Archive dans juin 2024

Réforme du marché du travail : « Les fonctionnaires sont en demande d’une visibilité accrue sur l’avenir »

Stanislas Guerini, ministre de la fonction publique, a déclaré, le 9 avril, vouloir « lever le tabou » du licenciement des fonctionnaires. « Le statut n’est pas le statu quo », a-t-il affirmé, au nom de la même volonté d’assouplissement et de modernisation invoquée pour justifier les réformes du marché du travail menées au long des deux quinquennats. Les résultats d’une recherche récente sur la valeur attribuée par les individus à leur sécurité de l’emploi permettent de mieux comprendre les perceptions des personnes concernées par ce type de réforme.

Combien demanderiez-vous pour accepter de passer d’un emploi sécurisé à un autre, qui ne le serait pas ? Combien seriez-vous prêts à donner, à l’inverse, pour avoir un emploi sécurisé si vous n’en avez pas actuellement ? Telles sont les questions posées par une équipe de chercheurs israéliens, dans le cadre d’une enquête originale, en cours de duplication en France et au Canada, mais qui donne dès à présent des indications éclairantes (« How Does the Welfare Policy Impact Tenure and Job Security ? », Eitan Hourie, Miki Malul, Raphael Bar-El, SSRN, 2022).

Pour renoncer à un emploi sécurisé, les revenus supplémentaires demandés varient entre 10 % et 22 %. Tout dépend des scénarios proposés. En période de chômage élevé et/ou lorsque la durée et le niveau d’indemnisation sont limités, les exigences apparaissent naturellement les plus fortes. S’ils doivent accepter une diminution de leur sécurité professionnelle, les individus réclament alors une augmentation salariale de 22 %. Avoir voulu s’attaquer au statut des fonctionnaires juste après avoir durci les conditions d’indemnisation du chômage était, à cet égard, particulièrement risqué.

Même lorsqu’on leur décrit une situation proche du plein-emploi et/ou un système d’assurance-chômage très efficace et protecteur, avec un revenu garanti pour tous, comme en Finlande, les personnes interrogées demandent tout de même 10 % de revenus supplémentaires en échange de leur renoncement à un emploi parfaitement sécurisé.

Eviter les « petites phrases »

La sécurité de l’emploi, en effet, ne signifie pas seulement un revenu garanti à long terme et sur lequel on peut s’appuyer pour bâtir des projets. Elle correspond aussi au fait de pouvoir continuer à exercer son métier au sein d’une organisation à laquelle on s’identifie. Elle implique des conditions de travail stables (situation géographique, horaires…) permettant de conserver l’équilibre délicat que chacun construit progressivement entre sa vie professionnelle et son organisation personnelle, ses responsabilités familiales, associatives, citoyennes, etc.

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« L’assurance-chômage n’est pas le seul levier pour augmenter l’emploi »

La réforme de l’assurance-chômage récemment annoncée vient à la fois durcir les conditions d’accès à l’indemnisation et réduire la durée d’indemnisation. Chacun de ces deux paramètres a déjà été modifié lors d’une précédente réforme. Que penser de ce nouveau tour de vis ?

Concernant les conditions d’éligibilité, les durcir peut pousser les employeurs à proposer des contrats plus longs. En 2009, lorsque la durée de travail minimum pour être indemnisé était passée, à l’inverse des réformes actuelles, de six à quatre mois, cela avait induit une augmentation significative de la part des contrats de quatre mois parmi les CDD. Cet argument est à mettre en balance avec le fait que certains demandeurs d’emploi vont se voir privés d’indemnisation à cause de la réforme, principalement des personnes aux trajectoires hachées et des jeunes, dont la situation sera d’autant plus difficile qu’ils ne sont pas éligibles au RSA.

