Manifestation contre la fermeture de la maternité devant l’hôpital de Nevers, le 15 avril 2022. JEAN-LUC LUYSSEN POUR « LE MONDE »
La situation est inédite. Depuis lundi 11 avril, la maternité du centre hospitalier de l’agglomération de Nevers (CHAN) est fermée. Les quatorze sages-femmes du service sont en arrêt-maladie et l’agence régionale de santé (ARS) de Bourgogne-Franche-Comté a dû faire appel à la réserve sanitaire.
A l’heure actuelle, seules les urgences sont prises en charge. « Nous sommes encore en mesure d’accueillir les femmes sur le point d’accoucher, rassure Victoria Simonetta, chargée de la communication du CHAN. Quand le travail n’est pas à un stade avancé, les patientes sont transférées vers une maternité des alentours. » La maternité de Nevers est la seule du département de la Nièvre, après de nombreuses fermetures ces quinze dernières années. Entre lundi et mercredi, quinze femmes devant accoucher avaient été transférées vers les maternités de Moulins ou de Montluçon (Allier), Bourges, Auxerre ou Dijon, la plus proche étant à environ une heure de Nevers.
Manifestation contre la fermeture de la maternité devant l’entrée de la maternité de l’hôpital de Nevers, le 15 avril 2022. JEAN-LUC LUYSSEN POUR « LE MONDE »
Guillaume Rameau fait partie des membres de l’équipe arrêtés depuis lundi. Il raconte être arrivé « à bout » physiquement. « Ça fait des mois qu’on alerte sur la situation, explique-t-il. Depuis septembre, on a eu une dizaine de départs sur vingt-quatre sages-femmes. » Pour lui, la « goutte de trop » tombe début avril quand la direction annonce que le service pourra désormais fonctionner avec deux sages-femmes de jour. Au départ, la maternité, qui réalise plus de 1 100 accouchements par an, tournait avec cinq en journée. Un ratio qui a été réduit à quatre en janvier, puis trois, et enfin deux dernièrement. « En salles de naissance, on peut avoir jusqu’à six patientes par jour. Ajoutez à ça les suites de naissance, les consultations en urgence. Deux sages-femmes, pour gérer tout ça ? C’est un rythme intenable, qui ne garantit pas la sécurité des femmes », explique le maïeuticien.
Pression psychologique
Selon la direction, la grande majorité des arrêts-maladie a été déposée lundi 11 avril. Avant de craquer, Guillaume Rameau raconte avoir passé le week-end précédant son arrêt à courir entre les salles de naissance : « Je disais aux patientes, “Je reviens dans dix minutes” et je revenais une heure trente plus tard. On est contraints de passer beaucoup moins de temps avec les femmes. » David Boucher, secrétaire de la section CFDT du CHAN insiste : « Ce n’est pas un mouvement de grève. Ce n’est pas un caprice. Lundi matin, les soignants n’en pouvaient simplement plus. Beaucoup sont médicamentés. »
« Certaines sages-femmes ontenchaîné des gardes de treize heures, en travaillant le week-end, de nuit, raconte le représentant syndical. Elles ont tenu neuf mois, avec un tiers de collègues en moins. Là, ça a cassé. » Il souligne par ailleurs la pression psychologique qu’ont subie les salariées : « Elles travaillent constamment avec une épée de Damoclès sur la tête. La vie des femmes et des enfants est mise en danger. Et s’il y a quoi que ce soit, ce sont les sages-femmes qui resteront coupables. »
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« Prends des affaires que tu peux salir. Le matin, il fait froid alors apporte un vêtement chaud. Et puis regarde bien la météo. Il risque de pleuvoir certains jours. » Ce lundi 11 avril, c’est le coup de feu à l’association Accompagnement migrant intégration (AMI), à Nantes. Jour de recrutement pour la cueillette du muguet, souvent synonyme de premier contrat de travail, payé au smic horaire brut (dimanche et férié majorés), pour des étrangers ayant le statut de réfugiés mais ne parlant pas encore couramment le français pour briguer une large palette d’emplois. Une « aubaine » surtout pour les demandeurs d’asile entrés récemment sur le territoire, qui peuvent prétendre à une dérogation préfectorale pour accomplir cette mission.
