Dominique Méda : « Un détricotage du salariat s’opère de toutes parts »

Chronique. On ne voyait presque plus qu’eux durant le premier puis le second confinement, et le phénomène n’a pas véritablement décru depuis : les livreurs à vélo sont devenus hypervisibles – comme les marques qu’ils arborent sur leurs sacs –, à un moment où les contacts humains sont considérés comme potentiellement dangereux et où les télétravailleurs, le plus souvent des cadres ou des professions intermédiaires mais pas seulement, recourent massivement à la livraison à domicile.

Même si elle ne concerne qu’un très petit nombre de personnes, on peut néanmoins se demander si cette « profession », comme celle de chauffeur VTC, ne préfigure pas dangereusement ce que pourraient devenir les relations d’emploi dans les années à venir : des travailleurs prétendument indépendants sous le statut de micro-entrepreneur, travaillant avec – en fait pour – de grandes entreprises qui refusent purement et simplement d’endosser le rôle d’employeur. Ce n’est pas seulement la gestion du personnel qui est ainsi évitée, mais plus généralement tout ce qui est inclus dans la relation salariale, c’est-à-dire notamment l’obligation d’assurer la santé et la sécurité de ses employés, faire respecter la durée du travail et payer des cotisations sociales.

Lire aussi Responsabilité sociale des plates-formes numériques : le décret de la discorde

A deux reprises, la Cour de cassation a indiqué que ce statut de travailleur indépendant était fictif et que les chauffeurs et livreurs qui avaient demandé une requalification de leur relation de travail étaient bien des salariés, notamment parce qu’ils ne disposaient pas de leur clientèle ni de la liberté de fixer leurs tarifs et parce que la plate-forme encadrait fortement leur travail et pouvait les sanctionner, par exemple en les déconnectant du service.

Double résistance

Le rapport « Réguler les plateformes numériques de travail », rédigé par Jean-Yves Frouin, ancien président de la chambre sociale de la Cour de cassation, et remis au premier ministre le 1er décembre 2020, contient pourtant cette argumentation tout à fait stupéfiante : « La reconnaissance d’un statut de salarié à tous les travailleurs des plates-formes est une deuxième option. Elle aurait pour avantage de régler immédiatement les questions de sécurité juridique en éteignant les contentieux en requalification. Elle aurait également pour effet d’étendre aux travailleurs des plateformes les droits et protections des salariés. Cette option techniquement aisée à mettre en œuvre amènerait enfin de la clarification. Ce n’est, cependant, pas l’hypothèse de travail des pouvoirs publics ayant initié cette mission. » Le rapport reconnaît même que l’argument selon lequel les travailleurs des plates-formes ne voudraient pas être salariés est « factice ».

Il vous reste 53.46% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Salaires : en 2021, certains cadres échapperont à l’austérité

Après des années d’euphorie sur le marché de l’emploi des cadres, 2021 sera-t-elle celle de la gueule de bois ? A en croire l’étude annuelle de rémunération par le cabinet de recrutement Robert Walters, dévoilée le 19 janvier, seulement 26 % des cadres interrogés s’attendent à obtenir une augmentation cette année, contre 73 % un an plus tôt. Un pessimisme légitime, au vu des résultats de cette enquête, à laquelle ont répondu plus de 1 300 cadres et 250 employeurs en France fin 2020 : « On évoque une année blanche pour la majorité, avec des augmentations de l’ordre de 1 % », indique Coralie Rachet, la directrice générale de Robert Walters France. Un taux à peine supérieur à celui de l’inflation.

Dans l’immobilier, le tourisme, bien sûr, ou encore les transports, les cadres vont globalement devoir se serrer la ceinture. Mais tous les profils ne seront pas logés à la même enseigne : « Cette crise n’a pas ralenti autant la demande de talents qu’elle l’a fait dans les crises précédentes », constate Antoine Morgaut, PDG Europe, Moyen-Orient, Afrique & Amériques chez Robert Walters. Structurelle, la « guerre des talents », se poursuit. Coralie Rachet parle de « marché incroyablement résilient », avec des disparités très fortes entre les secteurs, mais aussi selon la stratégie des dirigeants : « Il y a une prise de conscience que pour rester compétitif, il fallait préparer la reprise. »

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Salaires 2021 : « Une rupture qui n’épargnera quasiment personne »

La crise permet à certains profils experts de tirer leur épingle du jeu. Y compris dans les secteurs en souffrance, qui doivent faire fructifier « leurs gisements de productivité ». Dans l’industrie, par exemple, les directeurs de la performance industrielle ou hygiène sécurité et environnement s’arrachent. De même que les responsables achats indirects ou exploitation logistique, ces profils pourront négocier des augmentations dépassant 10 %.

