« Le passage du smic à 1 600 euros symbolise notre capacité à reconnaître la valeur intrinsèque du travail »

Le politique a souvent le tort d’aborder des sujets qu’il ne maîtrise pas, avec pour corollaire un délitement du rapport à la véracité et une musique lancinante de doute des électeurs quant à la probité de nos élus. Cette mécanique est d’autant plus vraie qu’elle est suivie par des éditorialistes en tous genres qui répètent à tue-tête les propos des politiciens ou des communicants avec un agenda idéologique.

Il en est ainsi depuis des décennies sur un sujet précis : la hausse des salaires minimaux. Avec, d’un côté, le patronat qui freine des quatre fers et, de l’autre, les travailleurs. Tentons de sortir de ce schéma en partie vrai, mais auquel nous devons ajouter des nuances. Je fais partie de cette caste qu’on appelle le patronat, et pour être précis je suis chef d’entreprise d’une PME en province. En France, on compte selon l’Insee plus de 150 000 PME, qui emploient plus de 4 millions de salariés ; si l’on y ajoute les TPE, on parle de la moitié des salariés de notre pays.

Laissez-moi vous raconter les arcanes de ces TPE-PME, qu’on n’entend pas suffisamment, loin du cliché du « grand patronat » ou des élus qui récitent leur mantra « pro-entreprises ».

Le cœur de nos PME, ce sont les salariés, des petites structures dont, toujours selon l’Insee, l’effectif moyen en France est de 27 salariés (et dont 54 % ont moins de 20 salariés), des personnes multitâches, très impliquées dans leur entreprise, avec souvent un sentiment d’appartenance plus prononcé que dans les grands groupes.

Une vie professionnelle digne

Par comparaison aux salaires versés, l’énergie et l’engagement déployés sont objectivement en leur défaveur. D’autant que les PME ne sont pas en reste dans la dégradation généralisée des conditions de travail que l’on connaît en France. Avantages moindres (primes, treizième mois, etc.), outils de travail vieillissants, pouvoir de décision très centralisé, travail de nuit, flexibilisation outrancière, peu de représentation syndicale (conséquence notamment des ordonnances Macron de 2017), précarisation des emplois. Les arrêts maladie ont augmenté de 30 % en dix ans, l’absentéisme suit la même tendance. Dans nos petites structures, un salarié absent peut mettre en difficulté tout l’édifice.

Lire aussi | Article réservé à nos abonnés Pourquoi les absences pour maladie restent plus élevées dans les TPE

Coupons court à toutes les élucubrations : oui, faire passer le smic à 1 600 euros est une bonne mesure. Non, nos entreprises ne mettront pas la clé sous la porte. En 2019, le taux de marge sur l’ensemble des entreprises était selon l’Insee de 27,1 % ; en 2023 il atteignait selon BNP Paribas 32,9 %. Les entreprises améliorent en moyenne leur rentabilité, renforçant leur capacité financière, grâce notamment à la suppression progressive de la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises (CVAE) et à la hausse des prix. Quant aux entreprises les plus fragiles, des mesures d’accompagnement seront nécessaires, et un calendrier clair d’une hausse progressive du smic devra être mis en place.

Il vous reste 45.22% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Les jobs d’été, miroir des inégalités sociales parmi les étudiants : « T’arrives en septembre à la fac et t’es cassée de partout »

« Ma bourse de 179 euros par mois s’arrête de juin à septembre. En attendant, comment je fais pour payer mon loyer ? », s’agace Maxence (le prénom a été changé), 20 ans, en licence de sociologie à l’université de Montpellier. Issu d’un milieu modeste, l’étudiant a coupé les ponts avec sa mère, et son père, ouvrier, ne peut pas l’aider. Il enchaîne donc les postes de livreur ou de caissier durant l’été. En 2023, il travaillait dans une usine de boîtes alimentaires en plastique où il faisait les trois-huit afin d’assumer la production vingt-quatre heures sur vingt-quatre. « Ce monde m’était déjà familier, mon oncle et mon père bossaient à l’usine. Eux, ils vivaient ça toute l’année », précise le jeune boursier sans se plaindre.

