Le site de l’ancienne usine Whirlpool d’Amiens, le 17 décembre 2021. MATHIEU FARCY / SIGNATURES POUR « LE MONDE »
Emmanuel Macron avait prévenu qu’il ne « monterait pas sur un camion ». En pleine campagne pour l’élection présidentielle de 2017, face aux salariés de Whirlpool qui venaient d’apprendre la délocalisation en Pologne de l’usine d’Amiens, il avait préféré ne pas imiter son prédécesseur François Hollande qui, cinq ans plus tôt, avait harangué les ouvriers des hauts-fourneaux de Florange (Moselle), nourrissant des espoirs de sauvetage qu’il n’avait même pas formulés.
Flairant le piège, le candidat Emmanuel Macron avait évité une mise en scène trop spectaculaire. « Je ne suis pas en train de dire que je vais sauver vos emplois, avait-il expliqué aux ouvriers qui fabriquaient des sèche-linge. Mais je serai là pour protéger vos intérêts dans ce plan social. »
Cinq ans plus tard, le chef de l’Etat se veut toujours aussi réaliste. Mais son gouvernement surveille quand même de près les sites industriels en difficulté. Pas question que la campagne soit polluée par un nouveau Whirlpool ou un nouveau Florange. « Dès qu’il y a un site qui est menacé de fermeture, nous nous battons pour essayer de trouver un repreneur, nous faisons à chaque fois le maximum », a insisté le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, sur Franceinfo, le 24 novembre, alors que la liquidation de la SAM, un sous-traitant de Renault, venait d’être annoncée.
Le gouvernement sait combien la fermeture d’un site industriel ou une délocalisation peuvent coûter cher politiquement. « Un dossier de restructuration mal géré, ça entache une campagne, décrypte Brice Teinturier, directeur général délégué de l’institut Ipsos. On a vu avec François Hollande combien c’était difficile, il avait défendu le site de Florange, sauvé des emplois, mais n’en a pas eu le crédit. »
En témoigne la mobilisation autour de l’aciérie Ascoval (Nord), dont la menace de délocalisation partielle a été stoppée net par les pouvoirs publics en novembre. L’opération, saluée comme une démonstration de la détermination de Bercy à défendre les usines françaises, s’est faite au prix de contreparties – il est question d’une baisse des tarifs de l’électricité par EDF et, en aval, d’une hausse des prix des rails, fabriqués avec l’acier d’Ascoval et vendus à la SNCF, tandis que la région aurait effacé une partie de la dette de l’entreprise.
Un énième sauvetage pour cette entreprise, devenu un beau symbole : l’usine, dont les carnets de commandes sont pleins pour le premier trimestre 2022, a embauché trente personnes en septembre, passant à 300 salariés. « Ça n’était pas arrivé depuis des années », rappelle Nicolas Lethellier, délégué CGT et secrétaire du comité social et économique, qui savoure ces bonnes nouvelles après des années d’instabilité industrielle depuis 2015, et la mise en vente du site par Vallourec.
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Le passe sanitaire va-t-il être généralisé aux salariés dans toutes les entreprises ? C’est le menu des discussions, lundi 20 décembre, entre la ministre du travail, Elisabeth Borne, les syndicats et le patronat, alors que la France est plongée dans une cinquième vague épidémique due au Covid-19. Les discussions commencent alors que le gouvernement espère une adoption de la loi transformant le passe sanitaire en passe vaccinal par le Parlement d’ici fin janvier pour une entrée en vigueur « dans la foulée », a fait savoir dimanche le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal.
La question du passe dans les entreprises n’est ainsi pas encore tranchée. «Les représentants du patronat et des salariés et les syndicats pourront faire état de leurs propositions, de leurs doutes, de leurs critiques auprès du gouvernement puisque dès demain il y a des concertations» avec Mme Borne, a ainsi expliqué M. Attal. « Il y a ensuite une hypothèse, une possibilité, d’extension du passe à d’autres lieux de travail mais ce n’est pas aujourd’hui dans notre scenario de travail», a-t-il dit en rappelant la «discussion parlementaire» à venir.
