Cinq ans de travail et des millions d’euros perdus : Scribe, l’introuvable révolution informatique de la police nationale

C’est une histoire de comités Théodule et de rapports circonstanciés, de réunions de pilotage et de pesanteurs administratives. D’espoirs déçus, aussi. Sept ministres de l’intérieur et trois directeurs généraux de la police nationale (DGPN) en avaient fait leur « priorité », mais après cinq ans de gestation, le programme Scribe, censé simplifier la rédaction des procédures pénales, n’a pas encore vu le jour. Un bug qui se chiffrerait à plus de 11 millions d’euros. « Pas 11 millions d’euros, assure cependant une source, mais beaucoup trop au vu de ce piètre résultat. » « Un fiasco, selon Anthony Caillé, représentant de la CGT-Police. Et pendant ce temps-là, la procédure se complexifie chaque jour un peu plus, avec un exécutif qui se sent obligé de sortir une loi au moindre fait divers. »

« C’est un échec cuisant, renchérit Yann Bastière, responsable de l’investigation au syndicat SGP-Police, et malgré ça, on met en place d’autres outils informatiques qui devaient être adossés à Scribe. Bilan, rien ne fonctionne. » A l’unisson, syndicats et enquêteurs s’inquiètent : alors que la procédure pénale numérique devrait être étendue à l’ensemble des juridictions françaises en 2022, la police attend encore un outil informatique moderne devenu indispensable.

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Indispensable parce que l’institution traite 3,8 millions d’infractions chaque année, soit 70 % de la masse constatée en France. Moderne, parce que le logiciel actuel, le LRP-PN (logiciel de rédaction de procédures – Police nationale) tient de l’« usine à gaz ». Son architecture est obsolète, les déconnexions fréquentes, le coût de maintenance de 1 million d’euros annuel est exorbitant et son ergonomie quasi-nulle.

« Si on consulte le Ficoba [fichier des comptes bancaires], explique un enquêteur, impossible d’intégrer directement les éléments recueillis dans un PV, on doit tout ressaisir. Et associer une pièce jointe à une procédure, c’est l’enfer. » Sans compter les champs statistiques ubuesques à remplir pour satisfaire la voracité de l’administration – donc, du politique – pour les chiffres. La blague a fait le tour des commissariats : parmi les centaines d’items proposés pour préciser les circonstances d’une infraction ou la nature d’un objet volé, vaut-il mieux saisir « canot » ou « barque » ?

Arlésienne de la police

Aussi, l’enthousiasme est unanime lorsque le projet d’un nouveau logiciel est annoncé début 2016. Coût prévisionnel : 11,28 millions d’euros. Maîtres-mots du chantier : fluidité, souplesse, fiabilité, intuitivité. Cinq ans plus tard, une abondante documentation interne, que Le Monde a pu consulter, permet de mesurer l’écart entre les objectifs affichés à l’époque et l’état actuel d’un dossier en souffrance, véritable arlésienne de la police.

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La rédaction de Franceinfo.fr en grève le jour du débat des Républicains

A la redaction de Franceinfo.fr, lors de son lancement en 2016.

Le mouvement ne risque pas de passer inaperçu. Du moins aux yeux de la présidente de France Télévisions, Delphine Ernotte. La rédaction de Franceinfo.fr a prévu de se mettre en grève, mardi 30 novembre. Le mouvement, dont le préavis a été déposé le 24 novembre, devrait être fortement suivi.

Lundi 29 novembre, la rédaction s’est déjà opposée à 96 % à un protocole d’accord proposé par la direction. La date n’a pas été choisie au hasard : mardi, France 2 diffusera en « prime time » le dernier débat du parti Les Républicains, avant le vote en congrès le 4 décembre.