Pendant deux mois, ses journées consistaient à ranger des boîtes alimentaires dans des cartons. « Le plastique était hyper chaud et j’avais plein de microcoupures sur les mains à force de les saisir sans gants », se souvient-il. Ses collègues lui en prêtaient lorsqu’il fallait récupérer des bouts de plastique restés coincés à l’intérieur des machines.

En plus des tâches répétitives, lui et son équipe supportaient des températures frôlant les 40 °C, en raison du manque d’isolation des vieux bâtiments. « On nous conseillait d’être en sous-vêtements sous nos combinaisons, mais c’était assez limite en termes de sécurité », rapporte Maxence, qui devait aussi composer avec des contrats signés en retard et renouvelés toutes les deux semaines. Cet été, il sera livreur Uber Eats en attendant une réponse de l’intérim.

Maxence fait partie des 56 % d’étudiants à occuper un emploi durant les vacances scolaires, selon l’enquête réalisée par l’Observatoire national de la vie étudiante en 2023. Parmi eux, 28 % ont uniquement travaillé l’été. « Le monde étudiant s’est beaucoup transformé du fait de la massification des études. Ainsi, la proportion de ceux qui travaillent augmente, avec des profils de plus en plus diversifiés », détaille Elise Tenret, sociologue à l’université Paris-Dauphine. Par ailleurs, la précarité ainsi que l’augmentation du coût de la vie jouent également un rôle : « Les jeunes qui exercent une activité concurrente des études pendant l’année restent moins favorisés que les autres. »

Décrocher un contrat estival

Sur son site, la CFDT liste les problématiques liées aux jobs d’été comme les difficultés à trouver un logement pour la saison ou les heures supplémentaires impayées. Reste aussi à décrocher un contrat estival, ce qui n’est pas simple, à en croire les étudiants interrogés.

Il vous reste 62.1% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Un projet de mine de lithium en Auvergne reconnu d’« intérêt national majeur » par un décret

L’un des plus gros projets européens de mine de lithium, porté par le groupe Imerys dans l’Allier, a rejoint la liste des « projets d’intérêt national majeur », synonyme de procédures d’implantation accélérées, selon un décret publié dimanche 7 juillet au Journal officiel.

Ce projet d’ouverture d’une mine de lithium à Echassières s’inscrit dans la stratégie mise en place par la France pour se défaire de sa dépendance aux importations du précieux métal, en particulier en provenance de Chine. La production de batteries au lithium pour voitures électriques est un élément-clé de la transition énergétique, alors que les véhicules thermiques seront interdits à la vente dans l’Union européenne à partir de 2035.

Selon Imerys, le projet, dénommé Emili, vise à produire à partir de 2028 le lithium nécessaire à la fabrication des batteries de plus de 700 000 véhicules pendant vingt-cinq ans. Un débat public lancé en mars à propos des impacts environnementaux et socioéconomiques du projet doit se conclure le 31 juillet, selon la Commission nationale du débat public (CNDP).

Création de 500 emplois directs et de 1 000 emplois indirects

Imerys estime que son projet, décrit comme « le plus important projet minier en métropole depuis plus d’un demi-siècle », générerait 500 emplois directs et 1 000 emplois indirects.

Le statut de « projet d’intérêt national majeur », créé par la loi industrie verte d’octobre 2023, permet aux projets industriels d’importance pour la transition écologique ou la souveraineté nationale de bénéficier de mesures d’accélération ou de dérogations administratives.

Ce statut a été accordé lors des derniers jours à un projet d’usine de recyclage moléculaire des plastiques de la société Eastman, en Seine-Maritime ; à un site de production de minerai de fer réduit et d’hydrogène de la société Gravithy, à Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône) ; ainsi qu’à une méga-usine de panneaux photovoltaÏques Carbon, dans le grand port maritime de Marseille.

Dans le monde, en 2022, le lithium minier venait à 47 % d’Australie − vendu en majorité à des sociétés de traitement chinoises −, à 30 % du Chili et à 15 % de Chine. En Europe, seul le Portugal produit un peu de lithium, à hauteur de 0,5 % de la production minière mondiale en 2022, selon les données de l’institut d’études géologiques américain USGS.

