Archive dans 2024

Dès aujourd’hui, les grands patrons britanniques ont gagné autant qu’un salarié moyen en un an

Il leur a fallu cette année une heure de moins que l’année dernière. Jeudi 4 janvier 2024, à 13 heures, les patrons du FTSE 100, les cent premières entreprises cotées du Royaume-Uni, ont déjà gagné l’équivalent du salaire médian annuel du pays.

Le calcul est réalisé par le groupe de réflexion britannique High Pay Centre, qui milite contre les inégalités salariales. Celui-ci se base sur la rémunération médiane des directeurs généraux de ces multinationales, qui est actuellement de 3,81 millions de livres (4,4 millions d’euros). En la comparant au salaire médian britannique, qui est de 34 963 livres (40 500 euros), elle conclut qu’il leur a fallu environ deux jours et demi ouvrés pour toucher autant qu’un salarié en un an.

La comparaison est évidemment loin d’être parfaite. Les salaires des patrons sont relevés dans les rapports annuels 2023 des entreprises, et concernent donc leurs rémunérations de 2022. Par ailleurs, le nombre d’heures travaillées par les dirigeants est discutable : le High Pay Centre a choisi de prendre 62,5 heures hebdomadaires, sur la base d’une étude d’Harvard.

Mais l’objectif du groupe de réflexion est simplement d’alerter sur l’échelle des disparités salariales : actuellement, les patrons du FTSE 100 touchent 109 fois le salaire médian.

« Opinion erronée »

« Les lobbyistes des grandes entreprises et des services financiers ont passé une bonne partie de 2023 à affirmer que les hauts salaires au Royaume-Uni n’étaient pas assez élevés (…), s’agace Luke Hildyard, le directeur du High Pay Centre. Ils pensent que le succès économique est créé par un tout petit nombre de gens au sommet et que les autres ne contribuent que peu. Quand les politiciens écoutent ce genre d’opinion erronée, il n’est pas surprenant qu’on se retrouve avec des inégalités énormes. »

High Pay Centre a également réalisé la comparaison avec les autres grosses rémunérations du pays. Pour les patrons du FTSE 350, un autre indice boursier qui comprend un plus large panel d’entreprises cotées, il leur faut attendre le 10 janvier pour toucher l’équivalent du salaire médian. Les associés des cinq principaux bureaux avocats atteignent cette somme, eux, dès le 8 janvier. Quant aux banquiers des cinq grandes banques britanniques, ils doivent attendre le 16 janvier en moyenne.

Néanmoins, si les inégalités salariales ont explosé à partir des années 1980 au Royaume-Uni, et que les très hauts salaires ont continué à grimper jusqu’au milieu des années 2010, l’écart semble désormais reculer. En 2014, le High Pay Centre calculait qu’un patron du FTSE 100 touchait 148 fois le salaire médian. En 2020, c’était 117 fois. Aujourd’hui, ce n’est plus « que » 109 fois.

« La transparence sur les informations sociales et environnementales incite les entreprises à mener une réflexion stratégique au service de leur pérennité »

La France a été, le 6 décembre 2023, le premier pays de l’Union européenne à transposer dans son droit national la nouvelle directive européenne (Corporate Sustainability Reporting Directive, ou CSRD) sur la divulgation par les entreprises d’informations en matière d’impact environnemental, social et de gouvernance (ESG) dans des rapports annuels qu’il convient désormais de nommer « rapports de durabilité ».

La mise en œuvre de la CSRD, qui entre en vigueur progressivement depuis le 1er janvier, soulève cependant des craintes, en particulier du côté des petites et moyennes entreprises, incitant le Sénat français à lancer une mission au titre significatif (« Directive CSRD : la complexité de trop pour les PME ? »). Même si seules les PME cotées sont directement concernées par la CSRD, toutes les entreprises le sont de fait, en tant qu’actrices des chaînes de valeur. C’est pourquoi, la CSRD encourage la publication de rapports de durabilité de manière volontaire.

Indubitablement, la mise en œuvre de la CSRD nécessite un investissement humain et financier. Elle implique une adaptation de l’organisation de l’entreprise, en travaillant davantage en mode projet, en optimisant les processus de collecte d’informations et en formant les salariés. Les craintes des dirigeants de PME sont légitimes, non pas sur l’intérêt même de la CSRD, véritable opportunité pour toutes les entreprises quelle que soit leur taille, mais sur les modalités permettant de bénéficier de cette opportunité.

