Archive dans 2024

Les ressorts de la croissance des start-up

Entreprises. Dans de nombreux secteurs, les start-up sont considérées comme le vecteur des technologies à venir. Les Etats les soutiennent, les grandes entreprises cherchent à les acquérir et les financiers développent des investissements adaptés. Mais, contrairement à une PME traditionnelle, on demande à une start-up technologique de promettre une croissance forte et rapide, et, pour les meilleures, de décrocher le titre de « licorne », en valant plus de 1 milliard de dollars (914 millions d’euros environ) en Bourse.

Cependant, une recherche récente montre que la croissance commerciale et financière d’une start-up masque les dilemmes et les transformations qu’elle doit affronter. Car le changement d’échelle exige l’élaboration d’un patrimoine technique et commercial à la fois robuste et flexible (« Condition du passage à l’échelle d’une start-up deep tech : gérer la conception du patrimoine de création », Louise Taupin, thèse Mines Paris-PSL, décembre 2023).

Dans la représentation commune, la croissance d’une start-up qui développe une innovation technologique passe d’abord par la conception d’un prototype. Puis, une fois celui-ci validé, par des investissements qui permettront de produire plus largement, de faire connaître les produits et de gagner de nouveaux clients.

Schéma trop simplificateur

Mais, sur le terrain, ce schéma est trop simplificateur. Ainsi, une start-up développant une solution de culture de fraises dans des conteneurs disposés en centre-ville avait bien réussi une première implantation, mais elle n’a pu reproduire celle-ci à l’identique. Pour conquérir d’autres territoires, elle a dû explorer une plus large gamme de produits, inventer une gestion nouvelle des conteneurs, rediscuter la zone de distribution de ses produits, etc.

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La croissance de cette entreprise a donc nécessité bien plus qu’un prototype : l’acquisition d’un ensemble plus large de solutions techniques et commerciales. Chaque nouvelle implantation a puisé dans cet ensemble, tout en nécessitant parfois d’introduire des modifications et des adaptations, qui ont été préservées dans les développements ultérieurs.

Ces phénomènes ont été retrouvés dans des start-up développant, par exemple, des robots pour l’impression de peaux artificielles ou des techniques innovantes de collecte et de transformation de la biomasse chez des éleveurs.

La chenille en papillon

Les schémas de croissance habituels sont inadaptés aux véritables innovations technologiques. Ils oublient que, dans de tels contextes, il n’est pas possible de stabiliser définitivement des produits et des usages, tout en cherchant la conquête de nouveaux clients. La croissance soutenable des start-up exige donc, d’une part, la construction et la préservation d’un patrimoine de compétences qui détermine l’identité de leur offre et de leurs métiers, et, d’autre part, face à de nouvelles opportunités, l’adjonction de nouvelles compétences sans mettre en danger ce patrimoine.

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Etranglé par 5 milliards d’euros de dette, Atos change de directeur général

Lors du salon international de la défense et de la sécurité Eurosatory, à Villepinte (Seine-Saint-Denis), le 13 juin 2022.

La situation inquiète à six mois des Jeux olympiques. Atos, le partenaire technologique du Comité international olympique et, à ce titre, prestataire informatique de Paris 2024, doit rapidement trouver un accord avec ses banques s’il ne veut pas que ses 5 milliards d’euros de dette (2,3 milliards d’euros net, après prise en compte de la trésorerie) le conduisent à la faillite. Environ la moitié de ces 5 milliards doit être remboursée en 2025. Atos n’a pas cette somme. Il lui faut donc renégocier cette dette avec ses vingt-deux banques.

Engagées il y a plusieurs mois, les négociations patinent. Pour se faire aider, Jean-Pierre Mustier, le président d’Atos, a donc pris contact avec Hélène Bourbouloux, l’administratrice judiciaire qui a travaillé sur tous les dossiers financiers chauds, comme Casino et Orpea, a révélé Le Figaro, dimanche 14 janvier. Selon nos informations, Atos réfléchit à l’ouverture d’un mandat ad hoc, une procédure préventive destinée aux entreprises qui ne sont pas en cessation de paiements. Dans un communiqué publié lundi 15 janvier, le groupe a assuré « qu’il n’a pas déposé de demande de désignation d’un mandataire ad hoc ou d’ouverture d’une procédure de conciliation », ce qui ne l’empêche pas de le faire dans les prochaines heures.

