Les TPE n’ont pas profité du recul général de l’absentéisme

Carnet de bureau. Covid-19, télétravail, vieillissement de la population active : il y a deux ans, plus de la moitié des chefs d’entreprise pensaient que les arrêts maladie allaient continuer d’augmenter. Ils avaient raison, mais seulement pour les petites entreprises. Avec 42 % des salariés arrêtés au moins une fois dans l’année, en moyenne nationale, l’absentéisme pour maladie est revenu en 2023 au-dessous de son niveau d’avant Covid-19 (44 % en 2019).

La neuvième édition du baromètre annuel de l’absentéisme de Malakoff Humanis, à paraître mercredi 17 avril, confirme ainsi le recul général des absences pour maladie, révélé quelques jours plus tôt par l’observatoire de la performance sociale Diot-Siaci, mais pour mieux souligner le cas particulier des très petites entreprises (TPE) qui, elles, n’en profitent pas.

Tandis que les entreprises de plus de 1 000 salariés ne comptent plus que 33 % de personnes arrêtées au moins une fois dans l’année 2023 (contre 49 % en 2021), celles de moins de 10 salariés sont passées de 30 % à 38 % puis à 40 % entre 2021 et 2023. En hausse de 10 points de pourcentage en deux ans, les nuages s’amoncellent chez les plus petits, pendant que la situation s’améliore chez les plus grands, indique le baromètre Malakoff Humanis, réalisé du 2 au 24 janvier en interrogeant plus de 2 800 salariés et 400 dirigeants ou DRH du secteur privé.

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Les conditions de travail dans les TPE se seraient-elles dégradées au point de rendre les collaborateurs malades ? « Les arrêts pour troubles psychologiques (…) représentent toujours 15 % des arrêts maladie, et un quart des arrêts longs », mais pour l’ensemble des entreprises. Y aurait-il une nouvelle vague de désengagement qui ne concernerait que les TPE ?

Respect des arrêts prescrits

Les salariés qui se disent engagés y sont effectivement moins nombreux qu’auparavant. Mais les réponses de fond sont à chercher ailleurs. « La question des TPE est un vrai sujet que l’on n’avait pas forcément vu. On commence à avoir une vision plus homogène du rôle du télétravail sur les arrêts maladie », analyse Anne-Sophie Godon, directrice des services de Malakoff Humanis.

Le télétravail généralisé dans les grandes organisations reproduit le phénomène qui, durant les confinements, avait provoqué une chute de l’absentéisme pour maladie. En télétravail, les salariés ont tendance à ne pas déclarer les maladies ordinaires et à continuer à travailler tant bien que mal en restant chez eux. Au cours des douze derniers mois, 45 % des salariés éligibles ont ainsi pris un ou plusieurs jours de télétravail plutôt que d’aller consulter un médecin lorsqu’ils étaient malades, précise le baromètre.

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Le verrier Duralex, en difficulté financière depuis la crise énergétique, demande son placement en redressement judiciaire

Verres en cours de fabrication dans l'usine Duralex de La Chapelle-Saint-Mesmin (Loiret), en 2005.

En difficulté depuis la crise énergétique de 2022, le verrier français Duralex « a sollicité l’ouverture d’une procédure de redressement judiciaire à son bénéfice auprès du tribunal de commerce d’Orléans », a annoncé la société New Duralex International (NDI) exploitante de la célèbre marque, mardi 16 avril.

« L’objectif est de chercher un repreneur pour NDI, visant ainsi à trouver la meilleure solution pour l’entreprise », qui emploie 230 personnes dans son usine historique de la Chapelle-Saint-Mesmin (Loiret), fait savoir la société. Avant d’ajouter qu’« un administrateur et un mandataire judiciaire devraient être nommés par le tribunal pour assister l’entreprise durant la période d’observation qui devrait s’ouvrir ».

Duralex avait subi de plein fouet la flambée des prix du gaz consécutive à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, en février 2022, et avait été sauvé temporairement par un prêt de l’Etat de 15 millions d’euros, qui lui avait permis de rouvrir son four verrier et de relancer sa production après cinq mois de fermeture.