Mais cette idée d’un passe sanitaire étendu à l’ensemble des entreprises suscite de fortes réticences chez les partenaires sociaux. Le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez, a ainsi fustigé lundi matin une mesure « absurde et totalement inefficace ». « Nous y sommes opposés parce que ça correspond à une obligation vaccinale. Nous préférons (…) renforcer les gestes barrière, inciter plus à la vaccination plutôt que l’instauration de ce passe », a-t-il insisté sur Franceinfo. « Mieux vaut convaincre et inciter que contraindre », a également déclaré à l’Agence France-Presse Michel Beaugas, de Force ouvrière (FO), tandis que Cyril Chabanier (CFTC) s’est dit « assez réservé » sur cette mesure.
« Il ne faut pas que ce soit punitif »
En revanche, le patronat se montre plutôt enclin à cette généralisation. La Confédération des petites et moyennes entreprises est ainsi « plutôt favorable au passe sanitaire dans la mesure où ça permet d’éviter un confinement, ce qui est le pire du pire. Après, il y a des questions pratiques qui peuvent poser problème ». Pour l’Union des entreprises de proximité, « il faut mettre la priorité sur la continuité de l’activité. Donc si ça doit passer par un passe, pourquoi pas. Mais il ne faut pas que ce soit punitif », souligne l’organisation patronale en allusion à la pénalité de 45 000 euros pour non-vérification de passe actuellement en vigueur.
Les candidats à l’élection présidentielle commencent également à se positionner sur le sujet. Yannick Jadot s’est notamment dit opposé à un tel élargissement. « J’entends tous les responsables des entreprises dire “ça va être la galère de mettre ça en place”, donc je n’y suis pas favorable », a-t-il fait savoir lundi matin sur BFM-TV et RMC. Autre candidat, l’ex-PS Arnaud Montebourg a, lui, plaidé pour l’ouverture de négociations. « Cette question doit être posée avec les partenaires sociaux : est-ce qu’elle est praticable (…) ? Les entreprises ont-elles les moyens de le faire ? », a-t-il demandé sur LCI, en relevant qu’elle existe déjà pour un certain nombre de professions au contact du public.
Jean-Patrick, cadre souvent missionné sur le management des risques, peut parader ce matin : il vient d’être auréolé du titre de « chief Covid officer ». Bon, son salaire et ses perspectives d’évolution ne bougent pas d’un iota, mais son sens du devoir n’en sera que plus grand lorsqu’il devra gérer le bal des cas contacts tout en sécurisant les affaires de la boîte.
C’est d’ailleurs Martine, la chief human resources officer (CHRO, à lire si-ètch-èr-o, car se faire appeler « l’accro » n’augure rien de bon), qui a décidé cette révolution des titres. Soucieuse du bonheur des salariés comme Jean-Patrick, elle vient de recruter le champion des métiers saugrenus : Gaétan, un chief happiness officer (CHO) qui viendra donner le sourire à des gens qui ne l’avaient pas forcément demandé, à grand renfort d’ateliers bien-être et de thé au jasmin.
La dénomination « chief officer » a envahi le monde du travail, en France comme ailleurs. A l’origine, un chief officer est un chef d’équipe, mais le terme connote plus précisément une fonction managériale. Les précurseurs sont les CEO (exécutif), qui peut désigner en France le DG ou PDG, ses bras droits les CFO (financier) et CTO (technique), encore secondés par les CMO (marketing) ou CPO (produits). L’alphabet entier y passe, et les innovations peuvent aller loin : découvrez par exemple le chief evangelist officer, un formateur chargé de prêcher la bonne parole managériale comme un nouveau culte.
Influence des entreprises américaines
Quant au chief happiness officer, ainsi chargé de veiller aux conditions de travail des salariés en remettant l’humain au centre, on attribue sa genèse à Chade-Meng Tan, ingénieur américain chez Google. Ce dernier a abandonné son métier pour devenir « jolly good fellow », un bon camarade au service de ses amis.