Signe de l’urgence : Atos a annoncé, lundi, le départ précipité de son directeur général, Yves Bernaert, en poste depuis seulement quatre mois et dont le profil ne correspondait pas à la situation de l’entreprise. Il est remplacé par son directeur financier, Paul Saleh, ce qui confirme bien la volonté du groupe de se concentrer sur les discussions avec ses banques. Une réunion est prévue cette semaine.

Note dégradée

Il faut aller vite. Fin novembre 2023, l’agence de notation S&P a abaissé sa note (de « BB » à « BB − »), menaçant d’aller un cran plus bas dans les prochaines semaines. Son nouvel avis est attendu fin janvier. Une dégradation supplémentaire enverrait Atos dans la catégorie « hautement spéculative », ce qui pourrait provoquer la perte de plusieurs centaines de millions d’euros de chiffre d’affaires. Certains clients bénéficient de clauses qui permettent de transférer leur contrat vers un autre sous-traitant si le fournisseur officiel est trop mal noté. Lundi, alors que des rumeurs commençaient à circuler sur la dégradation de ses résultats, Atos a assuré que « ses lignes d’activité atteindront leurs objectifs financiers 2023 pour l’année en termes de chiffre d’affaires et de marge opérationnelle ». Mais à quoi ressemblera 2024 ?

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« Que sait-on du travail ? » : les métiers du secteur médico-social, sous-payés et dominés par le temps partiel contraint

1 137 euros : c’est le salaire mensuel moyen dans quatre métiers du secteur médico-social, selon l’enquête Conditions de travail 2019 du ministère du travail : les agents des services hospitaliers, les aides-soignants, les aides médico-psychologiques et les aides à domicile.

La même année, la rémunération moyenne de l’ensemble des salariés du privé était de 1 906 euros. Si ces métiers, qui représentent un million d’emplois, sont devenus stratégiques pour maintenir l’autonomie des personnes, à domicile ou en établissement, ils demeurent insuffisamment reconnus.

Cet écart de salaire pourrait se justifier, par exemple, par les 78 % d’aides à domicile exerçant à temps partiel (un quart d’entre elles effectuant même moins de dix-sept heures par semaine)… Mais « le temps partiel ne signifie pas une faible emprise du travail sur la vie des salariées », rappellent les quatre chercheurs Annie Dussuet, François-Xavier Devetter, Laura Nirello et Emmanuelle Puissant : il arrive aux aides à domicile, qui exercent dans de multiples lieux, de commencer leur journée à 7 heures 30 et la finir à 19 heures 30, tout en n’ayant que cinq ou six heures comptabilisées comme du « travail effectif ». Le temps partiel est donc plus que contraint.

Dans leur contribution au projet de médiation scientifique « Que sait-on du travail ? » du Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques (Liepp), diffusé en collaboration avec les Presses de Sciences Po sur la chaîne Emploi du site Lemonde.fr, ces quatre sociologues et économistes expliquent les difficultés persistantes de ces professions au-delà de leur rémunération par l’échec des politiques publiques actuelles. Avec le développement d’une nouvelle gestion publique mettant l’accent sur la « performance », l’irruption d’indicateurs chiffrés a consacré la standardisation des tâches, et s’est « éloignée de la finalité du service ».

« Ce processus d’industrialisation et de rationalisation de l’activité découle directement des modalités de tarification de ces activités médico-sociales par les pouvoirs publics, qui tendent à ne reconnaître (et donc financer) que le seul temps de travail considéré comme “productif” », pointent du doigt les chercheurs.

Une forme de maltraitance

Les conséquences de cette rationalisation sont doubles : les travailleurs – à 90 % des femmes – sont à la fois exposés aux pénibilités industrielles et tertiaires, c’est-à-dire le port de charges lourdes, mais aussi les relations complexes avec les usagers, et perdent le sens de leur travail, car ils reconnaissent parfois que suivre les « standards » relève d’une forme de maltraitance.

