« Quand les dividendes de 2019 compromettent la survie des entreprises en 2020 »

Pertes & profits. Le dividende a mauvaise réputation par les temps qui courent. Face la plus visible de la rémunération d’un actionnaire, il concentre tous les reproches que l’on peut adresser à la finance, à la Bourse et au capitalisme en général : celui d’une forme d’enrichissement sans effort, au même titre que l’intérêt d’un emprunt. En période de catastrophe économique, comme en ce moment, il est le symbole de l’aléa moral. Comme si Air France, aidé massivement par l’Etat et préparant le départ de plus 7 500 de ses salariés, choisissait de continuer à verser un dividende confortable à ses actionnaires.
Il est pourtant un rouage essentiel de la grande machine à recycler le carburant financier de nos économies. Il rémunère l’épargne des fonds de retraite ou des assurances-vie, et permet aux actionnaires de réallouer leurs économies vers d’autres sociétés qui ont besoin d’argent, parce qu’elles sont en croissance ou en difficulté. La Bourse a été créée pour financer des aventures entrepreneuriales et fournir des moyens à une société en toute transparence et de disposer, grâce à ses actions cotées, d’une monnaie échangeable pour faire des acquisitions.
Déclarations ronflantes
Ce cercle vertueux demande un équilibre subtil qui peut être facilement rompu. Cette part supposée des bénéfices peut entrer en conflit avec les autres usages que peut faire l’entreprise de l’argent gagné : augmenter ses salariés (ou en embaucher d’autres) et accroître ses investissements. La bonne gestion consiste à tenir ces trois fils sans qu’aucun ne se casse.
A chaque crise boursière, et surtout depuis celle de 2008, on tente de modérer l’appétit des investisseurs pour le rendement à court terme. Rien n’y fait, en dépit des déclarations ronflantes sur la responsabilité sociale et le souci du long terme. Selon une étude révélée par le Financial Times, peu suspect d’anticapitalisme primaire, les dividendes de 2019 pourraient compromettre la survie de bien des entreprises en 2020. 37 % des sociétés qui composent l’indice américain S&P 500 ont versé, en 2019, des dividendes (ou procédé à des rachats d’actions, ce qui est équivalent) pour un montant supérieur à l’ensemble de leurs bénéfices nets de l’année. C’est un peu moins en Europe, autour de 29 %.
Ce qui signifie qu’elles ont dû emprunter pour le faire ou puiser dans leur trésorerie. A l’époque, l’argent était tellement peu cher et le ciel économique si bleu… En ce début d’été 2020, c’est une autre histoire. L’argent n’est plus si bon marché dès lors que la dette des entreprises est dégradée. Ce qui contraint les Etats qui le peuvent à voler à leur secours, et ralentit donc la reprise économique. A trop privilégier l’actionnaire, on compromet son intérêt et celui de tous.
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