En mai, l’Agence internationale de l’énergie (AIE), qui a dit craindre des « tensions » concernant l’approvisionnement mondial en minerais et métaux indispensables à la transition énergétique, a encouragé une hausse des investissements miniers pour que la planète parvienne à limiter son réchauffement à 1,5 °C d’ici à la fin du siècle.

Le Monde avec AFP

Réutiliser ce contenu

Immigration clandestine : « Les politiques prennent des positions martiales tout en sachant que tenir leurs promesses mettrait à mal des pans entiers de l’économie »

La lutte contre l’immigration clandestine est aujourd’hui considérée comme une priorité par plus de la moitié des Français et le Rassemblement national a mis ce combat au cœur de son programme.

Mais combien de familles seraient dans le désarroi sans ces « illégaux » qui prennent soin de leurs enfants et de leurs parents âgés ? Combien d’exploitations agricoles, de restaurants, de services de livraison seraient contraints de stopper leur activité ? Combien de chantiers s’arrêteraient ?

Ce n’est pas un hasard si la cheffe de l’exécutif italien, Giorgia Meloni, après s’être engagée haut et fort à réduire l’immigration, a ensuite suscité la venue de 450 000 étrangers pour répondre aux besoins de main-d’œuvre de l’Italie.

En réalité, les politiques ont intérêt à prendre des positions martiales sur ce thème de l’immigration clandestine, très porteur sur le plan électoral. Mais ils savent aussi que tenir leurs promesses et stopper vraiment ces arrivées mettrait à mal des pans entiers de l’économie et déséquilibrerait la société.

La multiplication des barrières à la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique, avec notamment le célèbre mur promu par Donald Trump, est un bon exemple de mesures spectaculaires prises pour impressionner le grand public, malgré une efficience discutable. Les recherches ont montré que le renforcement continu des contrôles à cette frontière avait suscité une hausse des tarifs pratiqués par les passeurs et augmenté les risques pris par les migrants, sans provoquer de diminution sensible du nombre d’entrées irrégulières sur le sol des Etats-Unis.

Un juteux business pour les mafias

De même, prôner en France, comme on le fait aujourd’hui, une multiplication des contrôles policiers aux frontières et dans l’espace public ne garantit pas des résultats probants. En effet, plus les clandestins craignent de se faire arrêter, plus ils se trouvent sous l’emprise des mafias qui leur font franchir les frontières. La peur les amène à céder à tous les rackets, permettant aux mafias de gagner davantage et incite donc celles-ci à développer encore plus leur juteux business.

Assécher le marché des passeurs nécessite une tout autre stratégie, beaucoup moins facile à « vendre » aux électeurs, et en particulier aux milieux économiques. Une des solutions les plus efficaces pour freiner l’immigration irrégulière serait en effet de multiplier les visas de travail tout en augmentant les effectifs de l’inspection du travail pour pouvoir repérer les employeurs de clandestins et les sanctionner (« Temporary foreign work permits : honing the tools to defeat smuggling », Emmanuelle Auriol, Alice Mesnard et Tiffanie Perrault, European Economic Review, vol. 160, 2023).

Il vous reste 45.26% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Chez Solidaires, un conflit interne illustre les difficultés du salariat militant

« Alors que mon employeur avait connaissance de mon harcèlement, il y a participé et l’a avivé pour me faire taire. J’ai eu cinq bureaux différents entre février 2020 et avril 2021. Cela me répugne d’être le salarié de ces gens, ce que je n’aurais jamais imaginé vu ce qu’ils défendent. » L’ambiance est fratricide, mardi 24 juin, quand Laurent Degousée déroule ce qu’il reproche à Solidaires, son ancien employeur, devant le conseil de prud’hommes de Paris : des conditions de travail invivables et des heures supplémentaires non payées.

Ce juriste de 52 ans, salarié depuis 2010 de l’union syndicale aux 100 000 adhérents et mis à disposition de sa fédération SUD-commerces et services, a saisi la juridiction pour obtenir la résiliation judiciaire de son contrat de travail, en raison de l’existence d’un harcèlement moral généralisé. Il a été licencié entre-temps, en avril, pour inaptitude d’origine professionnelle, notamment après plusieurs tentatives de suicide, dont une reconnue en accident du travail.