Au fil des années 2000, le CHO a essaimé dans la Silicon Valley. Son arrivée en France il y a quelques années fait débat, alors même que de nombreux « chefs du bonheur » sont recrutés en… stage. Philosophes ou sociologues voient dans cette préoccupation pour le bonheur l’arbre qui cache la forêt du malaise et de l’hyperproductivisme en entreprise. « Il y a une dérive nominaliste sur l’injonction au bonheur des salariés, note par exemple la philosophe Julia de Funès. Or, la plupart des gens sont heureux parce qu’ils accomplissent quelque chose, pas parce qu’ils travaillent de manière fun et cool. »
Plus largement, cette « chiefofficerisation » des titres de fonction managériale témoigne de l’influence des entreprises américaines. Leur usage est bien sûr justifié lorsque des multinationales recrutent dans plusieurs pays : elles ont tout intérêt à garder leurs titres maison, pour uniformiser leur management.
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L’entreprise Alvance Wheels de Diors, dans l’Indre (ici le 30 avril 2021), est le dernier fabriquant de jantes en aluminium en France. ROMAIN BERCHET / RADIO FRANCE/MAXPPP
De la charcuterie, des cigarettes et du café bien serré sont alignés sur une table de camping dressée entre deux fourgons blancs. Ce jeudi 9 décembre, ceux qui débauchent et rejoignent le parking y font halte. « On fête Noël avant l’heure, car, demain, personne ne sera là, on va démarrer une nouvelle période de chômage partiel », dit l’un des 287 ouvriers (les personnes citées dont le nom n’apparaît pas ont souhaité garder l’anonymat) de l’unique usine de jantes en aluminium de France, installée à Diors (Indre), sur le site d’une ancienne base militaire américaine, au cœur de la Champagne berrichonne.
Depuis avril, Alvance Wheels – ex-Liberty Wheels, ex-F2R, et ex-Montupet – est de nouveau en redressement judiciaire. L’événement intervient après la faillite, en mars, de la banque britannique Greensill, partenaire du groupe de Sanjeev Gupta, GFG Alliance, auquel appartient Alvance Wheels.
Deux lettres d’intention de repreneurs potentiels avaient été adressées au tribunal de commerce de Paris, en juin : « Mais soit le projet n’était pas financé, soit le repreneur était extérieur au milieu automobile. Bref, tout pour se casser la gueule. On avait plus peur pour eux que pour nous », se rappelle un vétéran de la fonderie. Puis un candidat plus crédible, soutenu par Bercy, s’est manifesté : l’équipementier français Saint-Jean Industries, aux 1 900 salariés et huit sites de production répartis à travers le monde.
« A une époque, Saint-Jean a eu dans son giron la Fonderie du Poitou Fonte [fermée cet été], qui, à l’origine, appartenait à Renault. Les deux ont toujours travaillé ensemble depuis ! C’est plutôt bon signe », assure Christophe Bouvet, délégué CFDT de l’entreprise et opérateur d’usinage depuis vingt et un ans.
En cas de reprise par Saint-Jean, le constructeur historique promet d’être au rendez-vous : « Renault s’engage à consulter la nouvelle société (…), lui permettant ainsi d’accéder à un volume de production pouvant atteindre 500 000 roues annuelles au bénéfice de Renault », disait un communiqué datant du 23 novembre. Lequel indiquait, plus loin, renoncer à soutenir le projet de reprise d’un autre sous-traitant, la Société aveyronnaise de métallurgie de Decazeville, à Viviez (Aveyron), qui a, depuis, été liquidée…
« Cet effort doit beaucoup à la dignité des salariés »
Le 19 novembre, la région Centre s’est engagée à débloquer 5 millions d’euros pour soutenir la reprise d’Alvance Wheels : 3 millions sous la forme d’un prêt, 2 millions directement injectés dans la trésorerie. L’agglomération Châteauroux Métropole abondera à hauteur de 150 000 euros. « Cet effort doit beaucoup à la dignité des salariés », estime Gil Avérous, son président, et par ailleurs maire LR de Châteauroux. « Ces derniers mois, tous les élus, les représentants des collectivités publiques ont pu faire des visites sur place et prendre la parole librement. Il n’y a eu aucune tension et même aucune menace d’abîmer l’outil de travail. Ce n’est pas la mentalité des gens de chez nous. On voulait vraiment que les repreneurs potentiels comprennent que les salariés n’étaient pas des ennemis ou des opposants, bien au contraire. »
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Tribune. Le capitalisme est sur le banc des accusés. La liste des griefs n’est pas nouvelle. Les actionnaires accaparent une part trop importante de la valeur créée par les entreprises. Les salariés bénéficient insuffisamment de cette valeur. Les entreprises ont un impact fort sur l’environnement et ne s’engagent pas assez pour le protéger…
Ces critiques, il faut le dire, ont joué un rôle d’aiguillon. Mais elles comportent un biais. Elles utilisent souvent une approche de type « jeu à somme nulle » qui présuppose que la richesse créée par les entreprises est finie. Plus la part accaparée par les actionnaires est élevée, plus celle des autres parties prenantes sera réduite à la portion congrue.
