« Le smic est devenu un pilier fondamental du modèle social français »

Jérôme Gautié est professeur d’économie à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne. Il revient sur les origines historiques du salaire minimum et sur son importance sociale et symbolique.

Dans quel contexte est créé le salaire minimum en 1950 ?

Les prix et salaires étaient contrôlés par l’Etat depuis 1939. Quand on décide de revenir à la libre fixation des prix, les syndicats font valoir que les salaires ne peuvent rester bloqués, au risque d’une perte de pouvoir d’achat. La loi de 1950 rétablit la liberté de négociation collective, et crée du même coup le premier salaire minimum interprofessionnel garanti (smig). Il est pensé comme un garde-fou pour éviter toute exploitation là où les syndicats sont faibles ou inexistants. Il faut alors fixer son niveau. Il y a une grande crainte du gouvernement, déjà à l’époque, qu’on provoque de l’inflation ou qu’on déstabilise l’économie s’il est trop haut. Mais doit-il être un simple salaire plancher ou un salaire décent ? Et qu’est-ce que la décence ? Patronat et syndicats se mettent d’accord sur le budget alimentaire, pas sur le reste, avec des discussions acharnées sur le nombre de savonnettes, de costumes ou de chemises de nuit nécessaires, ou les dépenses d’électricité ! Finalement, c’est le gouvernement qui a tranché.

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Pourquoi le smig devient-il le smic en 1970 ?

Lors des grèves de 1968, une des premières revendications syndicales est la revalorisation du smig. Celui-ci a nettement décroché par rapport au salaire moyen : sur la période entre 1951 et 1967, son pouvoir d’achat n’a progressé que de 25 % contre 103 % pour le second, poussé par la croissance et les gains de productivité. Le protocole de Grenelle acte une hausse du smig de 35 %. Le patronat, apeuré, a accepté quasiment sans discussion, alors qu’il avait refusé 3 % quelques mois plus tôt ! Pour éviter tout nouveau décrochage, on change la méthode de calcul à partir de 1970, avec le passage au smic : le salaire minimum interprofessionnel de croissance sera partiellement indexé sur le salaire horaire moyen d’un ouvrier.

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Avec l’inflation, le smic rattrape les bas salaires, certains prônent sa désindexation, d’autres prônent, au contraire, d’indexer tous les salaires. Cette question s’est-elle déjà posée ?

Dès l’origine, le lien entre le salaire minimum et les minima des conventions collectives est au cœur des débats. La grande crainte du gouvernement quand il adopte le smig, c’est que tous les salaires augmentent dans la même proportion. C’est d’ailleurs ce qu’a toujours prôné la CGT. Mais la loi de 1970 l’interdit. C’est un peu le paradoxe aujourd’hui : face aux hausses successives du salaire minimum, le gouvernement pousse les branches à négocier pour ne pas se faire rattraper. Ce qui est sûr, c’est qu’aujourd’hui le smic est devenu un pilier fondamental du modèle social français. C’est un contrat social, un « salaire de civilisation », disaient certains à sa création. Pour faire en sorte que celui qui travaille ne décroche pas. Revenir là-dessus est symboliquement impossible et serait très coûteux politiquement.

L’inflation exacerbe les difficultés des branches professionnelles

Cadre du dialogue entre partenaires sociaux, la branche professionnelle regroupe les entreprises qui partagent une même convention collective. Elle garantit à ses membres un socle commun de droits et limite les distorsions de concurrence. A son niveau sont définis les salaires minimums applicables selon les qualifications et l’ancienneté. On parle de « minima conventionnels ».

Ces minima sont au cœur du débat sur les salaires : s’ils n’augmentent pas quand le smic augmente, cela gomme la hiérarchie de la grille et ceux dont les coefficients sont dépassés par le smic se retrouvent payés au minimum légal.

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Depuis un an, les hausses répétées du smic liées à l’inflation ont eu raison de l’efficacité ou de la rapidité de négociation de nombreuses branches. Ainsi, cent dix-sept des cent soixante et onze branches du secteur général regroupant plus de cinq mille salariés présentaient, fin septembre, au moins un minimum au-dessous du smic, soit plus de 68 % des branches, selon le ministère du travail. Malgré plusieurs accords de revalorisation signés depuis janvier pour certaines.