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Or, la rédaction de Franceinfo.fr doit participer à l’animation et à la mise en valeur de cette émission politique, coanimée pour la première fois par le directeur de l’information de France Télévisions, Laurent Guimier. Ce dernier vient remplacer Thomas Sotto, qui s’est mis en retrait en raison de sa relation avec l’une des conseillères du premier ministre Jean Castex. Interrogée, la direction de France Télévisions ne souhaite pas faire de commentaires.

Conditions de travail

Le dispositif d’accompagnement prévu pour l’émission, qui prévoyait l’intervention en direct d’experts sur le numérique, un live et la publication d’extraits sur le Web, devrait être fortement perturbé, même si les journalistes de Radio France, qui alimentent également le site Franceinfo.fr assureront une partie du suivi. Officiellement, la jeune rédaction de France Télévisions − la moyenne d’âge y est d’une trentaine d’années contre 49 ans à France Télévisions − proteste contre la suppression potentielle de deux postes − un départ en retraite et la non-titularisation d’un journaliste vidéo.

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En réalité, elle s’insurge plus largement contre ses conditions de travail. « Alors qu’on est déjà très fatigués en raison du Covid-19, parce qu’on nous en demande toujours plus, et qu’on est déjà à flux tendu, cette nouvelle a fait l’effet d’une bombe, affirme un membre de la Société des journalistes (SDJ). Non seulement, nous ne voulons pas de réduction d’effectifs, mais nous demandons au moins deux embauches. »

« C’est un bras de fer inattendu avec Delphine Ernotte, qui montre qu’ils sont très en colère » – Antoine Chuzeville, du Syndicat national des journalistes

Même si le mouvement n’affectera pas l’antenne en tant que telle, il tombe mal pour la présidente Delphine Ernotte, qui loue en toute occasion la réussite numérique de Franceinfo.fr, alors que les audiences de la chaîne d’information éponyme peinent à décoller.

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« Il y a une inadéquation entre les ambitions de la plate-forme et les bouts de ficelles dont on dispose », poursuit la SDJ. « Cette rédaction a très envie de bosser. Ses journalistes ont toujours été considérés comme les bons élèves de France Télévisions. C’est un bras de fer inattendu avec Delphine Ernotte, qui montre qu’ils sont très en colère », analyse Antoine Chuzeville, du Syndicat national des journalistes (SNJ), qui précise aussi qu’à ancienneté égale ces journalistes sont « moins bien payés » que dans les autres rédactions de la télévision publique.

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Covid-19 : comment les entreprises s’adaptent à la nouvelle vague

Des employés travaillent sur la chaîne de montage de l’usine de voitures Smart, à Hambach (Moselle), en juillet 2020.

Retour au télétravail ou simple rappel des gestes barrières entre les salariés sur les sites ? Avec l’accélération du nombre de cas de Covid-19, doublée de l’arrivée du nouveau variant Omicron, la fébrilité gagne le monde du travail.

L’Etat doit-il obliger les entreprises au télétravail ? A l’heure qu’il est, « on ne va pas fixer une obligation, mais moi, j’invite les employeurs à [le] favoriser », rappelait, vendredi 26 novembre sur Franceinfo, la ministre du travail, Elisabeth Borne.

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Elle a entendu les suppliques de Geoffroy Roux de Bézieux, le président du Mouvement des entreprises de France (Medef), qui assurait, le 23 novembre sur BFM-TV-RMC : « Les chefs d’entreprise doivent se remobiliser sur le télétravail, mais pas d’obligation. » « Il faut laisser le dialogue de proximité se faire », affirmait-il, rappelant que de nombreuses entreprises avaient déjà des accords de télétravail et que suivre l’exemple belge d’un travail à distance obligatoire quatre jours sur cinq serait « une erreur ».

Le président de la fédération Syntec, Laurent Giovachini, qui regroupe 1 million d’emplois dans le numérique, l’ingénierie ou le conseil, estime également que pour contrer la cinquième vague, « au stade actuel, on n’a pas besoin d’oukase sur le télétravail ».