Le cas par cas est plus que jamais d’actualité

Alors que la trésorerie des entreprises est au centre de toutes les préoccupations, les directeurs administratifs et financiers sont en position de force pour négocier une hausse de leur salaire, ainsi que les directeurs du contrôle de gestion. Avec la transformation du système d’information des entreprises, les data scientists et les spécialistes de la cybersécurité demeurent très recherchés. De même pour les spécialistes du règlement européen de la protection des données, les directeurs juridiques et les avocats en droit social qui bénéficient du contexte de judiciarisation de l’économie.

Il vous reste 37.82% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Début d’un nouveau cycle de discussions avec les partenaires sociaux, en pleine crise sanitaire

Les organisations patronales et syndicales ont commencé, jeudi 21 janvier, à être reçues par le premier ministre, Jean Castex, dans le cadre d’un nouveau cycle de concertations visant à préparer la troisième « conférence du dialogue social » prévue en mars.

Des réunions de travail qui ont lieu dans un contexte sanitaire et économique de plus en plus difficile, ce que les responsables syndicaux ne manqueront pas de rappeler à l’exécutif. Tout en répondant à ces préoccupations, Matignon espèrent aussi esquisser l’avenir des grandes réformes (mises en suspens par la situation sanitaire) qu’il entend faire avancer en 2021.

La Confédération des petites et moyennes entreprises (CPME) a été la première reçue, jeudi. Son président, François Asselin, a déclaré que le premier ministre avait l’air « plutôt convaincu » par sa proposition de « prêt de consolidation » visant à regrouper toutes les dettes d’une entreprise pour les étaler sur une durée maximale de dix ans.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi La majorité s’inquiète face au risque d’un printemps social

« Qu’est-ce qu’on fait pour arrêter ces vagues de licenciements ? »

Laurent Berger (Confédération française démocratique du travail, CFDT) sera le premier dirigeant syndical reçu vendredi, avant François Hommeril (Confédération française de l’encadrement – Confédération générale des cadres, CFE-CGC). « L’agenda social est très tendu (…). L’idée, c’est peut-être un peu de sélectionner les urgences, ce qui pour nous fait priorité », a-t-il déclaré.

Yves Veyrier (Force ouvrière, FO) entend avant tout répéter « qu’il va falloir être attentif sur le comportement des entreprises » qui ont bénéficié d’aides publiques, et que la réforme de l’assurance-chômage est « par essence erronée ». Il est rejoint par son confrère de la Confédération générale du travail (CGT), Philippe Martinez, pour qui il faut « annuler » cette réforme qui doit en principe entrer en vigueur le 1er avril.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Assurance-chômage : le gouvernement adaptera la réforme à l’annulation de mesures par le Conseil d’Etat

Sur Sud Radio, M. Martinez a estimé qu’il « était temps » d’organiser une telle rencontre avec le premier ministre « puisqu’on parle beaucoup de concertation », plaidant qu’« il ne faut pas que ce soit que des mots ».

« Je vais lui dire : qu’est-ce qu’on fait pour les “deuxièmes lignes”, qu’est-ce qu’on fait pour arrêter ces vagues de licenciements, qu’est-ce qu’on attend pour conditionner les aides publiques, des choses très concrètes, qu’est-ce qu’on fait pour la jeunesse ? »

Samedi 23 janvier, une manifestation nationale contre les licenciements doit se dérouler à Paris à l’appel du syndicat CGT du voyagiste TUI. Trois jours plus tard, ce sont les enseignants qui sont appelés à cesser le travail. Enfin, le 4 février, une journée de mobilisation interprofessionnelle est organisée par la CGT, l’Union syndicale Solidaires, la Fédération syndicale unitaire (FSU) et des organisations de jeunesse.