Une réflexion stratégique de fond

Car c’est avant tout à l’entreprise que bénéficient la CSRD et la publication d’un rapport de durabilité. En effet, l’exercice de transparence qu’implique la divulgation de façon normée d’informations sociales, environnementales et de gouvernance incite les acteurs de l’entreprise à mener une réflexion stratégique de fond au service de leur pérennité.

La CSRD apporte une méthode pour évaluer l’impact des activités en se référant à des données scientifiques. Elle permet de mieux prévenir et maîtriser les risques et d’être en adéquation avec les attentes des parties prenantes. Elle offre même un levier d’innovation et d’identification de nouveaux marchés. Le rapport de durabilité est un outil de pilotage, une nouvelle clé de lecture de la performance globale, celle sur laquelle les entreprises sont désormais jugées et légitimées par la société.

Par ailleurs, la demande croissante d’informations ESG par les marchés financiers prouve que la durabilité est source de confiance, et donc de valeur financière. Les investisseurs, les banques, les assureurs sont rassurés par une gestion d’entreprise en quête permanente d’un juste équilibre entre maîtrise des risques et rentabilité. La CSRD s’inscrit dans le cadre plus large de la finance durable, outil privilégié par l’Europe pour financer son Pacte vert dont l’ambition première est d’atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050.

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Emmaüs : la préfecture du Nord ordonne la fermeture de la Halte Saint-Jean, en grève depuis six mois, par « mesure de protection »

Des pancartes devant l’entrée de la Halte Saint-Jean, à Saint-André-lez-Lille, le 21 novembre 2023.

La préfecture du Nord a ordonné, mercredi 3 janvier, la fermeture de la communauté Emmaüs de la Halte Saint-Jean, citant un risque d’incendie. Cette décision survient alors que des compagnons de cette communauté sont en grève depuis six mois pour dénoncer leurs conditions de travail et demander leur régularisation.

Installée à Saint-André-lez-Lille (Nord), la Halte Saint-Jean doit être mise aux normes car une commission a relevé des anomalies, notamment « l’absence d’un système incendie adéquat », lors d’une visite au mois d’octobre, précise la préfecture dans un communiqué. Elle note que l’arrêté préfectoral « est bien une mesure de protection et non une mesure d’expulsion », parce que l’exploitant n’a pas entrepris de travaux depuis cette visite.

Une intervention policière n’est pas prévue dans les prochains jours à la Halte Saint-Jean, devant laquelle les grévistes, soutenus par la Confédération générale du travail (CGT) et un collectif de sans-papiers, tiennent un piquet de grève depuis le début de juillet, assure la préfecture. Elle rappelle qu’il incombe à Emmaüs d’assurer le relogement des compagnons le temps de la mise aux normes de l’établissement.

Lire aussi le reportage : Article réservé à nos abonnés Près de Lille, la grève de compagnons d’Emmaüs sans papiers

La question du relogement

Mardi, le président de la Halte Saint-Jean, Pierre Duponchel, avait déclaré être prêt à reloger les compagnons non grévistes, mais renvoyait à la fédération Emmaüs France – qui a engagé une procédure de conflit contre cette communauté – pour le devenir des grévistes.

« Aujourd’hui, on ne peut même pas entrer dans le site malgré une décision de justice » ordonnant la levée du blocage, avait-il assuré, appelant « les manifestants » à quitter les lieux. « L’accès au site n’est pas possible même pour faire des travaux », avait-il ajouté.

Pour la Gabonaise Alixe, une des porte-parole des grévistes, l’arrêté de fermeture « est juste une stratégie du préfet pour casser le mouvement de grève ». « Nous sommes des victimes à protéger et on veut nous mettre à la rue, nous disperser », s’indigne-t-elle.

La Halte Saint-Jean est visée depuis le mois de mai par une enquête pour « traite d’êtres humains » et « travail dissimulé ». Les grévistes assurent travailler quarante heures par semaine et toucher un salaire inférieur à celui préconisé par Emmaüs France, avec des perspectives de régularisation incertaines.

