« On fait comme si de rien n’était alors que tout a changé » : des salariés racontent leur retour au bureau

Gary Cole, dans le film « Office Space » (1999), de Mike Judge.

Devinette : qu’est-ce qui a l’odeur du bureau, les meubles du bureau, l’aspect du bureau, mais qui n’est pas le bureau ?

Réponse : le bureau en juin 2020. Comme les écoliers qui redécouvrent leur salle de classe après les vacances d’été, de nombreux salariés français retrouvent ces jours-ci leur lieu de travail. Mais rien n’est tout à fait comme avant, et une « étrangeté familière » se dégage de ces retrouvailles.

D’abord parce qu’eux-mêmes ont changé. Pendant trois mois, 5 millions de Français ont découvert de manière empirique qu’ils n’avaient pas besoin d’être au bureau pour travailler. Qu’en pantoufles, sur un coin de table, un enfant sous le bras et un casque sur les oreilles, c’était parfois inconfortable mais cela fonctionnait aussi. Maintenant qu’ils peuvent progressivement y retourner, ce n’est donc pas tant le travail que la vie de bureau qu’ils espèrent retrouver. Tout ce qui ne se mesure pas en tâches accomplies, mais en réflexions de couloir, blagues de machine à café, discussions de cantoche.

Plateaux déserts

Seulement voilà : la cantine est fermée. Les plantes vertes sont toutes mortes. Il y a un sens de circulation dans les couloirs, l’accès à la machine à café est plus réglementé qu’un tarmac d’aéroport et les plateaux sont déserts. Même si le gouvernement a livré, le 24 juin, un « protocole de déconfinement » allégé aux entreprises, elles se soumettent encore à des règles de sécurité sanitaire importantes. Par une sorte de mise en abîme extrême, certaines ont même adopté des pratiques de télétravail dans l’open space : les salariés sont invités à rester chacun assis derrière leur ordinateur pour les réunions, menées en visioconférence alors que tout le monde est là. Moins de risque sanitaire, et moins de bla-bla inutile, expliquent les inventeurs de ce concept déprimant.

Mais alors, à quoi ça sert, le bureau ?

Alice (certains prénoms ont été modifiés) n’est pas certaine d’avoir trouvé la réponse. A la fin de sa première vraie journée de retour au travail, lundi 22 juin, cette responsable marketing de 42 ans dans une petite entreprise lyonnaise est abattue. « On fait comme si de rien n’était alors que tout a changé. Personne ne se parle, chacun est enfermé dans son bureau, on reste à 2 mètres les uns des autres. Nous n’avons même pas eu une réunion d’accueil. Avant, on sortait tous déjeuner, là chacun prend son pique-nique dans son coin. »

Après trois mois de télétravail serein en famille, Valentine, cadre de 48 ans dans le secteur financier, a elle aussi franchi la porte de ses bureaux haussmanniens, à Paris, avec une certaine appréhension. « Lorsqu’on est arrivés, nos affaires étaient dans des cartons pour la désinfection, on avait l’impression que les locaux avaient été vidés. Il y avait un côté assez surréaliste. Quand on entre, le matin, le gardien nous fait émarger et nous remet une petite enveloppe avec nos deux masques pour la journée. Il y a des distributeurs de gel partout. On n’a pas le droit de monter à deux dans l’ascenseur, ni d’aller à la machine à café à plus de deux. Le port du masque est obligatoire. Bref, le retour à la normale, ce n’est pas pour aujourd’hui. »

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