Dans les universités et les grandes écoles, la révolution des études en apprentissage

DUT, licence, master... Plus de 200 000 jeunes préparent un diplôme de l’enseignement supérieur en apprentissage.

A l’université comme dans les grandes écoles, c’était autrefois une voie marginale. Désormais, l’apprentissage, système qui consiste à alterner des périodes de formation et de salariat en entreprise, connaît un véritable engouement.

En témoignent les chiffres publiés par la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares) jeudi 8 juillet : le nombre de contrats signés en 2020 a bondi de 42 % en un an, et atteint 525 000. Un essor porté principalement par la hausse des alternants qui préparent une licence ou un master : ils représentent désormais 35 % du total des apprentis, contre 26 % il y a un an – et 12 % il y a dix ans. Tous les secteurs sont concernés par cet élan, en particulier les services – à l’exception de l’hôtellerie-restauration et des administrations.

La hausse du nombre d’apprentis doit beaucoup à la loi « avenir professionnel » du 5 septembre 2018, qui a beaucoup simplifié le système de financement, et relevé l’âge maximum pour signer un contrat : celui-ci est passé de 25 ans à 29 ans. Un autre élément explique cet essor rapide : l’aide de 8 000 euros accordée par le gouvernement, dans le cadre du plan de relance, aux entreprises qui accueillent un apprenti. Initié il y a un an, le dispositif a été prolongé jusqu’à la fin de 2021. Parallèlement, le nombre de contrats de professionnalisation, l’autre système régissant les études en alternance, pour lequel les entreprises ne bénéficient pas d’aides spécifiques, a reculé.

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Levier d’ouverture sociale

Au-delà de ces facteurs conjoncturels et réglementaires, la montée en puissance de l’apprentissage dans le supérieur a réellement débuté à la fin des années 2000, à mesure que les universités se sont emparées de la question de l’insertion professionnelle de leurs étudiants. Ainsi, alors qu’en 2005, 70 000 jeunes préparaient un diplôme du supérieur en apprentissage (de bac + 2 à bac + 5), ce chiffre atteignait 204 000 à la rentrée 2019, soit une hausse de près de 300 %.

56 % des étudiants alternants ont un parent ouvrier ou employé et 30 % déclarent qu’ils n’auraient pas poursuivi leurs études s’ils n’avaient pas pu les suivre par la voie de l’alternance

Pour les établissements, cette voie est aussi considérée comme un levier d’ouverture sociale et un moyen d’attirer vers des diplômes des jeunes qui, faute de pouvoir les financer, s’en seraient détournés. « L’apprentissage y est un accélérateur de mixité sociale : il profite en majorité aux enfants dont les parents ne sont pas issus des CSP + », argumente Guillaume Gellé, vice-président de la Conférence des présidents d’université (CPU). Ainsi, 56 % des étudiants alternants ont un parent ouvrier ou employé, d’après une enquête réalisée par la CPU, publiée en juin 2021, et menée auprès de 6 500 apprentis du supérieur. En outre, 30 % déclarent qu’ils n’auraient pas poursuivi leurs études, que ce soit au niveau licence ou au niveau master, s’ils n’avaient pas pu les suivre par la voie de l’alternance.

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« La théorie économique a une vision hémiplégique du progrès technique »

Tribune. Les salariés ont toujours redouté les effets de l’introduction de machines nouvelles sur leur emploi. Longtemps, ils ont cherché à les détruire. Et la crainte d’affronter la colère ouvrière a pu freiner la volonté des chefs d’entreprise à se moderniser. Cependant, dès le début du XIXe siècle, le mouvement ouvrier s’est ravisé. Si le progrès technique permet aux patrons de produire autant avec moins de travail, pourquoi ne pas en profiter pour travailler moins en gardant le même salaire ?

A certaines périodes, lorsque la productivité du travail augmente de fait plus vite que la consommation, le chômage pourrait être évité en réduisant la durée du travail, mettant ainsi en adéquation l’efficacité productive du travail avec le désir de consommation de la société. Mais la plupart des économistes ont rejeté ce raisonnement jugé malthusien. Le progrès technique, assurent-ils, est un processus de « destruction créatrice » : il détruit des emplois mais en crée de nouveaux. Mais le bilan entre création et destruction est-il ou non équilibré ?