« Cela révèle la piètre qualité des négociations et des accords dans les branches concernées, qui ne sont souvent que du replâtrage pour caler les minima juste au-dessus du smic », estime le secrétaire national de la CFDT Luc Mathieu.

Renforcer la pression

Un gros travail de restructuration du paysage professionnel a été entrepris depuis la loi travail de 2016, puis les ordonnances de 2017 et la loi « avenir professionnel » de 2018, en autorisant notamment le gouvernement à fusionner des branches où la négociation collective n’est pas assez dynamique et où les effectifs sont trop faibles. L’objectif étant de ramener leur nombre autour de deux cents, alors que l’on a pu en dénombrer jusqu’à neuf cents par le passé, certaines ne concernant qu’une poignée d’entreprises ou de salariés.

Le gouvernement ne peut intervenir directement dans les minima de branche, cette question relève exclusivement des partenaires sociaux. Mais il s’est donné les moyens de renforcer la pression dans la loi sur le pouvoir d’achat votée en août : ce critère salarial s’ajoute aux motifs de rattachement d’une branche à une autre. Le ministère du travail pourra ainsi viser trois cas de figure : les branches qui ne concluent pas d’accords sur les salaires, mais n’utilisent que des recommandations patronales, les branches qui concluent des accords au-dessous du smic et les branches qui ne négocient pas sur les salaires. La branche pourra être fusionnée si elle n’ouvre pas des négociations dans les quarante-cinq jours suivant le passage de ses minima sous le smic. C’était trois mois auparavant.

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L’inflation bouleverse la question des bas salaires

Ses débuts comme agent de sécurité, Alexandre Cornu, 45 ans, s’en rappelle parfaitement. « Embauché le 19 septembre 2000. Payé 7 000 francs environ ! Oui, à l’époque, c’étaient encore les francs ! », sourit-il derrière ses fines lunettes, dont l’un des verres est fendu. C’était le smic de l’époque. Alexandre était alors au premier échelon de la grille de salaires. « Je pensais que j’aurais une bonne évolution dans ce métier, je me suis trompé », lâche-t-il amer. Aujourd’hui agent d’incendie et de secours dans une des tours de la Défense, il a monté en grade, de deux échelons. Mais, après vingt-deux ans d’expérience, il gagne de nouveau le salaire minimum : « rattrapé » par le smic, comme il dit, qui a augmenté plus vite que son salaire.

C’est l’un des effets collatéraux de l’inflation que la dernière estimation de l’Insee mesure en France à 5,6 % sur un an en septembre, après 5,9 % en août, et même 6,1 % en juillet. Depuis sa création, en 1950, le salaire minimum est indexé sur l’indice des prix à la consommation et augmente quand ce dernier fait de même. Dans une année « normale », il ne connaît qu’une révision, au 1er janvier. Mais, depuis 2021, il en a connu quatre : au 1er octobre 2021, au 1er janvier 2022, au 1er mai et encore au 1er août, soit en tout + 7,76 % sur un an, ce qui représente 98,45 euros net de plus par mois. Le smic s’élève aujourd’hui à 11,07 euros brut de l’heure, soit 1 678,95 euros brut mensuel.

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Or, 7,76 %, c’est encore plus que l’inflation sur un an. Car le salaire minimum interprofessionnel de croissance n’est pas uniquement indexé sur l’indice des prix à la consommation mais également partiellement sur les hausses du salaire horaire moyen des ouvriers et des employés. De plus, son niveau sert de base à toute l’architecture des bas salaires en France.

Un choix fait pour éviter que le salaire minimum ne décroche comme cela fut le cas pour son ancêtre, le smig (salaire minimum interprofessionnel garanti), entre 1951 et 1967. Il avait alors progressé beaucoup moins vite que le salaire moyen des Français poussé par la croissance et les gains de productivité. Depuis 1982, le niveau du smic s’est stabilisé entre 58 % et 63 % du salaire médian. Au-delà de cette augmentation automatique, il n’y a eu qu’un seul « coup de pouce » supplémentaire depuis 2007, après l’élection de François Hollande. Depuis, on se contente strictement de la revalorisation légale. Plus favorable en temps d’inflation.

