« Autrefois, obtenir un diplôme était une aspiration personnelle ; désormais, c’est une injonction sociale »

Des élèves se préparent à passer l’épreuve de philosophie du baccalauréat au lycée Chaptal à Paris, le 16 juin 2025.

Mathias Millet est professeur de sociologie à l’université de Poitiers. Ses recherches portent sur les modes de socialisation et d’apprentissage, la scolarisation dans les milieux populaires et les ruptures scolaires. Dans cet entretien, il revient sur l’ascension du diplôme comme critère dominant de légitimité dans nos sociétés contemporaines.

Comment le diplôme est-il devenu une norme sociale ?

Après avoir travaillé pour lever les obstacles à la poursuite de la scolarité – d’abord l’entrée en 6ᵉ, puis l’accès au lycée – et sur l’unification des contenus en réunissant tous les élèves autour d’un tronc commun au XIXsiècle, les politiques publiques ont progressivement imposé des objectifs d’obtention du diplôme, pour conduire, par exemple, 80 % d’une classe d’âge au baccalauréat et 50 % au niveau de la licence.

Autrefois, obtenir un diplôme était une aspiration personnelle ; désormais, c’est une injonction sociale. Voire une exigence spécifique d’accéder à l’enseignement supérieur. Les jeunes bacheliers aujourd’hui ambitionnent de poursuivre leurs études, voire ils retardent leur entrée dans le marché de l’emploi. Ce phénomène, qui concernait initialement les bacheliers généralistes, touche désormais les bacheliers professionnels, alors même que leur diplôme est censé leur permettre d’intégrer directement le marché de l’emploi. Dans les années 2000, seuls 17 % des diplômés du bac professionnel poursuivaient dans l’enseignement supérieur, contre 43 % aujourd’hui.

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Recrutement : pourquoi les candidats se dopent à l’IA

Carnet de bureau. Peut-on encore postuler sans passer par l’intelligence artificielle (IA) ? Un candidat sur deux y a recours dans sa recherche d’emploi, selon la dernière enquête Hellowork publiée à la mi-novembre sur les pratiques des candidats, menée auprès de 2 247 candidats et 489 recruteurs au printemps 2025. Les futures recrues disent l’utiliser pour se donner un maximum de chances avec un CV adapté, qui ne sera pas écarté par les algorithmes, ou une lettre de motivation optimisée en fonction de l’entreprise.

« C’est un gain de temps, côté personnalisation, dans la sélection des offres. En revanche, il y a beaucoup de fantasmes autour du tri des CV par algorithme, même s’il est vrai qu’avec l’IA, les grandes entreprises reçoivent beaucoup plus de CV », remarque Loïc Le Terrien, directeur exécutif emploi chez Hellowork. L’enquête du site emploi montre que les candidats se sont déportés sur les outils IA pour préparer leur entretien et anticiper les questions du recruteur, puis comme assistant pendant l’échange organisé en visio, en se faisant souffler les réponses par un ChatGPT ou autre Gemini.

Les candidats se dopent à l’IA ne serait-ce que parce que trois recruteurs sur quatre s’en servent déjà, majoritairement pour rédiger leurs petites annonces, révèlent les résultats de Hellowork. « L’IA est un gain de temps important pour les candidats qui veulent vérifier l’adéquation entre l’offre et leurs attentes et pour identifier rapidement les contraintes liées au poste », explique Loïc Le Terrien. Le bilan de la Cour des comptes publié le 7 janvier confirme que 56 % des agents de France Travail utilisent l’IA comme assistant de recrutement et jugent ces outils efficaces notamment pour l’analyse automatique des CV.

Une évidence

Les candidats qui s’appuient sur l’IA pour postuler font aussi ce que les recruteurs en attendent, présentant ainsi un échantillon de ce qu’ils savent faire. L’IA est en effet devenue la première compétence exigée par les employeurs dans le monde, d’après le Rapport sur l’économie des compétences 2026. « La maîtrise de l’IA, c’est-à-dire la capacité à comprendre, à s’adapter et à travailler avec elle, s’impose désormais comme une exigence fondamentale », commentent les auteurs de cette étude publiée en décembre par l’éditeur de logiciels de ressources humaines Cornerstone. En France, cette compétence est même devenue prioritaire sur l’anglais.

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Dans les PME américaines, les robots assurent peu à peu les tâches difficiles

Le ballet des robots dans un entrepôt de Happy Returns, filiale de l’entreprise de livraison UPS, à Valencia (Californie), le 4 décembre 2025.