Dans l’approche « jeu à somme nulle », les intérêts entre les différentes parties prenantes ne peuvent pas être réconciliés. Pour accroître la part des autres parties prenantes, il faut impérativement réduire celle des actionnaires. Mais il existe une autre approche du capitalisme (Grow the Pie, Alex Edmans, Cambridge University Press, 2020).
Le principe d’obliquité
Elle part du postulat que la valeur créée par les entreprises n’est pas finie. Plus une entreprise crée de valeur, plus l’ensemble des parties prenantes finira par en bénéficier. La véritable question n’est donc pas : comment mieux répartir la valeur créée par les entreprises ? Ce serait plutôt : comment accroître la création de valeur par les entreprises ?
Paradoxalement, le meilleur moyen de créer de la valeur est de viser… un autre objectif. C’est le principe d’obliquité (Obliquity, John Kay, Profile Books, 2011). Ce principe suggère qu’on est plus susceptible d’atteindre un objectif lorsqu’on ne le vise pas directement. Il est très général. Il explique notamment que les gens les plus heureux ne sont pas ceux qui cherchent le bonheur à tout prix.
Dans le monde des affaires, il implique que les entreprises qui créent le plus de valeur pour leurs actionnaires sont celles qui donnent la priorité à d’autres parties prenantes.
La valeur pour l’actionnaire
L’exemple de Boeing est bien connu. Bill Allen a été PDG de Boeing jusqu’à la fin des années 1970. La raison d’être de Boeing était alors de « manger, respirer et dormir pour l’aéronautique ». Lorsqu’un membre non exécutif du conseil d’administration lui a demandé quel retour sur investissement, en anglais return on investment (ROI), le 747 était censé générer, Bill Allen lui aurait répondu que le calcul avait été fait… mais que personne ne se souvenait du résultat !
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RécitUn an après avoir repris l’établissement historique du centre de la cité bretonne, le propriétaire s’est volatilisé, laissant derrière lui une boutique endettée et des salariés sans ressources.
Depuis des semaines, l’ardoise navigue sur le comptoir du Flambard, ce café situé à deux pas de l’hôtel de ville de Lannion (Côtes-d’Armor). Sur l’écriteau : « Une cagnotte est à votre disposition pour soutenir les salariés de la boucherie abandonnée. » Après avoir réglé leurs consommations, les habitués glissent mécaniquement le reste de leur monnaie dans la tirelire. Dans la sous-préfecture bretonne, tout le monde connaît l’énigmatique histoire de la Boucherie du Miroir. Cette boutique à la devanture beige et bordeaux se trouve dans la rue pavée qui longe les halles, puis dévale en direction des quais.
Cette institution locale ouverte en 1930 est fermée depuis la disparition d’Eric Nouricier. Ce boucher, qui a repris l’affaire fin 2020, est introuvable. « La dernière fois que je l’ai vu, il m’a dit s’absenter quelques jours pour gérer des papiers dans le Sud, témoigne Aurore Thomas, employée du magasin depuis douze ans. Après plusieurs jours sans nouvelles, nous avons commencé à nous inquiéter. Malgré son absence, nous continuions d’ouvrir jusqu’à ce que le syndicat de la boucherie nous recommande d’arrêter. En cas de problème, nous étions responsables. » Avec Jordan Da Mota, son collègue, la trentenaire s’est résolue à tirer le store de la boutique, le 27 octobre 2021. D’autant que les salariés ont compris que la disparition de leur responsable devait désormais être qualifiée de fuite.