Pour 2022, les derniers chiffres disponibles auprès de la direction de l’animation de la recherche, des études et statistiques du ministère du travail indiquent que le salaire horaire de base des ouvriers et des employés avait augmenté, fin juin, de 3,5 % sur un an, et le salaire mensuel de base de l’ensemble des salariés de 3,1 %. « Comme le smic est indexé sur les prix, et pas le reste des salaires, et qu’ils n’augmentent pour le moment pas au même rythme, on assiste à un rétrécissement de l’écart entre le smic et le reste des salaires, souligne Jérôme Gautié, professeur d’économie à Paris-I-Panthéon-Sorbonne. Cela crée un phénomène d’aplatissement des salaires en bas de la hiérarchie, dans le privé, comme dans le public. »

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Cumuler salaire et chômage, la piste du ministre du travail pour favoriser l’emploi des seniors

Le ministre du travail, Olivier Dussopt, à l’Assemblée nationale, le 5 octobre 2022.

Pour favoriser le retour à l’emploi des seniors, le ministre du travail, Olivier Dussopt, suggère, dans une interview au Journal du dimanche, de permettre aux chômeurs âgés qui retrouvent un emploi moins bien payé de continuer à toucher une partie de leur indemnité.

En 2021, seuls 35,5 % des 60-64 ans occupaient un poste, selon le Conseil d’orientation des retraites, soit l’un des plus faibles taux d’Europe. Ce faible taux d’emploi des seniors est souvent brandi comme un argument contre la réforme des retraites du gouvernement, qui envisage de relever l’âge de départ à 64 puis 65 ans d’ici 2031 pour assurer l’équilibre financier du régime.

« Pas la culture de l’emploi des seniors »

Pour Olivier Dussopt, les mauvais résultats de la France s’expliquent en partie parce que « notre système économique n’a pas la culture de l’emploi des seniors ». Il déplore aussi « des dispositifs qui peuvent être perçus comme des encouragements, pour les employeurs, à se séparer des seniors », comme « la durée maximale d’indemnisation chômage, qui, à partir de 55 ans, passe de vingt-quatre à trente-six mois ».

Pour favoriser le retour à l’emploi, « une des pistes pourrait être de permettre à un senior qui accepte un emploi moins bien payé de conserver une partie de son indemnité chômage afin de compenser le manque à gagner. Nous pourrons y travailler », propose Olivier Dussopt, qui souhaite « également favoriser la retraite progressive et le cumul emploi-retraite » ou « la création d’un index professionnel de l’emploi des seniors, sur le modèle de celui pour l’égalité femmes-hommes. »

« Refuser un CDI est une liberté »

Le ministre du travail pilote la réforme des retraites et celle de l’assurance-chômage. Concernant cette dernière, qui a été votée à l’Assemblée nationale et doit arriver au Sénat, plusieurs députés ont déposé des amendements pour bloquer l’accès aux indemnités chômage aux salariés en contrat à durée déterminée (CDD) qui refuseraient une offre de contrat à durée indéterminée (CDI).

Le ministre s’y oppose, considérant que « refuser un CDI est une liberté », et que ce serait techniquement difficile à contrôler. En revanche, M. Dussopt affirme que « selon le code du travail, l’employeur n’est pas tenu de payer » la prime de précarité de fin de CDD en cas de refus de CDI, et qu’il compte voir, avant l’examen au Sénat, « s’il est possible de mieux formuler cette disposition afin d’éviter de pénaliser l’employeur sans forcément modifier les droits à l’indemnité ».