Autre point de discorde, la réforme des retraites, officiellement suspendue, mais dont le retour provoquerait à coup sûr une mobilisation. « La réforme des retraites, laissez tomber ! Ce serait une grave erreur », a lancé M. Veyrier, pour qui les emplois des travailleurs dits de « deuxième ligne » doivent être « au cœur du plan de relance ».

Le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, plaide régulièrement les bienfaits de cette réforme. Il a répété, la semaine dernière, qu’elle était nécessaire car, « malheureusement, la France aujourd’hui, collectivement, ne travaille pas suffisamment pour financer son système de protection sociale et surtout financer le niveau de vie de nos enfants et nos petits-enfants ».

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Hôpital, télétravail, santé au travail… comment l’épidémie de Covid-19 a ranimé le dialogue social

Le Monde

KLM compte supprimer de 800 à 1 000 emplois supplémentaires

Des avions sous pavillon KLM, le 2 avril 2020.

Six mois après avoir annoncé la suppression de 5 000 emplois, la compagnie aérienne néerlandaise KLM veut supprimer de 800 à 1 000 emplois supplémentaires. La branche néerlandaise d’Air France-KLM justifie ces suppressions d’emplois par la crise que traverse le secteur du fait de l’épidémie de Covid-19, a annoncé la compagnie, jeudi 21 janvier, dans un communiqué.

« KLM se voit dans l’obligation d’ajuster d’avantage la taille de l’entreprise », écrit la compagnie néerlandaise. « La réalité est que la relance prend beaucoup plus de temps que prévu, en particulier sur les destinations long-courriers, notamment en raison des restrictions internationales de voyage, récentes ou encore en cours », a-t-elle ajouté. « Cela veut dire que KLM doit encore supprimer 800 à 1 000 emplois supplémentaires. »

Il s’agit, selon la compagnie, de 500 postes de personnel de cabine, 100 postes d’équipage de cockpit et entre 200 et 400 postes de personnel au sol.

3,4 milliards d’euros d’aide du gouvernement néerlandais

Cité dans le communiqué, le PDG de KLM, Pieter Elbers, a déclaré que les récentes restrictions annoncées par le gouvernement néerlandais sur les vols vers les Pays-Bas « s’ajoutent » aux problèmes de la compagnie aérienne, sans pour autant être la cause directe des nouvelles suppressions d’emplois.

Les mesures comprennent une interdiction des vols vers les Pays-Bas depuis la Grande-Bretagne, l’Afrique du Sud et l’Amérique du Sud. Selon les médias néerlandais, KLM a également été contrainte de suspendre certains itinéraires long-courriers car de nouveaux tests Covid-19 obligatoires annoncés par le gouvernement néerlandais rendraient difficiles les déplacements de ses équipages.

En 2020, KLM a enregistré d’énormes pertes, en dépit d’un soutien du gouvernement néerlandais à hauteur de 3,4 milliards d’euros. Afin d’obtenir l’aide du gouvernement, les pilotes de la compagnie avaient été contraints en novembre d’accepter une réduction de leur salaire sur les cinq prochaines années.

Le Monde avec AFP

Risque de pénurie de Carambar en raison d’un conflit social dans le Nord

Et si les Carambar disparaissaient momentanément des rayons des supermarchés ? Ce n’est pas une blague, mais bien la conséquence d’une dizaine de journées de débrayage entamées depuis la mi-novembre 2020 par une grande partie des 114 salariés de l’usine Carambar de Marcq-en-Baroeul, dans le Nord. « La semaine dernière, on devait sortir 120 tonnes de marchandises, on en a fait que 12, explique Fayçal Rahali, délégué SUD. Ralentir la production, c’est le seul levier qui nous reste face à la direction. »

Début novembre, le groupe Carambar & Co (marques Lutti, Poulain, Krema, Michoko, Suchard, Malabar…) a annoncé le déménagement de l’usine vieillissante de Marcq-en-Baroeul à 8 kilomètres de là, dans le site Lutti, à Bondues, où travaillent déjà 300 salariés. Objectif de l’entreprise française, créée lors du rachat de la marque par la société d’investissement Eurazeo en 2017, améliorer la « compétitivité » du premier producteur de confiserie français.

