La réforme de l’ENA

Le Président de la République désire en finir avec l’Ecole nationale d’administration dans sa forme récente. Cette réforme, si elle aboutit, doit permettre de renouer avec une méritocratie ouverte à tous.

Quand Emmanuel Macron s’engage de mouvoir la fonction publique pour la rendre plus proche des citoyens, l’expérience de force qui se joue autour de l’Ecole nationale d’administration (ENA) en dira long sur sa capacité ou non à s’émanciper des grands corps, dont il est lui-même issu et qui ont fini par dessiner une véritable forteresse au sein de l’Etat. Emmanuel Macron a réaffirmé, lors de sa conférence de presse du 25 avril, qu’il voulait en finir avec l’ENA dans sa forme contemporaine.

Les élévations du grand débat national l’ont convaincu qu’il pouvait réaliser avec hardiesse : dans l’opinion, les énarques sont aussi dévalorisés que les élus. Loin d’être perçus comme des serviteurs zélés de l’intérêt général, ils sont vus comme les représentants d’une oligarchie qui a égaré le sens des réalités. Pourtant, le chef de l’Etat s’est bien gardé de trancher dans le vif. Il a préféré confier à l’un des anciens élèves de l’école, Frédéric Thiriez, avocat auprès du Conseil d’Etat et de la Cour des comptes, le soin d’offrir une réforme de son recrutement, des formations qu’elle délivre et de la carrière qu’elle offre.

Rien n’est donc acté ; or ce qui s’est joué ces dernières années encourage à la réticence. En 1995, déjà, l’un de ses anciens élèves, Jacques Chirac, avait prévu d’en finir avec l’ENA, y voyant le symbole « d’une élite qui a failli, d’une caste qui se coopte ». Il n’y était pas arrivé. Nicolas Sarkozy non plus, qui, douze ans plus tard, s’était montré choqué de constater que, à 26 ans, un certain nombre de jeunes gens frais émoulus de l’école, la tête bien faite, mais en manque flagrant de terrain, étaient assurés d’une carrière à vie dans les hautes sphères de l’Etat ou à la tête de grandes entreprises. Il leur suffisait pour cela de sortir dans la botte, cette quinzaine de places que le Conseil d’Etat, l’inspection générale des finances et la Cour des comptes conservent chaque année aux mieux classés du concours de sortie.

Péril d’endogamie

L’idée de vouloir produire une élite administrative formée sur la méritocratie n’était pas mauvaise au moment où l’ENA a été créée, en 1945. Il s’agissait alors de rétablir le pays en luttant contre le népotisme qui régnait avant guerre dans les différents ministères. A son apogée, l’école, fruit d’un consensus entre le général de Gaulle et le communiste Maurice Thorez, a fourni à l’Etat ses meilleurs modernisateurs, mais, au fil du temps, l’ambition principale s’est affadie.

L’Etat a perdu en force et en prestige, l’enseignement s’est banalisé, l’embauche s’est rétrécie. En dépit de trois voies de vestibule différentes et d’un nombre important de boursiers, l’école ne garantit plus la démocratisation de la haute fonction publique : les enfants de cadres supérieurs y sont surreprésentés, les fils ou filles d’ouvrier quasiment absents. Il en résulte un risque d’endogamie renforcé par le classement de sortie, qui admet à une élite de fructifier dans l’entre-soi, avec, qui plus est, la certitude de durer bien plus longtemps que les ministres qu’elle est censée servir.

Il faut rattacher avec l’esprit de 1945, celui d’une méritocratie ouverte à tous et véritablement au service de l’Etat. Une réforme est bel et bien urgente, mais, une fois dit cela, le plus dur reste à faire, car, outre la résistance des grands corps, une inquiétude, réelle, est à lever : et si le service public n’était plus capable de captiver les meilleurs ?