Aéronautique : Airbus et Boeing s’enfoncent dans la crise

Un Airbus A380 et un Boeing 747 400, au Bourget (Seine-Saint-Denis).

Après avoir longtemps imaginé que la croissance n’aurait jamais de fin, les entreprises l’aéronautique doivent admettre la remise en cause de ce modèle. Tour à tour, trois géants du secteur, Airbus, Boeing et Safran, ont affiché des performances catastrophiques.

C’est le constructeur de Seattle qui, le premier, mercredi 29 juillet, a publié des résultats semestriels en fort recul. Sur la période janvier-juin, le chiffre d’affaires de Boeing s’est effondré de 26 %, pour s’établir à 28,7 milliards de dollars (24,4 milliards d’euros). Au total, au premier semestre, l’avionneur américain a enregistré une perte d’un peu plus de 3 milliards de dollars. Sans surprise, Boeing fait les frais de la pandémie de Covid-19, qui a mis les compagnies aériennes à l’arrêt.

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Les entreprises clientes de l’avionneur, dont les trésoreries ont été mises à mal par la crise, ont multiplié les annulations et les reports de commandes. Pour preuve, au deuxième trimestre, Boeing n’a livré que 20 appareils. Pis, à l’occasion du Salon de l’aéronautique de Farnborough, au Royaume-Uni, organisé uniquement en ligne cette année en raison de la pandémie, les avionneurs, dont Boeing, n’ont pu annoncer aucun contrat.

Outre les conséquences de la crise sanitaire, l’avionneur américain paie aussi les déboires de son moyen-courrier 737 MAX, toujours cloué au sol depuis la mi-mars 2019, après deux catastrophes qui ont causé la mort de 346 passagers et membres d’équipages. Commandé à plus de 5 000 exemplaires, le MAX devrait être le best-seller de Boeing si les autorités de régulation de l’aviation lui accordent de nouveau leur feu vert pour reprendre les airs.

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Après avoir misé sur une reprise rapide de l’activité, les avionneurs doivent se résoudre à l’idée que la crise pourrait durer plus longtemps que prévu. Le trafic aérien mondial ne retrouvera pas son niveau de 2019 avant 2024, en raison notamment des incertitudes sur les ouvertures des frontières qui pèsent sur les voyages internationaux, a indiqué, mardi 28 juillet, l’Association internationale du transport aérien.

Les gros porteurs très affectés

La crise devrait affecter durablement les gros et les très gros porteurs. Pour preuve, le constructeur américain a annoncé qu’il allait réduire sa production du 787 Dreamliner. En 2021, il n’en produira plus que six chaque mois, contre dix aujourd’hui. Cette révision à la baisse affectera aussi le 777 et le tout-nouveau 777X, dont seulement deux exemplaires devraient sortir des chaînes d’assemblage en 2021. Autrefois star des avionneurs, ce segment des long-courriers souffre particulièrement.

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Après Airbus, qui s’est résolu, méventes obligent, à stopper définitivement la fabrication de son super-jumbo A380, c’est Boeing qui a annoncé l’arrêt définitif de la production de son 747 en 2022. L’avion qui avait grandement contribué, depuis les années 1970, à la démocratisation du transport aérien est retiré des flottes par toutes les compagnies aériennes. Trop grands, trop chers, trop gourmands en carburant, difficiles à remplir l’A380 et le 747 ne correspondent plus aux besoins des compagnies aériennes qui préfèrent des avions plus sobres et surtout plus modulables, tel l’A321 d’Airbus, capable de performances dignes d’un long-courrier, mais avec les coûts d’un moyen-courrier.

Le trafic aérien mondial ne retrouvera pas son niveau de 2019 avant 2024, selon l’Association internationale du transport aérien.

Pour Boeing, la liste des déboires n’en finit pas de s’allonger : l’administration américaine a ordonné l’inspection de 2 000 B737 d’ancienne génération. Cette injonction intervient après quatre incidents qui ont affecté les moteurs du moyen-courrier conçu dans les années 1960.

Tombés dans le rouge, les résultats de Boeing ne sont pas aussi mauvais que l’avionneur aurait pu le craindre. Le constructeur a, en effet, bénéficié de la bonne tenue de sa branche défense et espace. En juillet, juste avant la publication de ses résultats financiers, Boeing a notamment bénéficié d’une commande du Pentagone de 23 milliards de dollars pour livrer des avions de combat F15 à l’armée de l’air américaine.