Le Monde avec AFP

« Les entreprises réduisent plus leurs émissions de CO₂ lorsque leurs dirigeants ont été exposés à des températures trop élevées »

L’action des entreprises est aujourd’hui un élément-clé dans la lutte contre le réchauffement climatique. De nombreuses études se sont intéressées aux facteurs qui pourraient les pousser à agir. Elles ont mis en évidence le rôle joué par l’activisme actionnarial, les taxes carbone, la présence d’investisseurs responsables, la crainte de réglementations futures, ou les coûts réputationnels liés à l’inaction climatique.

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Le rôle joué par l’expérience personnelle du changement climatique que peut faire un dirigeant est en revanche rarement mis en évidence. Pourtant, si la prise de conscience de la réalité du changement climatique se fait généralement de manière abstraite, à travers l’éducation ou des preuves scientifiques comme la lecture des rapports du GIEC, elle se fait aussi de manière concrète, par confrontation aux manifestations du changement climatique.

Une prise de conscience individuelle

Et il s’avère en effet que les entreprises réduisent substantiellement leurs émissions de CO₂ lorsque leurs dirigeants ont été exposés à des températures trop élevées (CEO Exposure to Abnormally Hot Temperature and Corporate Carbon Emissions, Alexandre Garel et Arthur Petit-Romec, Economics Letters n° 210, janvier 2022). Cela suggère que ces dirigeants ont révisé leur perception de la réalité du changement climatique, puis œuvré à réduire les émissions de leurs entreprises, soit pour atténuer leur contribution au changement climatique, soit, plus égoïstement, pour réduire l’exposition de leurs entreprises aux risques de réputation et de régulation liés à une réduction insuffisante des émissions.

Six cent quarante-sept entreprises américaines cotées en Bourse ont été étudiées sur la période 2002-2018. On considère qu’un dirigeant a été exposé à une température anormalement élevée si la température dans la ville où il réside au cours des douze derniers mois est supérieure d’au moins deux degrés Fahrenheit par rapport à la température moyenne observée pour le même mois de l’année et la température annuelle moyenne au cours des dix dernières années.

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Les émissions de carbone sont mises à l’échelle en fonction de la taille de l’entreprise, afin de tenir compte du fait que les grandes entreprises ont tendance à avoir des niveaux d’émission plus élevés.

Le constat est le suivant : les entreprises dont les dirigeants ont été exposés à des températures anormalement élevées réduisent en moyenne leurs émissions de CO2 (directes et indirectes) de vingt-sept tonnes de plus, par million de dollars d’actifs, que les entreprises dont les dirigeants n’ont pas subi de températures anormales. Cela correspond à une diminution moyenne des émissions de 378 000 tonnes.

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Coup de frein au recrutement de nouveaux agriculteurs bio

Une éleveuse laitière bio et son fils rentrent les vaches pour la traite du soir. En Loire-Atlantique, le 21 janvier 2022.

Les agriculteurs français sont moins nombreux à se précipiter au portillon de l’agriculture biologique. Même si le nombre des adeptes d’une production agricole respectueuse de l’environnement, prêts à abandonner engrais et pesticides de synthèse, continue de croître, le rythme des conversions ralentit. Un constat fait par l’Agence Bio, qui estime à 4 070 le nombre de nouvelles fermes du secteur recensées entre janvier et fin août, soit une progression de 7 %. Un an plus tôt, ce chiffre atteignait 5 411 sur la même période, affichant alors une croissance des effectifs de 12 %. C’est la première fois que l’agriculture bio connaît un tel ralentissement.

Si les vocations se font moins nombreuses, sur le terrain certains jettent aussi l’éponge, que l’agriculteur bio parte à la retraite sans successeur ou qu’il se « déconvertisse », c’est-à-dire qu’il reparte vers une agriculture conventionnelle. Le phénomène n’est pas nouveau en soi, mais la tendance se renforce. « Nous avons comptabilisé 2 173 arrêts fin août, ce qui représente 3,7 % de la population du bio au 1er janvier 2022. Il y a un an, le nombre d’arrêts était de 1 533, ce qui correspondait à un pourcentage de 2,9 % », déclare au Monde Laure Verdeau, directrice de l’Agence Bio, avant d’ajouter : « Nous estimons qu’à la fin 2022 nous aurons dépassé les 5 % d’arrêts. »

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Globalement, le solde correspond, à date, à un recrutement net de 1 897 exploitations désireuses de rejoindre la grande famille du bio. Un chiffre deux fois moindre comparé à celui de 2021. « Nous constatons une forte baisse des demandes d’information pour les conversions vers l’agriculture biologique. Même si le solde reste positif, la dynamique marque nettement le pas », analyse Philippe Camburet, président de la Fédération nationale d’agriculture biologique (FNAB).

