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En Allemagne, un million de réfugiés ukrainiens accueillis en un an

Svitlana Kryzhaniwska touche encore son téléphone portable. Elle l’ouvre et le referme, sans vraiment regarder l’écran, comme pour s’assurer qu’elle est toujours proche de ceux restés là-bas, en Ukraine. « Le jour où ma ville, Ivano-Frankivsk [dans l’ouest du pays], a été bombardée, le 24 février 2022, ma vie a basculé. J’ai eu une peur terrible. Je n’aurais jamais imaginé que cela puisse arriver. » Elle parle de ses fils, âgés de 27 et de 32 ans, de leurs familles, restés à Kiev. « Ils m’ont dit : “Toi, tu parles allemand, tu devrais partir en Allemagne.” Alors j’ai pris le bus. Il y avait surtout des femmes et des enfants, et beaucoup de chats, de chiens. J’ai rejoint Varsovie, et puis l’Allemagne. »

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Comme beaucoup de réfugiés arrivés en Allemagne à la suite du conflit, Svitlana s’est d’abord installée chez des amis qui ont accepté de l’héberger, près de Hanovre, en Basse-Saxe. Depuis quelques mois, elle a son propre appartement et un emploi. Elle travaille pour Temps, une entreprise familiale de taille moyenne spécialisée dans la peinture de bâtiments, à Neustadt am Rübenberge, à 30 kilomètres de Hanovre. Elle donne des rudiments d’allemand à 23 réfugiés afin qu’ils puissent, s’ils le souhaitent, démarrer ensuite un apprentissage en alternance dans l’entreprise. Treize autres jeunes apprennent l’allemand chez Temps dans un autre cours.

« Quand, chez Temps, ils m’ont demandé si je voulais le faire, je leur ai dit que je n’avais pas l’âme d’une prof, s’exclame-t-elle en riant. J’ai une formation d’ingénieure. A Ivano-Frankivsk, j’ai dirigé un bureau de représentation d’une entreprise belge d’alimentation pour animaux. Mais je n’aime pas rester les bras croisés, et personne d’autre ne parlait allemand parmi les Ukrainiens ici, alors j’ai dit oui. »

Svitlana Kryzhanivska (au centre en rouge), employée de la société « Temps », donne ici un cours d’allemand à cinq réfugiées ukrainiennes dans l’entreprise, le 9 février 2023, à Neustadt am Rübenberge (Allemagne).

Son cours n’a pas seulement un but pédagogique. Il permet aussi aux réfugiés de se retrouver et d’échanger, et ainsi de faciliter leur intégration, un souhait explicite de l’entreprise. « Nous avons organisé la fête traditionnelle du 14 octobre [la Journée des défenseurs de l’Ukraine] ici, dans les locaux de Temps ! Avec nos plats, nos chansons, et même une pièce de théâtre. C’était formidable de faire comme à la maison, raconte Svitlana. Rester ici à long terme ? Je ne sais pas. Nos corps sont ici, mais nos esprits sont encore là-bas… »

Titre de séjour immédiat

Quelque 1,1 million d’Ukrainiens sont arrivés en Allemagne en 2022 – 140 000 sont repartis –, soit davantage que le nombre de Syriens, Irakiens ou Afghans accueillis entre 2014 et 2016. Pourtant, cette fois-ci, pas d’images de l’administration débordée, pas de reportages sur les centres d’hébergement d’urgence organisés dans des gymnases, pas de grandes manifestations hostiles aux arrivants ou de disputes au sein des partis conservateurs sur une « limite » de personnes qu’il serait possible d’accueillir en Allemagne. Les premiers mois d’accueil se sont déroulés sans encombre, même si certaines communes et régions ont récemment alerté le gouvernement sur le fait qu’elles atteignaient leurs limites, alors que le flux d’arrivées, en provenance également d’autres pays, ne faiblit pas.

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Durée du travail : « Bon (long) week-end à l’anglaise ! »

Emmanuel Macron s’est levé de bonne heure ce mardi 21 février. Vers 5 h 30, il a enfilé la blouse blanche pour déambuler entre les carcasses de viande et les caisses de légumes du marché de gros de Rungis. Une forme d’hommage à la France qui se lève tôt et ne craint pas de travailler dur. « Il faut travailler plus longtemps », a-t-il lancé aux épiciers courageux et aux journalistes matinaux qui l’accompagnaient.