« De nouvelles difficultés ont émergé » l’an passé

Cependant, au cours de l’exercice 2023, « de nouvelles difficultés ont émergé », attribuables à l’inflation, à un environnement de consommation « en fort retrait » et à une « concurrence exacerbée », précise la société, ajoutant que, « malgré les efforts opérationnels et les investissements continus, les pertes n’ont pu être endiguées ».

En parallèle, NDI dit avoir « été confrontée à une décision du tribunal administratif d’Orléans concernant les droits à polluer de l’ancien propriétaire de Duralex », considérant qu’elle était « redevable des quotas dus par l’ancien exploitant ». Ce jugement « rendu mi-mars », contre lequel la société a annoncé son intention de faire appel, « compromet sérieusement la santé financière de NDI et sa capacité à maintenir ses activités de manière durable », affirme le communiqué.

« C’est toujours un peu désolant », a regretté auprès de l’Agence France-Presse (AFP) l’élu CGT, François Dufranne, qui assure que les salariés « ne s’y attendaient pas ».
« Il y a trois semaines, un mois, on nous faisait une présentation en nous disant les objectifs, les produits qu’on allait développer, etc. Tout un speech et, un mois après, on fait une réunion extraordinaire de CSE pour nous dire qu’on va mettre l’entreprise en redressement judiciaire », se désole encore le syndicaliste, avant d’ajouter : « Maintenant, on va croiser les doigts pour qu’il y ait un repreneur. »

A Bercy, le ministre de l’industrie, Roland Lescure, qui s’était déplacé pour la réouverture des fours, a déclaré que l’Etat « mettrait tout en œuvre pour essayer de faire émerger des solutions de reprise ». « Nous comptons sur les acteurs du territoire pour se mobiliser à nos côtés dans cette recherche », a-t-il réagi auprès de l’AFP dans un bref communiqué.

Duralex, fondée en 1945, a inventé le verre trempé et les verres utilisés aussi bien dans les cantines d’écoles que par des restaurants branchés. La société a réalisé un chiffre d’affaires annuel de 29,4 millions d’euros en 2022. Pyrex, entité distincte de Duralex exploitée conjointement au sein de la Maison française du verre, « poursuit ses activités comme à l’accoutumée », est-il précisé dans le communiqué.

Le Monde avec AFP

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« Aujourd’hui, tout est “dette” comme il y a vingt ans, tout fut “capital” »

Gouvernance. Après l’éclipse des années « start-up nation » puis du « quoi qu’il en coûte », le montant de la dette publique de la France est revenu au centre de l’actualité politique. Il dépasse 3 000 milliards d’euros, soit désormais 110 % du produit intérieur brut (PIB). Plus inquiétant, le coût de cette dette exige chaque année un besoin de financement équivalent à 2 % du PIB, ce qui creuse encore la dette.

Au-delà des appréciations techniques et des nuances que l’on peut apporter sur cette réalité économique, la dimension symbolique de l’endettement entretient l’idée d’un déclassement de la France, voire un sentiment d’inquiétude à l’égard de l’avenir de notre monde.

Les années 2000, celles de la financiarisation, apparaissent, par contraste, comme animées de légèreté optimiste et marquées par l’omniprésence de la rhétorique de « capital » à valoriser : capital humain, capital social ou relationnel, capital santé ou capital sommeil… Tout était traduit en termes de capital. La vision était résolument spéculative.

L’avenir allait produire des innovations aux rendements si élevés que les dettes présentes seraient mécaniquement effacées par l’accroissement de la valeur marchande des choses. La hausse constante du prix de l’immobilier était le signe patent du triomphe du capital. Dans l’esprit néolibéral dominant, se considérer soi-même comme un « capital » permettait de se valoriser comme une ressource – dès lors, bien entendu, que cette ressource rencontrait un marché.

La logique financière et l’ordre politique

Dans les derniers temps de cette euphorie, le penseur anarchiste David Graeber (1961-2020) popularisait l’idée que la notion de dette est l’expression du pouvoir des dominants sur les dominés (Dette. 5 000 ans d’histoire, Actes Sud, 2016). Selon lui, la logique financière est au service d’un ordre politique qui place les débiteurs en position de servitude à l’égard des créanciers, et les soumet à l’obligation juridique de rembourser quoi qu’il leur en coûte. Reconnaître une dette, c’est donc reconnaître un rapport de force favorable aux plus fortunés.