De fait, la cueillette du muguet, qui regroupe une quinzaine de producteurs indépendants dans les Pays de la Loire, établis pour l’essentiel en Loire-Atlantique, souffre d’un sérieux manque de main-d’œuvre. Près de 7 000 saisonniers sont mobilisés au plus fort de la campagne. Ladite campagne se concentre sur une douzaine de jours et permet d’assurer la production de 60 millions de brins, soit 85 % du marché national et un chiffre d’affaires d’au moins 20 millions d’euros.
Supervision des démarches
Preuve des tensions touchant la filière : le recours à l’emploi de mineurs de 16 ans est validé. Et l’association AMI est donc « mandatée » pour trouver 400 saisonniers étrangers. Pour l’heure, le recrutement « plafonne » à 240 personnes. Une grande majorité d’Erythréens, de Soudanais et de Guinéens. Peu de ressortissants ukrainiens à ce stade, souvent pris en charge par une autre structure. Un temps, Catherine Libault, présidente et fondatrice de l’AMI, a cru que les autorités allaient biffer d’un trait l’action de son association. Début avril, la préfecture traînait pour délivrer les autorisations de travail (la préfecture, interrogée sur ce point, se retranche derrière la « période de réserve » du fait des élections).
Le principe de réalité a prévalu et l’expérience d’AMI a été reconnue : car outre la mise en place de cars conduisant les candidats à la cueillette du muguet dans les exploitations, l’association assure en amont la supervision des démarches administratives des candidats puis la signature des contrats, opère la constitution des équipes et sélectionne les profils intronisés « chefs de cueille ».
« On sent qu’il y a les élections car le climat s’est considérablement durci, souffle Mme Libault. Il a fallu se battre pour démontrer que les producteurs manquaient de bras et que sans les étrangers, le boulot ne pourrait pas se faire. » Une course contre la montre est engagée d’ici à la fin avril. D’autant que le muguet, cette année, est précoce.
Emmanuel Macron à Denain (Nord), le 11 avril 2022. LEWIS JOLY / AFP
« Vous savez que l’espérance de vie en bonne santé en France, c’est 64 ans… » Lundi 11 avril, face à Emmanuel Macron sur BFM-TV, le journaliste Bruce Toussaint a opposé au projet présidentiel de reporter l’âge de retraite à 65 ans les difficultés qu’elle poserait à des personnes qui ne seraient plus en mesure d’en profiter sans incapacité.
L’argument avait déjà été soulevé en octobre 2021 par le député de La France insoumise du Nord, Adrien Quatennens, ou dès l’élection présidentielle 2017, par la candidate du Rassemblement national Marine Le Pen. Mais si l’espérance de vie en bonne santé est un sujet récurrent dans les débats sur l’âge de la retraite, cet indicateur est souvent mal compris ou mal utilisé.
Qu’est-ce que l’espérance de vie en bonne santé ?
Mis en place depuis le milieu des années 2000, cet indicateur de santé publique mesure le nombre d’années que peut espérer vivre une personne sans être limitée dans ses activités quotidiennes par un problème de santé, explique la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), qui dépend du ministère de la santé. Il est également appelé espérance de vie sans incapacité (EVSI), ou, plus rarement, espérance de santé.
Alors que l’espérance de vie classique remonte aux tables de mortalité établies au XVIIe siècle aux Pays-Bas, le concept d’espérance de vie en bonne santé n’a commencé à germer qu’à partir des années 1960. « Beaucoup d’universitaires ont essayé de mettre au point un indicateur qui soit aussi simple que l’espérance de vie, mais moins quantitatif », explique Jean-Marie Robine, démographe à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et spécialiste du vieillissement de la société.