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De l’autre côté de la Manche, on fait curieusement le chemin inverse. L’idée de la semaine de quatre jours est en train de devenir le sujet du moment. Que diriez-vous de commencer le week-end le jeudi soir pour le même salaire ? C’est l’expérience à grande échelle menée par la très sérieuse université d’Oxford à l’instigation de l’association néo-zélandaise 4 Day Week Global, qui milite pour la multiplication des expériences de ce type dans le monde. Celle conduite au Royaume-Uni est la plus importante à ce jour. Elle a impliqué 61 entreprises durant six mois qui ont été suivies par les chercheurs d’Oxford et du Boston College.

Les résultats, publiés mardi 21 février, sont encourageants : 92 % de ces entreprises tests, des PME dans la finance, les télécoms, la santé, l’informatique ou la restauration, ont décidé de poursuivre l’expérience, et dix-huit d’entre elles ont, sans attendre, appliqué de façon permanente ce nouveau mode d’organisation. Les avantages mis en avant sont une meilleure fidélité des employés, avec 57 % de départs en moins, une réduction des deux tiers des congés maladie, du stress. Et un bien-être général.

Meilleure fidélité des employés

Tout cela pour des chiffres d’affaires qui n’ont pas baissé, et même légèrement augmenté. Car la condition de la réussite était le maintien d’une même productivité. Pas question que l’entreprise paye la facture par une diminution de sa rentabilité. Par quel miracle ? Les acteurs citent la diminution des réunions, la motivation des salariés à ne pas perdre de temps et à trouver des solutions leur permettant de travailler plus efficacement.

Lire l’analyse : Article réservé à nos abonnés La semaine de quatre jours pour travailler plus

La réduction du temps de travail est un combat séculaire commencé au début du XXe siècle : 48 heures en 1919, puis 40 heures dans les années 1930, puis 35 heures début 2000 en France, et, maintenant, le Royaume-Uni teste les 32 heures. L’expérience, notamment française, pousse tout de même à modérer un peu l’enthousiasme anglo-saxon actuel. Maintenir, voire améliorer la productivité du travail en travaillant moins est une gageure qui a du mal à tenir dans le temps et se paye souvent par une pression plus grande sur les employés.

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Partage de la valeur : l’accord des acteurs sociaux repris dans la loi

Elisabeth Borne, le député européen et président de « Renouveau Europe », Stéphane Séjourné, et le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin assistent à une convention organisée par le parti Renaissance sur le thème de la valeur partagée dans les affaires et les entreprises, à Paris, le 20 février 2023.

Elisabeth Borne entend montrer qu’elle a de la considération pour les partenaires sociaux. Lundi 20 février, la première ministre s’est engagée à transcrire dans la loi, de façon « fidèle et totale », un projet d’accord national interprofessionnel (ANI) récemment élaboré par le patronat et par les syndicats sur « le partage de la valeur au sein de l’entreprise ». « Nous respecterons le compromis trouvé », a-t-elle dit, y voyant une « avancée historique » pour les femmes et les hommes travaillant dans des sociétés de petite taille. Au sein de la majorité, ils sont toutefois quelques-uns à vouloir aller un peu plus loin.

La promesse de Mme Borne a été faite lors d’une convention de Renaissance, le parti présidentiel, consacrée à la redistribution des richesses créées par les entreprises. L’ANI, qui doit être transposé dans la loi, a été mis au point le 10 février après trois mois de négociations. Il a vocation à servir de boîte à outils pour améliorer la rémunération des travailleurs, dans un contexte où la flambée des prix ampute le pouvoir d’achat de millions de ménages.

Parmi les dispositions de ce texte qui retiennent l’attention, il y en a une qui s’applique aux sociétés de 11 à 49 personnes : elles seront tenues d’instaurer un mécanisme « légal de partage de la valeur » (participation, intéressement, etc.) si elles dégagent, durant trois années consécutives, un bénéfice significatif, au moins égal à 1 % de leur chiffre d’affaires. S’agissant des entreprises d’au moins 50 salariés, des discussions devront s’ouvrir afin de « mieux prendre en compte les résultats exceptionnels » réalisés en France. Une mesure qui entre en résonance avec le débat, lancé depuis plusieurs lois, sur les superprofits.

