Elisabeth Borne, une image de gauche ternie par la réforme de l’assurance-chômage

C’était sans doute la pire des périodes pour devenir ministre du travail. Elisabeth Borne a été désignée à ce poste début juillet 2020, alors que l’économie française venait de subir l’une des plus violentes récessions de son histoire – en lien avec l’épidémie due au Covid-19 qui avait mis à l’arrêt des dizaines de milliers d’entreprises. A l’époque, le nombre de demandeurs d’emploi sans aucune activité, inscrits en catégorie A, avait battu tous les records, culminant à plus de 4,4 millions. La plupart des conjoncturistes broyaient du noir, se demandant si les mois à venir allaient être seulement mauvais ou carrément catastrophiques.

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La suite a finalement prouvé que le pire n’est jamais certain. Au moment de quitter l’hôtel du Châtelet, le siège du ministère du travail situé rue de Grenelle à Paris, Mme Borne peut se prévaloir de statistiques relativement flatteuses. La file d’attente en catégorie A s’est fortement réduite, à 3,19 millions au premier trimestre. Le taux de chômage, lui, se situe désormais à 7,3 % (soit 2,2 points de moins par rapport à la mi-2017). Ces performances sont, certes, inférieures à celles enregistrées dans d’autres pays – comme l’Allemagne qui, avec 3 % de chômeurs, se prélasse dans le plein-emploi. Mais la tendance à l’amélioration en France est incontestable.

De généreuses subventions

Mme Borne y est-elle pour quelque chose ? Le « quoi qu’il en coûte » l’a, en tout cas, beaucoup aidée à déployer toute une palette de mesures destinées à soutenir les embauches. Rien que pour le plan « 1 jeune 1 solution », lancé durant l’été 2020, plus de 10 milliards d’euros ont été mis sur la table, avec de généreuses subventions en faveur des sociétés qui prennent des apprentis. Résultat : plus de 700 000 personnes ont été recrutées sous ce statut en 2021. Il s’agit d’un niveau inégalé, mais comme le dit, au second degré, l’économiste Bruno Coquet, un tel dynamisme s’explique par l’utilisation du « pot belge » (mélange de produits dopants très en vogue, jadis, dans le milieu du cyclisme). En d’autres termes, toute la question, maintenant, est de savoir si l’apprentissage sera aussi vigoureux quand les enveloppes budgétaires seront revues à la baisse.

Une chose, au moins, paraît acquise : durant les vingt-deux mois qu’elle a passés rue de Grenelle, Mme Borne « a tenu la maison », selon la formule de Raymond Soubie, président de la société de conseil Alixio et ex-conseiller social de Nicolas Sarkozy à l’Elysée. « Elle a bien mené les discussions techniques avec le patronat et les syndicats sur le recours au télétravail durant la crise sanitaire. » Numéro un de la Confédération des petites et moyennes entreprises, François Asselin confie qu’il y a eu des « tensions » quand la ministre a voulu rendre obligatoire l’activité à distance, mais elles n’ont pas duré. « C’est une femme fiable, une “pro”, qui soigne la préparation de ses dossiers en amont de chaque réunion », ajoute-t-il. Un haut gradé du patronat la qualifie de « solide, loyale, sérieuse » : « C’est quelqu’un qui bosse. »

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Des appréciations que partagent plusieurs responsables syndicaux. « Nous n’avons pas forcément été d’accord avec toutes les options qu’elle a retenues pour affronter la pandémie, mais les échanges avec elle et avec son équipe ont été plutôt bons », enchaîne François Hommeril, le leader de la CFE-CGC. « On a eu avec elle un dialogue franc, sincère, transparent, assorti de mesures à la hauteur pour accompagner les travailleurs et les employeurs face aux conséquences du Covid-19 », renchérit Cyril Chabanier, le président de la CFTC.

« Elle se préoccupe de l’insertion des jeunes »

En matière de réformes, elle a un tableau de chasse sans doute moins garni que celui de sa prédécesseure, Muriel Pénicaud, qui avait collectionné les textes au début du quinquennat (ordonnances de 2017 réécrivant le code du travail, loi de septembre 2018 sur la transformation de la formation continue et de l’apprentissage, etc.). Mais Mme Borne a montré qu’« elle se préoccupe de l’insertion des jeunes », observe l’économiste Philippe Aghion, en faisant allusion au « contrat d’engagement », qui constitue « une bonne réforme » : entré en vigueur le 1er mars, ce dispositif s’adresse aux moins de 26 ans (et aux moins de 30 ans s’ils sont handicapés) qui peinent à trouver leurs marques dans le monde du travail.

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Un dossier lui aura causé de gros tourments : le durcissement des règles de l’assurance-chômage, que les syndicats, unanimes, ont combattu. Engagé par Mme Pénicaud, ce chantier avait dû être réorienté, le Conseil d’Etat ayant invalidé certaines règles en novembre 2020. Plusieurs décrets ont été pris, réécrits, attaqués par les organisations de salariés devant le juge administratif… Finalement, les nouvelles dispositions ont commencé à s’appliquer en plusieurs étapes à partir du 1er juillet 2021, sous les critiques des centrales syndicales qui dénoncent la diminution de l’indemnisation mensuelle pour les plus précaires. Ce différend a laissé des traces dans les relations qu’Elisabeth Borne entretient avec Laurent Berger, le secrétaire général de la CFDT. Il a aussi fourni des arguments à tous ses contradicteurs qui réfutent l’idée qu’elle puisse être présentée comme une femme ayant une sensibilité de gauche.