L’argot de bureau : la « performativité », ou le pouvoir des effets d’annonce

« Vous êtes viré, Jean-Kévin ! » « Madame, j’ai le regret de vous annoncer que, malgré l’évidente qualité de votre CV, nous ne pouvons donner suite à votre candidature. » Quelquefois, les phrases font mal dans le monde du travail : lorsqu’elles annoncent un changement ou une évolution professionnelle, elles sont souvent « performatives ».

Il faut se tourner vers la linguistique pour trouver les origines de la « performativité ».

Le terme est inventé par le linguiste anglais John Austin (1911-1960), qui développe la théorie des actes de langage performatifs (« performative ») : pour lui, certains discours créent, par le simple fait de les énoncer, une réalité. C’est, par exemple, un maire qui agit en une fraction de seconde sur la situation fiscale de deux administrés en les déclarant « mari et femme ». Le titre du livre d’Austin est d’ailleurs très clair : How to do things with words (1962), comment faire des choses avec des mots.

Des chercheurs puis des dirigeants zélés ont transposé le concept au management, en se demandant comment l’énonciation d’un mode d’organisation du travail peut effectivement changer le travail à long terme. C’est Charles-Edouard, ce « chief executive officer » d’une start-up innovante, qui propose un management révolutionnaire : désormais, chaque jour, chaque salarié découvrira un nouveau métier, les comptables deviendront responsables marketing et inversement. Lors de son discours inaugural, ce « maker », comme il aime à s’appeler, entend « impacter » de manière « durable » la « vie en entreprise » et le « bien-être au travail ». Ce qu’il dit performera le monde… Ou pas.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi L’argot de bureau : pourquoi tant de « N » ?

Une manière de voir le monde

Les exemples de modes et de mots du travail remués dans tous les sens ne manquent pas : au-delà du jargon, ces énoncés sont parfois réellement « performatifs », et influencent le comportement des salariés dans le sens qu’ils prédisent leur engagement futur.

En déclarant que sa filiale devient une « entreprise bienveillante », la directrice « développement durable » Marie-Christine espère susciter de l’engagement dans ses équipes, qui auront en tête ce mantra et travailleront pour appliquer ces bonnes intentions. Des chercheurs en gestion ont mis en évidence que le fait de parler de nouvelles technologies ou de coaching avait contribué à les normaliser en entreprise.

Plus largement, la multiplication des usages de la performativité rappelle la capacité du discours à imposer une manière de voir le monde… C’est le cas du traditionnel plan social édulcoré en « plan de sauvegarde de l’emploi », ou de la précarité énoncée ainsi : à l’avenir, les gens « occuperont de plus en plus d’emplois différents au cours de leur carrière ». La sociologue du travail Danièle Linhart parle de « tour de passe-passe sémantique » (La Comédie humaine du travail, Erès, 2015) pour évoquer ce mouvement qui fait porter par des mots nouveaux l’injonction à l’adaptation.

Il vous reste 14.52% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.