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A ce stade, le texte a été entériné par la CFDT, la CFTC et les trois mouvements patronaux (Medef, Confédération des petites et moyennes entreprises, Union des entreprises de proximité). Force ouvrière donnera sa position mercredi 22 février, tandis que la CFE-CGC le fera cinq jours après. Quant à la CGT, sa décision tombera le 28 février et sera très vraisemblablement négative.

Tout détricotage serait « un coup de poignard »

Parmi les organisations d’ores et déjà signataires, plusieurs d’entre elles ont beaucoup insisté pour que l’ANI soit transposé tel quel dans la loi. « Tout détricotage de cet accord serait pour moi un coup de poignard dans le dos des partenaires sociaux ! », a déclaré Geoffroy Roux de Bézieux, le président du Medef, dimanche 19 février sur Europe 1. Le lendemain, Laurent Berger, le numéro un de la CFDT, a martelé un discours identique : « Il faut que l’accord soit respecté par le Parlement. » Mme Borne leur a donc donné gain de cause, lundi.

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Réforme des retraites : « Il est temps que le gouvernement entende la colère des villes moyennes »

Samedi 11 février, une nouvelle catégorie de manifestants a défilé partout en France : des « primo-manifestants ». Beaucoup vivaient non pas à Paris, mais dans des villes moyennes, ces pôles de centralité. Ils habitent des villes sous-préfectures (la France en dénombre 235), des bourgs, ces villes belles et trop souvent oubliées par le pouvoir central. La France si proche et si éloignée des grandes métropoles.

Pourquoi ces « primo-manifestants » (des artisans, des commerçants, des employés, etc.) ont-ils décidé de sauter le pas et de concrétiser leur opposition à la réforme des retraites du gouvernement ? Parce que les habitants de ces villes moyennes sont les premiers pénalisés par le contexte économique, politique, international et donc par le projet de réforme qui s’inscrit dans une symbolique sacrificielle des classes moyennes. Et qui interroge également le contrat social de la IVe et Ve République.

Les habitants de ces villes ne se sentent pas déconsidérés, mais non considérés par le gouvernement et plus globalement par les décideurs publics. Ce sont les électeurs à l’esprit républicain auquel on fait appel à chaque second tour de l’élection présidentielle. Pour les oublier aussitôt. L’impact de l’inflation est plus fort dans ces villes sous-préfectures – et intercommunalités ou bassins de vie – que dans les grandes métropoles (à travers le sujet des transports, par exemple).

La République n’est plus une et indivisible

Nombre d’entre elles ont subi de plein fouet la mondialisation, donc la désindustrialisation. Les centres bourgs, les villages et les communes ont vu progressivement partir leurs commerçants, leurs médecins, leurs entreprises, leurs jeunes. Ils subissent déjà depuis des années la désertification des services publics les obligeant à aller dans les métropoles pour avoir accès par exemple à un médecin spécialiste.

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Aujourd’hui, comme à l’ensemble des Français, le gouvernement leur demande de faire des efforts supplémentaires en travaillant plus longtemps pour le même niveau de vie. Mais les villes moyennes grondent, car elles ont l’impression de payer autant (voire plus), mais pour moins de services. Et pour également moins d’écoute, moins de considération que les habitants des grandes villes.

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Les inégalités en termes d’accès aux services publics ne s’effacent pas avec la retraite ou le report de l’âge de la retraite qui, au contraire, les renforcent et renforcent ce fort sentiment d’injustice. La République n’est plus une et indivisible, à rebours de l’article 1er de la Constitution française. Un jeu de défiance s’instaure entre Paris et ces villes, entre le gouvernement et les 235 villes sous-préfectures.

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Le manageur et le gréviste

Droit social. Si le droit de grève suspend l’exécution du contrat de travail, il surprend souvent le manageur, déconcerté par cette singulière et souvent brève parenthèse dans les rapports d’autorité. A fortiori car la grève étant moyen de pression mais aussi d’expression, les dynamiques collectives s’éloignent parfois de la somme de « personnes prudentes et avisées » chères à notre code civil.