Qu’en est-il pour la durée d’indemnisation ? Nos travaux, comme beaucoup d’autres conduits en France ou à l’étranger, montrent qu’avoir droit à une période d’indemnisation plus longue induit des périodes de chômage un peu plus longues. Deux exemples parmi d’autres. Avant 2009, on peut comparer les demandeurs d’emploi ayant travaillé sept mois dans les deux dernières années et ceux qui avaient travaillé huit mois. Il s’agit de personnes au parcours assez similaire et pourtant, du fait des règles de l’époque, les premières étaient éligibles à sept mois d’indemnisation tandis que les secondes avaient le droit à quinze mois.

Nous avons montré que les premières, qui étaient donc éligibles à huit mois d’assurance-chômage de moins que les secondes, restaient au chômage en moyenne environ deux mois de moins. Toujours avant 2009, on a pu également comparer les personnes qui s’inscrivaient au chômage à 49 ans et celles qui le faisaient à 50 ans. A l’époque, c’est à 50 ans que commençait la « filière seniors », qui donne droit à une indemnisation plus longue. Toutes choses égales par ailleurs, les personnes qui ouvraient un droit à 50 ans étaient éligibles à une durée d’indemnisation en moyenne 30 % plus longue que celles qui ouvraient leur droit à 49 ans et avaient une durée de chômage 6 % plus longue.

Agir de manière oblique

Autre résultat frappant des travaux de recherche : réduire la durée d’indemnisation ne fait pas baisser le salaire de l’emploi retrouvé. En théorie, une durée d’indemnisation plus courte pourrait pousser les demandeurs d’emploi à chercher des emplois de moins bonne qualité. D’un autre côté, rester au chômage plus longtemps exerce un effet à la baisse sur les salaires retrouvés ; une baisse de la durée d’indemnisation peut donc augmenter les salaires du nouvel emploi en raccourcissant le temps passé au chômage. Empiriquement, ces deux effets semblent donc s’annuler.

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« Comment expliquer que les salaires ne réagissent pratiquement pas au manque de main-d’œuvre ? »

Les marchés du travail de plusieurs pays européens ont récemment vu émerger un paradoxe. Les employeurs font régulièrement le constat d’une pénurie de main-d’œuvre et de difficultés à l’embauche. Cela devrait, en théorie, conduire à des augmentations de salaires jusqu’à ce que ces pénuries disparaissent. Pourtant, rien de tel n’est observé. En Allemagne comme en France, les travailleurs ont même enregistré des pertes salariales réelles ces dernières années. Bien que certaines de ces pertes soient liées au Covid-19 et à la crise énergétique qui a suivi l’invasion de l’Ukraine par la Russie, il est tout de même surprenant que les salaires ne réagissent pratiquement pas au manque de main-d’œuvre. Comment cela peut-il s’expliquer ?

Une réponse à cette question réside dans la concurrence limitée entre les employeurs, et la mauvaise répartition des travailleurs qui en découle. Les conséquences de ce pouvoir de marché des employeurs sont immédiates : le manque de concurrence se traduit par des salaires et des niveaux d’emploi inférieurs à ceux qu’offrirait un marché concurrentiel. Pire encore, une faible concurrence peut créer des distorsions sur le marché du travail : les entreprises improductives prospèrent tandis que les entreprises plus productives peinent à embaucher, ce qui freine le dynamisme économique.

Des recherches empiriques récentes mettent en évidence une raison essentielle du pouvoir démesuré des employeurs : les travailleurs et les demandeurs d’emploi n’ont qu’une connaissance limitée des salaires qu’ils pourraient percevoir chez d’autres employeurs. Prenons un exemple concret : si une représentante commerciale à Rouen ne sait pas qu’elle pourrait gagner 10 % de plus en changeant d’employeur dans sa région, elle ne dispose pas des informations nécessaires pour exiger un salaire équitable ou trouver un meilleur emploi. En conséquence, elle risque de rester bloquée dans un emploi mal rémunéré et peu productif. Ces frictions sont particulièrement graves pour les travailleurs à bas salaires, car ils sont les moins susceptibles d’avoir accès aux barèmes de rémunération.