M. Degousée explique avoir d’abord été victime de dénigrement puis de menaces de la part de son homologue dans une autre structure de Solidaires, le syndicat SUD-commerces et services Ile-de-France – qui diffère de la fédération nationale du même nom. Depuis 2019, l’affaire secoue régulièrement les instances du syndicat. Les plaintes du salarié se sont accumulées, et, malgré les tentatives de résolution, le bureau national a fini par suspendre, en juin 2023, la fédération qu’animait M. Degousée pour « pratiques antidémocratiques ».

A la barre, l’avocate de Solidaires, Isabelle Grelin, est claire : M. Degousée instrumentaliserait ce « conflit entre deux structures » pour faciliter son départ, puisqu’il s’est reconverti pour devenir avocat. « Il n’y a pas de harcèlement dans ce dossier. L’union syndicale a payé du matériel pour qu’il puisse télétravailler, a réglé le conflit et maintenu son salaire à 100 % pendant ses arrêts de travail. » « Tout est déformé. Il veut nous faire payer une grande souffrance dont nous ne sommes pas responsables. On a essayé d’apaiser la situation plusieurs fois », indique au Monde Murielle Guilbert, déléguée générale de Solidaires. Le délibéré est attendu le 16 septembre.

« C’est difficile de se mettre en position d’employeurs »

Certains éléments pointés par Laurent Degousée ne sont pas isolés : plusieurs conflits ont émergé ces dernières années chez Solidaires, aboutissant au départ en 2020 de deux salariés de sa branche Action des salariés du secteur associatif ou d’autres encore chez SUD-industrie. En jeu, chaque fois, le fait que l’union et ses fédérations n’assument pas leurs responsabilités d’employeur, alors qu’elles se battent au quotidien pour améliorer les conditions de travail. « Je n’ai pas eu de visite médicale depuis six ans, pas d’heures supplémentaires, pas de reconnaissance du forfait en jours et une surcharge de travail », décrit un employé.

Il vous reste 38.8% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

La reconnaissance faciale au centre du développement de certaines agences d’intérim

La compétition fait rage au sein du monde de l’intérim qui, ces dernières semaines, rivalise d’annonces en matière d’intelligence artificielle. La dernière en date, le 17 juin, qui a fait beaucoup de bruit et laissé la concurrence sceptique, étant celle du spécialiste de l’intérim numérique Gojob. Ce dernier a défrayé la chronique en déployant Gojob Aglaé, un nouvel assistant d’intelligence artificielle (IA) capable, selon Pascal Lorne, le PDG du groupe, de remplacer le travail de deux cents recruteurs, soit cent trente agences d’intérim traditionnelles.

« Notre déploiement de l’IA ne nous empêche pas de continuer à créer de nouvelles agences », constate de son côté Raymond Gomez, le patron du groupe de travail temporaire Proman, qui accélère lui aussi sur la voie numérique depuis son rachat, en novembre 2023, de la start-up d’intérim digital Iziwork. « Nous avons bien compris que l’on ne s’adressait plus de la même façon à des jeunes générations qui travaillent dans la tech qu’à des personnes dans la construction », justifie-t-il. « A ce stade, 80 % de notre activité passe par l’agence classique et 20 % par le digital, avec l’objectif de faire évoluer cette part à 35 % d’ici à 2025. »

Pour ce faire, l’entreprise déploie plusieurs innovations dont la toute dernière, Izicheck, une vérification d’identité instantanée qui est mise en œuvre depuis juin. « Iziwork met à disposition de ses entreprises clientes une nouvelle fonctionnalité sur son app[lication] qui, par un mécanisme de reconnaissance faciale du collaborateur intérimaire, permet de vérifier qu’il s’agit de la personne figurant sur les papiers présentés à l’entreprise », explique Alexandre Dardy, directeur général d’Iziwork.

