On s’attendait à des négociations sensibles cette année, avec un risque de déception. C’est ce qui s’est passé », constate Coralie Rachet, directrice générale du cabinet de recrutement Walters People, qui a publié, le 31 mars, une enquête dans le cadre de laquelle les professionnels non cadres ont été interrogés sur leur salaire. La moitié d’entre eux jugent avoir été insuffisamment augmentés. « Globalement, il y a eu des hausses, mais en majorité inférieures à 5 %. Or, au regard du taux actuel de l’inflation, ces 5 % sont devenus le nouveau seuil psychologique qui indique au salarié s’il gagne ou perd en termes de pouvoir d’achat », précise Mme Rachet.

Il y a un autre indicateur-clé : le niveau du smic, indexé sur l’inflation. Le ministère du travail vient d’annoncer qu’il devrait augmenter mécaniquement de 2,4 à 2,6 % au 1er mai. Ce sera la troisième hausse en six mois, après celles du 1er octobre 2021 (+ 2,2 %) et du 1er janvier 2022 (+ 0,9 %). En cumulé, une augmentation de 5,5 % à 5,7 % depuis l’automne 2021, pour atteindre en mai 10,82 à 10,85 euros brut de l’heure, de 1 641 à 1 646 euros brut mensuels.

« Un sentiment d’injustice »

Le reste des salaires n’augmentant pas automatiquement, « davantage de gens vont se retrouver au smic. C’est tout le problème de l’écrasement des salaires dans les échelons les plus bas des grilles de rémunération », souligne Christine Erhel, directrice du Centre d’études de l’emploi et du travail au sein du Conservatoire national des arts et métiers.

« Au 1er mai, 147 des 171 branches professionnelles de plus de 5 000 salariés vont avoir des échelons qui vont démarrer en dessous du smic ! On n’en a jamais eu autant ! », a alerté le secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger, sur Public Sénat, lundi 4 avril, appelant à de nouvelles négociations. De fait, dans de nombreuses branches (la sécurité, la coiffure, la volaille…), les accords de revalorisation signés ces derniers mois pour remettre les grilles de salaire en conformité sont déjà ou seront bientôt de nouveau caducs.

Il vous reste 20.71% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Pierre Lascoumes : « Les allers-retours entre haute fonction publique et cabinets de conseil ont installé un cadre intellectuel commun au sein de ces élites »

Pierre Lascoumes est directeur de recherche émérite au CNRS et au Centre d’études européennes et de politiques comparées de Sciences Po. Après avoir mené des travaux de sociologie du droit, il s’est tourné vers l’analyse des politiques publiques. Il s’est également intéressé aux politiques environnementales. Plus récemment, Pierre Lascoumes a consacré ses recherches à la lutte contre la délinquance financière. Dans son plus récent ouvrage, L’Economie morale des élites dirigeantes (Presses de Sciences Po, 240 pages, 17 euros), il revient sur la façon dont les dirigeants politiques et économiques s’affranchissent de certains principes moraux en s’appuyant sur la position d’autorité qu’ils occupent. Pierre Lascoumes fait ainsi l’étude des procédés rhétoriques employés par différentes personnalités mises en cause dans de récents scandales politico-financiers, telles Jérôme Cahuzac, Nicolas Sarkozy ou Carlos Ghosn. Il montre notamment comment l’attachement à l’autorégulation du monde politique reste fort, en dépit des promesses répétées par divers candidats à l’élection présidentielle de s’engager à renforcer les mesures de contrôle et de transparence.

Pourquoi nos dirigeants politiques s’appuient-ils de plus en plus sur ces cabinets de conseil ?