Les bénéfices de la transparence

Des réformes novatrices actuellement envisagées par les responsables politiques français et allemands et encouragées par le Parlement européen pourraient contribuer à remédier à cette situation : des lois efficaces sur la transparence des salaires pour favoriser la concurrence sur le marché du travail. Allant au-delà des politiques non contraignantes actuellement en vigueur, elles obligeraient les employeurs à inclure des fourchettes de salaires dans toutes les offres d’emploi. Les modèles d’entreprise qui reposent sur la sous-rémunération des travailleurs auraient plus de mal à être compétitifs, tandis que les entreprises plus productives, qui versent des salaires plus élevés, auraient accès à un plus grand vivier de talents.

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Réforme de l’assurance-chômage : « Les savants équilibres qui gouvernent le droit du travail et la protection sociale sont probablement sous-estimés »

Le projet de réforme de l’assurance-chômage est l’un des sujets polémiques des législatives anticipées, polarisant le débat entre l’impact social délétère d’une réforme « inacceptable » et sa légitimité économique « indispensable ». Mais, au-delà des effets d’aubaine et politiques recherchés, les savants équilibres qui gouvernent le droit du travail et la protection sociale sont probablement sous-estimés, ce qui peut s’expliquer par la dépossession, par l’exécutif, des partenaires sociaux de la cogestion de cette assurance qui leur est pourtant légalement dévolue.

Selon le gouvernement, l’objectif serait la création de 90 000 emplois, ce qui est peu, mais également, et surtout, de faire des économies budgétaires, évaluées à 3,6 milliards d’euros, ce qui est significatif. Pour autant, il est certain que le niveau de protection sociale des chômeurs, certes l’un des plus favorables en Europe, sera drastiquement diminué.

Selon une étude de l’Unédic de 2021, la précédente réforme impliquait déjà une précarisation de la population jeune, souvent employée dans le cadre de contrats courts (ouverture des droits restrictive, baisse des durées d’indemnisation), mais aussi des chômeurs âgés (seuil et durée d’indemnisation, baisse et limitation du montant des allocations servies dans l’attente de la liquidation de leurs retraites). Il est pourtant établi que le taux de chômage des jeunes est très élevé, et que les seniors licenciés ont une employabilité limitée. Même si des mesures spécifiques sont envisagées pour favoriser leur reprise d’emploi, elles paraissent insuffisantes pour surmonter ce problème structurel, de surcroît amplifié par la réforme.

Radicalisation des discussions

On peut également s’interroger sur la réduction des aides à la création d’entreprise, qui sont souvent une voie de reconversion pour les salariés, en particulier dans le cadre de la profonde mutation des modes de travail et de la très sensible augmentation du travail indépendant.

Mais, au-delà de ces considérations d’ordre politique et social, on doit également se pencher sur l’effet de ces réformes successives sur les dispositifs légaux mis en œuvre antérieurement, sous les quinquennats de Sarkozy, de Hollande, puis de Macron, pour favoriser la fluidité du marché du travail, sécuriser la rupture des contrats de travail et désengorger les tribunaux. Depuis 2008, année de sa mise en place, la rupture conventionnelle homologuée du contrat de travail connaît un succès qui ne se dément pas. Selon les statistiques de la Dares, on enregistrait, en 2023, environ 515 000 recours à la rupture conventionnelle, contre 90 000 licenciements pour motif économique et 895 000 licenciements pour autres motifs.

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A Emmaüs, la fédération cherche une sortie de crise

Une manifestation de travailleurs sans papiers d’Emmaüs pour leur 144e jour de grève, devant la mairie de Saint-André-lez-Lille (Nord), le 21 novembre 2023.

Voilà près d’un an qu’Emmaüs est pris dans la tourmente. Jeudi 13 et vendredi 14 juin, l’association de lutte contre la pauvreté fondée par l’abbé Pierre se réunissait en assemblée générale et devait chercher l’épilogue d’une crise inédite. Plusieurs communautés, parmi les quelque 120 que compte le mouvement, ont été ébranlées par des grèves de compagnons qui dénoncent leurs conditions de travail.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Emmaüs, une fraternité au bord de la rupture

Un numéro du magazine d’investigation Complément d’enquête, diffusé le 6 juin sur France 2, a révélé, en outre, des cas de défaillance de sécurité des compagnons, de mauvais traitements, de harcèlement et même des soupçons de détournement de fonds.