Devant une tasse de café, Aurore Thomas triture ses mains lorsqu’elle raconte sa stupéfaction en découvrant l’état des comptes de ce commerce jusqu’alors prospère – vides et à découvert de plusieurs milliers d’euros, pour certains. La banque n’avait donc pas rejeté les chèques des salaires de septembre et d’octobre par erreur, comme l’arguait le patron. Les fréquents appels de fournisseurs en colère n’étaient pas l’œuvre de grincheux. Quant aux nombreuses lettres recommandées, elles cachaient une accumulation de dettes.
Depuis la fermeture, des vagues de questions submergent les salariés. Où est passé Eric Nouricier ? Qu’a-t-il fait de la trésorerie de cette boutique au chiffre d’affaires annuel de 342 000 euros (pour son dernier exercice connu, en 2013) ? Qui est vraiment cet Héraultais de 57 ans roulant en Porsche Cayenne dans les rues de Lannion ? Et, plus urgent, quel avenir pour cette entreprise sans patron ?
« Leur attente est insupportable »
« Eric nous a embarqués dans sa galère sans scrupule. Il connaissait nos situations et savait pourtant qu’on ne roulait pas sur l’or », s’agace Florian Lageat, compagnon d’Aurore Thomas. Depuis septembre, les employés sont sans ressources. Impossible de postuler à un autre emploi ou de prétendre au chômage tant que leurs contrats de travail à la Boucherie du Miroir perdurent. Parents de deux enfants, Aurore Thomas et Florian Lageat vivent des indemnités de ce dernier, maçon actuellement en arrêt maladie à la suite d’une fracture du poignet.
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Le bar restaurant le Dardaillon, aux Vans (Ardèche), le 8 décembre 2021. VIVIANE DALLES / DIVERGENCE POUR « LE MONDE »
Face aux fortes difficultés de recrutement, le patronat de l’hôtellerie-restauration affiche sa volonté de casser sa tirelire. Lors de la deuxième séance de négociation avec les syndicats de salariés, l’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie (UMIH), principale organisation patronale du secteur, le Groupement national des indépendants (GNI), le Groupement national des chaînes hôtelières (GNC) et le Syndicat national de la restauration thématique et commerciale (SNRTC) ont annoncé, jeudi 16 décembre, une nouvelle grille des salaires assurant une rémunération minimum supérieure de 5 % au smic. Cela se traduira « par une augmentation moyenne de 16,33 % par rapport à la grille actuelle », précise un communiqué commun.
Cette grille, validée par tout le collège patronal, sera soumise à la signature des organisations syndicales de salariés à partir de lundi et jusqu’au 17 janvier 2022. Elle assure « une rémunération minimum supérieure de 5 % au smic dès le premier niveau de la grille », selon les représentants des employeurs, qui parlent d’un « effort historique ».
« On est bien loin du compte, l’attractivité des métiers de ce secteur exige un investissement important, tant le retard accumulé en matière de rémunération est important », a pourtant déploré la CGT (premier syndicat de la branche) dans un communiqué.
« On ne peut pas donner plus dans un contexte sanitaire qui se durcit, avec des entreprises encore très fragiles, pas sorties du tunnel : il faut savoir arrêter une négociation, on a fait le maximum », a déclaré Thierry Grégoire, le négociateur de l’UMIH.
« La grille va commencer à 11,01 euros, contre 10,57 euros, au 1er janvier [2022], a déploré Nabil Azzouz, le négociateur de FO (troisième organisation de la branche). Cela représente seulement 4 % d’augmentation pour le premier niveau, en sachant que 80 % des effectifs se retrouvent dans les deux premiers niveaux. »
Les organisations patronales affirment avoir proposé un « calendrier social pour le premier semestre 2022, afin de continuer la discussion portant sur l’attractivité de la branche ». « Le patronat a refusé de s’engager sur son contenu, alors on a demandé au ministère d’y intégrer officiellement le 13e mois, la rémunération des coupures et la majoration du dimanche », a ajouté M. Azzouz.
« Après quinze années de dialogue social inconsistant, cette négociation est une triste parodie destinée à cautionner les milliards d’euros d’aides publiques qui tiennent le secteur sous perfusion depuis deux ans », estime enfin la CGT.