« Quand vous devez porter des caisses de 9 kilos, dix fois en une minute, huit heures par jour, cela fait beaucoup de mouvements et pas mal de tensions sur votre dos », constate Patrick Henson, le directeur de Masters Gallery, un distributeur de fromages californien. La PME, installée à Willows, une ville de 6 000 habitants, n’arrivait pas à garder son personnel. L’entreprise de 165 salariés accueillait de deux à trois nouveaux venus par semaine pour remplacer les absents, découragés par le mal de dos et les tâches répétitives. « C’est une petite ville, poursuit M. Henson. Le pool de demandeurs d’emploi disponibles est limité. »

M. Henson a donc décidé d’utiliser un robot pour réaliser ces tâches si peu désirables. Mais pas question d’acheter. La compagnie n’avait pas les moyens de débourser d’un coup 500 000 dollars (430 000 euros). Le directeur s’est tourné vers Formic, une nouvelle entreprise, qui lui proposait un robot en location. L’automate lui coûte moins cher qu’un employé, rémunéré 25 dollars de l’heure.

Et, selon lui, il « protège » les salariés existants, libérés de pesantes missions. « Le turn-over a baissé, le moral est en hausse, se félicite M. Henson. Et nous orientons les employés vers des tâches plus intéressantes. » Les ouvriers ne soulèvent plus d’énormes fromages, ils veillent au bon fonctionnement du robot ou s’occupent de la maintenance. Au final, les employés de Masters Gallery sont tellement contents qu’ils ont organisé pour le nouveau robot une fête de bienvenue, avec boissons et snacks.

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Par quels outils une entreprise pourrait-elle licencier des salariés au nom de l’intelligence artificielle ?

L’intelligence artificielle (IA) est là. Et entrer dans l’avenir à reculons est rarement une bonne stratégie, a fortiori dans l’un des pays où sont formés les meilleurs mathématiciens. Et il n’existe aucune fatalité technologique : à nos sociétés de faire leurs choix, évolutifs, car tout dépend d’usages aujourd’hui inconnus.

Certes, le soufflé IA semble un peu retombé, faute de retombées économiques rapides dans les entreprises l’ayant adoptée, souvent à grands frais. Mais ses progrès sont depuis trois ans… hallucinants. Avec comme d’habitude la grande peur de massives suppressions d’emplois : mais « l’apocalypse » évoquée outre-Atlantique ne semble pas au programme.

Pour des raisons concrètes, d’abord. L’adoption de l’IA se fait à pas comptés : ce sont d’abord les tâches qui évoluent, pas toujours officiellement : l’adoption cachée, avec ses multiples risques, est massive, avec une lente évolution des compétences. Or cette métamorphose du travail quotidien, qui prend parfois la forme de mutations cognitives, se fait sans évolution correspondante des organisations. Question plus importante aujourd’hui que celle si médiatisée des licenciements.

Nombreux freins juridiques

Car, sur ce dernier point, les freins juridiques sont nombreux. A froid, d’abord. Même sans demande expresse du salarié, « l’employeur assure l’adaptation des salariés à leur poste de travail. Il veille au maintien de leur capacité à occuper un emploi, au regard notamment de l’évolution des emplois et des technologies » (code du travail). Cette obligation étant à juste titre symétrique : le collaborateur ayant refusé de suivre ce type de formation, sur son temps de travail et payé comme tel, est disciplinairement fautif. Ce devoir permanent limite les risques de licenciement pour motif personnel liés à l’IA : insuffisance professionnelle, ou faute disciplinaire dans son utilisation.

La cristallisation intervient à chaud, en cas de licenciement économique, qui ne peut intervenir « que lorsque tous les efforts de formation et d’adaptation ont été réalisés », cette fois pour reclasser en interne le collaborateur (L.1233-4). Sous peine de défaut de cause réelle et sérieuse.

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Les dirigeantes d’entreprise ont plus difficilement accès aux financements

« Le chiffre d’affaires moyen des entreprises dirigées par des femmes est 2,4 fois inférieur à celui des entreprises dirigées par des hommes », révèle l’étude de l’Observatoire de la Confédération des PME (CPME), publiée vendredi 9 janvier, alors même qu’elles affichent une meilleure rentabilité. Un « paradoxe structurel » qui s’explique par la persistance d’un « plafond de verre », lié aux obstacles rencontrés par ces femmes pour développer leurs activités.

