En dépit des pénuries de main-d’œuvre, l’immigration professionnelle reste compliquée

Adam Osman, Tchadien d’origine, pose dans l’atelier de l’entreprise où il travaille en tant que mécanicien, à Bonnelles (Yvelines), en août 2018.

Ce devait être le pendant libéral du virage sécuritaire. A l’issue du débat parlementaire organisé en octobre 2019 sur l’immigration, à la demande d’Emmanuel Macron, le gouvernement avait dévoilé une série de mesures à la tonalité majoritairement répressive, visant à « reprendre le contrôle » des flux migratoires. Parmi elles, la modernisation de la politique d’immigration professionnelle devait au contraire faciliter le recrutement d’étrangers pour les employeurs en mal de main-d’œuvre. « Nous n’avons jamais été aussi loin en matière d’immigration économique », assurait Matignon. Deux ans plus tard, quid de cette promesse ?

Les démarches qu’un employeur doit entreprendre pour obtenir une autorisation de travail lorsqu’il veut embaucher un étranger ont été dématérialisées et simplifiées. La liste des métiers dits « en tension » – pour lesquels l’employeur n’a pas besoin de prouver qu’il n’a pas réussi à pourvoir le poste en France – a également été actualisée (elle ne l’avait pas été depuis 2008). On trouve ainsi dans un arrêté d’avril de nouvelles listes de métiers par région, parmi lesquels carrossier, charcutier, géomètre, ingénieur BTP, plombier ou encore technicien des assurances.

Lire aussi Article réservé à nos abonnés « L’image de l’immigré illettré ne correspond plus à la réalité » : l’immigration, source de renouveau de l’économie d’Allemagne

S’il est trop tôt pour quantifier les effets de la réforme, a fortiori dans le contexte de crise sanitaire qui a chamboulé les déplacements de personnes et l’économie, le ministère de l’intérieur assure qu’il s’agit d’un véritable « bond en avant ». « C’est une transformation structurelle majeure, appuie Jean-Christophe Dumont, économiste et expert des migrations internationales auprès de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Il faut voir comment tout ça se met en œuvre mais si les employeurs sont au courant et qu’ils ont des besoins réels, cela devrait se traduire par plus de titres de séjour ».

« Un discours hypersélectif »

Ce point de vue ne fait cependant pas l’unanimité. « C’est un effet d’annonce, balaye Hillel Rapoport, professeur à l’Ecole d’économie de Paris et spécialiste des migrations. Beaucoup de pays ont pratiqué les listes de métiers en tension et cela soulève deux problèmes. D’abord, il y a un décalage entre ces listes bureaucratiques et les besoins de l’économie, qui évoluent vite. Ensuite, je ne pense pas que l’immigration doive être à l’initiative de l’employeur et basée sur un métier. Les pays anglo-saxons font venir les gens pour ce qu’ils sont, leur niveau d’éducation, leur capital humain, leur démarche active d’intégration. On n’enferme pas les gens dans un métier. » Dans son ouvrage, Repenser l’immigration en France. Un point de vue économique (Rue d’Ulm, 2018), M. Rapoport invite à se défaire d’une vision malthusienne et à « repenser l’immigration comme une contribution positive ».

Il vous reste 62.83% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.