L’épidémie due au nouveau coronavirus flambe à nouveau en France et elle n’épargne pas le monde de l’entreprise. « En un mois, on est passé de “ça va à peu près” à “c’est la merde” », résume avec amertume Claire, salariée d’une agence de communication à Strasbourg. « Est-ce que c’est dû au nouveau variant [Omicron]? A un relâchement des gestes barrières ? En tout cas, ces deux dernières semaines, sur mes onze collègues, quatre ont eu le Covid-19. Ça donne vraiment l’impression que l’étau se resserre », raconte la jeune femme de 34 ans, vaccinée, qui se dit « épuisée nerveusement » par une pandémie qui n’en finit plus.
La circulation rapide du virus dans l’entreprise de Claire illustre l’explosion des cas dans le pays : avec un peu plus de 45 000 nouvelles contaminations au 6 décembre – en moyenne par jour sur les sept jours précédents –, cette cinquième vague a d’ores et déjà dépassé les pics des deux précédentes (environ 24 000 cas mi-août et 35 000 début d’avril). Le nombre de patients en réanimation devrait quant à lui « atteindre les 4 000 autour des fêtes », a affirmé, mercredi 15 décembre, le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal.
D’après les témoignages recueillis par Le Monde, une majorité de salariés redoutent de voir le virus gâcher le réveillon. A une semaine de Noël, ils sont nombreux à vouloir se claquemurer pour limiter les risques de transmission et faire des agapes sereinement.
Pour le moment, au sein des entreprises privées comme dans la fonction publique, le gouvernement préconise « deux à trois jours de télétravail par semaine » lorsque cela est possible. L’exécutif recommande également de « limiter les réunions en présentiel ». Ce nouveau protocole sanitaire, publié le 8 décembre, insiste sur le respect de la distanciation physique, l’aération des locaux, le port du masque et la vaccination. Comme il n’est pas obligatoire, il est différemment appliqué et malgré la reprise épidémique, les chefs d’entreprise semblent privilégier le statu quo.
« C’est comme si de rien n’était »
« Mon patron fait l’autruche, il refuse de voir les courbes remonter », s’agace Malik, un Isérois de 37 ans, employé dans une entreprise de formation. « Mes chefs ont décidé qu’on resterait à un seul jour de télétravail par semaine. Ils se sont complètement braqués. Quand on voit la situation sanitaire actuelle, c’est désolant », déplore Sylvie, 52 ans, qui travaille dans le quartier de La Défense, en région parisienne. « L’arrivée de la cinquième vague et les annonces de [Jean] Castex n’ont rien changé. A part l’annulation du repas de Noël avec toute l’équipe, c’est comme si de rien n’était », dit Lynda, personnel administratif à Toulouse. Plusieurs employés jugent « incompréhensibles » les réticences de leurs supérieurs à augmenter le travail à distance. Tous affirment en effet être aussi productifs à la maison qu’au bureau. Ce que confirme une étude réalisée par trois chercheurs français.
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Jean-Pierre Farandou, PDG de la SNCF, à Orléans, le 25 août 2020. JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP
Le PDG de la SNCF, Jean-Pierre Farandou, revient sur l’arrivée de la concurrence en France, dans une période de crise sanitaire et d’agitation sociale cheminote. Il détaille aussi les besoins du système ferroviaire français, qui, selon lui, sont nécessaires pour doubler la part du train dans les transports.
Les vacances de Noël vont commencer pour vous par une grève sur les lignes du Sud-Est, au moment où la concurrence débarque, gare de Lyon, avec un TGV italien sur la ligne Paris-Lyon-Milan. N’est-ce pas le pire des timings pour vous ?
Cette grève se produit à un très mauvais moment, avec un sentiment de lassitude générale, sur fond de cinquième vague de Covid-19 et d’arrivée de la concurrence sur la grande vitesse. Cette grève est locale, puisque c’est un mouvement des conducteurs de TGV du Sud-Est. Quand je regarde le nombre de cheminots concerné, ce n’est même pas 1 % des personnels SNCF. Et je ne voudrais pas que ce 1 % abîme l’image de tous les autres cheminots… Mais, forcément, cela se remarque, puisque des millions de Français voulaient prendre ces trains. Depuis la rentrée, la SNCF était partie pour rebondir. Nous avons vendu plus de 3 millions de billets pour les fêtes de fin d’année. Il y a une espèce de paradoxe, pour les syndicats, à être contre la concurrence, puis à la favoriser.