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« Les métiers du vieillissement, essentiels et pourtant insoutenables »

[Comment expliquer l’écart entre l’importance de certains métiers du soin, et la réalité de leurs conditions d’exercice ? Annie Dussuet est enseignante-chercheuse émérite à Nantes Université, au Centre nantais de sociologie. Ses recherches portent sur le travail domestique et les emplois féminisés des services, dans les associations tout particulièrement. François-Xavier Devetter est chercheur au laboratoire Clersé (université de Lille) et à l’Institut de recherches économiques et sociales (IRES). Ses travaux portent sur le temps de travail et les emplois à bas salaire, tout particulièrement les agentes et agents d’entretien, les aides à domicile et les assistantes maternelles agréées. Laura Nirello est enseignante-chercheuse à l’IMT Nord Europe et membre du Clersé. Ses travaux s’intéressent aux évolutions des politiques publiques dans le domaine de la prise en charge des personnes âgées et leurs conséquences sur l’emploi, notamment dans l’économie sociale et solidaire. Emmanuelle Puissant est enseignante-chercheuse à l’université Grenoble Alpes et membre du laboratoire Creg. Ses recherches portent sur le travail associatif et ses transformations dans les activités sociales et médico-sociales. Elle est coresponsable pédagogique du master Transformations des organisations de l’économie sociale et solidaire de la faculté d’économie de Grenoble.]

La crise du Covid a rendu encore plus évident le caractère essentiel des métiers du grand âge. L’allongement de l’espérance de vie s’accompagne en effet de l’apparition de limitations fonctionnelles, de façon plus ou moins accentuée suivant les catégories sociales (Cambois et al., 2008 ; Brunel et Carrère, 2018). Celles-ci se traduisent pour une partie importante de la population par la nécessité d’un accompagnement destiné à maintenir le maximum d’autonomie et à favoriser des fins de vie dignes.

Que ce soit à domicile ou en établissement, cet accompagnement nécessite l’intervention de personnes aguerries, non pas tant pour « soigner » des pathologies, mais pour « prendre soin » (care) de personnes devenues plus vulnérables avec l’âge. Il s’agit donc d’adapter les caractéristiques de chaque intervention : suffisante pour garantir la sécurité et la qualité de vie des personnes âgées aidées, mais pas trop intrusive, afin d’éviter de précipiter la perte d’autonomie.

Pourtant, les acteurs du secteur attendent toujours la fameuse loi « grand âge », sans cesse annoncée et repoussée, alors que les rapports institutionnels et les recherches académiques se succèdent et alertent tous sur la faible qualité des emplois et du travail dans ce secteur, notamment en termes de faiblesse des rémunérations, mais aussi en termes de pénibilité et de l’usure professionnelle qui en découle.

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Intelligence artificielle : « Y aura-t-il suffisamment de travail pour tout le monde dans quelques années ? »

Alfred Sauvy [1898-1980], économiste, sociologue et démographe français, est célèbre entre autres pour sa théorie du déversement présentée dans son ouvrage La Machine et le Chômage. Le progrès technique et l’emploi [Dunod, 1980]. Selon cette théorie, la population active du secteur primaire, l’agriculture, se transfert historiquement (se « déverse », dit-il) vers le secteur secondaire, l’industrie, puis vers le secteur tertiaire, les services.

Ce « déversement » est un effet des gains de productivité dégagés par le progrès technique et la mécanisation qui ont touché en premier lieu l’agriculture à la fin du XVIIIe siècle. La force de travail est remplacée par les machines (plus rapides, plus puissantes, plus productives), ce qui permet d’accroître le rendement agricole et donc le volume des récoltes.

Les gains de productivité vont permettre de baisser les prix, d’augmenter les salaires et les profits et d’accroître le pouvoir d’achat des consommateurs, qui vont pouvoir déplacer leur consommation vers l’achat d’équipements pour la maison, pour se vêtir, pour se déplacer, donc vers les produits de l’industrie.

Les paysans quittent les champs (car l’emploi y devient plus rare) pour la ville et travaillent dans les usines en plein essor du fait de la révolution industrielle. Il y a donc bien eu un déversement de la main-d’œuvre agricole vers le secteur secondaire, berceau du fordisme.