Depuis 2018, un sans-papiers qui peut justifier d’au moins trois années d’activité dans un organisme d’accueil communautaire et d’activités solidaires, ainsi que de perspectives d’intégration, peut se voir accorder une carte de séjour. La Halte Saint-Jean est l’une des rares communautés Emmaüs à ne pas avoir adopté ce statut.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Emmaüs, une fraternité au bord de la rupture

Le Monde avec AFP

« Les autoentrepreneurs ne peuvent pas effectuer de simulation de leur future pension de retraite »

Le droit à une retraite digne après une vie travaillée est l’un des piliers du contrat social entre les Français, les partenaires sociaux et l’Etat. Il suffit d’ailleurs qu’un gouvernement évoque une réforme du système de retraite pour assister à une levée de boucliers massive et constater à quel point le sujet est d’une importance capitale pour notre cohésion sociale.

Chaque salarié peut aujourd’hui se faire une idée assez précise de ses droits à la retraite et à combien il pourra prétendre le jour venu, au travers d’un calcul simple. Mais ce n’est pas le cas pour les travailleurs indépendants. En effet, ces derniers n’ont aucune visibilité sur la validation de leurs trimestres et ne peuvent pas effectuer une simulation de leur future pension.

La faute en est à une complexité administrative kafkaïenne : à force d’assiettes de cotisations qui changent, de pourcentages affectés dans ces mêmes cotisations, d’additions de retraites de base et d’éventuelles retraites complémentaires, l’avenir pour les indépendants est incalculable. Et pour peu que leur carrière soit hachée ou alternée, le sujet prend une tournure surréaliste. De plus, personne ne sait quelle part des cotisations payées par les autoentrepreneurs est affectée à leur retraite.

Ni l’Urssaf, ni les caisses régionales d’assurance-retraite et de la santé au travail (Carsat), ni la Caisse nationale d’assurance-vieillesse (CNAV), en bref toutes les institutions dont le rôle est la collecte et la redistribution des pensions, ne disposent d’informations claires à fournir aux autoentrepreneurs sur leurs droits à la retraite. Ces acteurs de terrain sont, malgré eux, maintenus dans un flou technique qui les empêche de mener à bien leur mission de renseignement.

Effet pervers mais logique

En définitive, nous sommes incapables de répondre aux milliers d’autoentrepreneurs qui se posent des questions : « Après toutes ces années à travailler et déclarer, je vais toucher combien ? combien de trimestres je valide à chacun de mes versements de cotisations ? A combien s’élèveront mes droits et comment je peux surveiller leur évolution ? A quel âge pourrais-je m’arrêter ? »… Autant de questions sans réponses, alors même qu’un grand nombre d’autoentrepreneurs, anciennement ou à certains moments salariés, ont une visibilité sur les droits générés par leurs revenus d’origine salariale. Il est d’autant plus incompréhensible pour eux de ne pas bénéficier de la même transparence sur l’ensemble de leur parcours professionnel.

Pire, un effet pervers mais logique découle de cette incertitude : l’absence de réponse convaincante pousse certains au travail non déclaré, et détruit leur confiance en l’Etat-providence. Un fossé de plus entre les Français et leurs institutions.

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Comment tombent les jours fériés et les ponts en 2024 ?

Au minimum sept, au maximum dix : c’est le nombre de jours fériés qui tombent hors week-end chaque année, sur les onze que compte le calendrier français. Et 2024 est une année faste, avec dix jours qui seront chômés. Bonne nouvelle, ce sera aussi le cas en 2025.

Rareté du calendrier, en mai 2024, on pourra profiter de deux jours fériés consécutifs : le mercredi 8 mai (victoire de la guerre 39-45) et le jeudi 9 mai (Ascension). Les élèves et enseignants profiteront même d’un très grand pont puisque les écoles seront fermées le vendredi 10 et le samedi 11 mai.

Des années avec dix jours fériés hors week-end

Le calendrier ne se montre pas toujours clément pour les salariés : quatre fois tous les cent ans environ, le 8 mai, anniversaire symbolique de la capitulation de l’Allemagne nazie, est aussi le jour de l’Ascension. Ce fut le cas en 1975, 1986, 1997 et 2008. Qu’on se rassure, la prochaine séquence n’est pas prévue avant 2059, elle aura lieu ensuite en 2070, puis en 2081 et 2092.

Répartition des jours fériés selon le jour jusqu’à

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Méthodologie

Sur les onze jours fériés que compte la France, huit sont facilement prévisibles, car leur date est fixe (Jour de l’an, 8-Mai, Toussaint, etc.).