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Les économistes sont plutôt portés à considérer qu’il l’est. Le progrès technique, en permettant de produire plus de richesses à l’unité de temps, entraîne une augmentation des revenus unitaires. Laquelle va profiter aux secteurs en expansion si bien qu’il y aura un déversement d’emplois, de proche en proche, des secteurs en déclin vers ceux en expansion. L’augmentation des revenus unitaires est censée entraîner à la longue une hausse proportionnelle de la consommation.

Le désir de consommation des ménages

Ainsi les emplois détruits dans les secteurs en déclin seront nécessairement compensés par les emplois créés dans les secteurs en expansion. La faiblesse de ce raisonnement vient de cette proportionnalité supposée entre augmentation des revenus unitaires et augmentation de la consommation. In fine, cette proportionnalité découle du fait que la théorie économique a une vision hémiplégique du progrès technique.

Car ce dernier exerce en réalité non pas un mais deux effets sur la dynamique économique. Il prend d’une part la forme d’innovations dans les processus de production, qui accroissent la productivité des facteurs de production (le travail en particulier), et donc les revenus unitaires des ménages. Cela est parfaitement connu.

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Mais il prend d’autre part la forme d’innovations dans les biens de consommation qui accroît le désir de consommation des ménages, c’est-à-dire leur propension à consommer leur revenu. Or, ce second effet est quasi ignoré de la théorie économique. Pourtant, ses implications sont fondamentales.

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Créations d’emplois et relocalisations : la reprise est à l’œuvre en France plus vite que prévu

Dans l’usine Auer de Feuquières-en-Vimeu (Somme), en mai 2021.

Depuis ce début d’année, l’usine Auer de Feuquières-en-Vimeu, dans la Somme, qui produit des appareils de chauffage, a élargi son activité. La fabrication des cuves en acier émaillé, destinées à équiper les chauffe-eau thermodynamiques, qui avait pris le chemin de la Serbie il y a une quinzaine d’années, a été relocalisée sur ce site industriel de 12 000 mètres carrés, permettant d’embaucher une dizaine de personnes en plus, l’effectif comptant déjà cent cinquante personnes employées.

Certes, cette relocalisation n’aurait pu voir le jour sans les 800 000 euros d’aides du fonds d’accélération des investissements industriels dans les territoires, pour un investissement total de 2 millions d’euros. Mais la conjoncture est également porteuse : pompes à chaleur, chaudières, chauffe-eau et autres radiateurs « s’inscrivent dans la demande d’aujourd’hui, en ligne avec la transition énergétique : il y a six millions de chaudières au fioul à remplacer en France », précise Philippe Dénécé, directeur général d’Auer.

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Dix-huit mois après l’arrivée du Covid-19 en France et la récession économique qui a suivi, l’activité va plutôt mieux qu’espéré dans la plupart des secteurs. Les indicateurs conjoncturels de la Banque de France, publiés mercredi 7 juillet, situent l’activité en retrait de 2 % seulement, par rapport au niveau d’avant la crise, au lieu du recul de 3 % anticipé.

Et, contrairement à ce qu’annonçaient les Cassandre, l’emploi ne s’est pas effondré. Ce serait même plutôt le contraire. Selon les données du cabinet Trendeo, entre avril et juin, l’économie française a créé 41 000 emplois, soit 15 % de plus que la moyenne trimestrielle observée depuis 2009, soit 35 000 emplois environ. Cependant, au deuxième trimestre, l’économie a également détruit 7 000 postes. On aboutit donc à un solde net de 34 000 emplois créés au cours du trimestre.

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Les suppressions d’emplois ont donc été fortement contenues par les mesures d’urgence prises durant la crise sanitaire (chômage partiel, prêt garanti par l’Etat, reports de charges, activité partielle de longue durée…), pour s’établir à leur niveau le plus faible depuis 2009.

