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La difficile rentrée des étudiants africains en France

Face à l’augmentation des frais d’inscription et au manque de logements, un collectif de Paris-Nanterre proteste pour un meilleur accès aux universités françaises.

Modibo Massaké (au centre) est le porte-parole du Collectif des étudiants étrangers de l’université de Nanterre. A droite, Mamoudou Falassa Sidibé, président de l’Association des étudiants maliens d’Ile-de-France.

« Salle 34, bâtiment 2B ? OK j’arrive ! » Téléphone à l’oreille, Modibo Massaké demande à l’un de ses amis où se déroule la réunion du Collectif des étudiants étrangers de l’université de Nanterre, jeudi 19 septembre. Le Malien de 24 ans, matriculé en master 2 de sciences de l’éducation, est porte-parole de ce mouvement qui veut encourager l’entraide entre des jeunes, principalement originaires d’Afrique, souvent perdus à leur arrivée dans une université française. Au milieu de l’immense campus de Paris-X, loin des bavardages de sortie de cours, une trentaine d’étudiants venus du Maghreb et d’Afrique subsaharienne augmente le ton. La rentrée n’a pas encore eu lieu qu’ils sont déjà exaspérés.

Ibrahim est l’un d’entre eux. Il a parcouru des milliers de kilomètres pour faire ses études en France. Sa demande d’inscription à Nanterre, déposée en juin, n’a pas encore abouti et il est sans abri. Malgré ces difficultés, celui qui a déjà obtenu au Sénégal un diplôme de langue étrangère appliquée veut garder espoir. Au bout du tunnel, il entrevoit la lumière. « Lors de mon arrivée en France, j’ai affronté la solitude. C’était vraiment difficile », déclare-t-il. Isolé de sa famille et de ses amis restés au pays, le jeune homme a pu compter sur l’entraide du collectif. « Nous allons nous battre pour avoir le même avenir que les étudiants français », ajoute-t-il.

« Tout ce que nous voulons, c’est étudier et apprendre »

A ses côtés, Seny est comme abasourdi. Il ne comprend pas pourquoi les universités dans lesquelles il a postulé ont refusé son dossier. « J’ai candidaté à un diplôme à Paris-VIII pour compléter ma formation en informatique et à un cursus de philosophie à la Sorbonne. Mes demandes ont été rejetées. Pour quel motif ? Je ne comprends pas, car j’avais de très bonnes notes en philosophie au lycée ! », proteste l’étudiant sénégalais d’une vingtaine d’années. Son rêve est de travailler un jour au service de la France. Exaspéré de devoir se justifier, il déclare, portant la main à son cœur : « Ce n’est pas un hasard si j’ai choisi de venir ici. J’aime ce pays. »

Almany, 25 ans, lui sourit d’un air rassurant. Sans inscription universitaire, cet étudiant en management au Sénégal souhaiterait poursuivre son parcours à l’université de Nanterre et s’est engagé au sein du collectif, afin de « poursuivre la lutte ». Tel un grand frère, face à la détresse de Seny, il ajoute, ému : « Nous avons parfois l’impression d’être incompris. Tout ce que nous voulons, c’est juste étudier et apprendre. »

« Venir d’un pays africain en développement pour rejoindre les bancs d’une université française va devenir de plus en plus difficile », s’inquiète Modibo, en parlant le peu de moyens financiers dont disposent généralement ces étudiants : « Je voudrais insister sur l’augmentation des frais d’entrée à l’université pour les extra-Européens. » Cette mesure, bien que non répercutée cette année par l’université de Nanterre, est jugée inacceptable par le collectif, parce qu’elle frappe de plein fouet les étudiants africains, qui doivent malgré cela débourser 2 770 euros pour une inscription en licence et 3 770 euros pour un master, là où les Français versent 170 et 243 euros. « C’est quinze fois plus ! », dénonce le porte-parole.

Mise en place par la France pour la rentrée 2019, cette décision ne fait pas l’unanimité. Seule une poignée d’ universités publiques, sur les 75 que compte l’Hexagone, ont pour l’instant décidé d’appliquer.