Sur l’axe Sud-Est, la grève est liée à des sujets de rémunération, de hausse de salaires. Je rappelle que la SNCF est en perte à cause de la pandémie : 3 milliards d’euros en 2020. Cette année, ce sera encore entre 1,5 milliard et 2 milliards de pertes. Dans ces conditions, envisager une augmentation salariale n’est pas chose aisée. On ne peut pas être hypergénéreux à la SNCF en ce moment. Il faut bien comprendre que j’emprunte de l’argent sur les marchés financiers pour payer les salaires du mois de décembre. Or, la concurrence, elle se jouera aussi sur les prix et sur les coûts. Il faut qu’il y ait une forme d’ajustement salarial si nous voulons rester compétitifs, sinon, le laisser-faire d’aujourd’hui, nous le paierons demain par des pertes massives de marché, et donc par des pertes d’emplois.
Comment allez-vous riposter à cette concurrence ?
L’enjeu, ce sont des parts de marché. Je crois que Trenitalia arrive avec deux allers-retours, pour commencer. De ce fait, nous sommes obligés, c’est mécanique, d’abandonner des sillons [créneaux horaires], puisque la ligne TGV entre Paris et Lyon est saturée. Ce sera un concurrent redoutable. SNCF Voyageurs a organisé sa riposte, avec une proposition de service très forte et très attrayante auprès de la clientèle d’affaires. Le match va se jouer dans quelques semaines. On verra ce qui se passe. Notre atout est aussi que, si le client Trenitalia manque son train, il faudra qu’il attende assez longtemps le suivant. Nous, nous avons un train toutes les heures, voire toutes les demi-heures. C’est un élément qui interviendra dans le choix de la clientèle d’affaires pour se déplacer entre Lyon et Paris.
Certains concurrents disent que vous ne leur facilitez pas la tâche…
Il y a des règles du jeu à respecter. Il faut demander les sillons suffisamment tôt, acheter du matériel roulant. Côté technique, c’est d’abord à l’opérateur étranger de s’adapter aux règles de signalisation françaises. C’est ce que nous faisons en Espagne. Nous avons dépensé beaucoup d’argent pour adapter les trains français aux normes de sécurité espagnoles. Les Italiens l’ont fait chez nous, ils ne nous ont rien demandé. Ce n’est pas à SNCF Réseau, qui ne s’occupe pas de matériel, d’intervenir sur le matériel, et ce n’est pas à SNCF Voyageurs de venir aider son concurrent à mettre au point son matériel.
Votre vrai concurrent, vous le dites tout le temps, c’est la route. Mais comment faire ?
La route, c’est aujourd’hui 85 % du marché. Je veux prendre 10 points de ces 85 %. Cela me semble accessible. Je ne dis pas que c’est facile ; il faut de la qualité de service, de l’innovation, des politiques d’offre, mais, si nous y parvenons, cela donnera corps à notre projet de transporter deux fois plus de monde d’ici une dizaine d’années, malgré la concurrence.
Pour y parvenir, j’ai deux références. La première est la Suisse, souvent présentée comme un eldorado ferroviaire. C’est un magnifique réseau qui fonctionne très bien, car il a beaucoup d’argent. Cela vient de la vision d’un président de la confédération, qui a décidé, il y a quelques années, que, dans l’intérêt général de la Suisse, il ne fallait plus que les camions la traversent. Il s’est dit : « Pour le bien-être des Suisses, il faut mettre les camions dans des trains, et que les trains leur fassent traverser la Suisse dans des tunnels. » Il a eu le courage politique de proposer à ses citoyens des suppléments d’impôts fléchés, directs, pour alimenter un fonds permettant le financement du percement de ces tunnels. Les Suisses ont fait leurs deux tunnels. La beauté de la chose, c’est que ce fonds ferroviaire est toujours là.
Mon collègue suisse a des soucis, mais pas financiers. L’âge moyen du réseau français est de 33 ans, avec des rails qui ont 60 à 70 ans, celui du réseau suisse, c’est 15 ans, parce que tous les rails suisses sont changés tous les trente ans. C’est un fait. Forcément, quand le réseau est aussi neuf, il est plus performant, plus fiable, et la régularité est meilleure.
