Le dernier combat d’« Ali », recordman de l’intérim chez Kronenbourg

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Publié aujourd’hui à 02h39

A l’usine, les autres avaient décidé de l’appeler « Ali ». Rabah Mekaoui a accepté le pseudonyme : il n’est pas du genre à se formaliser. « Un surnom, c’était peut-être plus facile pour eux », souffle cet ouvrier pudique, gêné d’évoquer la vie qu’il a partagée durant trois décennies avec ses camarades alsaciens sur les chaînes du brasseur Kronenbourg, à Obernai (Bas-Rhin). Dans la charmante petite ville, même son bouillant copain Bernard Schwartz – trente-six ans d’amitié – l’appelle « Ali ». Il ne pense évidemment pas à mal, lui, le costaud aux bras tatoués, cégétiste à la retraite, toujours prompt à se lever contre l’injustice.

En cette fin 2021, Bernard se tient aux côtés de Rabah, car celui-ci, ouvrier non qualifié, a entrepris d’exiger ses droits devant le conseil des prud’hommes de Saverne : une retraite égale à celle des autres. A 62 ans, cet homme dégarni à la mince stature de marathonien porte un trop lourd bagage professionnel, doublé d’un triste record : 177 contrats de courte durée au cours des vingt-sept années passées au sein de l’usine. Plus exactement : 161 missions d’intérim et seize contrats à durée déterminée (CDD), au fil d’un parcours à trous qu’il n’a pas choisi. Lui-même n’en veut à personne, insiste-t-il, mais « à 12 euros de l’heure, contre 17 euros pour les autres, sans l’ancienneté, j’ai perdu beaucoup ».

Ce jour-là, devant le conseil des prud’hommes, son avocate, Me Nicole Radius, accuse la société Kronenbourg, déjà condamnée pour de tels faits, d’« abus de contrats saisonniers ». Me Radius plaide la requalification d’une carrière en dentelle en un seul et solide contrat à durée indéterminée (CDI). La décision sera rendue le 1er février.

Les demandes du Monde pour interroger le directeur et visiter l’usine ont été refusées par Kronenbourg, au nom de la crise sanitaire. En attendant, l’ami Bernard n’en démord pas : « Ali, ils auraient dû l’embaucher. »

Boxes de stockage à l’usine Kronenbourg d’Obernai (Bas-Rhin), en 2014.

« Ils », les dirigeants de Kronenbourg, ce monument du patrimoine alsacien, né en 1664. Avec ses 800 salariés, le site brassicole d’Obernai est le premier d’Europe. Une bière sur trois consommée en France sort de ses chaînes – soit 700 millions de litres par an –, de jour comme de nuit. Il faut dire que le lieu, exceptionnel, garantit un accès à l’eau, puisée dans la nappe phréatique. C’est après une minutieuse prospection que Jérôme Hatt, l’héritier du fondateur de l’entreprise, avait choisi cet emplacement, en 1969. A l’époque, l’heure de la prospérité sonne pour Obernai. Bernard Fischer, enfant du pays et maire (divers droite) de cette commune de 12 000 habitants depuis deux décennies, en garde un souvenir ému : « En offrant d’un coup 1 000 embauches, elle crée alors un tel appel d’air qu’il n’y a plus un mécanicien dans les garages alentour, tout le monde s’engage à la brasserie. »

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