« C’est tout le mythe de l’égalité des chances qui s’effondre »

Devant l’incertitude, Modibo dénonce « une injustice », « un moyen de favoriser certains élèves par rapport à d’autres ». « D’abord nous avons les étudiants français, pour qui les frais sont les moins élevés, puis ceux originaires du reste de l’Europe, et, tout en bas, les étudiants étrangers », explique-t-il. « Cette mesure bafoue les bonnes relations qui existent entre la France et les pays d’Afrique francophone », déclare Ibrahim, pour qui la hausse des frais est un « blocage » qui empêchera de nombreux étudiants africains, souvent désireux de retourner travailler dans leur pays d’origine avec un diplôme français, de venir en France avoir « ce bagage intellectuel ».

« C’est tout le mythe de l’égalité des chances à l’université qui s’effondre. Les injustices se creusent entre les étudiants », dénonce une jeune femme membre du collectif. Elle incite les plus réticents à parler de leurs difficultés et poursuit, révoltée : « Comment étudier correctement quand on n’a même pas d’endroit où dormir ? » Hamza, le rapporteur du groupe, renchérit : « Au Crous de Versailles, plus aucun logement n’est disponible pour les étudiants étrangers qui arrivent. » Des murmures d’approbation se font entendre. Les discussions s’intensifient. « Nous devons nous battre pour assurer un meilleur accès aux logements et aux bourses pour les étrangers ! », clame Modibo. Les participants approuvent d’un hochement de tête.

Il est 13 h 45, la fin de la réunion approche. « La prochaine étape : créer une page Facebook », propose un participant enthousiaste. « D’abord, il faut recenser tous les étudiants étrangers sans logement, informer le public de cette réalité, préparer des affiches et les accrocher dans toute l’université », lance un adhérent de l’UNEF. « Mais c’est un travail de malade ! », s’exclame un jeune au sweat-shirt gris. La phrase sonne comme une piqûre de rappel sur l’étendue du chemin à parcourir. Brusquement, la porte s’ouvre. Un professeur arrive pour son cours. Tous partent alors en quête d’une salle vacante.

Les organisations étudiantes s’alarment de l’augmentation du coût de la vie universitaire

La FAGE et l’UNEF sollicitent une sérieuse refonte des aides sociales pour faire face à la précarisation des étudiants.

Le coût de la rentrée universitaire va de nouveau accroître, regrettent les deux principales organisations syndicales étudiantes, la Fédération des associations générales étudiantes (FAGE) et l’Union nationale des étudiants de France (UNEF), dans leurs baromètres annuels publiés respectivement dimanche 18 août et vendredi 16 août. La FAGE, premier syndicat étudiant de France, avait pour la première fois conclu à une « diminution significative » de l’enveloppe que doivent consacrer les étudiants à leur rentrée, grâce particulièrement à la suppression de la cotisation à la Sécurité sociale étudiante.

Mais ce plan ne se refasse pas en 2019 : le profil type évalué par la FAGE – un étudiant non boursier de 20 ans en licence à l’université, ne vivant plus au domicile familial – devra payer en moyenne 2 285 euros pour la rentrée : frais d’inscription, fournitures, loyer… Ce montant est en progression de 1,96 % par rapport à l’année dernière, en raison notamment de la hausse des frais de vie courante de 2,73 %.

Son challenger, l’Union nationale des étudiants de France, fait un acte similaire dans son étude annuelle. Basée sur une méthodologie différente, celle-ci évalue le coût de la vie étudiante, apprécié en croissance de 2,83 %. Une évolution « bien supérieure à celle de l’inflation qui est de 1,20 % sur un an », appuie le syndicat proche de la gauche, qui s’alarme de la « forte progression » de la précarité étudiante.

L’élévation des loyers « explose en région »

L’accroissement du loyer moyen, premier poste de dépenses des étudiants, est l’un des principaux facteurs de cette tendance troussée par les organisations syndicales. Dans le parc privé, elle atteint 3,86 %, selon l’UNEF. Elle est plus marquée dans des villes comme Bordeaux, Rennes ou Mulhouse (Haut-Rhin), où les prix de l’immobilier se sont enfuis depuis plusieurs années. Quant aux frais liés aux transports, ils « stagnent », selon la FAGE. L’UNEF relève, quant à elle, une amélioration des tarifs des transports en commun dans plusieurs villes.