Contrairement aux grandes entreprises, les plus petites sont pour leur part prêtes à soutenir un renforcement du télétravail là où c’est possible. « Dans les petites entreprises, c’est avec le Covid-19 qu’on a découvert le télétravail. On l’a vécu dans la douleur, on n’était pas formé, on avait des difficultés d’accès aux logiciels, on s’est heurté à l’illectronisme et beaucoup de personnel faisait du surtravail faute de logement adéquat pour télétravailler. Mais le télétravail nous a sauvés. On va jouer le jeu », assure Bernard Cohen-Hadad, président de la Confédération des petites et moyennes entreprises Paris-Ile-de-France.

« Contre-pied »

Le dirigeant de l’organisation patronale pense que « dans les activités compatibles avec le travail à distance, les entreprises vont monter à trois ou quatre jours par semaine. Mais ce sera en fonction de la capacité à fournir les commandes en cette période de flux tendu qu’est la fin d’année ». L’ensemble des fonctions administratives – les commandes, la facturation, la gestion de paie – sont concernées. Quant aux tâches incompatibles avec le travail à distance, les entreprises organisent la division des équipes pour qu’elles ne se croisent pas, ou le moins possible.

« On demande aussi aux entreprises d’étaler les horaires d’arrivée des salariés, en fonction des métiers, entre 6 heures et 10 heures, comme elles l’avaient déjà fait en juin 2020, pour éviter que tout le monde ne se retrouve dans les transports en même temps », ajoute M. Cohen-Hadad. Avec l’arrivée de la cinquième vague, « ce qu’on redoute le plus, c’est le retour des jauges, du couvre-feu, voire d’un confinement, qui provoquent une chute immédiate du chiffre d’affaires et le départ d’une partie des achats vers la vente à distance ».

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Ces diplômés qui choisissent de travailler moins pour « vivre mieux »

Emilien Long, prix Nobel d’économie, se présente comme le « candidat de la paresse » à l’élection présidentielle. Son programme : sortir d’un « productivisme morbide » en réduisant le temps de travail à trois heures par jour. « Je suis la voix de ceux qui veulent que la vie ne se résume pas au travail, à la croissance, à la consommation », fait valoir ce Marseillais, qui porte des espadrilles et s’exprime parfois depuis son hamac. S’il n’est autre qu’un personnage de fiction – issu du dernier roman d’Hadrien Klent, Paresse pour tous (Le Tripode, 360 pages, 19 euros) – Emilien Long pourrait être l’élu d’une partie de la jeunesse en quête de temps libre. Façon bréviaire de lutte, sa politique répond à des attentes réelles, à mi-chemin entre utopie et pragmatisme.

Après deux années de pandémie qui ont bouleversé nos repères et changé durablement l’organisation du travail, l’envie de retrouver du sens s’accompagne plus que jamais d’un désir de ralentir, de se retrouver. En témoignent les apéros « after-workless » organisés à Nantes par le collectif Travailler moins. Du chômage choisi – et non subi – à la retraite anticipée, en passant par une simple réduction de son temps de travail, toutes les options sont envisagées pour lever la tête du guidon.

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En ce mardi d’octobre, une quinzaine de jeunes sont réunis dans l’espace de coworking La Cordée sur Erdre, à trois minutes de la préfecture de Loire-Atlantique. Au milieu des kayaks et des transats qui garnissent cet appartement haussmannien, on boulotte des croissants au beurre à 19 heures, avec encore du pain sur la planche. « Pourquoi/pour quoi dé-travailler ? » ; « Comment dé-travailler ? » ; « Freins et blocages au dé-travail » : chacun avance de table en table pour faire mûrir une réflexion à la fois individuelle et collective.

« Rentiers frugalistes »

« Dé-travailler, c’est diminuer volontairement son temps de travail contraint, sans exploiter celui des autres, introduit Matthieu Fleurance, 30 ans, membre cofondateur du collectif. On veut aller vers une démarchandisation du temps et repenser nos modes de vie, dans un mouvement anticapitaliste, voire post-capitaliste. ». « Retraité précoce non-milliardaire » comme il aime à se définir, le trentenaire prône une forme de radicalité et de décroissance personnelle – à l’encontre des « rentiers frugalistes » qui misent sur des investissements financiers ou immobiliers.