Des perquisitions ont, par ailleurs, été effectuées, le 4 juin, sur quatre sites de l’association dans le Tarn-et-Garonne, dans le cadre d’une enquête ouverte par le parquet de Montauban sur des faits de travail dissimulé au détriment de personnes vulnérables.

Un procès s’est enfin tenu, le 13 juin, devant le tribunal judiciaire de Lille au cours duquel trois dirigeants de communautés de Saint-André-lez-Lille et de Nieppe (Nord) ont notamment répondu des faits de travail dissimulé. Le procureur a requis un an de prison avec sursis et 2 000 euros d’amende à l’encontre du président de la Halte-Saint-Jean, implantée à Saint-André-lez-Lille, et deux ans de prison avec sursis et 3 000 euros d’amende à l’encontre de la directrice. Six mois de prison avec sursis ont été requis à l’encontre d’un ancien responsable de la communauté de Nieppe. La décision du tribunal sera connue le 5 juillet.

Un statut imaginé par les pouvoirs publics

Une vingtaine de compagnons de la Halte-Saint-Jean avaient à l’origine déposé plainte pour « traite des êtres humains », une qualification que n’a pas retenue la justice. Tous en situation irrégulière, et en grève depuis juillet 2023, ils dénonçaient des conditions de travail harassantes – à raison de quarante heures par semaine et pour certains depuis plusieurs années – et des promesses de régularisation non tenues. La personnalité de la dirigeante de la communauté était aussi mise en cause.

Officiellement, les compagnons des communautés Emmaüs ne sont pas des salariés mais pratiquent une « activité solidaire ». Ils participent au tri de vêtements ou de livres, au débarras de meubles, à la réparation d’appareils électroménagers, à la vente d’articles ou encore à des travaux d’entretien des bâtiments. En échange de quoi, ils sont nourris, logés et perçoivent une rétribution.

En 2008, pour clarifier la situation juridique des communautés, un statut d’organisme d’accueil communautaire et d’activités solidaires (Oacas) a été imaginé par les pouvoirs publics. Les structures agréées garantissent aux personnes accueillies un habitat digne, un soutien financier et un accompagnement social. Elles cotisent à l’Urssaf, ce qui permet aux compagnons de bénéficier de tous les droits qui découlent du régime général de la protection sociale : arrêt de travail et indemnités journalières, accident du travail ou encore retraite. Le statut Oacas avait été refusé par cinq communautés du Nord, dont celles dans la tourmente aujourd’hui.

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Parcours professionnels : le poids des origines sociales

« Depuis les années 1960, l’effet de l’origine sociale sur les parcours scolaires est l’un des faits sociaux les plus documentés en sociologie. Nous avons voulu prolonger cette réflexion en évaluant l’impact de ce facteur sur les carrières professionnelles », explique Dominique Epiphane, autrice avec Gaëlle Dabet et Elsa Personnaz d’une étude publiée le 14 mai sur le site du Centre d’études et de recherches sur les qualifications (« Origine sociale, diplôme et insertion : la force des liens », Céreq Bref, n° 452). Dans ce cadre, les trois chargées d’études du Céreq ont observé en 2020 les trajectoires de 22 450 jeunes sortis du système scolaire trois ans plus tôt.

Premier constat : en dépit d’une relative démocratisation de l’enseignement supérieur long (bac + 5 et plus), 55 % des enfants de deux parents cadres en sont diplômés, contre seulement 11 % des enfants de familles à dominante ouvrière. Moins bien formés, les jeunes d’origine modeste subissent davantage la précarité : dans les trois premières années après la sortie des études, les trajectoires aux marges de l’emploi (chômage, inactivité…) concernent 7 % des enfants de cadres contre 17 % des enfants de familles à dominante ouvrière, la part des précaires augmentant à mesure que l’on descend dans la hiérarchie sociale.