Cette réflexion a conduit à plusieurs pistes d’évaluation, comme la méthode de Sullivan, qui combine les données de mortalité avec les prévalences de certaines pathologies. « Mais c’est très dur d’évaluer cette prévalence : les gens ne sont pas forcément au courant qu’ils sont malades, cela dépend du niveau d’éducation, des connaissances médicales, etc. Donc le plus simple est de s’intéresser à l’état fonctionnel, c’est-à-dire le niveau d’incapacité des gens », continue Jean-Marie Robine. C’est ainsi que l’EVSI s’est imposé, jusqu’à devenir en 2004 un des indicateurs officiels de l’Union européenne.
Concrètement, il mesure l’impact de la santé sur la vie quotidienne et sa prise en charge par la société. « C’est donc une thématique en lien avec le handicap », explique Thomas Deroyon, statisticien et auteur d’une étude de la Drees sur l’EVSI en 2020. Plus précisément, il permet de « prendre en compte la dégradation du corps et la qualité de vie aux âges avancés », ajoute l’anthropologue et médecin Didier Fassin, auteur de De l’inégalité des vies (Fayard, 2020).
Comment la calcule-t-on ?
Qu’elle soit mesurée par la Drees ou par l’organisme européen de statistiques Eurostat, l’espérance de vie en bonne santé se calcule à partir des données exhaustives de mortalité d’un pays, par sexe et par âge. En 2019, l’espérance de vie à la naissance (c’est-à-dire l’âge moyen du décès d’une génération soumise aux conditions de mortalité actuelles) est de 85,6 ans pour les femmes et de 79,7 ans pour les hommes, selon l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee).
Cette donnée purement statistique est croisée avec un second facteur, celui de l’existence ou non d’une pathologie perçue comme handicapante dans la durée par la personne qui en souffre. Celle-ci est mesurée par une enquête déclarative très simple, puisqu’elle est composée d’une seule question : « Êtes-vous limité(e), depuis au moins six mois, à cause d’un problème de santé, dans les activités que les gens font habituellement ? ». Trois réponses sont possibles : non, un peu et fortement.
Actuellement, quelle est l’espérance de vie en bonne santé des Français ?
Selon le dernier rapport de l’Insee basé sur les calculs d’Eurostat, l’espérance de vie sans incapacité était en 2020 de 65,9 ans pour les femmes et de 64,4 ans pour les hommes, ce qui constitue une hausse sensible par rapport au milieu des années 2000. Selon Eurostat, en France, l’EVSI à 65 ans se situait en 2019 à 11 ans, au-dessus de la moyenne de l’Union européenne (10,3 ans).
A noter qu’il est rare que l’indicateur soit correctement cité : Adrien Quatennens évoquait de manière erronée une moyenne de 62 ans, et en baisse, ce qui est doublement faux, tandis que Marine Le Pen affirmait que« ce qui compte c’est l’espérance de vie en bonne santé et celle-ci est assez basse, » ce qui contredit là aussi les données officielles. Il est par ailleurs souvent cité sans les précautions d’usage.
Quelles sont les limites de cet indicateur ?
La première tient à sa méthodologie. Basé sur une enquête déclarative, l’EVSI repose sur une part de subjectivité, « même si des études ont montré qu’il permettait de capter des réalités objectives », nuance Thomas Deroyon. Par ailleurs, comparé aux enquêtes de mortalité calculées à partir des 600 000 personnes qui meurent chaque année en France, l’indicateur ne peut se prévaloir que d’un échantillon plus modeste d’environ 16 000 sondés, ce qui rend les écarts annuels plus difficiles à interpréter.
En outre, ces enquêtes sont menées uniquement au sein des ménages, avec un énorme angle mort du côté des Etablissements d’hébergements pour personnes âgées dépendantes (Ehpad), dont les résidents sont, par définition, plus sujets à incapacités. « C’est comme pour les sondages, il y a une marge d’erreur. Quand on met en balance avec les grandes enquêtes dont la France est dotée pour le chômage ou le suivi des prix, on se demande pourquoi on n’a pas mis en place des études plus robustes », regrette Jean-Marie Robine.