Risques et bonnes pratiques

Concrètement, l’entreprise peut réaliser un selfie de l’intérimaire, qu’elle scanne pour s’assurer qu’il corresponde bien aux papiers stockés dans la base de l’agence. « En tant qu’employeur, nous risquons une condamnation pénale s’il y a usurpation d’identité, laquelle est parfois découverte lors d’accidents du travail », détaille M. Gomez, qui assure que la photo ne sera « pas gardée » par l’agence.

Ce type d’innovation, du fait de son caractère sensible, reste néanmoins soumis à la vigilance des autorités en charge de la protection de la vie privée. « Une telle vérification, en ce qu’elle repose sur l’utilisation de données personnelles, est soumise au RGPD [règlement général sur la protection des données] », rappelle-t-on à la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL).

Il vous reste 41.89% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

HR Path, spécialiste de la numérisation des ressources humaines, lève un demi-milliard d’euros

C’est, à ce jour, la deuxième plus grosse levée de fonds réalisée cette année par une entreprise française. Avec un tour de table de 500 millions d’euros annoncé jeudi 4 juillet, la société HR Path, spécialiste de la numérisation des ressources humaines, n’est dépassée pour l’instant que par le champion français de l’intelligence artificielle Mistral AI et ses 600 millions d’euros annoncés le 11 juin.

En rejoignant le cercle réduit des sociétés qui ont réussi des levées de fonds d’un demi-milliard d’euros ou plus (850 millions pour Verkor en septembre 2023, 580 millions pour Sorare en septembre 2021), HR Path se fait un nom sur la scène des start-up tricolores.

François Boulet rechigne pourtant à utiliser ce qualificatif pour une société déjà bien établie : il l’a créée en 2009 avec Cyril Courtin, avec qui il la codirige toujours. De plus, la PME ne propose pas un modèle économique à risque, typique des jeunes pousses. « Quand les investisseurs travaillent avec des start-up, ils ignorent s’ils vont faire un “fois dix” ou tout perdre. Avec nous, ils savent qu’au bout de quatre ans, ils vont pouvoir doubler de manière quasiment assurée », promet M. Boulet.

Leader en France

En France, HR Path s’est imposée comme le leader de son secteur, celui des systèmes d’information des ressources humaines. Son activité consiste pour l’essentiel (70 % de ses revenus) à installer chez ses clients des logiciels consacrés à des fonctions telles que la gestion de la paye, le suivi des parcours professionnels, la formation. A ce titre, elle est revendeur de licences des grands éditeurs de logiciels (SAP, Oracle…). Elle a aussi développé sa propre gamme de logiciels, fait du conseil aux entreprises (10 % de ses revenus) et propose à ses clients de prendre en charge la production de leurs bulletins de paie (350 000 par mois).

Bien que HR Path soit déjà présente dans vingt-deux pays, la majorité de ses revenus (55 %) proviennent de France, où elle compte parmi ses plus grands clients les principaux acteurs du pétrole et des laboratoires pharmaceutiques du CAC 40, 80 % du SBF 120 et des entreprises publiques telles que La Poste.

Mais pour M. Boulet, cette proportion est amenée à s’inverser, et la conquête de nouveaux marchés à l’étranger est désormais sa priorité. Sont visés prioritairement l’Amérique du Nord et du Sud, mais aussi l’Allemagne et le Royaume-Uni. « Devenir global dans cette activité et aller croiser le fer avec les grands Américains c’est assez excitant », avance M. Boulet. Derrière la formule, sont visés ses principaux concurrents Accenture, IBM ou Mercer.

Il vous reste 34.04% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

« Du pain et des jeux » : de l’importance de redéfinir les usages du temps

Lors d’une conférence à Madrid, en 1930, John Maynard Keynes trace des « perspectives économiques pour nos petits-enfants ». L’économiste britannique porte son regard sur le siècle suivant. En 2030, le progrès technique aura, selon lui, permis de réduire considérablement le temps consacré chaque jour au travail. A ses yeux, trois heures quotidiennes devraient être alors suffisantes pour satisfaire les besoins humains. La prophétie de Keynes s’accompagne d’un questionnement profond : que ferons-nous du temps ainsi libéré ?