L’emploi industriel connaît une lente résurrection

Parallèlement, les défaillances restent à un niveau inférieur à celui de 2019, et le nombre d’emplois menacés par une procédure judiciaire est tombé sous le seuil des 20 000 – deux fois moins qu’au deuxième trimestre 2020, selon les données publiées mercredi 7 juillet par le cabinet Altares. « On s’attendait à ce que toute la poussière mise sous le tapis pendant la crise ressurgisse », décrypte David Cousquer, créateur et gérant du cabinet Trendeo. « Mais, hormis le secteur automobile qui va mal, on ne déplore pas de gros accidents. Les grandes entreprises sont accompagnées par un niveau de crédit assez abondant, et surtout il y a de la demande, les carnets de commandes se remplissent. »

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Salaires 2021 : des augmentations, mais pas pour tout le monde

Si la courbe de croissance de l’économie française se redresse, au niveau des salaires, la relance attendra. Selon l’étude annuelle du cabinet de conseil en ressources humaines Mercer, qui confirme le constat d’autres cabinets de recrutement, le budget global des entreprises consacré aux augmentations salariales devrait atteindre un point bas en 2021.

A en croire son étude annuelle portant sur les négociations annuelles obligatoires (NAO), parue le 7 juillet, le volume des enveloppes d’augmentation du salaire de base déclaré par les entreprises interrogées s’établit à un niveau médian de 1,41 %. Soit un recul, attendu, par rapport à 2019 (il était alors de 2,2 %) et 2020 (2 %), alors que la crise n’avait pas encore eu le temps de faire sentir tous ses effets parmi les répondants.

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Au regard des précédentes études Mercer, il s’agit de l’estimation la plus basse depuis 2015, au moins. Cette étude se base sur un panel de répondants restreint : en moyenne, 49 directeurs des ressources humaines et responsables rémunération par mois ont répondu à cette enquête, réalisée entre octobre 2020 et mars 2021, sachant qu’une même entreprise pouvait répondre d’un mois sur l’autre.

Une augmentation inférieure à 2 %

Les répondants sont issus majoritairement de grands groupes, clients de Mercer. Mais ces résultats viennent confirmer les conclusions d’autres cabinets de conseil. Quelques
mois plus tôt, Deloitte prédisait que la hausse du budget prévu par les entreprises pour
augmenter les salaires serait, pour la première fois depuis plusieurs années, inférieure à 2 % . Et ce, pour les cadres comme pour les non-cadres. Une enveloppe bien maigre, donc.

D’autant que la hausse des prix à la consommation vient encore grignoter ce coup de pouce donné aux salaires. Si le taux d’inflation en 2020 était quasiment nul (0,5 %), en juin 2021, les prix à la consommation se sont déjà redressés de 1,5 % sur un an. « Pas aussi bas que ce à quoi on aurait pu s’attendre. » Toutefois, les experts de Mercer préfèrent voir le verre à moitié plein : « le budget médian (…) n’est toutefois pas aussi bas que ce à quoi on aurait pu s’attendre compte tenu de la violence et de la soudaineté de la crise », note l’étude.

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Seules 18,5 % des entreprises interrogées auront recours au gel des salaires. C’est « certes plus élevé qu’en 2019 (1 %) mais largement inférieur au gel observé à l’issue de la crise financière de 2008 (38 %) », fait valoir l’enquête. Et si certains salariés ne verront pas la couleur d’une augmentation, d’autres pourront profiter d’un coup de pouce plus substantiel. Seules 5 % des entreprises participant à l’étude de Mercer disent avoir octroyé une augmentation individuelle à l’ensemble des collaborateurs, contre 16 % en 2019. Dans les autres, seul un collaborateur sur deux (49 %) en moyenne se partagera le gâteau (contre 61 % en 2020 et 55 % en 2019). Un gâteau plus petit, mais des parts plus grosses.

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Les hauts fonctionnaires sont critiques vis-à-vis de l’administration

Les hauts cadres de l’Etat portent globalement un regard critique sur le fonctionnement de l’administration. Quand on leur demande de manière ouverte ce qu’ils veulent, quatre sur dix demandent une amélioration de la gestion des ressources humaines, et un tiers veulent que l’administration, « qualifiée de lourde et rigide », évolue.