Enfin, faute de moyens, l’EVSI détaille l’espérance de vie en bonne santé selon le sexe et l’âge, mais pas par catégorie socioprofessionnelle. Or les écarts sont significatifs. Emmanuelle Cambois, chercheuse à l’Institut national d’études démographiques (Ined) et autrice en 2008 d’une étude sur la « double peine » des ouvriers, a pu mesurer ces inégalités : « Les ouvriers ont une espérance de vie plus courte, et au sein de cette espérance de vie plus courte, ils ont également plus d’années à vivre avec des incapacités. » Les carrières hachées, avec une forte précarité, sont également surexposées, rapporte-t-elle.
Si l’étude n’a pas été reproduite depuis, les experts s’attendent à ce que la situation n’ait guère changé. Des enquêtes similaires conduites récemment à l’étranger arrivent à la même conclusion, rapporte Mme Cambois. Une étude de l’Insee montre que l’espérance de vie des ouvriers est plus courte que celle des cadres de six à sept ans, et que les 5 % les plus pauvres meurent en moyenne treize ans plus tôt que les 5 % les plus riches.
Peut-on s’y référer dans le débat sur l’âge du départ à la retraite ?
Oui, même s’il importe de ne pas prendre l’EVSI comme autre chose qu’une moyenne. « L’espérance de vie sans incapacité à 65 ans ne veut pas dire que vous vivrez 65 ans et subitement entrerez en incapacité. Certains seront en incapacité à 37 ans et d’autres à 73 ans, il y a une variabilité individuelle », précise Jean-Marie Robine. Or, en cas d’allongement des carrières, les plus fragilisés par la précarité et les pénibilités risquent ne pas pouvoir atteindre l’âge de départ à taux plein. Ce qu’ils ne coûteraient pas en pensions de retraite, ils le coûteraient en indemnités chômage et maladie, prévient Emmanuelle Cambois.
En l’étoffant d’enquêtes plus précises sur l’espérance de vie en bonne santé selon les métiers, cet indicateur pourrait justement permettre d’adapter la législation de manière plus fine et plus équitable. « Aujourd’hui les plus pauvres contribuent à payer les retraites des plus riches. L’âge de départ à la retraite devrait être calculé en fonction de l’espérance de vie en bonne santé, ce que la réforme envisagée par le président de la République ne prend pas en considération, » remarque Didier Fassin.
Il s’agit même de la principale utilité politique de cet indicateur. « Si on veut une société juste, à défaut de pouvoir agir sur la mort ou la maladie, on peut au moins agir sur l’âge de départ à la retraite », souligne Jean-Marie Robine.
L’entrepôt logistique d’Amazon de Lauwin-Planque (Nord), le 14 avril 2022. FRANCOIS LO PRESTI / AFP
« Inadmissible ». L’intersyndicale d’Amazon France n’a pas jugé suffisante la proposition d’augmentation des salaires, relevée à 3,5 % par la direction. Jeudi 14 avril, la troisième – et dernière – réunion des négociations annuelles obligatoires s’est achevée sans accord. Depuis le 3 avril, le leader mondial de l’e-commerce fait l’objet en France d’arrêts de travail, donnant lieu, dans ses entrepôts, à des débrayages tournants et à des piquets de grève.
« La direction a passé sa proposition d’augmentation de 3 % à 3,5 %, et c’est tout », regrette Alain Jeault, de la CGT Amazon. Le chiffre, note l’intersyndicale, est inférieur à l’inflation, qui a bondi en mars à 4,5 % sur un an – du jamais-vu depuis 1985, selon l’Insee. C’est ce retour de la hausse des prix qui, comme dans nombre d’entreprises, inquiète les salariés.
« Au même moment, on apprend qu’Amazon impose aux commerçants une surtaxe de 5 % sur les prix des livraisons, au nom de l’inflation et du prix de l’essence », brocarde Morgane Boulard, de la CFDT Amazon. C’est valable pour eux, mais pas pour nous ? » Les syndicats répètent aussi que le bénéfice de l’entreprise de Jeff Bezos a crû en 2021 de 57 %, à 33 milliards de dollars (30 milliards d’euros).