Les sociétés dirigées par des femmes affichent, en moyenne, une marge brute supérieure de 1,8 point à celles qui sont dirigées par des hommes, d’après l’étude. Les start-up fondées par des femmes génèrent, quant à elles, 10 % de revenus supplémentaires sur cinq ans pour un capital investi comparable, selon l’étude du Boston Consulting Group (BCG) « Why Women-Owned Startups Are a Better Bet », de 2018.

« Les structures dirigées par des femmes ne sous-performent pas, elles restent structurellement sous-dimensionnées », alerte la CPME dans son étude, pointant notamment leur accès restreint aux ressources nécessaires à la croissance. Cette difficulté tient en partie à la délicate conciliation entre leurs vies professionnelle et personnelle, dans un contexte où le partage des tâches domestiques et familiales reste inégal.

Une forme d’autocensure

Selon une enquête de Bpifrance de 2022, 37 % des conjoints des dirigeantes ne s’occupent pas de la gestion quotidienne du ménage (éducation des enfants, planification des vacances, tâches ménagères), contre 14 % des conjointes des dirigeants. S’y ajoutent les freins liés à une plus grande difficulté à défendre leurs projets face à des investisseurs majoritairement masculins, et à la tendance de nombreuses femmes à solliciter des montants de financement moins élevés, par une forme d’autocensure. Le recours au crédit, par exemple, est également moins fréquent chez les femmes dirigeantes, inférieur de 19,5 % par rapport à leurs homologues masculins.

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L’image des représentants du personnel et des syndicats s’améliore chez les salariés

Dans une permanence du syndicat CGT de Nanterre (Hauts-de-Seine), le 28 avril 2022.

Dans le secteur privé, l’image des représentants du personnel s’est améliorée auprès des salariés. Celle des syndicats aussi, mais de façon moindre. C’est l’un des enseignements d’une note diffusée, jeudi 8 janvier, par la direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares). Malgré cette tendance qui est à leur avantage, ceux qui défendent les travailleurs continuent de recueillir des avis mitigés, en particulier au sujet de leur capacité à peser sur les employeurs.

La publication de la Dares est l’un des volets d’une vaste enquête conduite en 2023 et à laquelle ont répondu un peu plus de 30 000 salariés. Elle est réalisée tous les six ans, depuis un peu plus de trois décennies, dans les sociétés du privé (hors agriculture) comptant au moins 11 collaborateurs.

Les résultats retiennent l’attention pour au moins deux raisons. D’abord, les questions ont été posées dans un contexte de mobilisation contre la réforme des retraites. En outre, les individus interrogés jugent des acteurs du dialogue social, dont le rôle a été bousculé par les ordonnances de septembre 2017. Ces textes ont, en effet, fusionné les instances de représentation du personnel, composées de salariés choisis par leurs collègues dans le cadre d’élections professionnelles. Beaucoup de ceux qui y siègent critiquent la réforme, au motif qu’elle les aurait éloignés du terrain et qu’elle leur aurait confié des responsabilités trop lourdes à porter.

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Avec l’intégration de certains cancers comme maladies professionnelles, la pénibilité chez les pompiers est reconnue

La nouvelle était attendue dans le secteur, elle a été rendue officielle par un décret du 26 décembre 2025 : deux nouveaux cancers propres aux pompiers apparaissent dans les tableaux de maladies professionnelles. Ce sont les mésothéliomes (plèvre, péritoine) – des maladies liées à l’inhalation de poussière d’amiante – et les cancers de la vessie, dont le lien a été démontré avec la lutte contre les incendies. Ces deux maladies s’ajoutent aux carcinomes du nasopharynx et hépatocellulaire.

Les cancers professionnels sont encore très peu reconnus en France, tous métiers confondus : selon les statistiques de l’Assurance-maladie, qui concernent les salariés du privé au régime général, 312 cancers hors amiante ont été reconnus en 2024, et 862 liés à l’amiante. Selon la Caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales (CNRACL), seules 46 maladies professionnelles ont été déclarées par les sapeurs-pompiers professionnels en 2024. Le sujet est invisible, car les cancers surviennent parfois après la retraite.

L’apparition de ces deux nouvelles maladies change la donne pour les 250 000 pompiers français, à 80 % volontaires : « Un tableau offre une présomption d’origine professionnelle, et c’est énorme car le cancer est une maladie multifactorielle. Cela veut dire que si les symptômes correspondent au tableau, la maladie doit être reconnue d’origine professionnelle, quels que soient les autres facteurs, par exemple si le pompier est fumeur », explique Anne Marchand, codirectrice du groupement d’intérêt scientifique sur les cancers d’origine professionnelle en Seine-Saint-Denis.