Fils d’un ouvrier en boucherie et d’une employée de bureau à La Poste, Matthieu Fleurance a intégré très tôt « la culture de l’économie ». « Jusqu’à mes 25 ans, j’ai économisé à mort sans savoir pourquoi », raconte-t-il. Aujourd’hui, le Nantais a 30 000 euros de côté et touche le revenu de solidarité active (RSA), qu’il considère « comme un revenu de base ». Selon ses calculs, il n’a besoin que de 500 à 600 euros par mois pour vivre : « Et je me prive jamais, précise-t-il. Je ne subis pas ce truc. Je me fais un resto quand je veux. »

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En entreprise, la gestion « à la papa » ne fait plus rêver les jeunes

Travailler dans les Big Four ? Pour Jeanne Montot, 25 ans, c’était niet. « Dans les grands cabinets [d’audit], le fonctionnement est très hiérarchisé », regrette-t-elle. « En tant que junior, on ne peut y effectuer aucune mission sans être accompagné d’un senior. Et si on n’a pas passé tant de temps dans tel département, impossible d’évoluer au niveau supérieur. » Au diable le prestige, le beau salaire et la carrière toute tracée.

A la sortie de Grenoble Ecole de management, Jeanne préfère intégrer Nicomak, un petit cabinet de conseil et de formation en innovation managériale et responsabilité sociale des entreprises (RSE), qui déploie un mode de management agile, inspiré de l’entreprise libérée. « Tout nouvel embauché choisit lui-même son manageur », explique-t-elle. Les objectifs ne sont pas fixés d’en haut par les cofondateurs mais définis collégialement. « Au quotidien, aucune méthodologie ne nous est imposée », complète-t-elle. « Chacun a la responsabilité d’agir sur ses propres missions. Si un collaborateur rencontre une difficulté, c’est à lui d’aller demander de l’aide. »

« Confiance et autonomie »

Qu’on se le dise : le management à la papa ne fait plus recette chez les jeunes diplômés. C’est ce que confirme une étude publiée en janvier 2021 par l’Edhec Business School et le cabinet BearingPoint. Sur les quelque 954 étudiants et jeunes professionnels issus de l’enseignement supérieur interrogés, 47 % disent vouloir travailler dans une entreprise de type innovatrice, où les salariés sont organisés en équipes pluridisciplinaires et agiles fonctionnant en « mode projet », 17 % plébiscitent les structures entrepreneuriales, simples et flexibles.

« Les millénials vivent assez mal de se retrouver infantilisés dans le monde professionnel », Isaac Getz, professeur de leadership et d’innovation à l’ESCP

« Les millenials sont nés avec Internet et la liberté qu’il procure », rappelle Isaac Getz, professeur de leadership et d’innovation à l’ESCP Business School. « La plupart ont reçu une éducation assez souple et responsabilisante. Ils vivent donc assez mal de se retrouver infantilisés dans le monde professionnel. Ils aspirent à évoluer dans un climat de confiance et d’autonomie. »

Le nouveau Graal des jeunes générations ? L’entreprise libérée. « Un mode de management où tous les collaborateurs sont considérés comme égaux et ont la liberté d’entreprendre des actions qu’ils jugent bonnes pour le collectif de travail », explique Isaac Getz, qui a théorisé le concept dans son livre Liberté & Cie (Fayard, 2012).

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« Travail des enfants, salaires de misère… Cette face sombre de la mondialisation ne peut plus être tolérée »

Tribune. La crise du Covid-19 nous a montré à quel point nos chaînes d’approvisionnement mondiales sont fragiles et peu durables. A l’échelle mondiale, les effets directs et indirects de la pandémie entraînent le retour de nombreux enfants dans les mines, les champs et les usines. En 2021, pour la première fois depuis vingt ans, les experts de l’Organisation internationale du travail (OIT) nous disent que le travail des enfants a augmenté pour atteindre 160 millions.