Ces cabinets ont l’avantage de répondre à diverses attentes. La première, qui est toujours mise en avant, est celle de leur compétence dans la gestion d’opérations délicates. En dépit des phrases creuses que l’on retrouve dans certains de leurs rapports, ces firmes continuent de disposer d’un label de sérieux. Les analyses qu’elles fournissent permettent d’accréditer que les actions mises en œuvre reposent sur des réflexions solides. Roger Fauroux, ancien patron de Saint-Gobain et ex-ministre de l’industrie, le disait dans un entretien au Monde (19 janvier 1999) : « Un président de société est plus crédible si ses projets sont étayés par une étude réalisée par l’un ou l’autre des grands du conseil. A plus forte raison un ministre, dont les services administratifs sont parfois lacunaires ou très hexagonaux. Avec un rapport de McKinsey ou du Boston Consulting Group, on se retrouve un peu dans la position de Moïse redescendant de la montagne avec les Tables de la Loi. »

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Affaire McKinsey : l’amertume des hauts fonctionnaires

Ce sérieux prêté aux grands cabinets de conseil vient notamment du fait qu’ils sont présents dans la plupart des pays industrialisés, ce qui leur permet de pratiquer le « benchmarking », c’est-à-dire des études comparatives plus ou moins étayées. Les responsables politiques s’appuient donc sur leurs analyses pour expliquer que les réformes introduites ont produit ailleurs de bons résultats, preuve supposée de leur efficacité. Les élus jouent aussi un peu les ventriloques, ils laissent à ces experts le soin de dire ce qu’ils pensent tout bas. Ainsi, d’autres qu’eux ont la charge d’annoncer les mauvaises nouvelles : la modernisation des services publics sera difficile, particulièrement pour ceux qu’elle touche directement, mais elle est nécessaire, les « spécialistes » le disent. On peut y voir aussi une dépendance des cabinets de conseil à leurs commanditaires. Enfin, les vendeurs de réformes que sont ces firmes abreuvent le gouvernement et les ministères de notes, de travaux d’études et de modèles censés améliorer les performances. En somme, ils ont toujours quelque chose à proposer aux dirigeants politiques, soucieux, comme on le sait, de se montrer engagés et dynamiques.

Il vous reste 63.73% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Emploi : des besoins de main-d’œuvre en nette hausse

Un employé sur le chantier de construction de la future station de métro Saint-Denis Pleyel (Seine-Saint-Denis), le 5 février 2022.

Est-ce que 2022 sera synonyme de record en matière d’embauches ? Pôle emploi fait miroiter cette perspective réjouissante dans une étude publiée mardi 5 avril. D’après l’opérateur public, les projets des entreprises pour l’année en cours représentent près de 3,05 millions de recrutements potentiels – un niveau inégalé depuis la création de ce baromètre, en 2002. Seul bémol, mais qui est de taille : ces prévisions reflètent des souhaits exprimés au dernier trimestre 2021, avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie. La guerre plonge l’économie mondiale dans une incertitude et dans des difficultés qui n’avaient donc pas été prises en compte par les personnes ayant participé à l’enquête.

Cependant, de tels « aléas » ne semblent pas, pour le moment, avoir eu d’incidence sur le marché du travail, à en croire les résultats présentés mardi. A la fin mars, les offres de postes déposées chez Pôle emploi restent très importantes, avec des chiffres légèrement supérieurs aux pics enregistrés l’an passé.

Lire aussi Article réservé à nos abonnés La situation de l’emploi s’est fortement améliorée sous le quinquennat d’Emmanuel Macron

S’appuyant sur les réponses de quelque 420 000 « établissements », le sondage montre que les intentions d’embauche progressent de 11,9 % par rapport à 2021. L’augmentation s’avère plus faible (+ 2,45 %) si l’on se réfère aux données pour 2020, qui avaient été recueillies avant la crise sanitaire. C’est en Bretagne et dans la région Grand-Est que l’accélération est la plus nette. Dans un peu plus de 54 % des cas, la volonté affichée par les patrons est de signer un contrat à durée indéterminée.

Difficultés de recrutement

L’évolution mise en évidence dans l’étude est imputable à « une hausse sensible » de la part des employeurs, qui manifestent le désir d’enrôler de la main-d’œuvre (32,8 % pour 2022, soit 6,3 points de plus que pour 2021 et 4,7 points de plus que pour 2020). En revanche, « le nombre moyen de projets » de recrutements par entreprise régresse légèrement.