Vingt ans plus tard, le rêve spéculatif d’une croissance infinie de la richesse s’évanouit devant la réalité triviale de l’accumulation des emprunts de toutes sortes. La rhétorique se renouvelle mais elle reste financière, en se déplaçant du capital à valoriser vers les dettes à assumer : dette publique certes, mais aussi dette des ménages, dette sociale, dette écologique, dette climatique, dette à l’égard des générations futures…, tout est « dette » comme tout fut « capital ». L’attente des lendemains profitables fait place au souci anxieux des factures qui s’amoncellent. Qui les paiera et comment ?

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A la BBC, coupes budgétaires et crise de la transition numérique

A Londres, en 2012.

Les bars situés autour du siège de la BBC, à Oxford Circus, dans le centre de Londres, sont en pleine activité en ce moment, multipliant les pots de départ organisés par des journalistes de longue date quittant la corporation. Voilà trois ans que les plans de restructuration se succèdent, et le nombre de salariés a déjà été réduit de 1 800 personnes (portant le total à 17 700, dont 5 500 journalistes). A l’automne 2023, même des programmes phares autrefois intouchables ont été frappés, avec des économies imposées au grand journal du soir, « Newsnight », et à l’émission d’enquêtes « Panorama », l’équivalent de notre « Envoyé spécial ».

Le 26 mars, Tim Davie, le directeur général du média britannique public (télévision, radio et site Internet), a rappelé dans un grand discours la crise financière de son groupe. « Le budget a été réduit de 30 % en termes réels entre 2010 et 2020. »

Pendant cette décennie, les gouvernements conservateurs qui se sont succédé ont imposé soit un gel de la redevance, soit une augmentation inférieure à l’inflation, tout en supprimant des enveloppes spécifiques consacrées notamment au World Service (les programmes à l’international) et à l’aide aux personnes âgées pour payer la redevance. Un plan d’économies de 500 millions de livres sterling (585 millions d’euros) par an est en cours, et M. Davie annonce qu’il faudra y ajouter 200 millions de livres.

« Une approche à courte vue »

En temps normal, une telle réduction budgétaire aurait déjà été douloureuse. Mais elle se déroule alors que le monde de la télévision vit une transformation historique, avec la concurrence des plates-formes de streaming, comme Netflix, et des réseaux sociaux. En 2022, selon l’Ofcom, le régulateur des télécoms du Royaume-Uni, les Britanniques regardaient en moyenne quatre heures et demie de vidéos par jour, dont seulement deux heures de télévision en direct.

Pour les moins de 25 ans, le temps passé devant la télévision a été divisé par trois en une décennie, pour atteindre environ quarante minutes par jour en 2022. Chez les personnes âgées, la tendance à la baisse a également commencé il y a deux ans. « Retirer de l’argent à la BBC pendant cette période était une approche particulièrement à courte vue », critique M. Davie.

Dans ces circonstances, la Corporation fait de la résistance. Elle reste, de loin, le média le plus lu, écouté ou regardé au Royaume-Uni, avec près de 90 % des adultes britanniques qui l’utilisent chaque semaine. A travers le monde, 450 millions de personnes font de même (y compris dans ses déclinaisons en 41 langues étrangères), ce qui en fait la première marque de média anglophone au monde. « Le public britannique passe plus de temps à regarder la BBC et iPlayer [sa plate-forme de vidéo à la demande] que l’ensemble des plates-formes de streaming combinées », souligne M. Davie.

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L’argot de bureau : les « KPI », à consommer avec mesure

« Qui dit reporting dit rewarding », pourrait énoncer très caricaturalement un spécialiste du marketing digital un brin agaçant. Comprendre : si les salariés nous remontent les bons chiffres conformément aux objectifs, ils seront récompensés sur leur fiche de paie.

C’est le drame qui est arrivé à la banque américaine Wells Fargo, lorsqu’elle a défini au début des années 2010 des objectifs irréalistes d’ouvertures de comptes et de ventes de produits (une vingtaine par jour !) pour ses commerciaux.