Refroidissement du marché

Ce coup de frein est à mettre en regard avec le refroidissement du marché du bio. Dans les magasins, l’appétit des Français pour les produits estampillés du logo vert et blanc se fait moins vorace. Après des années de croissance à deux chiffres, leur consommation a connu un soudain coup d’arrêt en 2021. Selon l’Agence bio, ils ont déboursé 12,65 milliards d’euros en 2021 pour s’acheter des aliments de ce type dans les magasins. Un montant en retrait de 1,4 % sur un an.

La décélération est plus brutale dans les grandes surfaces, où le phénomène s’accentue en 2022. Ainsi, après une baisse en valeur sur un an de 3,6 %, constatée fin 2021 par la société d’analyses IRI qui scrute les achats des Français en sortie de caisse, un nouveau repli de 5,6 % est noté sur les huit premiers mois de 2022. En volume, le retrait atteint 7,6 %. Même dans les enseignes des spécialistes comme Biocoop ou Naturalia, les consommateurs ont déboursé 4,8 % de moins depuis le début de l’année.

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Les retraites complémentaires du privé revalorisées de 5,12 %

Les retraités du secteur privé peuvent sortir la calculette. Leur pension complémentaire va être revalorisée de 5,12 % à partir du mois de novembre. Le montant de la hausse a été arrêté, jeudi 6 octobre, lors d’un conseil d’administration de l’Agirc-Arrco – l’organisme paritaire cogéré par les partenaires sociaux qui verse la prestation. Le pourcentage – inhabituel avec ses deux décimales après la virgule – est très légèrement supérieur à celui qui avait été évoqué, il y a une huitaine de jours, après la réunion d’une des instances du régime (+ 5,1 %).

Dans une période où le coût de la vie s’emballe, la décision prise jeudi était attendue avec impatience. Quelque 13,2 millions de personnes sont concernées, sachant que la pension Agirc-Arrco représente entre 30 % et 60 % de leur retraite totale, selon les cas – la proportion étant plus forte pour ceux qui ont été cadres durant leur vie professionnelle. La majoration accordée s’avère substantielle, surtout si on la compare à celle de 2021 (+ 1 %). Mais à l’époque, les tensions inflationnistes étaient un peu moins fortes. Pour 2022, le gouvernement table sur une progression de l’indice des prix de 5,3 %, les prévisions étant plus faibles pour 2023 (+ 4,2 %).

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La revalorisation a été approuvée par l’ensemble des partenaires sociaux, exception faite de la CGT, qui s’est abstenue car elle revendiquait davantage (+ 6,2 %) afin de compenser les pertes de pouvoir d’achat subies depuis plusieurs années. Pour parvenir à ce résultat, les organisations d’employeurs et de salariés ont modifié les règles qui encadrent l’évolution des pensions, afin de se montrer un peu plus généreux par rapport à ce qu’ils auraient pu octroyer au départ.

« Personne n’est prêt »

C’est « une très bonne nouvelle », a salué, jeudi, la CFDT, dans un communiqué. Une augmentation moindre « n’aurait pas été acceptable », a commenté FO, en faisant allusion à la situation du régime, qui est largement excédentaire et détient des réserves financières très importantes (un peu plus de 60 milliards d’euros). Lors d’une conférence de presse, Didier Weckner, le président (Medef) du conseil d’administration, a expliqué qu’il s’agissait d’un arbitrage équilibré, de nature à répondre aux attentes des retraités sans mettre en péril les comptes de l’Agirc-Arrco.