Plus grande qualification

Puis vient le déversement des emplois industriels vers les services à partir du milieu des années 1970, quand s’affirme la tertiarisation de l’économie. Là encore, les emplois sont détruits dans l’industrie, en particulier les emplois à faible niveau de qualification. En revanche, les nouveaux emplois créés sont toujours d’une plus grande qualification car ils accompagnent le progrès technique : besoin d’emplois pour la maintenance et l’évolution de la mécanisation, emplois de contrôle, de réglage et de surveillance des machines, emplois dans l’informatique et la gestion des réseaux…

Sauvy précise toutefois qu’il existe des obstacles au déversement car « les emplois créés ne sont identiques ni en nature ni en nombre aux emplois détruits », ce qui pose le problème de la reconversion des travailleurs victimes du progrès technique.

L’émergence de l’intelligence artificielle (IA) vient cependant « refroidir » aujourd’hui la thèse optimiste de Sauvy, selon lequel l’emploi détruit par le progrès technique donne naissance à de nouveaux emplois mieux qualifiés. Et ceci pour quatre raisons.

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Pour Marie, généraliste, et Richard, urgentiste, la téléconsultation permet d’échapper au statut de médecin traditionnel

Médecin généraliste depuis dix ans, Marie (les prénoms ont été modifiés), 36 ans, n’a jamais eu envie d’ouvrir un cabinet. Elle assure des remplacements dans la région lyonnaise, et consacre quelques heures par semaine à la téléconsultation.

Salariée d’une plate-forme, elle y gagne entre 300 et 700 euros par mois. « C’est un complément de salaire », reconnaît-elle. Et Marie décide de ses horaires : « Je m’organise selon mes disponibilités : quand je fais un remplacement et qu’il n’y a pas grand monde en cabinet, ou que des patients n’honorent pas un rendez-vous, je me connecte à la plate-forme. Parfois aussi, j’assure quelques heures le soir en semaine ou le samedi matin depuis chez moi. »

De l’autre côté de l’Atlantique, Richard, 44 ans, est urgentiste salarié dans un hôpital situé dans une petite île des Antilles françaises, et dégage de « 800 euros à 1 000 euros » presque tous les mois en profitant également de moments creux : « J’ai des astreintes deux jours par mois au cours desquelles il ne se passe pas forcément grand-chose. J’en profite pour assurer quelques rendez-vous sur la plate-forme. »

Tous les deux connaissent les limites de l’exercice. « On dépanne des patients qui n’ont pas de médecin traitant ou qui ne veulent – ou ne peuvent – pas attendre un rendez-vous. Avec un bon interrogatoire, on peut faire un bon diagnostic, et c’est toujours mieux qu’une automédication, explique Marie. Mais, dans la plupart des cas, je dis au patient d’aller consulter si ça ne va pas mieux le lendemain, car l’examen clinique reste quand même prioritaire. »

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« Renouvellement de pilule, rhino-pharyngite… C’est de la médecine de base, renchérit Richard. Mais je me vois comme un premier recours : pour une otite, par exemple, je vais donner un antalgique pour soulager la douleur en attendant que le patient puisse aller voir son médecin»

Si Marie a adopté cette formule, c’est aussi pour la sécurité qu’offre la consultation à distance, car elle s’est parfois sentie menacée dans des cabinets par des patients à qui elle refusait un arrêt ou une prescription : « Derrière l’écran au moins, je ne redoute pas l’agression. » Un autre avantage, selon elle, réside dans le fait de ne pas trop s’investir vis-à-vis des patients : « Ne pas gérer mon propre cabinet allège ma charge mentale, je ne vois les patients qu’une seule fois, je n’ai pas à les suivre et leurs problèmes ne me poursuivent pas quand je suis en congés. »

Pour les deux professionnels, cette prise de distance vis-à-vis de l’exercice traditionnel résulte aussi d’un regard très sombre porté sur le statut de médecin en France. Richard a passé plus de dix ans à l’hôpital en métropole et dit avoir souffert de conditions de travail difficiles et d’un manque de reconnaissance financière. Marie juge aussi que « le médecin traitant n’est pas respecté » par les pouvoirs publics, qui, dit-elle, paient mal : « 26,50 euros la consultation, c’est une insulte à la fonction et à mes compétences. » Par les patients, aussi, qui « viennent parfois chez nous faire leurs courses de médicaments, comme ils iraient au supermarché ».