Résultat ? Des millions de comptes ont été ouverts frauduleusement par les salariés jusqu’en 2016, sans l’accord des clients. Malin. Sauf que cette course à l’échalote a fini par se constater. L’entreprise a préféré licencier 5 300 « fraudeurs », et perdre quelques milliards de dollars, plutôt que de remettre en question la méthode : la faute était sans doute à de mauvais KPI (prononcer képi-aïe).

Robots exécutants

Les KPI – key performance indicators, ou indicateurs-clés de performance – sont un serpent de mer du management. A la base, un indicateur se veut très concret : c’est un chiffre-clé qui permet d’évaluer la performance d’une entreprise, au regard de ses objectifs. Par exemple, le coût par unité produite dans une usine, ou le taux de clics sur un mail. On le retrouve sur des tableaux de bord prospectifs, il y a des paliers à atteindre, et au gré des performances, il doit aiguiller les décisions en conséquence.

Malheureusement, les KPI se sont multipliés avec le temps, et concernent plus ou moins tout ce qui a un lien avec la productivité. Performance technique ? On mesurera le nombre de dossiers traités chaque jour par un salarié. Performance sociale ? Le taux de satisfaction des clients. Performance interne ? Le taux de collègues qui vous trouvent sympathique et bienveillant. Performance physique ? Le temps que vous êtes capable de passer à votre bureau sans vous rendre aux toilettes, ou sans prendre de pause. Performance mentale ? La part de salariés qui s’estiment « en détresse psychologique » devant leur manageur… Celui-là même qui leur a communiqué toutes ces mesures à avoir en tête.

A force, la to do list (liste de choses à faire, dans le jargon) s’allonge, et les travailleurs ne peuvent plus composer avec tous ces KPI, à moins de poser leur cerveau et de se transformer en robots exécutants. Au risque de disjoncter quand les objectifs sont inatteignables.

Parfois, ils sont même incompatibles : c’est le cas dans les métiers recevant du public, qui doivent à la fois satisfaire des clients exigeants, aux demandes individualisées, et remplir des quotas fixés par l’organisation. Pour reprendre l’expression des ergonomes Corinne Gaudart et Serge Volkoff dans leur ouvrage Le Travail pressé. Pour une écologie des temps du travail (Les Petits Matins, 2022), ils doivent « se dépêcher tout en prenant leur temps ».

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La Belgique confrontée à une flambée de l’absentéisme au travail en 2023

Ils ne sont sans doute pas tous paresseux ou en mauvaise santé, mais ils sont peut-être finauds : les travailleurs belges savent apparemment profiter de tous les avantages que leur octroie la loi. Leurs patrons, eux, sont un peu moins satisfaits ; c’est ce que vient de révéler une étude de Securex, une société spécialisée dans les ressources humaines.

La grande enquête, menée auprès d’environ 24 000 employeurs et 198 000 travailleurs, confirme une flambée de l’absentéisme en 2023, à la suite d’une réforme adoptée l’année précédente. Elle prévoyait une dispense de certificat médical pour une première journée d’absence. Résultat : une augmentation spectaculaire (+ 44,2 %) de ces défections d’un jour. Et une hausse importante aussi (+ 16 %) du nombre de ceux qui se sont déclarés malades pendant un jour trois fois dans l’année, en conformité avec les nouvelles dispositions.

« Certains semblent considérer tout cela comme une nouvelle forme de congé », déplore le Voka, la principale organisation d’employeurs flamande. « Les entreprises nous indiquent que des employés estiment avoir droit à ces arrêts de travail et les planifient, parfois des semaines à l’avance. C’était le risque. Aujourd’hui, il est démontré », explique Matthieu Dewèvre, conseiller à l’Union des classes moyennes.

Réorganisation des tâches

Les syndicats, en revanche, refusent d’évoquer un quelconque abus. « Un jour d’absence, c’est un signal d’alarme. [Le patron] qui investit dans son personnel et assure un bon équilibre entre travail et vie privée sera, lui, récompensé », affirme, dans le quotidien De Morgen, Raf De Weerdt, secrétaire général du syndicat socialiste ABVV.

Du côté de Securex, on préfère parler de « proactivité » et de prévention. Détecter un malaise au travail, la fatigue ou les erreurs éventuelles commises par un employé permet souvent d’éviter les absences, commente la société. Qui souligne aussi qu’impliquer les collègues d’un absent dans la recherche de solutions est une démarche à privilégier.