C’est à Bondues que sont notamment produits certains bonbons stars du marché français comme les Arlequin, Bubblizz ou Koala. Le PDG de Carambar & Co, Thierry Gaillard, a assuré aux représentants syndicaux que le déménagement et la fermeture de l’usine de la rue de la Chocolaterie se feraient sans suppressions d’emplois : 105 postes seront proposés à Bondues pour les 114 CDI salariés de Marcq, et 10 postes (pour les non ouvriers) en reclassement sur les cinq autres sites du groupe.

« Nous allons perdre en moyenne 22 % de notre rémunération »

« Le déménagement ne nous pose pas de problème, mais la perte de salaire, si ! Ils ferment l’usine, ils nous licencient, puis nous reprennent à Bondues en supprimant une partie de nos primes. Nous allons perdre en moyenne 22 % de notre rémunération, détaille David Poure, délégué FO, syndicat majoritaire dans l’usine marcquoise, construite en 1899, rue de la Chocolaterie. On a entrepris une médiation avec la Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi, qui a admis que ce n’était pas possible de nous baisser ainsi nos salaires. »

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Carambar & Co mise sur le made in France

Le PDG a fait savoir que son groupe était sur un marché compliqué, concurrentiel, en déclin depuis deux ou trois ans. A La Voix du Nord, il a précisé : « Nous faisons des économies d’échelle en regroupant tout sur un même site. Rappelons-nous qu’en d’autres temps, d’autres actionnaires parlaient de délocalisation en Pologne ou en Turquie… » Les salariés mettent eux en avant le bon chiffre d’affaires de leur entreprise : 330 millions d’euros pour une production annuelle de Carambar de 7 500 tonnes, soit plus de 80 000 kilomètres de barres au caramel et cacao, ou aux fruits produits chaque année.

Avec ses collègues réunis autour de pneus enflammés déposés devant l’entrée de l’usine marcquoise, Fayçal Rahali prévient : « On est prêts à faire des concessions, mais on gagne en moyenne 1 550 euros nets par mois, alors notre seule arme pour négocier, c’est de sortir le moins possible de Carambar, Michoko et Gom’s de l’usine. » L’approvisionnement en lait et graisse a été bloqué jusqu’à lundi par les grévistes. « A ce rythme, ajoute-t-il, il sera bientôt plus facile de trouver une PlayStation 5 que des Carambar… »

Inégalités salariales entre les femmes et les hommes : des propositions pour améliorer l’index d’égalité professionnelle

Créé en septembre 2018, l’index d’égalité professionnelle a mis sous tension les entreprises sur la question des écarts salariaux entre les femmes et les hommes. Mais cet instrument peut encore être amélioré si l’on souhaite combattre une injustice qui persiste, envers et contre les lois adoptées en la matière depuis près de cinquante ans. C’est, en substance, le constat dressé dans une note que le cercle de réflexion Terra Nova, de sensibilité sociale-démocrate, a rendu publique, jeudi 21 janvier. Plusieurs préconisations concrètes sont formulées dans le but d’aiguillonner les patrons.

Tous les ans, les sociétés d’au moins 50 personnes sont tenues de calculer et de communiquer leur index de l’égalité femmes-hommes. Celui-ci est déterminé à partir de quatre indicateurs : l’écart des rémunérations, les disparités dans les augmentations individuelles, le nombre de salariées augmentées à leur retour de congé maternité, la parité parmi les dix plus hautes rémunérations. Un cinquième paramètre est ajouté pour les entreprises comptant plus de 250 travailleurs : la répartition des promotions, en fonction du sexe.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Egalité professionnelle : l’heure des comptes a sonné pour les PME »

Sur cette base, une note, pouvant aller jusqu’à 100 points, est attribuée aux entreprises. Si elle est inférieure à 75, l’employeur doit arrêter des « mesures correctives » dans un délai de trois ans afin de se hisser au moins à ce seuil. Sinon, il s’expose à des sanctions financières pouvant représenter jusqu’à 1 % de la masse salariale. L’objectif est de respecter un principe posé en 1972 par la loi : « A travail égal, salaire égal. » Dans les faits, on en est encore très loin : les femmes gagnent 9 % de moins que les hommes, en travaillant autant qu’eux, sur des postes équivalents et avec un niveau de compétences identique.