En Savoie, la famille Rittaud, fine lame de la boucherie depuis quatre-vingts ans

René Rittaud finit patiemment de détacher le gras des morceaux de viande dans la marmite de choucroute. Depuis l’ouverture du magasin, à 7 h 30, l’imposante cocotte mijote dans le spacieux laboratoire de la boucherie de Fourneaux (Savoie). Ses 78 ans et des soucis de santé ne l’ont pas résolu à déposer son tablier. Voilà plus de cinquante-cinq ans qu’il a déménagé dans ce village proche de Modane la boucherie que ses parents, Joanny et Paulette, avaient fondée, en 1945, en Haute-Savoie.

Il l’a à son tour transmise, en 2004, à son fils Lionel et à sa belle-fille Mathilde, tout en continuant à les aider. En 2012, Alexis, le fils aîné du couple qui, à 10 ans, « venait déjà aider à préparer des saucisses », a rejoint l’entreprise. Sur quatre générations, les quatre-vingts ans d’histoire de cette lignée de bouchers racontent l’évolution de la profession, du petit commerce et d’habitudes de consommations.

Quand Joanny, décédé depuis, ouvre sa propre boucherie en 1945, la France est en pleine reconstruction économique. « A l’époque, ils pouvaient ouvrir un magasin et juste en vivre », relate Lionel. « Il y avait moins de contraintes de charges, de réglementation, d’emprunt que maintenant », estime celui qui a appris très jeune le métier auprès de son père et de son grand-père.

Lionel Rittaud réajuste le tablier de son fils Alexis, dans la boutique de la boucherie familiale, à Fourneaux (Savoie), le 29 septembre 2023.

Lorsque René et sa femme Josiane emménagent, à la fin des années 1960, à Fourneaux, ils vivent au-dessus de la boutique, lèvent le rideau de leur commerce à 5 heures, restent ouverts le midi et le dimanche matin. Avec Joanny, ils utilisent leur journée de repos du lundi pour aller récupérer les bêtes chez les éleveurs du coin et s’occuper de leur abattage. « Si on ne s’arrêtait pas boire un coup, les gars n’étaient pas contents ! », se rappelle René.

Lionel Rittaud replace une ancienne photo familiale exposée dans la boucherie, à Fourneaux (Savoie), le 28 septembre 2023.
Sur le présentoir de la caisse de la boucherie Rittaud, des boules à neige à l’effigie de la maison penchée de Modane, lieu touristique de la vallée de la Maurienne. A Fourneaux (Savoie), le 29 septembre 2023.
Trophées et récompenses de différents jeunes apprentis et bouchers passés par l’entreprise familiale exposés à la boucherie Rittaud, à Fourneaux (Savoie), le 28 septembre 2023.

Lionel, 52 ans, a gardé l’habitude d’aller rencontrer les éleveurs. Il rentre tout juste ce 28 septembre 2023 d’une randonnée à vélo dans la vallée de la Maurienne sur un itinéraire choisi en fonction des troupeaux à voir. Le boucher aime aller observer sur place comment se portent les animaux et prendre le pouls de l’éleveur.

Mathilde Rittaud, sur le parking de la boucherie familiale, à Fourneaux (Savoie), le 29 septembre 2023.

Son quotidien de boucher est pourtant bien différent de celui de ses aïeuls. Sa petite entreprise est passée, en vingt ans, de trois à neuf salariés, se fait maintenant livrer directement les carcasses de viande qui sont découpées sur place, et reste fermée deux jours par semaine, le dimanche et le lundi. « Mon père et mon grand-père ne pensaient et ne vivaient que pour le travail, se rappelle Lionel. Nous aussi, mais vie de famille et vie professionnelle sont deux lieux distincts. »

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Apprentis : La reconduction de la prime à l’embauche jusqu’à bac + 5, une fausse bonne idée ?