Près d’un siècle plus tard, Pierre-Noël Giraud se saisit de cette question des usages du temps. Dans Du pain et des jeux, le professeur d’économie émérite à Mines Paris et à Dauphine PSL nous montre tout d’abord que, si les prévisions de Keynes n’ont pas été atteintes, « nous avons produit [au cours du XXe siècle] huit fois plus et produit bien autre chose, tout en divisant par deux le temps de travail marchand par habitant ».

Il montre plus largement au fil des pages la place variable accordée à différentes activités (réalisation de tâches productives, occupation du temps libre…) dans la vie des hommes, de l’âge de pierre à la période contemporaine, mais aussi l’évolution de leur rapport au temps. Un temps qu’il estime être « notre seule ressource rare » et une source d’importants enjeux. Le « groupe dominant », n’a-t-il pas fait en sorte à travers les siècles de « contrôler le temps libre du peuple » pour éviter qu’il ne « s’instrui[se], s’organi[se] et se révolt[e] » ?

Travailler autrement

Aux yeux de Pierre-Noël Giraud, les enjeux de l’usage du temps apparaissent justement, aujourd’hui, considérables. Cela « au regard des trois grands défis que l’avenir nous lance, à savoir : modifier profondément notre rapport à la nature afin de la soigner et de la préserver ; maîtriser la révolution informatique ; réduire des inégalités devenues excessives et cumulatives ». Les ignorer et ne pas les résoudre nous plongerait dans « un scénario détestable » : « nombre d’hommes deviendraient “inutiles” au système économique », sous l’effet des mutations numériques et en l’absence d’accès à un dispositif efficace de formation. Il faudrait donc leur apporter une assistance (« leur donner du pain »). Leur temps libre serait occupé par des « jeux » fournis par les plates-formes numériques.

La thèse de l’auteur est qu’un usage redéfini du temps peut permettre de sortir de cette impasse. Le temps dégagé dans les organisations du fait de « l’accélération du progrès technique » (en particulier le déploiement de l’intelligence artificielle) doit être mis à profit. Un vaste mouvement de translation des travailleurs et de leur temps pourrait s’effectuer en direction des activités de soins (de la nature et des autres). Cela impliquerait un imposant dispositif de formation – « à notre portée grâce à la révolution informatique », dit l’auteur. Cela imposerait, aussi, de rendre plus attractif ce secteur des soins (en ne le confiant plus au secteur privé, en y proposant des relations de travail enrichies).

Il vous reste 18.89% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Paris 2024 : une niche pour l’emploi cadre, très parisienne et pas vraiment pour les jeunes

Près de 1 500 offres d’emploi associées aux Jeux olympiques et paralympiques ont été publiées par le secteur privé sur le site de l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) de 2019 à 2023. C’est une niche sur le marché cadre – 2,5 millions d’annonces ont été diffusées sur apec.fr en 2023 – avec des caractéristiques bien à elle. L’« offre JO 2024 » compte en effet essentiellement des contrats courts, révèle l’étude APEC « L’impact des JOP 2024 sur l’emploi cadre » parue le 4 juillet.

56 % des emplois cadres proposés en 2023 pour l’événement sont en CDD. Ce qui paraît logique pour un événement est très atypique pour la population cadre : c’est dix fois plus que pour l’ensemble des offres habituellement proposées. La part des emplois temporaires est toutefois très variable selon les secteurs : elle varie de 22 % pour la fonction commerciale, commerce et ventes, à 80 % voire plus pour les fonctions communication, création et culture, et logistique et transports.

La brièveté des contrats n’est pas pour autant compensée par une hausse du niveau de rémunération. Le salaire brut annuel médian proposé dans les offres d’emploi « JO » est de 42 000 euros brut, contre 43 000 pour l’ensemble des annonces adressées aux cadres. Avec des premiers niveaux de rémunération inférieurs à la norme, à 22 500 euros au lieu de 28 000 dans la communication, et 28 000 au lieu de 30 500 pour les fonctions commerciales. Les premiers niveaux de salaires sont en revanche mieux-disants en ingénierie, informatique et dans la logistique, où ils marquent le plus grand écart : 37 500 euros annuels contre 32 000.