L’intersyndicale reste « unie »
Sur les autres points de négociation, la direction a relevé la prime de départ à la retraite, mais les syndicats n’y voient qu’un retour à une offre bonifiée (6 400 euros net, d’après un élu), déjà accessible les années précédentes. La direction, elle, maintient que son offre est « très attractive ». Et supérieure aux augmentations de la branche ou des grandes entreprises en général (les budgets consacrés aux négociations annuelles obligatoires sont en hausse de 2,35 % en mars, selon le cabinet Deloitte).
Avec la hausse de 2 % accordée pour les négociations de 2021, le salaire chez Amazon aura augmenté de 5,5 % en deux ans, soit presque autant que les 6 % de hausse du smic entre octobre et mai 2022. Amazon liste aussi les autres avantages : 13e mois, prime de 150 euros en fin d’année, une action gratuite par an (à 2 900 euros en 2022)… La direction souligne enfin que les grévistes (2 000 personnes en cumulé sur quatorze jours, pour 12 500 salariés d’entrepôt) ne sont « pas majoritaires ».
L’intersyndicale, qui reste « unie », doit désormais décider de la suite. En l’absence de signature, l’entreprise peut décider unilatéralement. Les salariés voudront-ils se mobiliser davantage ? « La question de la grève reconductible, en continu, se pose », estime Laurent Degousée, de la fédération SUD Commerces, ajoutant que la situation à Amazon est « scrutée à l’extérieur ».
Le salaire minimum de croissance (smic) augmentera automatiquement de 2,65 % le 1er mai du fait de la forte inflation enregistrée depuis novembre, a annoncé, vendredi 15 avril, le ministère du travail.
Pour un temps plein, le smic mensuel s’établira à 1 645,58 euros brut. En net, il passera de 1 269 à 1 302,64 euros. Le smic horaire brut passera de 10,57 à 10,85 euros.
« Le Parlement européen a décidé d’accélérer la cadence, en votant le 5 avril en faveur de la transparence des rémunérations » (Photo: le Parlement européen, le 5 avril). JEAN-FRANCOIS BADIAS / AP
« Nous n’avons plus de temps à perdre », s’est félicitée la députée européenne Samira Rafaela. Alors que les écarts de salaires entre les femmes et les hommes se résorbent difficilement en France et dans les pays voisins, le Parlement européen a décidé d’accélérer la cadence, en votant le 5 avril en faveur de la transparence des rémunérations.
En pratique, les entreprises de plus de 50 salariés seraient dans l’obligation de divulguer des informations permettant de comparer plus facilement les niveaux de rémunération entre collaborateurs. Et, à partir de 2,5 % d’écart salarial entre les hommes et les femmes, les employeurs devraient mettre en place un plan d’action.
Très attendu, ce vote reprend la proposition de directive de la Commission européenne visant à réduire l’écart de rémunération entre les hommes et les femmes, mais en faisant un pas de plus. L’exécutif européen ne visait que les entreprises de 250 salariés ou plus.
« Une forte marge d’appréciation »
« Ces propositions donnent des orientations, mais laissent une forte marge d’appréciation », tempère Me Karima Saïd, avocate spécialisée en droit du travail. Dans le détail, le texte de la Commission prévoit qu’une communication soit faite tous les ans par les entreprises sur les niveaux de rémunération par catégorie de salariés et par sexe, sans qu’il soit question de divulguer les salaires individuels. Le texte ne définit pas non plus la teneur du « plan d’action ». Quant aux sanctions à mettre en place, en cas de discrimination avérée, elles sont largement laissées à l’appréciation des Etats.
De l’avis de l’avocate, ces propositions représentent toutefois un pas de plus par rapport au droit français et à l’index de l’égalité professionnelle mis en place en 2018, facilement malléable à ses yeux : « Le texte de la directive a au moins le mérite d’identifier précisément les obstacles à l’égalité salariale. C’est une feuille de route qui est dessinée pour l’avenir. » Suite au vote du Parlement européen, les propositions doivent encore être négociées avec les vingt-sept membres de l’Union européenne pour être retranscrites dans les droits nationaux.
Malgré ses imprécisions, le projet de directive fournirait aux victimes et aux organisations syndicales un levier supplémentaire pour identifier les discriminations salariales. « Le texte prévoit que l’employeur communique automatiquement ces informations tous les ans, sans que la demande repose sur les épaules des salariées », se félicite Me Karima Saïd.