L’augmentation des frais courants des étudiants provient en outre d’« une augmentation forte des loisirs et des achèvements comme les vêtements, la nourriture, les produits d’entretiens et d’hygiène », note la FAGE. La fédération critique le « désengagement de l’Etat sur la restauration étudiante ». Le prix d’un repas au restaurant universitaire passera en effet de 3,25 à 3,30 euros à partir de septembre. Un changement qui vient s’additionner à l’accroissement des tarifs des cafétérias du Centre régional des œuvres universitaires et scolaires (Crous), estimée à 8,17 % par l’UNEF.

Les étudiants et leurs familles devront aussi assumer l’élévation des frais spécifiques à la rentrée universitaire (+ 1,4 % cette année), même si ceux-ci améliorent moins vite que les dépenses courantes. Les supplémentaires santé – dont les tarifs grimpent de 2,56 %, selon la FAGE, et la Participation de vie étudiante et de campus (CVEC), en hausse de 1 euro pour l’année 2019-2020, sont surtout concernées. Les frais liés à l’achat de matériel pédagogique augmentent, eux, de 4,8 %.

Une « réforme d’ampleur » des aides

Les nouveaux étudiants étrangers non européens devront faire face à un accroissement des coûts de rentrée encore plus conséquente, puisque leurs frais d’inscription universitaires arrivent de 170 à 2 770 euros en licence et de 243 à 3 770 euros en master. Même si plusieurs établissements ont annoncé leur intention de ne pas apposer la mesure, « des dizaines de milliers » de personnes sont concernées, s’alarme l’UNEF. Une situation « injuste », déclare la FAGE : « Ce n’est pas aux étudiants de contribuer au sous-financement de l’enseignement supérieur par l’Etat. »

Les organisations syndicales invitent les suites de l’évolution du coût de la rentrée et de la vie universitaire. « Trop nombreux sont les étudiants dans l’obligation de se salarier pendant leurs études, de renoncer aux soins, à des loisirs ou à une alimentation correcte », inscrit la FAGE. Pour la fédération, « le coût de rentrée est bien trop élevé pour permettre une réelle démocratisation de l’enseignement supérieur ».

Elle réclame une « réforme d’ampleur du système d’aides sociales et la création d’une aide globale d’indépendance », calculée selon « la situation de l’étudiant et des revenus déclarés du foyer fiscal auquel il est rattaché ». De son côté, l’UNEF demande notamment « un plan d’urgence de refonte des aides sociales » avec l’accroissement du nombre d’étudiants bénéficiaires de bourses et la « revalorisation de 20 % » de celles-ci.

Le montant actuel des bourses sur critères sociaux accroîtra « d’en moyenne 1,10 % » pour l’année 2019-2020. Mais cette augmentation, inférieure à l’inflation, est amplement insuffisante aux yeux du syndicat étudiant.

Fin des examens écrits, pourcentage de boursiers : Sciences Po Paris bouleverse son choix

Sciences Po Paris va annuler ses examens écrits d’entrée en première année, en faveur d’une sélection sur dossier, notes du bac et entretien.

A partir de 2021, les postulants à Science Po Paris seront jugés à partir de leurs notes au lycée et au baccalauréat, et par un oral.

C’est un carambolage dans le monde de l’enseignement supérieur : la fin du concours allégorique d’une grande école, et son entrée dans une nouvelle ère de la sélection, plus particularisée, où l’oral prend aussitôt la place de la sacro-sainte dissertation.

Sciences Po Paris a informé, le 25 juin, un remodelage de sa procédure d’admission en première année, à partir de 2021. Finies les examens communes d’entrée, emblématiques du « concours à la française ». Achevées la dissertation d’histoire, l’épreuve en sciences économiques ou en philosophie et l’épreuve de langue vivante, trio sur lequel ont examiné en 2019 plus de 5 000 lycéens.