C’est l’un des enseignements notables de la consultation que le gouvernement a lancée, du 27 mai au 18 juin, dans le cadre de la réforme de la haute fonction publique. Une fois les principes posés (suppression de l’Ecole nationale d’administration, des corps des inspections générales, des préfets…), la ministre de la transformation et de la fonction publiques, Amélie de Montchalin, a souhaité recueillir l’opinion des 12 000 plus hauts cadres de l’Etat afin de mettre la réforme en musique.

Au total, 7 300 d’entre eux ont répondu. Les résultats de cette consultation, que Le Monde a pu se procurer, seront présentés jeudi 8 juillet lors d’une « convention managériale », réunissant quelque 2 000 cadres (préfets, directeurs d’administration centrale, ambassadeurs…), par visioconférence avec le premier ministre, Jean Castex, et Amélie de Montchalin. Aucune annonce n’est attendue. Des temps d’échange entre les membres du gouvernement et les cadres sont prévus.

« Cloisonnement et rigidité »

Quant à la consultation, il ne s’agit pas d’un sondage. Mais les répondants représentent cependant « entre 19 % et 40 % de chacun des corps », se félicite le ministère, « sauf pour les corps diplomatiques (10 %) et les corps pédagogiques (moins de 1 %), qui se sont peu mobilisés ».

A en croire la synthèse élaborée par les services de Mme de Montchalin, les hauts cadres de l’Etat ne sont donc guère satisfaits de l’Etat. « Le fonctionnement actuel, dit l’un d’eux, cité dans le document, reste basé sur des fonctionnements du passé (cloisonnement ministériel, difficultés à travailler en interministériel, logique de corps, de grade, centralisation importante des services…) qui ne valorisent pas toujours les compétences des agents au sein des services, la diversité de parcours… »

Lire l’entretien : Amélie de Montchalin : « La haute fonction publique a perdu en diversité sociale »

Beaucoup des enseignements de la consultation nourrissent opportunément la volonté de réforme du gouvernement. Ainsi de l’organisation de l’administration en corps, les statuts particuliers qui régissent le parcours des agents. C’est « une dominante d’insatisfaction » qui se dégage. Invités à s’exprimer spontanément, les cadres interrogés considèrent à 29 % que cela induit « un cloisonnement et une rigidité ». Cette organisation est aussi qualifiée de « complexe et illisible ». Et une partie souhaite en réduire le nombre. Mais 21 % pensent, au contraire, que cette organisation « témoigne d’une diversité et d’une richesse de métiers, de formations, de cultures et de compétences, et qu’elle est justifiée, notamment pour les corps techniques ».

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Procès Terra Fecundis : la société espagnole et ses dirigeants condamnés pour fraude au travail détaché

Manifestation à Marseille contre la société Terra Fecundis, le 17 mai 2021.

« Recours généralisé à la fraude », main-d’œuvre exploitée « sans vergogne » : le tribunal correctionnel de Marseille a lourdement condamné, jeudi 8 juillet, l’entreprise espagnole Terra Fecundis et ses trois fondateurs. Ils ont été reconnus coupables d’avoir envoyé des milliers de Sud-Américains dans les champs français, en violation des règles européennes du travail détaché.

La société Terra Fecundis a été condamnée à 500 000 euros d’amende, Juan José Lopez Pacheco, son frère Francisco, et leur associé Celedenio Perea Coll, ses trois dirigeants espagnols, à quatre ans de prison avec sursis et 100 000 euros d’amende ; leurs quatre représentants en France ont été condamnés à des peines allant d’un à deux ans de prison avec sursis et des amendes de 5 000 à 40 000 euros.

Le tribunal correctionnel de Marseille a, de cette façon, condamné l’entreprise et ses trois fondateurs aux amendes maximales. Mais il n’a pas été aussi loin que les réquisitions du parquet en termes d’emprisonnement : à l’audience, en mai, le procureur Xavier Leonetti avait requis cinq ans de prison dont un ferme pour les trois principaux prévenus.

Acteur majeur du secteur en France, l’entreprise de travail temporaire Terra Fecundis, rebaptisée Work for All, a en outre été définitivement interdite d’exercer l’activité de travail temporaire et devrait désormais être privée du marché français, sauf si le jugement est renversé en appel.