Servir de moyen de pression
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La plupart des diplômées de la première promotion sont aujourd’hui en CDI. MATT HERRING/IKON IMAGES/PHOTONONSTOP
Il y a quelques années, elles étaient sans emploi ou travaillaient comme coach sportive, sage-femme ou encore dans le monde de l’art. Aujourd’hui, leurs journées sont scandées par les lignes de code. Comme elles, 150 candidates ambitionnent cette année de suivre la formation des DesCodeuses. Cette association, créée en janvier 2018, initie les femmes des quartiers prioritaires à la programmation informatique et au code depuis 2020. Avec succès.
La fondatrice des DesCodeuses, Souad Boutegrabet, a grandi à Orly (Val-de-Marne) et a passé dix ans dans la banque avant de se reconvertir dans le numérique : « Je nourrissais cette idée de faire quelque chose dans le code, sans savoir quoi. » Puis, lors d’un voyage aux Etats-Unis, elle rencontre l’association Black Girls Code, qui forme les filles afro-américaines au code informatique. A son retour en France, elle décide de créer une structure qui s’adresse aux femmes des quartiers prioritaires de la politique de la ville, pour faciliter leur insertion dans les métiers du numérique. Car, selon la Fondation Femmes@numérique, seuls 33 % des emplois du secteur sont occupés par des femmes (tous métiers confondus), dont à peine la moitié relèvent de fonctions techniques. Mais surtout, seules 8 % des femmes de quartiers prioritaires qui choisissent de se reconvertir osent se tourner vers ces métiers.
Elles sont désormais seize à rejoindre chaque année la formation des DesCodeuses, après un parcours de sélection qui comprend des entretiens, des tests techniques et l’élaboration d’un projet professionnel. « Elles commencent par six mois intensifs, à plein temps, en présentiel, avec une batterie de formateurs », explique Thiziri Belaribi, directrice des opérations. A la suite de cette formation théorique, chaque apprenante effectue un stage de six mois pour se confronter à la réalité du terrain.
Précarité et discriminations
Les femmes des quartiers prioritaires ont des parcours variés, mais avec un point commun : « La question transversale, pour elles, c’est le frein à l’emploi valorisé. Elles ont toutes des expériences professionnelles, mais ont souvent connu la précarité », explique Chiraze Rakrouki, responsable administrative et financière des DesCodeuses. Mères célibataires, femmes éloignées de la formation ou dont les diplômes ne sont pas reconnus en France, touchées par la crise sanitaire ou vivant des discriminations du fait de leur couleur de peau ou de leur religion… Il y a autant de raisons de se tourner vers l’association que d’histoires personnelles. « Coder, ce n’est pas juste apprendre un métier, c’est surtout une envie de participer à tout ce qui se produit sans nous », martèle Souad Boutegrabet.
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Distribution de tracts pour l’élection de Marine Le Pen, dans les Alpes-Maritimes, le 11 avril 2022. FRANCE KEYSER / MYOP POUR « LE MONDE »
Le programme de Marine Le Pen en matière de retraites a beau avoir été retouché, il n’est pas jugé plus crédible qu’avant. Le 17 février, la candidate du Rassemblement national (RN) avait tiré une croix sur son idée d’ouvrir les droits à une pension pour tous dès 60 ans. Un changement de cap retentissant, justifié par le réalisme et par la volonté de porter des mesures qui soient soutenables sur le plan budgétaire. Le schéma que la responsable populiste défend aujourd’hui est un peu moins avantageux pour les assurés que le précédent, mais sa viabilité continue d’être mise en doute par des experts, et il déplaît toujours au patronat.
Le nouveau dispositif conçu par Mme Le Pen et son équipe entend instaurer un âge légal de départ à la retraite qui varie entre 60 et 62 ans, en fonction du moment où les personnes ont fait leur « entrée dans la vie active ». Ainsi, celles qui ont commencé à travailler entre 17 et 20 ans pourront partir à 60 ans. Pour les femmes et les hommes ayant débuté leur carrière après 20 ans, l’âge minimal pour pouvoir demander le versement de la pension oscillera entre 60 ans et 9 mois et 62 ans.