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Les spécialistes observent par ailleurs que les absences d’un jour, même répétées et forçant à une réorganisation des tâches, sont, en définitive, moins pénalisantes pour les entreprises que celles, souvent plus longues, prescrites par un certificat médical.

Il est à noter que, dans les sociétés de moins de 50 personnes, pour lesquelles la loi ne s’applique pas, donc où les travailleurs doivent justifier toute absence, les défections d’un jour ont progressé trois fois moins vite (+ 15 %). Et le pourcentage des employés se disant malades trois fois par an, ou plus, a, lui, baissé de 3,9 %.

De la Mauritanie à l’Assemblée nationale, la quête de justice du fils de Moussa Sylla

Le 5 avril, à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), Boulaye Sylla tenant une photo de son père.

En cette matinée de fin février, Boulaye Sylla n’est que l’ombre de lui-même. Ses jambes filiformes parais­sent presque trop longues dans le canapé où il est assis, entouré de deux de ses grands-oncles. Dans le salon familial à Asnières-sur-Seine (Hauts-de-Seine), le Mauritanien de 25 ans balbutie quelques mots de français dans un murmure à peine audible. Son oncle Soumare Silly traduit les questions en soninké, langue parlée en Afrique de l’Ouest. Les yeux sombres de Boulaye Sylla prennent souvent un air absent, comme s’il était toujours hanté par la mort brutale de son père.

« Hier, un homme est mort des suites d’un accident du travail, avait déclaré le député La France insoumise (LFI) Alexis Corbière à l’Assemblée nationale le 13 juillet 2022. Je veux que cette mort terrible ne soit pas banalisée. » Cet homme s’appelait Moussa Sylla, il était agent de nettoyage. Il a perdu la vie la veille de la séance à l’Assemblée, après que sa tête a percuté violemment un mur, au sous-sol du Palais-Bourbon.

Arrivé en France en 2003, Moussa Sylla enchaîne les petits boulots et obtient ses papiers dix ans plus tard. Chaque mois, il envoie une grande partie de son salaire à sa mère, sa femme et ses deux fils, qui résident ensemble dans une maison en terre battue à Ould M’Bonny, un village agricole du sud de la Mauritanie. Il cumule deux emplois, le premier comme agent de nettoyage, employé par la société Europ Net, sous-traitante de l’Assemblée nationale, qui lui rapporte 900 euros mensuels. Le second pour la société de services Sodexo pour lequel il gagne 600 euros par mois. Le Mauritanien subit un rythme éreintant pour un salaire à peine plus élevé que le smic. « Il ne me l’a jamais dit clairement, mais je savais qu’il était fatigué », confie son fils.

Un mouvement de solidarité mené par Rachel Keke

Le 9 juillet 2022, Boulaye Sylla est informé par téléphone que son père vient d’avoir un grave accident. Le jeune homme, qui a quitté les bancs du collège en 3e, travaille alors dans une épicerie de son village. Il se souvient ­parfaitement de cet appel, c’était l’Aïd-el-Fitr, la fête musulmane marquant la rupture du jeûne du mois de ramadan. Trois jours plus tard, son père meurt à l’hôpital des suites de ses blessures. « Sa mort a été un grand choc », balbutie-t-il aujourd’hui.

A l’Assemblée nationale, un mouvement de solidarité se met rapidement en place. Une semaine après l’annonce de la mort de Moussa Sylla, un hommage est organisé, place du Président-Edouard-Herriot, à deux pas du Palais-Bourbon. Main dans la main avec les syndicats de nettoyage et le personnel de l’Assemblée, les députés de la Nupes font du bruit autour du drame, avec en tête Rachel Keke. L’élue LFI du Val-de-Marne, originaire de Côte-d’Ivoire, a bien connu la sous-traitance et ses galères : elle a mené une longue lutte pour les droits des femmes de chambre de l’hôtel Ibis-Batignolles, à Paris, avant de siéger au Palais-Bourbon en juin 2022.