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Des milliers de salariés agricoles

Pendant quatre ans, de 2012 à 2015, plus de 26 000 salariés de Terra Fecundis avaient été envoyés dans des exploitations agricoles françaises, dans le Gard, les Bouches-du-Rhône ou la Drôme. Tous ou presque originaires d’Amérique du Sud, de l’Equateur pour la plupart.

Si l’activité de Terra Fecundis en France était « permanente et dépourvue de terme prévisible », comme l’a estimé le tribunal correctionnel de Marseille jeudi, les cotisations sociales étaient quant à elles payées en Espagne, comme pour des travailleurs détachés. Soit des dizaines de millions d’euros en moins dans les caisses de l’Unions de recouvrement des cotisations de sécurité sociale et d’allocations familiales (Urssaf), partie civile au procès.

Quant aux salariés, convoyés sur place par Terra Fecundis dans ses propres véhicules, par l’intermédiaire d’une filiale condamnée à une amende de 200 000 euros, ils étaient privés de leurs heures supplémentaires, contraints de travailler jusqu’à soixante-dix heures par semaine pour certains, sans indemnités de congé payé ni suivi médical.

Pour le tribunal correctionnel de Marseille, c’est clair : les frères Lopez Pacheco et Celedenio Perea Coll sont coupables de travail dissimulé, dissimulation de salariés et marchandage, c’est-à-dire de prêt de main-d’œuvre à but lucratif, le tout en bande organisée. Ils avaient « mis en place ensemble et sciemment un business plan intégrant le recours généralisé à la fraude pour assurer leur profit, tout en recourant à une main-d’œuvre docile peu susceptible de revendiquer [ses droits] », a estimé le tribunal.

Des entreprises agricoles françaises mises en cause

Et le tribunal de stigmatiser par la même occasion ces dizaines, voire centaines, d’entreprises agricoles françaises qui « ont pu profiter sans vergogne des services de Terra Fecundis en laissant d’autres se salir les mains ».

Les conditions de travail et de logement étaient tellement déplorables que certaines exploitations étaient baptisées « Guantanamo », en référence au centre de détention américain à Cuba, ou encore « El Carcel » (« la prison », en espagnol), avait souligné le président du tribunal à l’audience. « On ne pourrait même pas [y] héberger des animaux », avait assené le procureur Xavier Leonetti, citant Zola : « Avec Terra Fecundis, c’est Germinal dans les exploitations agricoles, La Bête humaine est devenue une entreprise de travail temporaire. »

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Sitôt le jugement prononcé, Jean-Baptiste Mousset, avocat de Celedenio Perea Coll, a précisé qu’il allait « évidemment » faire appel, regrettant un procès où « on a essayé de surfer sur l’émotion ».

Pour Me Vincent Schneegans, conseil de la Fédération générale agroalimentaire CFDT, elle aussi partie civile, il ne fait pas de doute que tous les prévenus feront appel : « Ils en ont fait une question de principe, depuis le début ils se sont placés sur le terrain de la confrontation entre deux pays, entre la France et l’Espagne », a-t-il expliqué à l’Agence France-Presse.

Après le volet pénal, la décision sur les intérêts civils sera prononcée le 19 novembre, toujours à Marseille. L’Urssaf, dénonçant une fraude « exceptionnelle », a réclamé 112 millions d’euros.

Après cela, Terra Fecundis n’en aura pas fini avec la justice française. Le 18 mars 2022, devant le tribunal correctionnel de Nîmes, elle sera poursuivie pour les mêmes faits, mais pour la période comprise entre 2016 et 2019. Et cette fois elle sera accompagnée sur le banc des prévenus par une petite dizaine d’exploitations agricoles françaises ayant profité de cette main-d’œuvre corvéable.

Lire notre enquête de 2015 sur la société d’intérim Terra Fecundis : Pour les ouvriers agricoles, une saison en enfer

Le Monde avec AFP

Emmanuel Macron renonce à l’objectif de supprimer 50 000 postes d’agents de l’Etat

L’objectif de supprimer 50 000 postes dans la fonction publique d’Etat, promesse faite par Emmanuel Macron en 2017, est définitivement abandonnée. Lundi 5 juillet, dans un entretien accordé au site spécialisé Acteurs publics, le ministre délégué au budget, Olivier Dussopt, a indiqué que le nouvel objectif était « la stabilité de l’emploi de l’Etat » sur le quinquennat.