A fortiori en France, au droit de grève si particulier : un droit individuel, exercé collectivement. Des non-syndiqués peuvent à tout moment en déclencher, contrairement à nos services publics et à la plupart des pays étrangers, où c’est nécessairement un syndicat qui déclenche et encadre le conflit, et où il n’existe donc pas de « grève surprise » (aucun préavis) ni de « grève sauvage ».

De quoi mettre rapidement le cadre en difficulté à l’égard de clients ou fournisseurs mécontents, mais également des non-grévistes. Car une grève interne n’est pas un cas de force majeure permettant à l’employeur de s’exonérer de ses obligations. Si le recours à des travailleurs temporaires ou en contrat à durée déterminée pour remplacer des grévistes constitue un délit pénal, rien n’interdit de muter des non-grévistes. En droit : car certains refusent cette mutation, se déclarant immédiatement grévistes pour le faire sans risque d’insubordination. En plein rapport de force…

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La question de l’argent étant souvent le nerf de la grève, regardons le droit des contrats. Pas de travail, pas de salaire : c’est un exercice coûteux. Mais l’abattement doit être strictement proportionnel à la durée de l’arrêt de travail, et pas aux conséquences finales sur la production ; de quoi susciter des tactiques de grèves courtes mettant à l’épreuve les nerfs de l’encadrement.

La « grève froide »

Venons-en à l’exercice du pouvoir disciplinaire. « Le puissant voit souvent révolte là où n’existe que refus de la subordination » ; la sentence prêtée au cardinal de Retz reste vivante. Mais à l’exercice normal d’un droit constitutionnel est naturellement liée une immunité disciplinaire : « L’exercice du droit de grève ne peut justifier la rupture du contrat de travail, sauf faute lourde imputable au salarié » (L. 2511-1).

Immunité dont la Cour de cassation a une vision panoramique. Ainsi, dans son arrêt du 23 novembre 2022, un manageur appelle ses subordonnés à faire grève, mais aucune grève ne suit. Licencié pour faute, il invoque alors la protection constitutionnelle, refusée par les prud’hommes puis par la cour d’appel de Paris, car il n’avait jamais été « gréviste ». Cassation : est nul « tout licenciement prononcé à raison d’un fait commis au cours ou à l’occasion de l’exercice du droit de grève, qui ne peut être qualifié de faute lourde ». Si l’on comprend le but du juge, on cherche « l’exercice du droit ».

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Réforme des retraites : « Tu casses ton dos, tes reins, tes bras, tout ! Mais ça n’est pas considéré comme un métier pénible ! »

Yannick Sevenou (à droite), 52 ans, plombier canalisateur et délégué syndical CGT à Setha (Veolia), et Ali Chaligui (à gauche), 41 ans, qui travaille dans la gestion des déchets pour une filiale de Veolia, lors d’une manifestation contre la réforme des retraites, à Paris, le 19 janvier 2023.

Yannick Sevenou, 52 ans, glisse son doigt épais sur la cicatrice de 1 centimètre qu’il a au milieu de la paume. « Là, je me suis tranché avec une guillotine de 180 ! » Remonte ensuite au niveau du poignet : « Deux opérations du canal carpien côté droit. J’hésite à faire opérer la gauche. » Il attrape ensuite ses coudes. « Epicondylites, des deux côtés. » C’est un trouble musculo-squelettique lié à des lésions des tendons de l’avant-bras. « Parfois, ça devient rouge-violet, la douleur est terrible. »

Il y a aussi, dissimulée dans sa barbe de quelques jours, juste au-dessus de la lèvre, une cicatrice longue de six points de suture. « Il faisait − 8 °C, j’ai glissé : j’ai cassé le parpaing avec ma bouche, raconte-t-il. J’y ai laissé trois dents. » Il y a encore cette fois où il a chuté d’une échelle mal sécurisée – « J’ai eu le sacrum cassé en quatre endroits. » Cette double hernie discale qu’il espère faire reconnaître comme maladie professionnelle. Et ce suivi en pneumologie, depuis ces « deux cuillères à soupe » de sang crachées en sortant d’un décanteur.