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« Les pratiques religieuses s’affirment à nouveau dans l’entreprise et surprennent les manageurs »

Depuis 20 ans et la loi 2004, le cadre est clair : toute manifestation religieuse ostentatoire est interdite à l’école publique. Au travail, en revanche, une grande marge d’interprétation est laissée aux chefs d’entreprise, voire aux manageurs. Ce qui n’est pas sans poser un certain nombre de problèmes à ces derniers, comme l’explique Lionel Honoré, professeur des universités en sciences de gestion, directeur adjoint de l’Institut d’administration des entreprises (IAE) de Brest (Finistère) et fondateur de l’Observatoire du fait religieux en entreprise. Il a publié récemment Manager la religion au travail. Repères et outils pour gérer efficacement les faits religieux (Dunod, 2023).

Quelles questions le fait religieux soulève-t-il aujourd’hui en entreprise ?

Lionel Honoré : D’après les enquêtes de l’Observatoire du fait religieux en entreprise (OFRE), certains mouvements religieux – évangéliques et musulmans notamment – deviennent de plus en plus affirmatifs et revendicatifs. Le nombre d’entreprises françaises déclarant être régulièrement ou occasionnellement concernées par un questionnement lié au fait religieux était ainsi d’une sur quatre en 2013, contre deux sur trois dix ans plus tard (« Baromètre du fait religieux en entreprise 2023 », Observatoire du fait religieux en entreprise/Institut Montaigne, juillet 2023).

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Des employés demandent par exemple un aménagement de l’emploi du temps, un choix de menus adaptés à la cantine, ou encore de pouvoir porter des signes religieux. On observe ainsi une remise en question de l’effacement de la religion au travail. A partir des années 1950, dans le sillage de la sécularisation, les croyances et plus encore les pratiques étaient spontanément renvoyées à l’intime et à la sphère privée. Aujourd’hui, elles s’affirment à nouveau dans l’espace public comme dans l’entreprise. Cela surprend des manageurs qui n’avaient pas ou plus l’habitude d’en tenir compte.

Cela pose-t-il pour autant plus de problèmes qu’avant ?

L’écrasante majorité des pratiquants ne montrent même pas leur religion au travail. Le premier réflexe, c’est de la cacher. « Je ne sais pas ce que dirait mon chef s’il me voyait prier, mais je crois que je préfère ne pas savoir », nous a, par exemple, confié un salarié musulman dans une entreprise industrielle. Toujours selon les études de l’OFRE, dans environ 80 % des cas où une personne exprime un souhait relatif à l’exercice d’une pratique religieuse, cela ne pose aucun problème : les demandes sont jugées acceptables ; employés et employeurs trouvent spontanément un arrangement.

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A Toulouse, les employés de Brico Privé dénoncent un plan social injuste

Des employés de Brico Privé manifestent devant l’entreprise, à Toulouse, le 25 mars 2024, en portant des masques reproduisant le visage de Thierry Cotillard, le dirigeant du groupe Les Mousquetaires.

Mercredi 10 avril, les salariés de Brico Privé, un site de vente en ligne de matériel de bricolage en cessation d’activité, ont érigé un barrage de palettes en bois pour empêcher les camions de marchandises d’entrer et de sortir des entrepôts de la zone d’activité Eurocentre, à Castelnau-d’Estrétefonds (Haute-Garonne). La veille, une vingtaine d’entre eux avait distribué des tracts aux clients d’un magasin Intermarché situé à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine).

Ce point de vente n’avait pas été retenu par hasard : il est dirigé par Thierry Cotillard. Le président des Mousquetaires est également le patron de leur entreprise, qui baissera définitivement le rideau à l’été 2024, supprimant 174 emplois. Quatre jours plus tôt, les salariés avaient manifesté place du Capitole, à Toulouse, derrière une banderole sur laquelle il était écrit : « Privé d’avenir avec Les Mousquetaires ; les employés à terre ».

Ces derniers jours, les équipes de Bricoprive.com ont multiplié les actions pour dénoncer les mesures de reclassement du plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) annoncé le 12 janvier. « Elles sont injustes, pas à la hauteur d’un groupe qui a enregistré 54 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2023 », s’indigne Karoline Vitrant, déléguée du personnel FO et représentante au comité social et économique (CSE) de Brico Privé.