D’après Pôle emploi, la dynamique s’avère très soutenue dans le transport et l’entreposage (+ 30,7 % entre 2021 et 2022), l’industrie (+ 23,8 %), l’hébergement-restauration (+ 23,4 %) et la construction (+ 21,8 %). Sur la première marche du podium des métiers les plus recherchés, il y a les viticulteurs, les arboriculteurs salariés et les cueilleurs, ce qui correspond, presque systématiquement, à des activités saisonnières. Viennent ensuite les serveurs de cafés-restaurants et les « agents d’entretien de locaux ».

Sans surprise, les dirigeants de sociétés se préparent à des difficultés pour trouver les travailleurs dont ils ont besoin : ce type de situation est anticipé dans près de 58 % des projets (13 points de plus qu’en 2021 et 6,7 points de plus qu’en 2020). Ces tensions se révèlent particulièrement fortes dans la construction et la métallurgie. Elles ont, par ailleurs, tendance à s’amplifier dans l’hébergement-restauration et le commerce de détail. Plusieurs professions sont très touchées : couvreurs, aides à domicile, aides ménagères, etc.

Il vous reste 12.02% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Le contexte préélectoral impacte peu les décisions d’entreprise

« Pour les entreprises, il y a deux enjeux immédiats : comment répercuter la hausse des matières premières sur leurs prix, et comment faire face aux taux d’intérêt qui vont monter. »

La campagne présidentielle passe-t-elle la porte des entreprises ? Est-elle source d’attentisme concernant leurs décisions stratégiques ? Jean-Marc Daniel, professeur émérite à l’ESCP Business School et auteur d’Histoire de l’économie mondiale (Tallandier, 2021), et Eric Heyer, directeur du département analyse et prévision de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), partagent leurs expertises sur les précédentes élections, ainsi que les paramètres spécifiques à celle de 2022.

Les périodes préélectorales ont-elles un impact sur l’activité, les décisions et les investissements des entreprises ?

Jean-Marc Daniel : Cela dépend toujours du contexte et des programmes. Certaines élections sont plus marquées, notamment celle de 1981 : François Mitterrand allait à l’encontre du capitalisme, avec un programme assez traditionnel de keynésianisme. Les élections suivantes ont toutes été construites autour du même discours « ma priorité, c’est l’emploi », mais il n’y avait pas d’enjeu idéologique ! Personne ne remettait plus en cause le capitalisme. En 2022, on est de nouveau dans une élection où l’un des deux candidats susceptibles d’être élu est sur une logique de rupture, non pas avec le capitalisme mais avec la construction européenne.

Eric Heyer : On ne sait pas toujours ce qui est lié à la présidentielle et ce qui est lié à la conjoncture économique du moment. En 1981, le climat des affaires était plutôt en baisse, était-ce pour autant lié à une peur des chars russes ? Globalement, on ne voit jamais de rupture de l’activité juste avant les élections.

Quels indicateurs permettent de confirmer ce faible impact ?

E. H. : Si on regarde les marchés financiers, c’est même plutôt l’inverse. Ils baissent pendant les six mois après les élections, alors qu’ils ont progressé les six mois les précédant ! L’incertitude n’est jamais bonne pour les affaires, mais l’incertitude juste avant les élections n’a pas trop d’incidence sur le taux d’emploi ou d’investissement. C’est étonnant, car, en ce moment, on a une incertitude mondiale, sur l’élection présidentielle, sur les législatives et, quand on essaie de mesurer cette incertitude économiquement, c’est un niveau très bas. Le rôle des banques centrales est bien plus important, le fait de savoir si elles feront plutôt de l’austérité ou de la relance…

Lire aussi Article réservé à nos abonnés Les propositions du Medef à l’approche de l’élection présidentielle

J.-M. D. : Oui, notre banque centrale est très internationale. En 1981, quand François Mitterrand est devenu favori, il y avait des attaques sur le franc, qui se sont amplifiées une fois le président élu. Les entreprises en ont subi les conséquences, car il y a eu une hausse des taux d’intérêt après la victoire, mais cela s’est tassé après quelques semaines. Aujourd’hui, l’euro est dans un bloc suffisamment large pour qu’on amortisse le choc.

Il vous reste 51.32% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.