S’agissant du droit à une retraite à taux plein, il sera, lui aussi, modulé en fonction de l’âge d’entrée dans la vie active : 160 trimestres pour ceux qui ont démarré leur vie professionnelle entre 17 et 20 ans, 164 trimestres pour ceux qui ont débuté à 22 ans, 168 trimestres pour ceux qui ont commencé à 24 ans et au-delà, etc.
Coup d’arrêt sur l’immigration
De telles règles s’avèrent plus favorables pour les assurés si elles sont comparées à la législation actuelle. Si l’on élargit la focale aux propositions des autres candidats à la présidentielle, la dirigeante d’extrême droite se situe dans une sorte d’entre-deux : elle est moins généreuse que les tenants de la retraite à 60 ans (Jean-Luc Mélenchon, Fabien Roussel, etc.), mais nettement plus « sociale » qu’Emmanuel Macron, qui veut repousser à 65 ans l’âge d’ouverture des droits. Son but est de répondre à l’aspiration de catégories populaires, qui ont fait leurs premiers pas dans le monde du travail de façon précoce.
Auditionnée par plusieurs organisations d’employeurs pendant la campagne, Mme Le Pen a été invitée à s’expliquer sur ses intentions. Le 9 mars, face à l’Union des métiers et des industries de la métallurgie, elle a déclaré qu’il s’agissait d’un « choix de société ». « Plus on entre tôt sur le marché du travail, plus le travail est dur (…) et plus on doit pouvoir partir tôt », a-t-elle dit, en précisant que son projet coûterait 9,5 milliards d’euros par an, « en vitesse de croisière ». C’est « raisonnable » et « juste », à ses yeux. Pour financer ses mesures, elle a indiqué qu’elle réaliserait des économies, grâce à un coup d’arrêt sur l’immigration et à la lutte contre les fraudes. Elle table aussi sur les effets indirects de sa réforme, qui contribuerait à faire reculer le nombre de demandeurs d’emploi parmi les seniors et, par voie de conséquence, les dépenses d’assurance-chômage (à hauteur de 2 milliards d’euros).
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Les maraîchers installent des tunnels en plastique sur les parcelles de mâche, à Saint-Julien-de-Concelles (Loire-Atlantique), le 24 mars 2022. FRANCK DUBRAY / PHOTOPQR/OUEST FRANCE/MAXPPP
« On est tous dans le même bateau. On ne fait que subir et, tous les jours, la situation empire. » Le cri d’alarme est signé Jean-François Vinet, codirigeant de la société de maraîchage Les Trois Moulins, à Saint-Philbert-de-Grand-Lieu, à 25 kilomètres au sud de Nantes. La profession, qui sortait à peine la tête de l’eau après la crise sanitaire due au Covid-19, plonge de nouveau dans le rouge depuis le début de la guerre en Ukraine. L’équation est intenable : les charges relatives aux intrants agricoles « explosent ». Les factures énergétiques flambent vertigineusement et, en un an, le prix des engrais a doublé, et celui d’autres matières nécessaires à la production – sable (+ 10 %), film de protection des cultures (+ 55 %), cartons pour emballer les marchandises (+ 35 %) – bondissent aussi dangereusement. Le CO2, utilisé en apport pour les cultures sous serre, voit aussi son prix s’envoler (+ 45 %).
La cote d’alerte est atteinte au pays de la mâche, production-phare qui pèse 30 000 tonnes annuelles, soit 85 % de la production nationale. A tel point que Philippe Retière, président de la Fédération des maraîchers nantais, s’est fendu d’un courrier pour interpeller le préfet et les parlementaires de Loire-Atlantique, mais aussi le ministre de l’agriculture, Julien Denormandie, et le premier ministre, Jean Castex, sur la gravité de la situation. A l’échelle des 200 entreprises de production de la fédération, soit 5 000 emplois équivalents temps plein revendiqués, « le surcoût annuel va atteindre 100 millions d’euros », expose M. Retière, qui dénonce « un impact inconcevable sans une revalorisation des prix payés aux producteurs doublée d’un soutien direct à la production de la part de l’Etat ».