Les embauches de cadres pour préparer et organiser les Jeux se concentrent en 2023 sur quelques fonctions : 23 % des offres concernent les commerciaux, 14 % l’informatique et les systèmes d’information et 11 % les études, la recherche et développement. « Les profils techniques ont davantage été sollicités en amont de l’événement », précise l’APEC. Et dans la dernière ligne droite ce sont les offres dans la communication, la création et la culture qui ont augmenté, pour représenter 11 % du total, contre 5 % l’année précédente.

La priorité est donnée aux plus expérimentés. En effet, cette niche d’opportunités, concentrées à 80 % en Île-de-France, n’accueille pas tout le monde. Les jeunes diplômés n’étaient pas vraiment attendus pour encadrer l’événement : seules 22 % des offres publiées sur la période 2019-2022 ont été ouvertes à ces profils, contre 31 % pour l’ensemble des offres. Un choix de candidats expérimentés que l’APEC explique par « la complexité des opérations à coordonner » pour un événement à si « grande échelle » que les Jeux olympiques. Pour les employeurs, c’est avant tout une bonne carte de visite pour « attirer et recruter des cadres afin de les garder pour d’autres missions », estime l’APEC.

Législatives 2024 : sur le lieu de travail, un choc politique et un débat souvent impossible

1er tour des élections législatives, dans le bureau de vote salle François-Sala, dans le 2e arrondissement de Lyon, le 30 juin 2024.

« Depuis la dissolution [de l’Assemblée nationale, le 9 juin], c’est devenu “open bar” : la majorité de mes collègues français ramènent le débat sur l’insécurité, la racaille, et le fait que le Rassemblement national [RN] va mettre les méchants en taule. Il n’y a pas de débat possible. » Chauffeur de bus transfrontalier au Luxembourg, vivant près de Longwy (Meurthe-et-Moselle), Damien (les personnes citées dont le nom de famille n’apparaît pas ont souhaité garder l’anonymat) se désespère de la récente libération d’une parole raciste et homophobe, qu’il n’arrive pas à comprendre. « Au dépôt, on a des profils de l’Europe entière, qui viennent tous au Luxembourg pour gagner des sous. Sur la moitié de Français, certains gagnent 3 800 euros net par mois et ont toujours un problème avec les descendants d’immigrés, qui, en France, arrivent péniblement à 1 400 euros. Ils oublient qu’ils passent eux-mêmes une frontière tous les jours. »

La dissolution de l’Assemblée nationale et l’annonce des élections législatives ont été un choc pour de nombreux travailleurs. Certains racontent leur incrédulité quand ils se sont rendus au boulot le lundi 10 juin. « On n’en a pas parlé tout de suite. Depuis, tout le monde se toise et se demande : et si elle ou lui avait voté RN ? », constate Benjamin, contractuel à l’accueil d’une résidence universitaire.

Selon une enquête Ipsos, 37 % des salariés français (40 % de ceux du privé, 33 % de ceux du public) ont donné leur voix au RN au premier tour, et 57 % des ouvriers. C’est le cas d’Hervé, décolleteur en Franche-Comté : « Ça fait deux ans que je vote RN, mais j’avoue que, maintenant, j’ose en parler. Dans mon usine, tout le monde galère, alors on est une majorité à avoir voté Bardella. »

« Sidération », « silence radio »

A la machine à café, à la pause déjeuner ou en sortant de l’usine, le sujet politique intéresse ou préoccupe bien davantage que lors des précédents scrutins. Le code du travail garantit la liberté d’expression des salariés, y compris sur des sujets politiques. L’employeur ne peut l’entraver, mais il peut la restreindre si cela est justifié par la nature de la tâche à accomplir (par exemple, en cas de contact avec le public). Un salarié peut être sanctionné, s’il fait preuve de propos injurieux ou de prosélytisme, et si cela porte préjudice à la bonne marche de l’entreprise.

Mais s’intéresser aux législatives ne veut pas dire en débattre ouvertement. La majorité des salariés et fonctionnaires que Le Monde a interrogés font plutôt état, depuis le 9 juin, d’un « silence radio », d’une ambiance lourde, teintée de gêne et d’inquiétude.

Il vous reste 60% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.