« Défaut de transparence »

L’instauration de l’index « est à saluer », car elle permet de passer à « une obligation de résultats », estime Kenza Tahri, l’auteure de la note. Grâce à ce dispositif, ajoute-t-elle, « une réelle dynamique d’amélioration » s’est produite dans les entreprises. Chez celles qui ont au moins 1 000 salariés, la note moyenne « est passée de 83 à 87,4 points (…) en un an ». La publication du nom de mauvais élèves « a joué un rôle puissant d’incitation et d’entraînement » parmi des dirigeants de sociétés soucieux de soigner leur réputation.

Lire aussi Muriel Pénicaud tance les mauvais élèves de l’égalité salariale en entreprise

Mais un score satisfaisant ne constitue pas « un gage d’exemplarité », d’après l’étude de Terra Nova, qui met en exergue plusieurs limites. Ainsi, l’indicateur lié à l’écart de rémunération repose sur des postes « considérés en équivalents temps plein », ce qui signifie que les temps partiels ne sont pas pris en compte, souligne Mme Tahri. Or, les personnes qui font moins de 35 heures par semaine sont, « dans 85 % des cas », des femmes. Tel qu’il est construit, l’index contribue « à effacer des différences structurelles parce que l’on sait que le temps de travail compte pour beaucoup dans la fabrique des inégalités de rémunération entre hommes et femmes ».

Il vous reste 55.93% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

« Dans la “Royal Navy”, le népotisme servait de garde-fou contre l’incompétence »

Chronique. Le népotisme a mauvaise réputation pour les raisons que tout le monde connaît. Enfin, tout le monde croit les connaître, même si le népotisme stricto sensu est moins répandu que l’on prétend. Le mot venant du latin nepos (« neveu ») indiquait la pratique de nomination des neveux à des postes importants, assez répandue dans l’Eglise médiévale où les évêques n’avaient pas de descendance légitime. On en voit beaucoup moins de nos jours – l’accès d’Ivanka Trump, par exemple, aux positions de pouvoir et de profit à Washington et à New York ne doit strictement rien à l’influence de… son oncle.

L’emploi de personnes nommées par des parents plus ou moins proches est souvent critiqué pour son inefficacité, et non uniquement pour son injustice. On suppose que les personnes ainsi promues sont en moyenne moins compétentes que celles qui l’auraient été par une procédure plus ouverte.

Pourtant, une étude présentée en ligne le 5 janvier au congrès de l’Allied Social Science Association (ASSA, Etats-Unis) montre que la Royal Navy britannique avait mis en place aux XVIIIe et XIXe siècles un système où le népotisme systématique servait de garde-fou contre la promotion d’officiers incompétents ou peu courageux (Patronage for Productivity : Selection and Performance in the Age of Sail, Hans-Joachim Voth et Guo Xu, 2019).

Un moyen utile pour repérer, pas pour favoriser

La clé de la réussite du système semble avoir été que, dans un monde où l’incompétence des uns conduit à la mort des autres, la hiérarchie avait un grand intérêt collectif à éviter les promotions défaillantes. Or c’est souvent sur les membres de sa propre famille qu’on détient le plus d’informations.

Les auteurs ont rassemblé des données sur les carrières de 5 848 officiers de la Royal Navy entre 1690 et 1849, sujets de 4 193 décisions prises par 49 commissions de promotion. Pour chacun, ils ont regardé quels étaient les liens de parenté avec les deux principaux chefs de la hiérarchie navale (qui changeaient régulièrement, ce qui fait qu’un officier donné pouvait avoir des liens de parenté influents à une période et non pas à une autre).

Lire aussi Comment un YouTubeur a remis le mot « népotisme » à la mode

Ils ont croisé ces informations avec les indices de réussite de chacun – les batailles auxquelles ils ont participé, avec capture de navires ennemis par exemple. Les auteurs constatent que les officiers promus qui avaient des liens de parenté ont mieux réussi que les autres – notamment en menant plus souvent le combat jusqu’à une conclusion décisive.