Travail des enfants, travail forcé, salaires de misère… Cette face sombre de la mondialisation, celle de l’appauvrissement et de l’asservissement des plus fragiles à l’abri des regards, ne peut plus être tolérée par la puissance publique. Le combat pour une mondialisation plus humaine doit devenir la grande matrice politique de ces prochaines années, toute notre énergie doit s’y consacrer au nom de la dignité humaine et de la protection de notre maison commune.

La France, la première

Pour cela, des instruments existent déjà et doivent désormais être utilisés, diffusés et améliorés. Parmi eux, le devoir de vigilance : l’obligation faite aux multinationales de prévenir de façon effective les atteintes graves aux droits humains et à l’environnement, au bout de la rue comme au bout du monde.

Le 27 mars 2017, la France a été la première à se doter d’un tel instrument en adoptant la loi relative au devoir de vigilance des sociétés mères et des entreprises donneuses d’ordre. Cette loi « passe‑muraille » prévoit donc de lever le voile juridique qui organise l’impunité des donneurs d’ordres face aux victimes invisibles de leurs filiales, de leurs sous‑traitants et de leurs fournisseurs. Avec du recul, cette loi apparaît comme un processus générateur de droit : la mise en lumière des atteintes aux droits humains et aux biens communs a vocation à provoquer des réponses structurelles dans les régions et les filières impactées.

Contrairement à ce qui fut avancé par les partisans du statu quo, avec cette loi la France n’était pas isolée mais pionnière pour le processus européen.

En juin 2021, le Bundestag allemand a adopté la « loi sur les obligations de diligence des entreprises visant à prévenir les violations des droits de l’homme dans les chaînes d’approvisionnement », dans laquelle l’Allemagne met en œuvre un devoir de diligence obligatoire en matière de protection des droits de l’homme et de l’environnement pour les entreprises établies en Allemagne.

Des millions d’euros d’amendes

Ce sont les sociaux-démocrates allemands qui, en tant que principal moteur, ont soutenu une telle loi dès le début et ont initié un changement de paradigme en Allemagne : passer des mesures volontaires à des règles contraignantes pour la protection des droits de l’homme et de l’environnement pour les entreprises.

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Le bilan mitigé du plan de formation des chômeurs

Au centre d’apprentissage de Bondoufle (Essonne), en septembre 2018.

Le gouvernement a fait des efforts considérables pour former les chômeurs, mais les résultats de son action s’avèrent, à ce stade, en demi-teinte. C’est ce qui ressort du rapport présenté, jeudi 25 novembre, par le comité scientifique chargé d’évaluer le plan d’investissement dans les compétences (PIC). Mis en œuvre depuis un peu plus de trois ans, cet ambitieux programme n’a, pour le moment, pas produit d’impact majeur en faveur des personnes peu ou pas diplômées.

Présenté fin 2017 et réellement lancé dans les mois qui ont suivi, le PIC est censé former, sur cinq ans, un million de demandeurs d’emploi ayant un niveau de qualification très bas et un million de jeunes éloignés du monde du travail. Près de 15 milliards d’euros sont prévus pour concrétiser cette promesse de campagne d’Emmanuel Macron.

Cette démarche a contribué au net accroissement des « entrées en formation » des individus recherchant un poste : 1,018 million en 2019, contre 805 000 deux ans plus tôt. Le PIC s’est traduit par la mise en place de plusieurs « programmes nationaux » d’accompagnement (« Prépa compétence », « Prépa apprentissage ») dont la montée en charge a été bénéfique, quelque 113 000 femmes et hommes ayant été aiguillés vers ces filières en 2019.