Les gestionnaires du dispositif sont, par ailleurs, revenus sur un sujet d’actualité qui les indigne : le transfert du recouvrement des cotisations au réseau des Urssaf. Initialement prévue pour début 2022, l’opération avait été repoussée par le gouvernement. Celui-ci vient finalement de décider qu’elle s’effectuera en deux temps : à partir de début 2023 pour les entreprises de plus de 250 personnes et l’année suivante s’agissant des autres.

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Télétravail : le think tank Terra Nova propose un socle annuel minimal de 24 jours

Dans un rapport publié vendredi 7 octobre, le think tank Terra Nova formule une série de propositions autour du télétravail pour, notamment, lutter contre la culture du présentéisme en entreprise et mettre en place un « travail hybride socialement responsable ».

Le groupe de réflexion marqué à gauche part du constat que le travail à distance provoqué « à marche forcée » par la pandémie de Covid-19 « est là pour durer ». Parmi quatre-vingt-six propositions, le rapport suggère, entre autres, la mise en place par un accord national interprofessionnel d’un socle annuel minimal de télétravail fixé « à 24 jours (comme en Allemagne) », si les tâches des salariés et les activités de l’entreprise le permettent.

Il évoque aussi la création d’un « titre télétravail », pour « inciter les entreprises à faciliter l’accès de leurs collaborateurs à des espaces de travail partagés et leur donner ainsi le choix du lieu de travail (sur site, dans un tiers-lieu ou à domicile) ».

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Formation des manageurs et adaptation des rituels sociaux

Le rapport suggère aussi de lutter contre la culture du présentéisme « encore trop profondément ancrée dans notre pays » ou recommande aux employeurs qui peinent à recruter ou à garder leurs salariés de s’interroger sur la place donnée au travail à domicile, « souvent peu développée ». Les auteurs relèvent également que « 71 % des dirigeants d’entreprise n’ont pas prévu une formation des manageurs » aux pratiques adaptées au travail hybride, notant un risque d’une transition managériale qui risque de « s’encalminer ».

Ils invitent aussi les entreprises à revoir leurs « rituels sociaux » (pauses, réunions, ) pour les adapter au travail hybride. Parmi leurs nombreuses propositions, ils suggèrent encore d’annexer aux accords télétravail un droit à la déconnexion ou d’établir la possibilité pour tout salarié de faire connaître son souhait non satisfait de télétravailler – au sein d’une commission de suivi dans les entreprises de plus de cinquante salariés, auprès des syndicats ailleurs.

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Le Monde avec AFP

Les généreux millions du Fonds européen d’ajustement à la mondialisation

Politique de l’emploi

[La politique de l’emploi s’appuie sur des dispositifs créés au fil des besoins, qui restent parfois méconnus longtemps après leur création. Quelle est leur efficacité contre le chômage ? Elle n’est pas toujours évaluée. Le Monde publie une série d’articles sur les aides à l’emploi, pour tenter d’estimer ce qu’on en sait – leur objectif initial, leurs résultats.]

L’objectif du dispositif

17,7 millions d’euros : c’est la somme que s’est vu accorder Air France au titre du Fonds européen d’ajustement à la mondialisation (FEM), pour financer les aides au retour à l’emploi de 1 580 de ses salariés licenciés.

Créé en 2007 par l’Union européenne (UE), le FEM visait initialement à financer des mesures de reclassement des travailleurs ayant perdu leur emploi en raison de la mondialisation.

Doté d’un budget annuel de 209 millions d’euros pour la période 2021-2027, ce dispositif a été élargi par la suite aux licenciements résultant d’une crise économique mondiale ou à la transition énergétique et numérique. « Ce soutien de l’UE (…) aidera [les salariés d’Air France] à se reconvertir et à trouver de nouveaux emplois, ou à créer leur propre entreprise », défend le commissaire européen à l’emploi et aux droits sociaux, Nicolas Schmit.

Manifestation de salariés d’Air France et de sa filiale Hop ! à Bordeaux, le 30 juillet 2020, contre le projet de supression de la navette aérienne entre Paris (Orly) et Bordeaux-Mérignac.