Le dimanche de Pâques (et donc le lundi qui suit) est en revanche variable selon les années et détermine à la fois les dates de l’Ascension et de la Pentecôte. Son calcul a été fixé en 325 par le concile de Nicée : « Pâques est le dimanche qui suit le quatorzième jour de la lune, qui atteint cet âge le 21 mars ou immédiatement après. »

Depuis la fin du XIXe siècle, la méthode de Meeus permet de calculer cette date sous la forme d’un algorithme, par exemple en Python.

De cette date découlent donc ensuite le lundi de Pâques (+ 1 jour), l’Ascension (+ 39 jours) et la Pentecôte (+ 50 jours).

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Bernard Thibault : « Pour les Jeux 2024, notre objectif est de démontrer que les grands événements ne sont pas incompatibles avec des droits sociaux élevés »

Le coprésident du Comité de suivi de la charte sociale des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024, Bernard Thibault, lors d’une conférence de presse, à Paris, le 19 juin 2018.

L’ancien secrétaire général de la CGT, Bernard Thibault, copréside, depuis 2018, le Comité de suivi de la charte sociale, signée par les organisations syndicales, patronales, et les collectivités impliquées dans l’organisation des Jeux olympiques et paralympiques (JOP) de Paris 2024. Il siège au sein du Comité d’organisation des Jeux et au conseil d’administration de la Solideo, l’établissement public chargé des infrastructures construites.

La Solideo a annoncé que 84 % des chantiers des JOP devaient être terminés au 31 décembre. Quel bilan faites-vous de cette première phase de réalisation ?

Les syndicats sont plutôt satisfaits de la coopération avec la Solideo sur la conduite des chantiers puisqu’ils ont pu s’y rendre régulièrement, être force d’alerte, et nos messages pris en compte. La Solideo avait affiché deux priorités : la sécurité, dans une filière BTP qui compte un mort par jour de travail ouvré, et la lutte contre le travail illégal.

Selon le dernier décompte, il y a eu 464 accidents dont vingt-cinq accidents graves. C’est trop. Mais si l’on rapporte au nombre d’heures effectuées, cela représente quatre fois moins d’accidents que sur les autres chantiers en France.

La Solideo a porté un message simple auprès des majors du BTP : vous avez la responsabilité de la sécurité pour tous les personnels travaillant dans votre périmètre, y compris les sous-traitants et les intérimaires. Ce n’est pas une pratique courante.

Les inspecteurs du travail ont par ailleurs été beaucoup plus présents. En moyenne, un inspecteur est passé chaque jour sur l’un des chantiers. Cette expérience devrait servir à repenser la sécurité sur les chantiers et à diminuer un taux de mortalité excessivement important.

On a quand même vu des travailleurs sans-papiers occuper certains chantiers.

Le travail illégal est un facteur d’accidentologie important. On a agi ensemble pour mettre fin aux situations de travail sans papiers dont on a eu connaissance, en obtenant des régularisations. Dans le débat actuel, ce n’est pas négligeable.

Il y avait des objectifs en matière d’insertion. Cela se traduira-t-il par des emplois post-Jeux ?

Dix pour cent des heures travaillées devaient être réservées à un public éloigné de l’emploi. A ce jour, 3 644 personnes ont pu avoir un contrat de travail de 714 heures en moyenne. Ce sont pour moitié des personnes au chômage depuis plus d’un an et pour moitié résidentes de la Seine-Saint-Denis. Il va falloir mesurer le nombre de personnes en insertion pouvant, si elles le souhaitent, rester durablement dans le bâtiment. C’est trop tôt pour l’évaluer.

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Thibaut Guilluy, un fidèle de Macron à la tête de France Travail

Thibaut Guilluy, à Marseille, le 15 novembre 2023.

Pouvait-il vraiment en être autrement ? Le choix n’a en tout cas pas surpris grand monde. Architecte de la transformation du service public de l’emploi depuis dix-huit mois, Thibaut Guilluy a pris la tête de Pôle emploi, le 21 décembre 2023, devenu France Travail, lundi 1er janvier. Celui qui était jusque-là haut-commissaire à l’emploi a quitté le faste de l’hôtel du Chatelet, qui abrite le ministère du travail, dans lequel il occupait un bureau sans âme à la lumière blafarde, pour la moins clinquante porte des Lilas, dans le 20e arrondissement de Paris, où se situe le siège de l’opérateur public.