Autant de stigmates de sa carrière de plombier canalisateur, aujourd’hui pour Setha (où il est aussi délégué CGT), une filiale de Veolia spécialisée dans le nettoyage des égouts, des réservoirs, des châteaux d’eau. Une mission de salubrité publique, en somme. Qui oblige à travailler dans des endroits exigus, nauséabonds, en hauteur ou sous-terre, par tout temps et toute température, à manipuler des outils ou des produits dangereux pour nettoyer les conduites, de l’acide, de la javel, à être au contact d’amiante, de poussières de silice ou de matières fécales.

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Pour autant, aucun de ces « risques professionnels » n’a été jugé assez élevé pour lui permettre d’acquérir des points au titre de la pénibilité sur son compte professionnel de prévention (C2P). A moins de pouvoir faire valoir une « incapacité permanente » de travailler d’au moins 10 % « grâce » à ses accidents du travail, ou la reconnaissance d’une maladie professionnelle, ces rudes conditions de travail ne lui permettront donc pas de partir à la retraite de manière anticipée.

Dix facteurs initiaux

Ce ne sera pas plus le cas avec la nouvelle réforme, qui ne prévoit pour lui aucun traitement de faveur : même les travailleurs à l’« incapacité » reconnue se verront prolongés de deux ans de plus – ils partiront à 62 ans plutôt qu’à 60 ans. « Quand on travaille dans les égouts, il n’y a aucune machine qui passe, on porte tout à l’épaule, on travaille à la masse. Parfois, il faut actionner le marteau-piqueur au-dessus de l’épaule pour atteindre des canalisations. Tu casses ton dos, tes reins, tes bras, tout ! Mais ça, ça n’est pas considéré comme un métier pénible ! », assène-t-il.

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L’enseigne de chaussures San Marina placée en liquidation judiciaire

Des passants devant la vitrine d’une boutique San Marina à Marseille, le 14 février 2023.

En difficulté depuis plusieurs mois, l’enseigne de chaussures San Marina a été placée en liquidation judiciaire lundi 20 février par le tribunal de commerce de Marseille. « Aucun projet de reprise sérieux n’a pu être soutenu et les dirigeants actuels n’ont pu faire aboutir leur projet d’offre de réserve faute d’investisseur », explique le tribunal, qui a annoncé la cessation immédiate d’activité face « à une situation qu’il n’est plus possible de redresser et [qui] s’aggrave de jour en jour ».

Le 22 septembre, la société, qui emploie 680 salariés dans 163 magasins en France, avait été placée en redressement judiciaire. Les candidats à la reprise avaient jusqu’au 7 février pour présenter leur dossier, et ils sont très peu à s’être manifestés. Le 6 février, Laurent Portella et Stéphane Collaert, actionnaires de l’entreprise, ont annoncé aux représentants des salariés qu’ils renonçaient à présenter une offre.

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Le prêt-à-porter français en difficulté

San Marina, anciennement détenue par Vivarte, avait confié à l’automne subir le contrecoup de l’arrêt de la Cour de cassation qui a contraint, en juin, les commerçants dits non essentiels qui avaient dû garder porte close lors du confinement du printemps 2020 à payer leurs loyers. L’entreprise avait déjà annoncé un plan de sauvegarde de l’emploi au printemps 2022.

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Au mois d’août, c’est une autre enseigne du prêt-à-porter français, Camaïeu, qui avait justifié sa demande de mise en redressement judiciaire en évoquant « les conséquences » de l’arrêt de la Cour de cassation. Les 511 magasins Camaïeu ont définitivement fermé leurs portes le 1er octobre 2022, trois jours après le prononcé de la liquidation judiciaire de l’enseigne. Depuis, plusieurs chaînes ont annoncé avoir été placées en redressement judiciaire. Parmi elles, figure Kookaï, elle aussi autrefois détenue par Vivarte.

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Le Monde avec AFP

Après Camaïeu et Go Sport, l’empire commercial de Michel Ohayon se délite un peu plus

L’homme d’affaires Michel Ohayon, à Tourcoing, le 28 septembre 2022.

Les procédures gangrènent la galaxie d’entreprises détenues par la Financière immobilière bordelaise (FIB), son fondateur, Michel Ohayon, et sa famille. Dans un entretien paru, vendredi 17 février, dans le quotidien Sud Ouest, l’entrepreneur bordelais a annoncé qu’il « allait placer les Galeries Lafayette en redressement judiciaire pour les protéger de toute attaque ».