1,11 million d’actions dispensées

Malheureusement, la dynamique a été brisée en 2020 par la récession liée à l’épidémie de Covid-19 : les effectifs de stagiaires ont dégringolé de 200 000 en une année, du fait, notamment, de la « fermeture des organismes » qui les accueillent. Une chute toutefois compensée par le bond du nombre de « personnes en recherche d’emploi » qui ont mobilisé leur compte personnel de formation (CPF) de façon « autonome ». Mais ce dispositif ne s’inscrit pas dans le cadre du PIC et « il porte massivement sur des formations courtes », comme le relève le rapport, alors que le but de l’exécutif est de privilégier des parcours qualifiants et de longue durée.

Au total, près de 1,11 million d’actions ont été dispensées, en 2020, pour développer les compétences de demandeurs d’emploi (en prenant en considération le CPF). La probabilité d’obtenir un stage dans l’année suivant la perte d’emploi s’est accrue pour les chômeurs, tout en demeurant faible : de 8 % en 2017, elle est passée à 11 % en 2019.

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Aujourd’hui, les personnes qui n’ont pas le bac intègrent plus aisément qu’avant le système de formation, grâce – en particulier – aux « programmes nationaux ». Mais ce ne sont pas elles « qui ont le plus bénéficié de l’augmentation des entrées (…) sur le champ des stagiaires de la formation professionnelle », souligne le comité scientifique. Leur part n’a quasiment pas varié au cours de la période étudiée : de l’ordre de 52 %, alors quelles représentent 56 % des demandeurs d’emploi.

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« Trop de fonctionnaires ? », d’Emilien Ruiz : le Léviathan à travers les âges

« Trop de fonctionnaires ? Histoire d’une obsession française (XIXe-XXIe siècle) », d’Emilien Ruiz, Fayard, « L’épreuve de l’histoire », 272 p., 22 €, numérique 16 €.

En proposant récemment la suppression de dizaines de milliers de postes de fonctionnaires, Valérie Pécresse sait-elle ce qu’elle doit à Saint-Just ? Celui-ci fustigeait en 1793 la prolifération de « vingt mille sots » qui corrompaient la République et appelait à diminuer partout le nombre des agents publics.

Bien sûr, la candidate à l’investiture des Républicains et le membre du Comité de salut public ne se situent pas sur le même registre et ne parlent pas vraiment du même Etat. Celui-ci est bien plus imposant aujourd’hui que pendant la Révolution française, au cours de laquelle la critique de la bureaucratie, un néologisme alors récent, faisait pourtant déjà florès pour mettre en cause le pouvoir des bureaux et le trop grand nombre des employés de l’Etat. La coriace stabilité de ce discours dans toute la durée de l’époque contemporaine a inspiré à l’historien Emilien Ruiz un petit livre vif, Trop de fonctionnaires ?

Croissance de l’Etat

Il ne s’agit pas pour l’auteur de répondre par oui ou par non à cette question trop souvent posée de façon simpliste, mais d’en éclairer les enjeux de longue durée et d’en débusquer les non-dits. C’est entrer, après Pierre Rosanvallon, Guy Thuillier ou Jeanne Siwek-Pouydesseau, entre autres, dans une histoire de l’Etat contemporain en France et de ses agents. Cet essai démonte nombre de lieux communs du discours ­contre le « fonctionnarisme », un terme très à la mode à la fin du XIXe siècle, et remet en perspective la croissance de cet Etat du XIXe au XXIe siècle et l’évolution du nombre de fonctionnaires.

Tout, en effet, doit être précisé. La définition même du terme « fonctionnaire » a toujours été floue : selon que l’on choisisse la définition la plus restrictive – les agents titulaires de la fonction publique de l’Etat – ou la plus ­extensive – tous les employés des secteurs de l’administration publique, de l’enseignement, de la santé et de l’action sociale dans des structures de droit ­public comme privé –, on comprend sous ce mot de 1,5 à 7,5 millions d’individus pour la même année 2018.

