Les métamorphoses du design

Entreprises. Sobriété, empreinte carbone, numérisation universelle : l’époque actuelle est-elle une épreuve existentielle pour le design ? Certainement, si l’on réduit ce terme à la multiplication des objets séduisants. Mais elle lui offre au contraire un terreau fertile, lorsqu’il est compris comme une contribution à de nouveaux modes de vie.

Pour comprendre cette tension, il faut rappeler une double évolution : d’une part, celle des pensées et des valeurs qui ont inspiré les designers ; d’autre part, celle des entreprises qui ont accordé au design une place variable en fonction des enjeux techniques et stratégiques qu’elles rencontraient.

C’est cette double évolution que retrace un numéro spécial de la revue Entreprises et histoire (n° 108, septembre 2022). Il s’en dégage l’idée qu’il ne s’agit plus seulement de penser un design qui s’adapterait mieux à l’entreprise, mais que design et entreprise doivent se réinventer ensemble pour être à la hauteur des défis contemporains.

Invisibilisation du « chauffage pour tous »

Une des originalités de ce numéro tient à ce qu’il ne reprend pas l’histoire traditionnelle du design : celle qui va des métiers d’art aux « formes modernes » des années 1950, en résonance avec les mouvements de la mode ou les contre-cultures de la société. Car cette histoire ne rend pas compte de l’impact des transformations techniques des entreprises et de leurs stratégies commerciales.

C’est ainsi que l’article consacré au « design du feu » au XXe siècle par Renan Viguié, doctorant en histoire, montre que l’esthétique classique de « la cheminée » et du « coin du feu » a cédé face à la stratégie d’invisibilisation du « chauffage pour tous » qui répondait mieux au développement de la construction immobilière.

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De même, l’histoire de la production de lunettes au XIXe siècle, analysée par Corinne Doria, enseignante en histoire, souligne la précocité de la tension entre objet de luxe et objet médical qui traverse toujours les logiques des designers.

Il y a aussi entre logique du design et logique des entreprises des liens plus structurels. Matthew Holt, professeur d’histoire du design, rappelle une généalogie qui ne passe pas par l’histoire des formes, mais par les théories plus larges de la gestion scientifique, de l’organisation ou des systèmes artificiels.

Une intégration limitée

Ainsi, le management moderne est indissociable de la quête d’un design plus intégré à la conception collective d’entreprises capables d’incarner, dans des objets, des systèmes techniques ou des relations, les valeurs de l’époque. Cette intégration du design a-t-elle eu lieu ? Un débat organisé par la revue entre une designer (Anne Asensio) et deux chercheurs en design (James Auger et Armand Behar) reconnaît que, dans les entreprises, cette intégration est restée limitée, mais que la pression des défis sociétaux, environnementaux et culturels contemporains devrait l’imposer.

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