Dorénavant, comme dans les universités anglo-saxonnes, la sélection s’accomplira principalement sur dossier : notes remportées pendant le lycée, dissertation d’un « essai » personnel, résultats du bac. A ce tiercé s’additionnera un oral, auquel seront conquis tous les candidats présélectionnés, et qui mêlera un entretien de motivation et une discussion autour d’un document.

L’instruction sera semblable pour tous, y compris pour les lycéens issus d’établissements étrangers (qui disposent actuellement d’une procédure parallèle), ainsi que pour les jeunes des 106 maisons défavorisés avec lesquels Sciences Po a signé des « conventions éducation prioritaire » (CEP). Ce concours spécifique, créé en 2001 et basé sur des oraux, a permis à 160 jeunes d’assimiler Sciences Po en 2018 (environ 10 % de la promotion).

CSP+ en majorité

« Nous faisons face à une crise globale de la pertinence des élites, qui nous amène à reconnaître sur la profession toute notre procédure, déclare Frédéric Mion, le directeur de l’établissement. Nous voulons plus de diversité des parcours et des origines, et nous voulons aussi prendre en compte plusieurs critères d’excellence, pas uniquement académiques : l’ouverture d’esprit, la persévérance, la capacité d’invention ou de résilience d’un candidat. » Il inscrit aussi cette réforme…

A partir de 2021, les candidats à Science Po Paris seront estimés à partir de leurs notes au lycée et au baccalauréat, et par un oral.

Varier les profils et “démocratiser” les embauches en renforçant les principes républicains

Plutôt que de « retirer l’ENA », l’accès des « formations d’élites » à des publics plus divers doit passer par l’exploration d’autres compétences dans les concours d’accès, défendent les participants à l’Institut de l’engagement.

Annuler l’ENA ? Changer nos élites ? La discussion actuelle a ouvert grand la porte aux envies de pousser la formation de la jeunesse. Concours pénibles d’accès, esprit de compétition et de classement, barrières sociologiques infranchissables, représentation sociale et entre-soi : un big bang est nécessaire. Pendant longtemps, on a cru que le concours était l’infranchissable garant de l’idéal républicain d’égalité. On a mis énormément de temps à se rendre compte que le concours pouvait lui-même entretenir la reproduction des élites ou éloigner insidieusement une partie des jeunes, en fonction de leur origine sociale, voire ethnique.

De ce constat certains retranchent qu’il faut glisser des ségrégations positives au sein des concours existants, voire supprimer les écoles dont les concours s’affirment si peu ouverts. Il existe pourtant une voie pour répondre vite à cette revendication de démocratisation, pour délier ce problème sans détruire, sans abandonner à nos principes républicains, sans tomber de Charybde en Scylla.

La mutation de paradigme passe par la mise en avant d’autres valeurs, celles de la gratitude. L’esprit d’entraide, de solidarité, de coopération doit pouvoir avoir tout autant qu’une bonne note en maths. Il faut faire évoluer l’accès aux formations les plus glorieuses et varier les profils de ceux qui dressent des responsabilités. Cette voie a été délacée discrètement mais solidement par l’Institut de l’engagement et les 150 établissements d’enseignement supérieur qui en sont collaborateurs. De quoi s’agit-il ?

Valoriser la reconnaissance

Pour améliorer la promesse, l’Institut a procréé un concours ouvert à tous les jeunes qui ont accompli leur service civique ou un bénévolat soutenu, mais c’est un concours sur les projets, sur les motivations, sur les parcours. Il a été avéré, avec l’appui de la Conférence des présidents d’université et celui de la Conférence des grandes écoles, comme l’adéquat de leur acceptabilité par des établissements aussi divers que huit instituts d’études politiques (dont Sciences Po Lille), des écoles de management (dont Skema, l’EM Lyon, Audencia, TBS, ESCP-Europe, GEM), des universités (dont Paris-Nanterre).

L’Etat lui-même a ouvert cette parité par des arrêtés ministériels, pour l’accès aux formations des instituts du travail social. Toutes ces universités ouvrent leurs portes à des jeunes qui ne sont pas passés par les voies traditionnelles : ils arrivent d’autres horizons culturels, d’autres origines sociales et ont souvent pris des chemins de traverse dans leur parcours scolaire. Et c’est tant mieux !