Sa nomination, annoncée en conseil des ministres le 12 décembre, relevait de l’évidence, tant le nom de Thibaut Guilluy est associé à la création de France Travail qu’il a dessinée et pilotée. La transformation du service public de l’emploi fait partie des leviers sur lesquels compte le gouvernement pour atteindre son objectif de plein-emploi – autour de 5 % de chômage, contre 7,4 % aujourd’hui – d’ici à 2027.

Son arrivée à la tête de France Travail vient concrétiser un parcours et un engagement qui ne se sont jamais éloignés du social. « J’ai le sentiment d’avoir les moyens de mieux servir la mission que je sers depuis vingt-cinq ans », confie le nouveau directeur général au Monde. Fondateur d’un grand nombre d’entreprises ou d’associations, toutes en lien avec le secteur social et celui de l’insertion, le quadragénaire a déjà derrière lui une carrière presque boulimique d’entrepreneur. « Cofondateur multirécidiviste », se présente-t-il sur LinkedIn, idiome « start-up nation » de rigueur.

« Sentiment de responsabilité »

« J’ai toujours monté plein de projets, je suis un créateur d’entreprises », revendique-t-il, façon homme pressé toujours paré d’un costume cravate soigné. Une soif d’entreprendre qu’il tient de son passage à l’Ecole supérieure de commerce de Paris, dont il sort diplômé en 1999. Mais dès ses études, il s’investit auprès d’Emmaüs ou des Apprentis d’Auteuil. Une attention pour les plus démunis qu’il considère détenir de son héritage familial. Issu de la bourgeoisie d’Etaples (Pas-de-Calais), dans une famille où l’on est médecin de campagne de père en fils, Thibaut Guilluy ne tire pas de cette ascendance confortable un « sentiment de culpabilité », mais plutôt un « sentiment de responsabilité ». « Le mérite ne fait pas tout », juge-t-il, il faut que « ceux avec qui la vie a été généreuse se mobilisent pour ceux avec qui elle l’a moins été ».

Reste que diriger France Travail, établissement de 55 000 agents à la dimension éminemment politique, est une mission d’une tout autre ampleur que ce qu’il a déjà connu. Plusieurs responsables du Medef, sans vouloir le dire officiellement, doutent de ses capacités à diriger un tel navire. Un scepticisme que ne partage pas le vice-président de la Confédération des petites et moyennes entreprises, Eric Chevée : « Il a montré qu’il avait les qualités pour cette mission, on doute plus de la nouvelle machine que de l’homme. » Président de l’Assemblée des départements de France, François Sauvadet, loue son « pragmatisme », son « courage » et son « sens de l’écoute ». « C’est bien que celui qui a conçu France Travail en prenne la direction, c’est même un exemple de ce qu’il faut faire », complète le président de la Côte-d’Or.

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Emmanuel Macron crée France Travail pour atteindre l’objectif de plein-emploi en 2027

Nouveau nom, nouveau logo, nouveau directeur général et nouvelles missions. Le changement est total pour Pôle emploi, officiellement devenu France Travail, le 1er janvier. Une transformation du service public de l’emploi censée permettre au gouvernement d’atteindre le plein-emploi – autour de 5 % de chômage, contre 7,4 % aujourd’hui –, l’objectif du second quinquennat d’Emmanuel Macron.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Les pistes d’Olivier Dussopt pour le plein-emploi

L’ambition de France Travail est de mieux coordonner tous les acteurs de l’emploi : les missions locales, qui accompagnent les jeunes, Cap Emploi, qui s’adresse aux personnes handicapées, ainsi que les services de l’Etat et les collectivités territoriales. Le nouvel opérateur doit ainsi tenir lieu de porte d’entrée unique pour tous les publics, et l’ensemble des demandeurs d’emploi seront désormais inscrits – d’ici à 2025 au plus tard – à France Travail. Y compris les 2 millions de bénéficiaires du revenu de solidarité active (RSA). Comme cela a été entériné par la loi sur le plein-emploi adoptée en novembre, ces derniers devront s’acquitter « d’au moins quinze heures » d’activité hebdomadaires pour toucher leur allocation.