Il vous reste 41.34% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Covid-19 : avec le couvre-feu, les syndicats s’alarment d’une hausse du travail dominical et matinal dans le commerce

À la suite de l’instauration du couvre-feu national à 18 heures, plusieurs syndicats s’inquiètent d’une augmentation du nombre de commerces ouvrant le dimanche ou tôt le matin. Ils dénoncent « une façon un peu déguisée de normaliser quelque chose d’exceptionnel ».

Dans un communiqué rendu public mercredi 20 janvier, la fédération SUD-Commerces et services alerte sur le fait que les salariés de la distribution subissent « une fuite en avant des horaires d’ouverture du matin et du dimanche des commerces ».

« Cette extension, [survenue] du jour au lendemain et en dehors de tout cadre légal, du travail de nuit et dominical pose des problèmes grandissants aux salarié-es concerné-es (garde des enfants, transports, etc.), déjà éprouvés par la crise du coronavirus, ajoute l’union syndicale. Le syndicat SUD-Commerces et services demande urgemment aux pouvoirs publics de faire respecter la loi et invite les personnels concernés à se mobiliser. »

Tribunal saisi

« On n’a même plus de jour de repos, on travaille sept jours sur sept, abonde Dejan Terglav, secrétaire général de la FGTA-FO. C’est inacceptable. Ces salariés, comme les autres, ont besoin de s’aérer l’esprit, de passer du temps en famille. » Amar Lagha, secrétaire général de la fédération CGT du commerce et des services, souligne que, « vu que tout est fermé, les centres commerciaux sont devenus des lieux de tourisme, le seul endroit où [l’]on peut se divertir ». « Derrière [la crise sanitaire], on est face à un gouvernement qui veut généraliser le travail dominical », accuse-t-il.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Covid-19 : le couvre-feu à 18 heures alarme les commerçants

Début janvier, la ministre du travail, Elisabeth Borne, a annoncé que l’ouverture des commerces les dimanches de janvier serait décidée dans les départements, après concertation avec les collectivités et les partenaires sociaux, et sans automaticité.

Lorsqu’il a annoncé le couvre-feu, jeudi 14 janvier, le premier ministre, Jean Castex, a « invité » les commerçants à « se saisir » de ces autorisations préfectorales – accordées « dans la plupart des départements ». Saisi en référé par la CGT du Puy-de-Dôme, le tribunal administratif de Clermont-Ferrand a suspendu, en raison de la crise sanitaire, l’arrêté préfectoral qui autorisait l’ouverture dominicale des commerces (pour janvier) dans le département.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Le coronavirus s’attaque au repos dominical

Le Monde avec AFP

Chez Akka Technologies, les syndicats tentent de mettre la pression

Le siège d’Akka Technologies à Blagnac (Haute-Garonne), le 29 décembre 2020.

« C’est maintenant ou jamais ! », lance comme un encouragement Franck Laborderie, le secrétaire général CGT d’Akka Technologies. « On ne veut pas représenter des salariés fantômes. Ils doivent se rendre compte de la situation », insiste-t-il. Depuis quelques semaines déjà, ce syndicaliste ne désarme pas. Il mène une campagne d’information tambour battant. Publications sur les réseaux sociaux, mails, tracts : il multiplie les moyens pour inciter les salariés à se rassembler jeudi 21 janvier devant les locaux de cette société d’ingénierie à Blagnac, près de Toulouse.

Il peut aussi s’appuyer sur une intersyndicale. Les six organisations CFDT, CFE-CGC, CFTC, CGT, FO et UNSA ont accordé leurs violons dans le but de relayer un message unique. « C’est presque un miracle, reconnaît Marc Vicens, délégué syndical central FO. Habituellement il y a des tensions entre nous. Mais la défense de l’emploi nous réunit. »

La litanie des chiffres, mois après mois, depuis la mi-mars 2020, dessine un cauchemar sans fin pour l’aéronautique, ce secteur qui emploie en Occitanie plus de 100 000 personnes. La pandémie de Covid-19 a cloué au sol les avions des compagnies aériennes. Les commandes de nouveaux aéronefs ont donc été arrêtées ou différées, forçant les avionneurs et l’ensemble de leurs fournisseurs à réduire drastiquement leur cadence.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Covid-19 : les ingénieurs de l’aéronautique, entre désespoir et colère

Surtout, ils ont dû couper dans leurs dépenses de conseil, mettant fin à des milliers de missions d’ingénieurs issus de bureaux d’études externes. Selon le Syntec-Ingénierie, la fédération professionnelle qui regroupe 400 entreprises d’ingénierie, quelque 5 000 emplois pourraient ainsi disparaître dans la seule région de Toulouse.

