Confrontrées à une pénurie de main-d’œuvre dans l’artisanat, les maisons de luxe créent leurs « écoles »

Caroline Fraissinet est en CAP de sellier-maroquinier à l’Ecole Hermès des savoir-faire. Les Abrets-en-Dauphiné, le 24 mai 2022.

« C’est quelle entreprise, ici ? », demande le chauffeur de taxi après avoir roulé sur les routes de la campagne iséroise. Son trajet s’arrêtera au pied d’un portail automatique et sa question restera sans réponse. Hermès n’a guère envie de crier sur tous les toits que le bâtiment niché dans un écrin de verdure à la sortie du village de Fitilieu héberge l’un de ses neuf ateliers de maroquinerie et son premier centre de formation. Depuis septembre 2021, le site accueille une promotion de 35 apprentis sélectionnés pour se former au métier de sellier-maroquinier et décrocher un CAP. En février dernier, 35 autres recrues ont débuté leur apprentissage de dix-huit mois dans cette ancienne usine de tissage.

A l’intérieur, Lana Coomans, 21 ans, s’affaire à sa table. Entre ses doigts, des pièces de cuir qui composeront un sac Kelly, l’un des modèles phares de la maison, qui ne s’achète pas à moins de 7 000 euros – il peut coûter deux à trois fois plus. Déjà titulaire d’un CAP en maroquinerie et d’un BTS Métiers de la mode et de la chaussure, elle a frappé à la porte d’Hermès. « J’ai été attirée par la qualité et l’histoire de ce groupe, confie-t-elle. Je voulais travailler au maximum à la main, sans utiliser de machines. » Elle a bien choisi : ici, la plupart des tâches s’effectuent manuellement, à commencer par le point sellier, qui caractérise tous les sacs de la marque.

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La loi « avenir professionnel » de septembre 2018 a permis aux entreprises privées d’ouvrir leur propre centre de formation des apprentis (CFA). Hermès a donc sauté sur l’occasion et fondé l’Ecole Hermès des savoir-faire en septembre dernier. « Pour nous, c’était une évidence, explique Vincent Vaillant, directeur des ressources humaines Hermès maroquinerie-sellerie. Ce dispositif nous permet de valoriser notre formation maison, de transmettre notre savoir-faire et de délivrer un diplôme reconnu par l’Education nationale. »

Un engagement que la marque à la calèche poursuit également par nécessité. La courbe des commandes de sacs étant inversement proportionnelle à celle du nombre d’artisans opérationnels, il a fallu réagir pour que les lignes de production continuent à tourner. « Nous formons pour répondre aux besoins de croissance de nos ateliers », admet Vincent Vaillant.

Les étudiants aprennent les gestes précis nécessaires pour assurer la production de la marque. Les Abrets-en-Dauphiné, le 24 mai 2022.

Hermès n’est pas un cas isolé. Toutes les entreprises de luxe font face à une pénurie de main-d’œuvre. Maroquiniers, modélistes dans la couture, polisseurs en joaillerie : pour continuer de répondre à la demande de la clientèle, le secteur a besoin de mains expertes. Dans ses bureaux du 8e arrondissement de Paris, Bénédicte Epinay, la déléguée générale du Comité Colbert, sorte de lobby du luxe qui rassemble 90 entreprises françaises, fait quelques calculs rapides : 20 000 postes d’artisan seraient vacants. « Le phénomène est ancien mais devient criant depuis un an et demi, avec la très forte reprise post-pandémie et l’envolée des ventes en Chine et aux Etats-Unis », explique-t-elle.

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