Les défenseurs de l’égalité des chances pourront cependant se satisfaire du fait qu’à niveau de diplôme égal l’origine sociale joue peu sur l’accès à l’emploi. Ainsi, qu’ils soient enfants de cadres ou de familles à dominante ouvrière, un tiers des jeunes diplômés de l’enseignement supérieur court accèdent rapidement et durablement à un emploi. Et l’origine sociale pèse encore moins sur ce critère pour les diplômés du supérieur long.

Un meilleur réseau social et professionnel

A l’inverse, contrairement à ce qui est observé pour l’accès à l’emploi, le milieu social pèse lourdement sur le statut décroché à l’issue de la formation. « Les jeunes diplômés de bac + 5 et plus avec deux parents cadres sont 78 % à être cadres eux-mêmes, contre seulement 60 % de celles et ceux issus de familles à dominante ouvrière », relatent les autrices de l’étude. Cette différence de traitement traduit d’abord le fait que les uns et les autres n’ont pas suivi les mêmes voies, l’enseignement supérieur long proposant des formations de valeur inégale sur le marché du travail.

D’autres travaux montrent en effet que les enfants des classes favorisées sont surreprésentés dans les filières scientifiques et commerciales les plus cotées. Les employeurs accordent plus facilement et rapidement le statut cadre à ces diplômés des grandes écoles qu’à ceux des universités souvent perçus comme moins opérationnels mais au recrutement social plus large. Tout porte à croire que les diplômés d’écoles privées peu sélectives, qui attirent de plus en plus de jeunes de milieu modeste avec l’apprentissage, sont également pénalisés.

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Simon Cottin-Marx, sociologue, et Baptiste Mylondo, économiste : « Les projets autogestionnaires ne sont pas forcément voués à l’échec »

Le sociologue Simon Cottin-Marx et l’économiste Baptiste Mylondo, auteurs de Travailler sans patron (Folio, 352 pages, 9,40 euros), appellent les salariés des entreprises autogérées à se saisir collectivement de la fonction employeur et à développer la polyvalence en interne.

Vous vous intéressez dans votre ouvrage aux entreprises en autogestion. Quel a été votre terrain d’étude ?

Simon Cottin-Marx : Nous nous sommes centrés sur le secteur de l’économie sociale et solidaire (ESS), qui regroupe associations, coopératives, mutuelles ou fondations et leurs 2,4 millions de salariés. C’est principalement là que l’on trouve des structures qui, à différents niveaux, mettent en œuvre les idées autogestionnaires. Elles développent une organisation démocratique, où les richesses sont partagées équitablement et où le travail est mené en coopération, ce qui les distingue des entreprises privées capitalistiques ou de l’administration publique.

Baptiste Mylondo : Leurs membres souhaitent que les valeurs de l’ESS soient respectées. Ils font donc en sorte que les décisions soient prises par toutes les personnes concernées par les conséquences de ces mêmes décisions. Ils sont attachés aux principes de démocratie, d’équité, de gestion humaine des collectifs, et souhaitent en conséquence travailler sans patron.

Lire aussi | Article réservé à nos abonnés Entreprise sans chef : l’avenir d’une utopie

S. C.-M. : Il faut toutefois avoir à l’esprit que ce n’est pas parce qu’on est une coopérative ou une association que l’on va automatiquement mettre en œuvre ces idées. De nombreuses structures se sont éloignées de l’utopie autogestionnaire et des valeurs de l’ESS.

Vous distinguez aussi des organisations qui pratiquent une autogestion de type néolibéral, comme les entreprises libérées et qui constitueraient, à vos yeux, un leurre…

B. M. : La question de la propriété est au cœur de cette distinction. L’autogestion néolibérale consiste à travailler pour l’entreprise de quelqu’un d’autre et non dans un collectif dont les membres sont copropriétaires.

De même, la démocratie y est accordée par le patron et non « saisie », instaurée par les salariés. Lorsque les entreprises libérées mettent en place davantage d’autonomie ou de démocratie, l’objectif est généralement d’augmenter leur propre productivité et, in fine, d’accroître leurs profits.