Durement touchée par la crise du Covid-19, Air France s’est vue dans l’obligation de procéder à des suppressions massives de postes au sein de la maison mère et de sa filiale Hop ! Au nom de la compagnie aérienne, le gouvernement français a sollicité une aide européenne au titre du FEM pour financer les mesures de retour à l’emploi et se l’est vu accorder par la Commission européenne en mai. Il ne restera à la charge d’Air France que 15 % du financement du coût total de ces mesures, estimé à 21 millions d’euros environ. Air France a déjà bénéficié par deux fois de ce dispositif, en 2013 et en 2017.

Les aides publiques au financement de plans sociaux sont régulièrement sujettes à polémique. Dans le cas de la compagnie aérienne, le gouvernement français « a confirmé qu’une contribution financière du FEM ne se substituerait pas » aux mesures « revêtant un caractère obligatoire pour l’entreprise concernée en vertu du droit national ou de conventions collectives », précise la proposition de décision du Parlement européen et du Conseil relative à Air France.

Le fonctionnement

Le FEM cofinance des mesures d’aide au retour à l’emploi à hauteur de 60 % à 85 % de leur montant : aides à la recherche d’emploi, à l’orientation professionnelle, à la formation, au reclassement externe ou à la création d’entreprise (dans la limite de 22 000 euros par bénéficiaire).

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« Le mot “travail” est spectaculairement polysémique »

Est-ce que vous travaillez, lorsque vous lisez cet article ? Pour répondre à cette question, nous avons besoin de nous accorder sur ce que nous désignons par « travail ». Et l’enjeu n’est pas mince, puisque ce mot est un pilier de notre société et de nos existences. Renonçant à trouver une définition universelle à ce substantif sans substance, il convient de l’ausculter en tant que catégorie de la pensée, comme une construction sociale au sens d’Emile Durkheim [1858-1917], qui exprime l’état de la société et nous équipe en retour pour penser et agir.

Depuis dix siècles, ses significations se sont diversifiées, au point que le mot est aujourd’hui spectaculairement polysémique dans ses usages ordinaires mais aussi scientifiques. Il désigne l’activité, mais aussi la tâche, l’ouvrage, la production utile, ou profitable, et l’emploi. Les usages institutionnels du mot « travail », eux, tendent à l’inverse, à réduire le travail à l’emploi. Cette définition, dont on sait, avec les féministes des années 1970, qu’elle est toute politique, n’abolit cependant pas les autres significations sociales, propices aux quiproquos. Par exemple, « défendre le travail », est-ce défendre une activité vivante pour chacun, ou une production utile au marché, ou bien l’emploi, c’est-à-dire un rapport de subordination ?

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Après-guerre, un accord social s’était construit autour de l’idée que le travail désigne une activité qui demande des efforts afin de produire des choses utiles, dans le cadre d’un emploi dont on peut vivre. Or cette convention se craquelle depuis les années 1990. Notre société est en effet caractérisée par des emplois vécus comme inutiles, voire nocifs ou destructeurs ; à l’inverse, hors emploi, on trouve de nombreuses pratiques qui demandent des efforts (accoucher et éduquer, militer, se former, réparer…) et sont indispensables à notre subsistance. Des revenus peuvent être obtenus sans rien faire (dividendes, emplois fictifs, placardisés, revenus de l’assistance…), tandis que l’emploi n’est pas toujours un « gagne-pain » du fait de l’accroissement du nombre de travailleurs pauvres et de la multiplication de statuts légaux permettant d’employer des personnes à des conditions bradées.

Valeurs purielles

Au même moment, des pratiques profitables pour des firmes sont réalisées par la foule, sur Internet, mais sans être vécues comme du « travail ». Des salariés, eux, esquivent régulièrement le travail psychique, les tâches de « care » et de production ménagère, qui n’entrent pas dans le périmètre de leur emploi. Et, bien que notre vie et notre société reposent sur l’emploi massif des productions animales, végétales et machiniques, celui-ci n’est inscrit dans aucun droit qui assignerait des droits et des devoirs à ceux qui les exploitent.

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