Nouveau régime de sanction

Tous les demandeurs d’emploi signeront un « contrat d’engagement » dans lequel sera défini le suivi individualisé de la personne. En cas de non-respect du contrat, la personne risquera une radiation de France Travail. Pour les bénéficiaires du RSA, un nouveau régime de sanctions a été mis en place, afin de suspendre temporairement le versement de l’allocation. La somme pourra être versée rétroactivement si la situation est régularisée, dans une limite de trois mois. Une première étape avant une possible suppression totale ou partielle de la prestation. C’est dans ce cadre que le ministre du travail, Olivier Dussopt, a annoncé, le 15 décembre 2023, dans Les Echos, le renforcement des « contrôles » de recherche d’emploi. « Je souhaite qu’on double au moins le nombre de contrôles », a-t-il expliqué, alors qu’il en existe 500 000 aujourd’hui.

Lire aussi le portrait : Article réservé à nos abonnés Thibaut Guilluy, un fidèle de Macron à la tête de France Travail

La mue de l’opérateur public, désormais dirigé par Thibaut Guilluy, devrait coûter entre 2,3 milliards et 2,7 milliards d’euros sur la période 2024-2026.

Le smic augmentera de 15 euros à partir du 1ᵉʳ janvier 2024

Comme tous les ans, le smic sera revalorisé au 1er janvier pour tenir compte de l’inflation. Le salaire minimum de croissance passera donc de 1 383,08  euros en net mensuel (pour 35 heures de travail) à 1 398,69 euros, soit une augmentation de 15,61 euros (+ 1,13 %). Le montant brut du smic s’élèvera lui à 1 766,92 euros, comme le précise un décret paru le 20 décembre au Journal officiel. La question rituelle, en chaque fin d’année, est de savoir si l’exécutif choisira, comme il en a la possibilité, de donner un « coup de pouce » à cette revalorisation légale. Pour l’édition 2024, les augures ne semblent pas favorables, malgré l’impact du choc inflationniste sur les ménages les plus fragiles en 2022 et 2023.

Dans son rapport annuel publié le 28 novembre 2023, le groupe d’experts sur le smic, présidé par Gilbert Cette – nommé fin octobre à la tête du Conseil d’orientation des retraites –, « recommande de s’abstenir de tout coup de pouce sur le smic au 1er janvier 2024 ». En effet, selon le comité, « les seuls mécanismes de revalorisation automatique préservent le pouvoir d’achat du smic au regard de la hausse de l’indice des prix à la consommation ».
Le smic, seule rémunération légalement indexée sur l’inflation, a de fait été revalorisé à sept reprises entre le 1er janvier 2021 et le 1er mai 2023. Au total, il a augmenté de 13,5 % sur cette période.

Un coup de pouce, a expliqué M. Cette, « n’est pas efficace pour lutter contre la pauvreté ». Celle-ci est davantage due au « faible nombre d’heures travaillées et à la configuration familiale » des catégories les plus modestes de la population, estime le groupe d’experts. Près de six personnes au smic sur dix sont des femmes (57 %) et, selon la Dares, plus d’une femme sur quatre (26,7 %) était en 2022 employée à temps partiel.

Des rémunérations distancées

Les syndicats, eux, pointent plutôt le fort tassement des rémunérations autour du salaire minimum : au 1er janvier 2023, plus de 17 % des salariés français étaient rémunérés sur la base du smic, contre 14,5 % un an plus tôt. « 3,1 millions de salariés sont payés au smic, contre 2,5 millions l’année dernière », a ainsi déclaré Sophie Binet à l’AFP après la publication du rapport. Et la secrétaire générale de la CGT de plaider pour un smic à 2 000 euros brut.

L’exécutif laisse entendre qu’un coup de pouce risquerait d’accentuer encore le « rattrapage » dont sont victimes nombre de salariés qui étaient payés juste au-dessus du smic, et qui se retrouvent aujourd’hui au même niveau de rémunération que leurs collègues moins qualifiés, ou bénéficiant de moins d’ancienneté qu’eux. Autre conséquence, les rémunérations minimales fixées dans les conventions collectives de branche se trouvent de plus en plus distancées par le smic. Selon le ministère du travail, aujourd’hui 34 branches professionnelles (sur 170) affichent des salaires minimums en dessous du smic. Une partie d’entre elles seront reçues au ministère du travail début 2024 pour tenter de remédier à cette situation.