La parution de cet article a fait l’effet d’une bombe, à Paris, boulevard Haussmann, au sein de la direction de l’enseigne de grands magasins. Car il ne s’agit en fait que de vingt-six magasins franchisés. C’est-à-dire ceux qu’exploite une autre société, Hermione Retail, filiale de la FIB, notamment à Bayonne (Pyrénées-Atlantiques), Cannes (Alpes-Maritimes) ou Niort, depuis un accord signé en 2018. Le lendemain, Me Jean-François Dacharry, l’un des avocats de M. Ohayon, a fait amender les propos de son client pour préciser qu’il avait « déposé une demande de sauvegarde et non de redressement judiciaire », note Sud Ouest. Cette procédure est accordée aux entreprises qui ne sont pas en cessation de paiements.

La nuance est de taille. Mais l’inquiétude des 750 salariés des Galeries Lafayette demeure. « Rien de tout cela n’est rassurant », rappelle une élue du personnel. D’autant que l’ouverture de cette procédure intervient peu après une autre, toujours devant le tribunal de commerce de Bordeaux : M. Ohayon a demandé aux juges de placer la FIB, sa holding, en redressement judiciaire, après constatation de sa cessation de paiements au 7 février. D’après l’AFP, l’endettement de cette société, qui contrôle une trentaine de filiales, s’élève à 477 millions d’euros.

Plusieurs mises en redressement judiciaire

Cette mise en redressement judiciaire intervient elle-même après celles de trois autres holdings. La Bank of China, créancière de trois prêts accordés à la FIB – de 56, 70 et 75 millions d’euros –, a obtenu des juges la mise en redressement judiciaire des sociétés qui ont permis à l’entrepreneur bordelais de mettre la main sur les hôtels Waldorf Astoria, à Versailles, Sheraton, à l’aéroport Roissy – Charles-de-Gaulle, et Grand Hôtel de Bordeaux.

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L’entretien de M. Ohayon au journal Sud Ouest a aussi agacé les salariés de Go Sport, autre enseigne détenue via sa filiale Hermione People & Brands (HPB). Car l’homme d’affaires y déplore sa mise en redressement judiciaire, quelques semaines après un droit d’alerte économique exercé par les élus du personnel et la remise d’un « rapport spécial d’alerte » par les commissaires aux comptes, KPMG et EY, au tribunal de commerce de Grenoble.

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Faillites d’entreprises : les pratiques des mandataires judiciaires en question

Les quelque 300 mandataires judiciaires répertoriés en France peuvent légitimement s’inquiéter. Non contents d’être l’objet d’une information judiciaire confiée au juge Vincent Lemonier dans le cadre de la dénonciation de dérives opérée par la direction de l’Agence de garantie des salaires (AGS), les voici placés sous les feux croisés du Medef et du Parlement.

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Leur profession est largement méconnue. Chargé de représenter les créanciers lors d’un processus de redressement judiciaire, le mandataire judiciaire assure le paiement des salariés grâce aux avances consenties par l’AGS. Il récupère aussi tous les actifs de l’entreprise et devient possiblement son liquidateur à la toute fin du processus. Revenu moyen d’un mandataire : 10 000 euros mensuels, sachant qu’un tiers de la profession est payé au smic. Il y a donc de réelles rentes de situation dans la profession, avec potentiellement des abus, sur fond de connivences avec les tribunaux de commerce, notamment.

Autant dire que le mandataire n’a pas bonne presse. Président d’honneur du Conseil national des administrateurs judiciaires et mandataires judiciaires, Christophe Basse s’en désole, lui qui raconte avec humour se sentir parfois, dans les dîners en ville, quand on le présente comme liquidateur, « dans la peau du croque-mort de Lucky Luke ». « Ces rapports d’audit [commandés par la nouvelle direction], dans l’affaire de l’AGS, on n’en a pas vu la couleur, proteste-t-il. On parle de milliards disparus, et on ne nous donne aucune information ! Nous sommes une profession ultra-contrôlée, tous nos comptes sont publiés et accessibles. Nous ne sommes payés qu’à la clôture du dossier. L’argent entre et sort, tout est tracé. »

« Un puits sans fond »