L’une des pierres d’achoppement concerne l’indemnité compensatrice : si le groupement de distribution alimentaire propose de 1,5 mois à 4,5 mois de salaire brut, selon l’ancienneté, les salariés réclament 15 000 euros par année d’ancienneté. Les autres désaccords portent sur le montant de l’aide à la création d’entreprise, celui du congé de reclassement et de sa durée.

« C’était devenu intenable »

En se mobilisant, les employés espèrent se faire entendre, vendredi 19 avril, lors de la prochaine réunion de négociation. « Nous nous sommes assis autour d’une même table à deux reprises, le 3 et 11 avril, pour échanger et non négocier, déplore Mme Vitrant, embauchée en 2015. Alors, on durcit le ton de notre lutte. On montre les crocs. »

La forte croissance de Brico Privé, qui enregistrait plus de 170 millions d’euros de volume d’affaires entre juillet 2019 et juillet 2020, avait aiguisé l’appétit des Mousquetaires. Par le biais de leur filiale ITM Equipement de la maison (ITME), qui regroupe Bricomarché, Bricorama, Brico Cash et Racetools, ils ont effectué, en septembre 2020, une prise de participation de 66 % au capital de cette société, fondée à Toulouse en 2012 par Julien Boué et Marc Leverger.

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L’avenir d’Atos se calcule en pointillé à Angers

Dans l’usine Atos d’Angers en septembre 2019.

Le long de l’avenue Patton, à l’ouest d’Angers, ce n’est pas la tempête financière qui fait trembler Atos, mais plutôt les engins de chantier et leur bruyant ballet. Ici se construit « l’usine du futur », celle qui doit permettre au site angevin du géant informatique de confirmer sa position de leader européen en 2027. C’est là que se pensent et s’assemblent les supercalculateurs d’Eviden, la branche spécialisée dans le numérique, le cloud, le big data et la cybersécurité. Des machines qui comptent désormais en exaflops, exécutant un milliard de milliards de calculs à la seconde. Ces calculateurs haute performance moulinent partout dans le monde pour résoudre des équations extrêmement complexes dans des domaines aussi variés que la météorologie, la recherche nucléaire, la santé, la finance ou la défense. Des bêtes de calcul vendues entre 10 et 50 millions d’euros pièces.

Un saut technologique vertigineux sur ce site où a été fabriqué le premier ordinateur de la marque tricolore Bull – le Level 64 –, en 1973. La société informatique a employé plus de 3 000 salariés à Angers, avant de s’effondrer et d’atterrir dans l’escarcelle d’Atos, en 2014. En 2019, le groupe et son PDG d’alors, Thierry Breton, y ont inauguré le centre d’essais « mondial » des supercalculateurs.

Dominique Rouger, 52 ans, a été embauché comme « développeur Java » en 2000. Depuis 2008, il est représentant du personnel (CFDT) et porte un regard circonstancié sur la situation de l’entreprise qui l’emploie : « Bien sûr, ça préoccupe les gens, mais on continue d’avoir des commandes. On travaille en essayant d’occulter un peu ce qui se passe autour de nous. » Derrière la façade en dentelle de métal qui évoque l’arborescence des machines fabriquées ici, les rumeurs courent depuis des mois parmi les 250 salariés. « Récemment, le directeur a pris la parole pour apaiser le climat et rasséréner les gens », confirme le délégué syndical. Le renoncement d’Airbus, qui a étudié la possibilité de racheter Eviden, a tout de même ébranlé le personnel. « On est un peu refroidis, il y avait un côté rassurant à rester dans un grand groupe. On attend vraiment du concret maintenant », ajoute-t-il.

« Absence de solution »

De l’autre côté de l’agglomération angevine, dans l’ex-cité ardoisière de Trélazé, l’autre usine Atos vit dans la même attente. Les quelque 180 salariés y assurent des services d’infogérance pour le compte de grandes entreprises et nul ne veut, ou ne peut, imaginer un effondrement brutal du géant informatique. « A court terme, il n’y a pas d’inquiétude, dit Thierry Pouplin, chef de projet de 50 ans et délégué syndical CFDT. On reste tout de même très prudents parce que ça fait deux ans que ça change tous les quinze jours. On ressent plutôt de l’agacement par rapport à l’absence de solution. »

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