Votre livre met en lumière toute la difficulté qu’il y a à maintenir une structure autogérée. Vous citez notamment le sociologue Albert Meister (1927-1982) qui, désabusé, évoque des « échecs répétés » et une tendance à la « dégénérescence » du processus démocratique au sein de ces organisations. Quelles sont les contraintes auxquelles ces structures doivent faire face ?

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Le journal « Sud Ouest » en grève reconductible contre un plan social

La rédaction du quotidien régional Sud Ouest, mobilisée depuis mars, a décidé d’une nouvelle grève reconductible jeudi. Elle a été votée à 87,3 % des 122 votes exprimés après une nouvelle réunion infructueuse avec la direction autour d’un plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) qui prévoit la suppression de 118 postes, dont une vingtaine de journalistes.

« L’actualité est brûlante et ne pas sortir le journal est un crève-cœur pour la rédaction. Seulement voilà, après six réunions de négociation, le dialogue est dans l’impasse avec la direction. Tant sur les postes à supprimer (ou à sauver) que sur les perspectives pour l’entreprise », écrit, mercredi 12 juin, le syndicat SNJ dans un communiqué.

Motion de défiance

Le projet de réorganisation dévoilé début mars prévoit un plan de départs volontaires concernant tous les services de l’entreprise, de la rédaction à l’imprimerie, afin de faire face à la baisse des ventes et à la hausse des coûts. Le projet inclut notamment trois fermetures d’agences locales.

La rédaction s’était mise en grève une journée au moment de l’annonce de ce plan social, avant de voter mi-mars une motion de défiance contre sa direction à 80 % des voix. Le quotidien Sud Ouest, qui revendique 212 000 exemplaires par jour dans sept départements de Nouvelle-Aquitaine, emploie 720 salariés dont environ 250 journalistes, selon son site Internet.

Ce PSE, « quatrième plan social en onze ans » selon le SNJ, est vivement critiqué par le syndicat qui y voit un projet « mortifère », réduisant l’offre rédactionnelle du titre à l’heure où la vente de journaux papier et numérique représente plus de 60 % du chiffre d’affaires.

« Comment admettre que la rédaction soit concernée à une telle échelle ? La stratégie de l’actionnariat de Sud Ouest, qui se résume à réduire les coûts à courte échéance, sans donner ni d’horizon ni de sens à la suite, finit par faire déborder le vase », dénonce le SNJ, appelant la direction à « reprendre les discussions sur des bases plus réalistes ».

La Sapeso, société éditrice de Sud Ouest incluant sa régie, a essuyé en 2021 une perte de 2,35 millions d’euros.

Le Monde avec AFP

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« Dès les premières semaines, on se retrouve toutes cassées » : dans les métiers de service et du soin, les douleurs invisibles des jeunes travailleuses

Des années « très éprouvantes ». Ces mots viennent tout de suite à Amel Medjahed, 22 ans, quand on lui demande de décrire son parcours dans la vente de prêt-à-porter. « On ne l’imagine pas d’emblée, soulève la Parisienne, qui a commencé comme vendeuse à 15 ans durant son bac pro commerce, mais vendeuse, c’est faire de la manutention toute la journée. » Porter des colis de vêtements de plusieurs kilos, déballer, placer en rayon – parfois à plusieurs mètres de hauteur –, ramasser, plier, encaisser… Le tout en restant constamment debout.

Passée par diverses enseignes, de la lingerie aux magasins haut de gamme, Amel rentre alors le soir avec d’importants maux de jambes, causés par le piétinement répété. Avant 20 ans, elle développe des douleurs aux bras, aux épaules et aux côtes qui s’installent durablement. Dans les galeries marchandes où elle a travaillé, l’absence de fenêtres et donc de lumière naturelle vient dérégler son rythme biologique et fait progressivement baisser sa vue.