Croissance du nombre des agents

Armé de moult précautions méthodologiques, Emilien Ruiz n’en affronte pas moins les questions les plus courantes posées à notre Léviathan. Il reconstitue autant que faire se peut la croissance du nombre des agents de l’Etat et montre le rôle d’accélérateur des deux guerres mondiales dans ce phénomène, un propos très intéressant, malheureusement mal servi par des graphiques trop petits pour être vraiment lisibles.

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Grève inédite chez Sephora : « Je ne vois aucune trace de LVMH sur mon salaire ! »

Des salariés de Sephora en grève, devant le magasin de la Défense (Hauts-de-Seine), le 25 novembre 2021.

« Bénéfices records pour les actionnaires, 0 euro pour les salariés », « Bernard Arnault, partage le magot ! », « Je ne vois aucune trace de LVMH sur mon salaire ! », clament leurs pancartes en carton. Une centaine de salariés en grève, très majoritairement des femmes, de la chaîne de cosmétiques et de parfums Sephora (groupe LVMH) se sont rassemblés à l’appel de la CGT, jeudi 25 novembre, devant le magasin de la Défense (Hauts-de-Seine).

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C’était, pour beaucoup, la première grève de leur vie. L’arrivée de chaque grappe de salariés de différents magasins d’Ile-de-France − dont ceux de gare du Nord, gare Saint-Lazare, ou des centres commerciaux Le Millénaire à Aubervilliers ou Vélizy-2, d’autres étant mobilisés en Gironde − était ainsi saluée par des vivats nourris. « On attendait ça depuis longtemps ! On est contentes de voir qu’on n’est pas seules et que d’autres ont eu le courage de sortir », confie Nicole, venue avec douze salariées du Sephora du centre commercial Rosny-2 (Seine-Saint-Denis).

« On était 35 CDI, aujourd’hui on est 13 »

« On en a marre, ras le bol ! », lancent, en chœur, Justine, 29 ans, Gaëlle, 32 ans, et Sanae, 34 ans, résumant l’état d’esprit général. « Il y a eu beaucoup de départs non remplacés. Avant le Covid, à Vélizy, on était trente-cinq CDI, aujourd’hui on est treize. La surcharge de travail est énorme », explique Justine. « On était vingt-deux CDI, aujourd’hui on est neuf, témoigne, de son côté, Ilhame, du Sephora du boulevard Saint-Germain à Paris. Il y a moins de touristes, mais ça ne justifie pas une telle baisse. Nous ne sommes pas assez pour répondre aux clients. »

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« Et, à côté de ça, le salaire est minime », insiste Gaëlle, qui touche « à peine quelques euros de plus que le smic » après cinq ans d’ancienneté. Les femmes présentes témoignaient de salaires allant du smic à 1 700 euros net, après parfois quinze ans chez Sephora. « Avec la hausse des dépenses du quotidien, les courses, l’essence, si le salaire ne suit pas, nous, on coule », insiste Cassandra, 29 ans.

« Ça m’a fait 7 euros net de plus par mois, c’est tellement ridicule que ça fait mal de le dire », souligne une salariée

« La question du pouvoir d’achat de nos salariés a toujours été au cœur des préoccupations de Sephora », répond l’entreprise au Monde, évoquant une grève marginale, observée par 3 % des CDI en magasin. L’entreprise renvoie aux négociations annuelles obligatoires prévues début 2022 mais souligne que, lors des fermetures dues au confinement, elle a compensé le chômage partiel à 100 % et qu’il y a bien eu des augmentations des salaires et des primes.

« On a obtenu 0,5 % d’augmentation fin 2020, sauf pour les cadres, qui ont eu 0 % », rétorque Jenny Urbina, déléguée CGT. « Ça m’a fait 7 euros net par mois, c’est tellement ridicule que ça fait mal de le dire », souligne une salariée. Des primes jusqu’à 15 euros brut par jour sont prévues quand les objectifs quotidiens et mensuels de chiffre d’affaires sont atteints. « Mais on ne les fait pas ! », précise Mildred, 25 ans. « Ils sont de plus en plus inatteignables », insiste Véronika, onze ans chez Sephora, 1 400 euros net par mois.