6 000 euros : c’est le montant de la prime versée pour la première année d’embauche d’un apprenti de moins de 30 ans jusqu’à bac + 5, ouverte à tous les employeurs, et ce sans condition quand il s’agit de petites et moyennes entreprises. Une prime généreuse, mise en place en 2020 durant le Covid-19, et que l’Elysée s’est engagé à reconduire jusqu’à la fin du quinquennat.

Annoncé fin décembre 2023, ce cadeau de Noël a de quoi satisfaire toutes les parties prenantes de l’apprentissage, un écosystème désormais bien huilé. Les entreprises pourront continuer à recruter à moindres frais, les centres d’apprentissage et écoles qui se sont développés s’appuyant sur ce dispositif pour remplir leurs classes.

Quant aux alternants qui naviguent entre ces deux mondes durant leur parcours, ils sont également gagnants. Ils ne déboursent quasiment plus de frais de scolarité, l’agence d’Etat France Compétences réglant l’essentiel de la facture avec les employeurs, et ils perçoivent un salaire. Ceux qui préparent un diplôme de niveau bac ou moins améliorent significativement leurs chances d’insertion professionnelle et de recrutement à l’issue de leur apprentissage.

La promotion sociale par l’apprentissage

Ces atouts expliquent l’engouement pour l’apprentissage, qui concernait 1 017 500 élèves et étudiants dans l’enseignement secondaire et supérieur en octobre 2023 selon le ministère du travail. Soit une hausse de 6,2 % par rapport à fin octobre 2022, contribuant à la hausse du taux d’emploi des moins de 30 ans et à la baisse du chômage dans cette population.

Mais, en 2022, 80 % de la hausse des embauches d’apprentis enregistrée depuis 2018 (+ 460 000) était liée à cette aide, apprend-on dans une étude de Bruno Coquet, un économiste rattaché à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Or, la prime reconfigurée en 2023 « se caractérise encore par un coût budgétaire très élevé », souligne ce spécialiste de l’emploi.

Alors, faudrait-il resserrer cette aide à l’embauche ? Non, estime l’association Walt, qui regroupe les acteurs de l’alternance. On y trouve notamment les entreprises du conseil, de l’ingénierie et de l’informatique, qui bénéficient largement de cette prime grâce au recrutement d’apprentis en master et militent pour le statu quo. Des études commandées par Walt mettent en évidence le rôle de promotion sociale par l’apprentissage pour les étudiants d’origine modeste. En l’état, le système rapporterait plus qu’il ne coûte aux finances publiques. Ainsi, il ne faudrait pas toucher à la prime.

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La SNCF face à des tensions sur les effectifs et les salaires

Dans la gare Montparnasse, à Paris, le 2 décembre 2022.

Alors que la grève des conducteurs de train en Allemagne paralyse le trafic ferroviaire outre-Rhin pour trois jours, du 10 au 13 janvier, les syndicats de la SNCF se sont réunis mercredi 10 janvier. Les quatre organisations s’étaient promis de se retrouver pour évoquer la suite à donner aux négociations annuelles obligatoires sur les salaires de novembre 2023. Elles ont débouché sur une hausse moyenne de rémunération de 4,6 % pour l’année 2024. Insuffisant pour la CGT et SUD-Rail, qui n’ont pas signé l’accord. Acceptable pour l’UNSA et la CFDT, qui l’ont paraphé, mais attendent maintenant des avances de la direction sur la refonte de la grille salariale, l’amélioration des conditions de travail et d’exercice des métiers ou l’aménagement des fins de carrière.

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A l’issue de cette réunion « posée, intéressante sur le fond », selon Thomas Cavel, secrétaire général de la CFDT-Cheminots, aucune action commune sur le pouvoir d’achat n’a finalement été décidée. Pas même sur un courrier au PDG, Jean-Pierre Farandou. Entre la CGT et SUD-Rail, qui demandent une augmentation générale, l’UNSA, qui veut travailler sur les conditions de travail et la formation des cadres, ou la CFDT, qui défend la négociation d’un accord d’entreprise sur le partage de la valeur, il n’y a pour l’instant pas de convergence de méthode.