Moins produire
Maraîcher serriste à Bouguenais, à 6 kilomètres de Nantes, Louis Vinet, spécialisé dans la production de concombres, serre les dents. « Les producteurs agricoles sont le premier maillon de la chaîne, souffle-t-il. La guerre en Ukraine nous met à terre, on se prend un peu toutes les hausses dans la gueule. » Le maraîcher, qui table sur une production annuelle de 6 millions de concombres, a d’ores et déjà décidé de réduire la voilure. « Cette année, on fera un million de pièces en moins, affirme-t-il. On va être contraints de moins chauffer les serres, donc de moins produire. On arrêtera les frais à la fin du mois d’août au lieu de poursuivre l’activité jusqu’à octobre, sous peine de produire à perte. »
La vingtaine de salariés permanents de l’entreprise risque d’être au chômage technique durant un mois à l’automne. Et le renfort de travailleurs, en pleine saison, sera moindre que prévu : une vingtaine de contrats, contre une trentaine en temps normal.
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« Le sommeil de la raison engendre des monstres. » Dans l’épigraphe de son ouvrage La Raison économique et ses monstres (Les liens qui libèrent), l’économiste Eloi Laurent convoque l’artiste espagnol Francisco de Goya (1746-1828), citant le nom de l’une de ses gravures. Une manière de nous inviter à nous interroger sur la notion de léthargie, celle dans laquelle serait plongé le débat économique contemporain. Celle, aussi, dont pourrait être victime le lecteur lui-même, face à une « pensée dominante » centrée sur la croissance.
« La Raison économique et ses monstres », d’Eloi Laurent. Editions Les liens qui Libèrent, 112 pages, 12 euros.
A-t-on encore prise sur les choix économiques ? L’auteur, qui enseigne notamment à Sciences Po et à l’université de Stanford (Californie), répond par l’affirmative dans un essai bref et au rythme enlevé, qui représente le troisième volume de ses « Mythologies économiques ». Ces choix ne sont pas, selon lui, « des vérités scientifiques qui s’imposeraient à nous comme les lois de la physique ou de la biologie ». A la résignation qui a pu gagner certains cercles, il oppose la capacité d’action et la possibilité de changer de cap. Il l’assure : « L’économie, c’est nous. »
Ce changement est une urgence, à ses yeux, tant « nos systèmes économiques aggravent les chocs écologiques d’une main et affaiblissent les institutions qui pourraient nous en protéger de l’autre ». Pour l’engager, une étape préalable s’impose : déconstruire le récit actuel, fait de « mythologies » et d’« apparences » dont il convient de se « désintoxiquer ».
L’économie prend au fil des pages la forme d’un « monstre mythologique », d’une « chimère à trois têtes ». « La première, la tête de chèvre, ânonne sans fin le présent : nous devons réformer pour performer », explique Eloi Laurent. C’est la vision du néolibéralisme. Une vision mise à mal selon lui par l’épidémie de Covid-19, qui a consacré « le triomphe de l’Etat-providence ».
L’apparence d’un serpent
L’auteur souligne que, conséquence de la crise sanitaire, « ce sont des indicateurs de santé-environnement qui doivent désormais gouverner l’économie ».
La deuxième tête du « monstre » prend l’apparence d’un serpent. Elle « ressasse le passé et crache son venin nostalgique : nous devons nous venger de notre déclin ». Derrière elle se cache la social-xénophobie, une idéologie qui estime que « la submersion prochaine du modèle social [justifierait] de le défendre contre les profiteurs étrangers ». L’auteur démonte cette théorie, soulignant notamment l’attachement des Français à la solidarité sociale.
La troisième tête qui émerge de l’essai d’Eloi Laurent est celle d’un lion. Il « brûle l’avenir de son souffle ardent : nous devons consommer, en nous consumant ». Telle est la description de l’écolo-scepticisme. La transition écologique s’annonce « horriblement coûteuse » ? L’auteur assure que « c’est la non-transition écologique qui est hors de prix ».
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