« On est fatiguées d’être mal payées. La direction nous parle de prime Macron, mais nous, ce qu’on veut, c’est 180 euros d’augmentation pour tous et un 13e mois, lance Jenny Urbina devant l’assemblée. Les salariés de LVMH ne devraient pas être payés au smic, alors que notre PDG, Bernard Arnault, est l’un de ceux qui se sont le plus enrichis pendant la crise. »

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Le groupe LVMH a annoncé, en juillet, un bénéfice net de 5,3 milliards d’euros, en hausse de 62 % par rapport au premier semestre 2019, avant la crise. Si Sephora a connu une baisse d’activité pendant la pandémie – ce qui explique, selon l’entreprise, des départs non remplacés –, l’enseigne a cependant, selon un communiqué de LVMH publié en octobre, retrouvé son niveau d’activité de 2019, les ventes en ligne connaissant, par ailleurs, une « forte progression ».

Pour les jeunes Français de la Silicon Valley, rien ne sera plus comme avant

Deuxième année de pérégrinations dans l’Amérique de la pandémie. Brittany Bir et son mari, un jeune couple franco-américain installé depuis 2016 dans la Silicon Valley, ont déjà parcouru le Texas, la Louisiane, la Floride, la Caroline du Nord, le Colorado, l’Idaho, le Montana, l’Oregon… Un tour entier des Etats-Unis avec leur Toyota Camry. D’un Airbnb à l’autre, toujours en télétravail.

« Puisqu’on ne pouvait pas voir de gens, autant voir la nature », résume Brittany, 32 ans, program manager à Salesforce, le géant du logiciel dont le siège – toujours aux trois quarts vide – se trouve à San Francisco. Avant de quitter la Californie, le couple a gardé trois meubles, remplis de « tout ce qu’on pouvait mettre dedans ». Le reste a été vendu ou donné à l’organisme de charité Goodwill. « On a fait le ménage dans notre vie », décrit-elle.

Brittany et son mari terminent l’aventure en beauté par Hawaï. La dernière fois qu’ils sont passés par San Francisco, ils se sont amusés à constater que l’appartement hors de prix qu’ils louaient à Palo Alto était toujours sur le marché. Née en Californie, en attente de naturalisation française, Brittany prévoit quand même de revenir : « On a envie de se poser. Et pour nos carrières, ça reste bien d’être dans la Silicon Valley. » Retour à San Francisco début 2022, c’est promis.

L’expatriation toujours appréciée

La pandémie n’y a rien changé. Les jeunes Français de l’étranger sont toujours aussi intéressés par l’expatriation. Depuis mars 2020, la plupart ont bourlingué, changé d’emploi, angoissé souvent pour des questions de visa, certains ont dû rentrer, faute de stage, mais ils n’ont pas renoncé à vivre à l’étranger. A San Francisco, beaucoup ont rejoint le groupe des « nomades de la pandémie ». Rien ne les retenait plus dans leurs entreprises, ils ont profité du télétravail pour découvrir de nouveaux horizons, horaires, voire continents si leur visa le leur permettait. Selon un sondage de l’Observatoire de l’expatriation, les jeunes continuent d’avoir une vision positive de l’expatriation, et 41 % d’entre eux ont conçu de nouveaux projets professionnels pendant la pandémie.

« Nombre de Français sont dans la tech. La tech va bien ; ils vont bien. » Frédéric Jung, consul général de France à San Francisco

Faute de statistiques, l’impact de la pandémie est difficile à mesurer sur la communauté française à l’étranger, et particulièrement sur les jeunes, qui ne se déclarent pas aux institutions. Les seuls chiffres disponibles émanent du ministère des affaires étrangères mais ils ne concernent que les Français qui font la démarche de s’inscrire sur les registres consulaires.

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