Un long processus

C’est le résultat d’un long processus : alors que plusieurs publications scientifiques, notamment anglo-saxonnes, établissent ce lien depuis les années 1990, il a fallu attendre 2022 et un rapport du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) pour que la profession soit qualifiée de cancérogène.

Depuis dix ans, la connaissance sur les expositions subies par les pompiers s’est améliorée : microparticules, hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), benzène, polluants éternels (PFAS) dans les tenues et les mousses d’incendie… Outre la respiration, « les pompiers, quand ils s’engagent dans un feu, ont une protection respiratoire, mais l’air dans la tenue se charge de particules, et comme la peau devient poreuse, elle ravale la transpiration, ce qui augmente la charge de toxiques », ajoute Sébastien Delavoux, responsable de la CGT des services départementaux d’incendie et de secours (SDIS), qui emploient les pompiers.

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Les formations sur le climat, concurrencées par celles sur l’IA, cherchent un second souffle

Une formation « fresque du climat » à Montpellier (Hérault), le 6 septembre 2022.

« 2025 fut une année catastrophique », lâche Arnaud Herrmann. Le président et cofondateur d’EcoLearn a vu fondre de 45 % le nombre de participants à sa formation certifiante « Manager la durabilité en entreprise », destinée aux salariés en reconversion ou en prise de poste dans les services de développement durable. « Beaucoup d’entreprises ont brutalement gelé la création de postes et de projets liés à cette thématique », regrette-t-il.

A l’image de celles d’EcoLearn, les formations à la transition écologique marquent un net recul auprès du grand public et des entreprises en France. L’entreprise 2tonnes accuse une diminution de 30 % en deux ans du nombre des participants à son atelier grand public, qui vise à construire une trajectoire de décarbonation de la France. La Fresque du climat, qui ne souhaite pas communiquer ses chiffres, traverse également une période de creux, malgré les 2,3 millions de personnes qu’elle a permis de sensibiliser. Après de nouveaux licenciements, l’association compte désormais 18 salariés, contre 65 au plus fort de l’activité, en 2023.

Le cabinet de conseil en stratégie sur le climat Blue Choice, qui employait 23 salariés fin 2023, vient de son côté de mettre la clé sous la porte. « On a formé des animateurs dans 300 entreprises, qui sont devenus autonomes pour former leurs salariés en interne, c’était le jeu », explique son fondateur, Cédric Ringenbach, également créateur de La Fresque du climat. Mais il décrit surtout un « backlash écologique » au moment où il avait réorienté son activité vers l’accompagnement des entreprises autour des risques et opportunités de la transition : « Elles ne sont pas prêtes à se poser ces questions. »

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Hu Anyan, l’ancien livreur de colis devenu auteur à succès en Chine

L’auteur Hu Anyan dans une bibliothèque publique à Chengdu, dans la province du Sichuan, en Chine, le 18 août 2025.

« Je ne suis ni ambitieux ni compétitif », aime répéter Hu Anyan quand la presse chinoise lui demande de se présenter. Il y a quelques années, cet homme plutôt chétif travaillait de nuit dans un centre logistique de Canton, avant de livrer des colis dans les rues de Pékin, au guidon d’un scooter électrique. Ecrivain le jour, mais incapable d’en vivre, il est devenu l’un de ces petits soldats de l’e-commerce, ces millions de livreurs au service des applications chinoises de vente en ligne, payés à la course et à la merci des algorithmes.

Hu Anyan est aujourd’hui, à 46 ans, un auteur à succès, installé à Chengdu, dans la province du Sichuan, après avoir publié trois livres dont Ma vie de livreur à Pékin, en avril 2023. Sans compter les copies numériques piratées, un phénomène largement répandu en Chine, le livre s’est écoulé à 200 000 exemplaires payants, a remporté un prix littéraire, avant de paraître en anglais, en octobre 2025, puis en français, le 7 janvier (Autrement, 320 pages, 21,50 euros).

En Chine, le livre est un phénomène culturel. Le média en ligne The Paper, basé à Shanghaï, a félicité, le 21 novembre 2024, la « capacité de l’auteur à capturer les moments ordinaires de la vie », jugeant le récit sincère et profondément émouvant. Il a vanté « son authenticité brute, la profondeur de sa réflexion et sa valeur sociale ».

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