Dans son entourage, toutefois, certains ont tendance à « minimiser » la fatigue générée par cette profession très féminisée (88 % des vendeurs en prêt à porter sont des vendeuses), rapporte Amel. « Les gens vont se dire que c’est un métier facile, même un peu bête, mais faut voir ce que c’est que de porter pendant des heures des colis qui font quatre fois son poids ! », s’exclame la jeune femme qui, essorée, a quitté récemment le secteur du prêt-à-porter pour l’optique.

A l’instar de la vente, la coiffure, l’esthétique ou l’hôtessariat sont autant de secteurs très féminins où les travailleuses, souvent jeunes, sont exposées à de nombreux risques physiques. Et cela en toute invisibilité. Lorsqu’elle a coréalisé une étude sur les apprentis des métiers de l’automobile et de la coiffure, la sociologue Fanny Renard a pourtant constaté que, dans la coiffure, « la pénibilité s’avère aussi forte que dans les garages auto : beaucoup de troubles musculo-squelettiques, en raison des postures des bras et des gestes répétés, ou encore une confrontation quotidienne à des produits toxiques ».

Conditions instables

Dès ses débuts dans la coiffure, Tifanny (qui ne donne pas son nom de famille), aujourd’hui 31 ans, a souffert de tendinites à répétition. Dans le salon low cost du Nord où elle a commencé en CAP puis en BTS, les shampooings, les coupes et les brushings se font « à la chaîne », coudes constamment en l’air à porter sèche-cheveux et ciseaux. Sans avoir toujours le temps de bien se positionner ni de récupérer, avec « beaucoup d’heures supplémentaires ».

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L’IA générative s’attaque aux métiers des « cols blancs »

Quand Ilan Twig, le cofondateur et responsable de la technologie de Navan, a vu l’intelligence artificielle (IA) générative arriver, il est devenu « très paranoïaque ». Toutes les fonctions du groupe, gestionnaire en ligne des voyages et dépenses d’entreprises, étaient touchées : l’équipe marketing, les programmeurs, les juristes…

Il s’est alors empressé d’acheter 20 000 dollars (18 360 euros) d’unités de traitement graphique (GPU) pour mieux comprendre les usages de l’IA. Sa conclusion : ceux qui n’adopteraient pas cette nouvelle technologie prendraient du retard par rapport à leurs concurrents dans un horizon de un à trois ans. Et, au bout de cinq ans, ils auraient disparu.

Il y a encore quelques mois, les pionniers de l’IA générative se voulaient rassurants. La force de travail souffrirait peu, promettaient-ils. Après tout, les tâches réalisées par ce nouvel outil seraient toujours supervisées par un humain. Mais plus on avance, plus les chatbots améliorent leurs performances. Et l’on mesure l’ampleur des gains de productivité dans des domaines autrefois chasses gardées des cols blancs. Chez Navan, l’agente de voyages virtuelle Ava résout, seule, 40 % des problèmes posés par des clients, sans aucune intervention humaine. Et ses ingénieurs utilisant le copilote GitHub repèrent 25 % de plus de défauts de conception qu’un simple programmeur.

Coursera, qui offre des milliers de formations en ligne, a de même grandement bénéficié de l’IA générative. Depuis le début de l’année, le groupe propose 4 700 cours en vingt et une langues. Lectures, instructions, sous-titres de vidéo, questionnaires… sont adaptés à la langue de l’usager pour un prix dérisoire. La traduction d’un cours coûtait autrefois 13 000 dollars, elle est aujourd’hui à 25 dollars.

Plusieurs métiers intellectuels en danger

Près d’un cadre sur deux estime les patrons remplaçables par l’IA. « Les tâches réalisées par l’IA sont plus sophistiquées, constate le rapport du Burning Glass Institute et de la Society for Human Resources Management (SHRM) sur l’IA générative et la force de travail. Les emplois impactés sont ceux accomplis par des professionnels porteurs d’une expertise métier. » Et de citer les multiples atouts de l’outil virtuel : il répond aux questions, il se fait programmeur, il crée des images et des vidéos, il synthétise les textes, récupère très vite une énorme quantité d’informations… De quoi mettre en danger plusieurs métiers intellectuels, autrefois protégés des révolutions industrielles.

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