De fait, depuis la crise des « gilets jaunes », en 2018-2019, la volonté d’Emmanuel Macron de réduire le nombre de fonctionnaires dans les administrations d’Etat s’était déjà fortement émoussée. Olivier Dussopt l’a d’ailleurs rappelé : « Il y a eu des décisions qui ont été prises après le grand débat, en 2019, qui nous ont amenés à revoir ces objectifs. » Exemples : ne plus fermer d’écoles dans les campagnes sans l’accord du maire ou la mise en place du « plan BTS » qui représente « plusieurs centaines de postes ».

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D’ailleurs, en juillet 2019, Gérald Darmanin, alors ministre de l’action et des comptes publics, avait confié que, sur les 50 000 postes promis, le quinquennat Macron n’en supprimerait sans doute que 15 000. La cible avait même encore été réduite ensuite. Car, a rappelé Olivier Dussopt, « après le grand débat, la crise [sanitaire] s’est abattue sur le pays. Et cela s’est traduit par des créations de postes parce qu’il fallait répondre ». Pôle emploi, les agences régionales de santé… « C’est plus de 500 postes créés dans les territoires », rappelle M. Dussopt. Les enseignants, « fragiles du point de vue de leur santé », qu’il a fallu remplacer parce qu’ils étaient à l’isolement, c’est encore « 1 500 emplois ». Bref, « toutes ces décisions, nous les assumons, cela fait partie de la réponse à la crise. Mais cela modifie l’objectif à l’échelle du quinquennat », a déclaré le ministre.

« Une bonne chose »

Deux limites, cependant : d’une part, stabilité ne signifie pas égalité de traitement. Si certains ministères gagnent des postes (armées, intérieur, justice), d’autres continueront à en perdre, comme le ministère de l’économie et des finances. D’autre part, la stabilité revendiquée par le gouvernement pourrait devenir création d’emplois à la fin du quinquennat. Car, outre les 50 000 postes dans la fonction publique d’Etat, Emmanuel Macron s’était également engagé à supprimer 70 000 postes dans les collectivités locales. Or, celles-ci ne l’entendent pas de cette oreille. Et cet objectif qui n’a jamais été officiellement abandonné a pourtant peu de chance d’être tenu. Bien au contraire. Alors que l’emploi local avait baissé du temps de François Hollande, il est fortement reparti à la hausse depuis l’élection d’ Emmanuel Macron : + 13 000 emplois en 2018 et + 16 500 en 2019.

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La formation, vrai point faible de la France face à l’Allemagne

Analyse. C’est une obsession française, frisant parfois l’absurde. C’est plus fort que nous : chaque fois qu’un nouvel indicateur économique est publié, nous comparons presque systématiquement nos performances à celles de nos voisins allemands. Au premier trimestre, le produit intérieur brut (PIB) outre-Rhin a reculé de 1,8 % en raison des restrictions sanitaires prolongées, soit plus que le nôtre (– 0,1 %). En 2021, il devrait enregistrer une croissance plus faible, de 3,3 % contre 5,8 % chez nous, selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

A la lecture de ces chiffres, quelques Français peinent à réprouver une once de Schadenfreude, ce mot allemand désignant la joie coupable ressentie devant la mauvaise fortune d’autrui. Paris rebondira plus fort que Berlin ! Ce serait oublier qu’en 2020, la récession a été bien plus violente en France (– 8,2 %, contre – 5,3 % outre-Rhin). Et que nous faisons beaucoup moins bien que l’Allemagne en matière de chômage (7,3 % contre 4,4 % en avril), de déficit (9,2 % du PIB contre 4,2 %), de dette publique (115,7 % contre 69,8 %).