Chacun va toutefois faire entendre ses revendications. Pour Thomas Cavel, la hausse de fréquentation des trains, avec des billets partis au prix fort à Noël, sans grève, et les bons résultats du groupe SNCF qui s’ensuivent doivent davantage profiter aux salariés. Ceux-ci ont touché en décembre 2023 une prime de partage de la valeur, nouvelle forme de la « prime Macron », de 400 euros.

Négociations des primes pour les Jeux olympiques

Il n’y a pas non plus pour l’instant de revendication commune sur les négociations des primes pour les Jeux olympiques et paralympiques. Les discussions se poursuivent. La direction a déjà mis sur la table une proposition d’indemnisation de 50 euros par jour, plus élevée que ce que propose la RATP (15 euros), des moyens supplémentaires pour l’aide à la garde d’enfants, les vacances en colonie et des facilités pour placer des congés sur un compte épargne-temps ou se faire rémunérer des jours épargnés.

Les cheminots qui déplacent leurs congés pourront bénéficier de primes comprises entre 300 et 500 euros. Mais la direction a choisi de laisser à chaque établissement le soin de négocier avec ses organisations syndicales quels agents pourront bénéficier de ces avantages et à quelles conditions. Les discussions, suivies de près au niveau national, sont ainsi très décentralisées, limitant, pour l’instant, le risque d’un mouvement général.

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A l’aube des soldes, les déboires de Minelli et Chaussexpo angoissent les salariés de la mode

Une employée en grève baisse le rideau du magasin de chaussures Chaussexpo, à Audincourt (Doubs), en mai 2017.

K.-O. A la veille du coup d’envoi des soldes, période de ventes à prix cassés qui s’ouvre ce mercredi 10 janvier pour quatre semaines, le secteur de l’habillement est sonné. Mardi 9 janvier, près de 160 points de vente Minelli n’ont pas ouvert leurs portes. La veille, les juges du tribunal de commerce de Marseille ont attribué l’enseigne de chaussures, en redressement judiciaire depuis septembre, à Mes Demoiselles, marque de mode féminine. Cette PME reprend 39 succursales, dont 9 boutiques parisiennes, 8 corners dans des grands magasins et 16 boutiques affiliées. Le couperet est tombé pour le reste des magasins : ils sont liquidés.

La PME reprend 187 salariés de l’enseigne et 26 employés du siège social de l’entreprise situé à Gémenos (Bouches-du-Rhône). L’opération permet de ne sauver que 30 % des emplois de Minelli, qui salariait 579 personnes pour 220 points de vente. Depuis la liquidation de San Marina en février 2023, autre chaîne de chaussures que détenaient les hommes d’affaires Laurent Portella et Stéphane Collaert, reprise au groupe Vivarte, le personnel s’inquiétait des loyers impayés et du manque de marchandises en magasin.

L’angoisse étreint aussi les 700 salariés Chaussexpo. Cette enseigne de chaussures, qui exploite 180 magasins principalement dans les zones commerciales situées en périphérie, a été placée en liquidation judiciaire par le tribunal de commerce de Lille, lundi 8 janvier. Les juges ont accordé aux administrateurs judiciaires un délai de près de deux mois, pour poursuivre l’activité jusqu’au 15 mars et « chercher une solution de cession ». Sinon ? L’ensemble des magasins de cette chaîne fondée en 1987 à Templemars (Nord), près de Lille, fermera définitivement.

Quel investisseur pourrait se porter candidat et reprendre cette enseigne concurrencée par les petits prix de Gémo et l’offre pléthorique des plates-formes de vente en ligne type Zalando ? La question taraude ses salariés. D’autant qu’en 2017 et 2018 Chaussexpo a déjà subi deux plans sociaux, réduisant ses effectifs de plus de 200 postes et amputant son réseau de 64 magasins.

Scénario noir

Depuis, le commerce a subi la fermeture administrative des magasins en 2020 et 2021 pour lutter contre la propagation du Covid-19. Le marché s’est contracté. Et il n’est jamais parvenu à renouer avec les niveaux d’activité d’antan. Pis : depuis deux ans, la hausse des prix incite les Français à réduire leurs achats de chaussures et dépenses d’habillement. A tel point que le secteur est plongé dans une crise profonde.

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