Renouer le dialogue

Après Sogeclair Aerospace, Scalian, Expleo, Spherea Test & Services, c’est donc au tour d’Akka Technologies de tanguer et de tailler dans le vif des effectifs de sa branche aéronautique. Le site de Blagnac, qui emploie plus de 2 000 personnes, est directement concerné. Ce sous-traitant, très dépendant d’Airbus, pourrait se séparer de 900 postes, dont 800 à Toulouse.

Pour les syndicats, la partie n’est pas gagnée. Car les salariés, dont une très grande partie est en télétravail ou au chômage partiel, sont dispersés. Difficile de mobiliser dans un tel contexte. Franck Laborderie garde en mémoire le souvenir cuisant d’un premier rassemblement raté. C’était le 26 novembre 2020. Sous un ciel gris et bas, une vingtaine de personnes à peine s’étaient retrouvées devant le bâtiment. « On veut y croire, souffle Marc Vicens. Même s’ils sont une centaine à se déplacer, ce ne sera pas si mal. »

Il vous reste 38.18% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Jack Ma et Elon Musk : la subversion assumée

« Les capitalismes chinois et américain s’appuient sur des institutions politiques opposées »

Gouvernance. Jack Ma est une star du capitalisme contemporain. Parti de rien, il fonde en 1999 Alibaba, qui est devenu le plus grand site de e-commerce au monde. Depuis 2004, il développe Ant Group, géant du paiement en ligne et du crédit aux particuliers. En 2020, il détient la première fortune chinoise. Mais en octobre 2020, après un discours de M. Ma contre le système bancaire, les autorités chinoises suspendent l’introduction de Ant Group à la Bourse de Hongkong prévue début novembre. Depuis, Jack Ma n’est plus apparu en public.

La trajectoire de M. Ma ne se réduit pourtant pas à la lutte d’un entrepreneur génial contre un Goliath bureaucratique. Un parallèle avec Elon Musk, autre entrepreneur star, américain, peut s’avérer plus éclairant sur son destin.

L’un et l’autre ont fondé leur réussite privée à l’abri de solides protections publiques. Comme tous les géants chinois du digital, Alibaba a profité de l’interdiction faite aux concurrents étrangers d’opérer en Chine. De son côté, Elon Musk a sauvé sa société spatiale Space X fondée en 2002, en signant dès 2008 des contrats avec la NASA pour ravitailler la station spatiale internationale. Il a bénéficié, depuis, du programme civil et militaire visant à reconquérir la suprématie américaine dans la conquête de l’espace.

Lire la chronique de Philippe Bernard : Entre la Chine et les Etats-Unis, la guerre froide du coronavirus

Loin d’être des entrepreneurs solitaires luttant contre des administrations obtuses, leur force a consisté, au contraire, à exploiter des secteurs abrités incapables de se réformer. L’un comme l’autre sont d’ailleurs proches des pouvoirs politiques : Jack Ma est membre du Parti communiste chinois, Elon Musk fut, en 2016, un conseiller, puis en 2020, un soutien public de Donald Trump.

Aux limites des règles

La position de ces deux entrepreneurs leur a permis d’être créatifs aux limites des règles. Les données personnelles, accumulées en l’absence de droit par le site de vente en ligne Alibaba, alimentent l’activité de crédits aux particuliers gérés par Ant, qui échappe lui-même au contrôle auquel est soumis le système bancaire chinois.

Elon Musk, quant à lui, est un familier des déclarations et des Tweet tonitruants. Il a été poursuivi à plusieurs reprises par la SEC, le régulateur de la Bourse de New-York, pour des annonces sur sa société phare Tesla, jugées frauduleuses car susceptibles de tromper les investisseurs et de menacer la confiance envers les marchés. Frôlant la disgrâce, il s’en est tiré par des arrangements amiables et par la perte de son poste de président.

Il vous reste 30.91% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.