Le modèle allemand n’est peut-être pas parfait, il fabrique aussi de la précarité et des travailleurs pauvres, mais il a généré plus de revenus par tête

Surtout, l’économie allemande affiche de bien meilleures performances depuis vingt ans. Un chiffre le résume : en 2000, le PIB par habitant était similaire dans nos deux pays, autour de 28 900 euros. Mais en 2020, il était de 34 110 euros en Allemagne contre 30 690 euros chez nous. Le modèle allemand n’est peut-être pas parfait, il fabrique aussi de la précarité et des travailleurs pauvres, mais il a généré plus de revenus par tête.

Cela signifie-t-il que la divergence entre les deux rives du Rhin continuera de se creuser après la crise du Covid-19 ? Rien n’est moins sûr. D’une certaine façon, la pandémie a rebattu les cartes en accélérant les transitions écologique et numérique, tout comme les velléités de relocalisation des usines. Nos deux pays devront fournir un effort d’investissement considérable pour convertir leur appareil de production aux enjeux de demain. Les incertitudes sont nombreuses, et le chemin économique que suivra l’Allemagne pour y parvenir dépendra en partie du résultat des élections fédérales de septembre.

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Reste que l’industrie automobile allemande est encore très carbonée et que les investissements publics dans les infrastructures indispensables à la transition, en partie muselés par l’obsession du zéro déficit, sont trop timides. Cela, alors que Berlin a entrepris très peu de réformes depuis la crise de 2008. D’une certaine façon, elle s’est endormie sur les acquis de son industrie, devenue colosse aux pieds d’argile : l’introduction de nouvelles normes d’émission en 2018 a révélé l’impréparation de son secteur automobile, présageant sa délicate reconversion vers les nouvelles motorisations.

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La mobilité des travailleurs n’est pas celle de l’emploi

Livre. Où est produit un iPhone ? Impossible à dire, tant sa fabrication est fractionnée aux quatre coins du monde. Il en va de même pour la plupart des biens que nous consommons. Avec le développement des réseaux internationaux de sous-traitance, les phénomènes d’interdépendance entre pays sont renforcés : un choc négatif, même très localisé, se répercute sur l’économie mondiale. « D’un point de vue macroéconomique, l’impression qui se dégage est donc celle d’un aplatissement du monde au XXIe siècle », estiment Thomas Delemotte, Francis Kramarz et Benoît Schmutz.

Néanmoins, alors qu’ils sont très proches de régions dynamiques, certains territoires subissent des taux de chômage élevés et ne parviennent pas à moderniser leur appareil productif. « La géographie du monde du travail est donc paradoxale, entre un monde qui s’aplatit, ouvrant des possibilités toujours plus grandes à des régions éloignées, et l’apparition de disparités nouvelles entre territoires voisins », soulignent les chercheurs au Centre de recherche en économie et statistique (Crest).

Leur ouvrage L’Emploi et le territoire s’intéresse à la fragmentation spatiale, un phénomène d’abord documenté dans les plus grandes métropoles, mais qui s’observe à toutes les échelles, entre quartiers comme entre pays. « Si la nécessité de penser la juxtaposition de territoires obéissant à des logiques singulières est au cœur du renouvellement de l’analyse géographique, la science économique est en retard sur ces questions. »

La relocalisation des emplois

En France, la divergence entre villes de taille comparable, comme Toulouse et Marseille, a été soutenue par la présence initiale d’industries différentes avec, d’un côté, l’aéronautique et, de l’autre, le trafic maritime et le secteur textile. Des villes moyennes comme Nancy et Orléans ont aussi suivi des chemins différents, l’une pâtissant du déclin séculaire de la sidérurgie française quand l’autre bénéficiait de l’essor conjoint des secteurs pharmaceutique et cosmétique.

Facteur aggravant de divergence, la concentration spatiale des populations qualifiées induit des emplois supplémentaires dans les secteurs non marchands. La puissance publique intervient alors afin de stimuler l’implantation d’emplois marchands. Ainsi de l’implantation des antennes de musées nationaux en province. L’effet de ces politiques est toutefois incertain : l’activité touristique est volatile. « A l’inverse, des politiques concentrées sur les emplois à forte valeur ajoutée, comme le cluster universitaire de Sophia Antipolis, ont davantage de chances de voir des effets multiplicatifs importants. »

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