Les dérives de l’engagement

Le livre. C’était en 1979. Un groupe de sociologues et de psychosociologues examinait le système d’emprise conçu dans les multinationales, en mettant l’accent sur l’extension du pouvoir de la sphère économique aux sphères politique, idéologique et psychologique, à travers l’analyse des mécanismes à l’œuvre au sein d’IBM.
Cette entreprise se singularise alors par son usage de dispositifs de gestion qui se révéleront au cœur de la révolution managériale entamée dans les années 1980, et fait en ce sens partie de l’avant-garde du système capitaliste.
Quarante ans plus tard, les recherches ont montré la persistance mais aussi le développement et la diffusion de cette forme particulière d’exercice du pouvoir. Plus que jamais, « le discours managérial utilise les notions d’autonomie, de responsabilité ou encore d’implication pour mobiliser les “talents” à l’œuvre dans le secteur privé mais aussi dans le secteur public et, parfois même, dans le tiers secteur », constatent Vincent de Gaulejac et Jean Vandewattyne dans Les Métamorphoses de l’emprise dans les organisations.
Ce dossier est la dernière pièce d’un triptyque ; la première est la réédition en 2019 de L’Emprise de l’organisation, initialement parue en 1979 et où on retrouve le sociologue Vincent de Gaulejac. La deuxième a pris la forme d’un colloque organisé à l’université de Mons, en septembre 2019, sur les « Formes contemporaines de l’emprise : travail, organisation, management et marché ».
Résistance et luttes sociales
En 2020, le travail a profondément changé, ainsi que la société et les individus qui la composent par rapport à ceux de 1980. « Rendre compte des métamorphoses de l’emprise dans les organisations implique aussi de s’ouvrir à la question du dégagement, de la déprise, pour le dire autrement encore, de la résistance, voire de l’émancipation, qu’elle soit de nature individuelle ou collective. »
Bon nombre de travailleurs montrent des signes manifestes de prise de distance par rapport aux anciennes sirènes organisationnelles et managériales. La résistance et les luttes sociales n’ont cessé, tant dans le travail qu’en dehors. Le dossier se compose de quinze articles qui déclinent « différentes figures ou formes de l’emprise actuelle, que ce soit en lien avec des organisations ou secteurs d’activités particuliers ou encore avec le travail ou son absence ». Agnès Vandevelde-Rougale explore les formes de résistance face au discours managérial moderne ; Marc Loriol analyse l’affaiblissement des collectifs et l’emprise des logiques comptables ; Gilles Herreros montre que les pĥénomènes d’emprise observés dans les organisations hypermodernes se retrouvent dans des associations de l’économie sociale et solidaire.
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