Le président du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux, nourrit quelques doutes : « Quand vous avez une boîte en redressement judiciaire, il y a tout de suite des avocats spécialisés qui se greffent, des boîtes de conseil qui vont faire un business plan pour le tribunal, et tous ces gens-là se servent massivement sur la bête. Les mandataires judiciaires, si j’étais journaliste, je m’y intéresserais, ça c’est sûr ! Est-ce que c’est un système sain ? Non, ça c’est certain. Quelle est la part de ceux qui exagèrent leurs facturations ou qui ne rendent pas l’argent à l’AGS ? Je n’en sais fichtre rien… »

Plusieurs rapports parlementaires ou gouvernementaux ont été consacrés au sujet. L’ancien député (MoDem) du Bas-Rhin Sylvain Waserman a tenté d’y voir plus clair. « Il y a des pratiques qui ne vont pas du tout, dénonce le centriste. Les entreprises défaillantes, c’est un puits sans fond, il faut moraliser la profession. » Durant son mandat (2017-2022), il a travaillé avec Brigitte Vitale, ex-dirigeante d’entreprise, qui se bat avec son association Aide Entreprise pour changer les méthodes en vigueur dans les procédures collectives. « Ces mandataires, c’est une clique qui gère depuis des décennies tous les dépôts de bilan, accuse-t-elle. Ils font main basse sur le patrimoine des dirigeants, même si tous les mandataires ne sont pas des escrocs. »

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Production : « Les entreprises peinent aujourd’hui à écouler les stocks immenses accumulés fin 2021 et 2022 »

Les chaînes d’approvisionnement ont connu d’importantes perturbations pendant la pandémie. Ces bouleversements ont conduit de nombreuses entreprises à se détourner des réseaux « juste à temps » (just-in-time), qui permettent aux biens d’arriver sur un site uniquement lorsqu’ils sont nécessaires afin de réduire les stocks et leurs coûts, en faveur de modèles « en cas de besoin » (just-in-case) plus robustes et moins risqués : il s’agit d’accumuler des stocks supplémentaires pour faire le plein de réserves. En cas de perturbation, le surplus de stock fournit un coussin de sécurité.

Mais en résolvant un problème, les entreprises se trouvent aujourd’hui confrontées à un nouveau défi, celui de la gestion des stocks. Car elles peinent aujourd’hui à écouler les stocks immenses qu’elles ont accumulés fin 2021 et 2022. Alors que la rotation des stocks ralentit et la demande des consommateurs faiblit à nouveau, conserver de vastes quantités de marchandises peut constituer un problème dans la mesure où elles représentent un capital immobilisé considérable, qui pourrait être utilisé de manière plus productive.

Ces stocks supplémentaires augmentent aussi les dépenses en raison des coûts liés à leur maintenance et à leur traitement. Pour réduire les surplus, les entreprises peuvent être obligées de solder leurs produits, ce qui réduit leurs marges bénéficiaires. Dans certains secteurs, comme la mode où les tendances peuvent changer du tout au tout, l’accumulation massive de stocks pose également un risque majeur, car il peut devenir plus difficile de maintenir le prix initial des produits.

Reconsidérer les lieux de production

Enfin, les entreprises de nombreux secteurs sont amenées à réduire les commandes passées à leurs fournisseurs, car elles doivent d’abord écouler les stocks qu’elles ont accumulés. Par ailleurs, la pression de l’inflation pousse les consommateurs à se tourner vers des alternatives moins chères. Cette situation peut plonger les marques « premium » dans un cercle vicieux où la baisse de la demande les oblige à réduire leurs prix alors que l’inflation augmente leurs coûts de production.

Les surstocks comportent également des risques sociétaux plus larges tels que le gaspillage alimentaire. Les commerçants ont tendance à surstocker pour éviter des indisponibilités de produits pour les consommateurs. Or, s’ils ne parviennent pas à vendre des aliments dont la date de péremption approche, ils doivent les jeter. En plus de gaspiller les aliments, les entreprises sont aussi susceptibles de jeter les emballages qui les contiennent, sans que les produits aient été consommés. Selon un rapport de la Fondation Ellen MacArthur, si rien ne change, la quantité de plastiques dans nos océans devrait dépasser le poids total des poissons d’ici à 2050.

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