« Moitié moins de livraisons »

Airbus fait tout autant la grimace que son rival d’outre-Atlantique. L’avionneur européen a annoncé, jeudi 30 juillet, une perte nette de 1,9 milliard d’euros au premier semestre. « L’impact de la pandémie de Covid-19 sur nos résultats est aujourd’hui bien visible au deuxième trimestre, avec moitié moins de livraisons d’avions commerciaux qu’un an plus tôt sur la même période », s’est justifié Guillaume Faury, PDG d’Airbus.

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Au cours de ses six premiers mois de l’année, le chiffre d’affaires d’Airbus s’est replié de 39 %, pour s’établir à 18,9 milliards d’euros. Comme son concurrent américain, l’avionneur européen doit lui aussi ralentir la production de son long-courrier A350. Il ne devrait plus en sortir des chaînes d’assemblages que cinq exemplaires chaque mois. C’est la seconde fois qu’Airbus baisse la production de l’A350. En avril, l’avionneur l’avait déjà ramené à six appareils par mois, contre 9,5 auparavant.

Taille dans les effectifs

Quand Airbus et Boeing souffrent, ce sont Safran et tous les sous-traitants de l’aéronautique qui sont mis en difficulté. Le motoriste a annoncé, jeudi 30 juillet, un chiffre d’affaires de 8,767 milliards d’euros pour le premier semestre, en baisse de 29 %. « Nos activités ont été fortement affectées par cette crise au deuxième trimestre », a reconnu Philippe Petitcolin, directeur général de Safran.

Après Airbus et Boeing, qui ont taillé dans leurs effectifs, Safran, qui produit en exclusivité les moteurs du 737 MAX, a aussi annoncé avoir « considérablement renforcé » un plan d’adaptation pour passer la crise. Le motoriste, qui emploie 95 000 salariés dans 27 pays, en a déjà poussé 12 % vers la sortie. En France, direction et syndicats ont conclu un « accord de transformation d’activité », qui doit permettre à l’équipementier « de passer les douze à dixhuit prochains mois de crise en préservant les compétences et la compétitivité des activités françaises », a indiqué M. Petitcolin. Comme tous les acteurs du secteur, Safran veut avant tout préserver les savoir-faire pour pouvoir redémarrer sans retard quand la crise prendra fin.

Le fonds de soutien au secteur, Ace Aéro Partenaires, est lancé

Le fonds d’investissement aéronautique décidé dans le cadre du plan de soutien à la filière est prêt à être utilisé. Baptisé « Ace Aéro Partenaires », ce fonds est doté dans un premier temps de 630 millions d’euros – un montant supérieur aux attentes initiales qui portaient sur 500 millions – et a pour vocation de renforcer les nombreuses entreprises sous-traitantes d’un secteur fragilisé par la crise due au Covid-19. Ce fonds s’intègre dans le cadre du plan de soutien à la filière de 15 milliards d’euros annoncé début juin par le gouvernement. L’Etat contribue au fonds à hauteur de 200 millions d’euros, dont 50 millions pour Bpifrance. Les grands du secteur l’abondent également : Airbus pour 116 millions, Safran pour 58 millions, Dassault 13 millions et Thales 13 millions. La société de gestion Tikehau, sélectionnée à l’issue d’un appel d’offres pour gérer ce fonds aéronautique, y investit, de son côté, 230 millions sur fonds propres.

Les chiffres

3,04 milliards

C’est, en dollars, soit 2,5 milliards d’euros, la perte enregistrée par le constructeur américain au premier semestre.

28,7 milliards

C’est, en dollars, soit 24,4 milliards d’euros, le montant du chiffre d’affaires dégagé par le groupe au premier semestre, en recul de 26 % par rapport à la même période de 2019.

1,9 milliard

C’est, en euros, la perte nette subie par l’avionneur européen sur les six premiers mois de l’année.

18,9 milliards

C’est, en euros, le niveau du chiffre d’affaires enregistré par le groupe au premier semestre, en baisse de 39 % par rapport aux six premiers mois de 2019.