La seconde idée, qui est plus près de chez nous, c’est la Société du Grand Paris. Quand l’exécutif de l’époque a convergé sur un projet de percement de 100 kilomètres de métro automatique dans les sous-sols de l’Ile-de-France, ils ont fait passer une loi au Parlement qui a créé les instruments fiscaux pour financer les 35 milliards d’euros du projet. Pourquoi ne trouverait-on pas ainsi de l’argent pour faire du réseau ferroviaire français l’un des meilleurs d’Europe ? Il appartient aux politiques de s’emparer du sujet et de trouver les instruments pour arriver à financer dans la durée une rénovation en profondeur du réseau ferroviaire français.
Combien cela coûterait-il ?
Pour faire la commande centralisée, qui remplacera les 2 000 aiguillages par 15 centres, il faut à peu près 6 milliards d’euros. Côté fret, il faut une dizaine de milliards pour revenir à niveau. Au total, avec une vingtaine de milliards supplémentaires sur les dix ans, on ne serait pas loin d’avoir un réseau très moderne, capacitaire, à la hauteur des enjeux de la transition écologique.
Qui s’ajouteraient aux 30 milliards de la régénération, cela fait 50 milliards…
Il faut savoir ce que l’on veut. Nos amis suisses le font tous les trente ans, alors que nous, on n’a pas mis assez d’argent dans le réseau classique à cause du TGV, qui a absorbé toute la capacité financière. Je rappelle que c’est la SNCF qui a payé quasiment seule les 100 milliards d’euros du TGV. Ce serait la seule solution si on veut cesser d’opposer le TGV au RER et le voyageur au fret, parce qu’on a besoin de tout.
Même si le dénouement est conforme aux pronostics, il suscite de l’amertume parmi les syndicats. Mercredi 15 décembre, le Conseil d’Etat a rejeté le recours d’une dizaine d’organisations de salariés contre les nouvelles règles relatives à l’assurance-chômage. Cette décision va dans le même sens que les appréciations de la rapporteuse publique, lors de l’audience qui s’était tenue il y a un mois. Pour le gouvernement, il s’agit d’une victoire, qui valide l’une des réformes les plus controversées du quinquennat.
Le litige tranché mercredi dure depuis deux ans et demi. En juillet 2019, l’exécutif avait pris un décret qui entraînait une forte réduction de l’indemnisation mensuelle des demandeurs d’emploi « abonnés » aux contrats courts. Contesté par les syndicats, le texte avait été partiellement annulé en novembre 2020, le Conseil d’Etat estimant que le mode de calcul de la prestation portait « atteinte au principe d’égalité ».
Le ministère du travail avait réécrit sa copie afin d’atténuer la diminution des sommes versées. Un nouveau décret, en date du 30 mars, avait été publié. Les organisations de salariés s’y étaient, une fois de plus, opposées en saisissant le Conseil d’Etat. C’est sur cette requête que les juges du Palais-Royal ont statué mercredi.
Dans leur arrêt, ils rappellent que l’allocation des personnes ayant travaillé de manière fractionnée devrait être en moyenne inférieure de 17 % à celle des chômeurs « ayant un parcours d’emploi continu ». Cette baisse, ajoutent-ils, « s’accompagne d’un allongement de la durée d’indemnisation pouvant aboutir à un capital de droits supérieur » pour les individus ayant alterné petits boulots et périodes d’inactivité. Dès lors, « la différence de traitement » entre les bénéficiaires du régime « n’est pas manifestement disproportionnée au regard de l’objet du décret », celui-ci visant à encourager les contrats de longue durée.
Le même raisonnement est adopté pour ceux qui perçoivent une fraction d’allocation tout en ayant une activité – donc un salaire. Les montants octroyés par l’assurance-chômage peuvent, certes, varier « en fonction du jour » où la personne prend son poste. Mais « l’écart (…) demeure limité et n’induit la perte d’aucun droit » : en cas de prestation plus faible, la durée d’indemnisation, elle, est « étendue ».
« Je trouve ça étonnant »
Numéro deux de la CFDT, Marylise Léon déplore cette décision qui « n’est pas une bonne nouvelle pour les demandeurs d’emploi ». « La réforme va avoir un impact préjudiciable pour plus d’un million de personnes », enchaîne Michel Beaugas, secrétaire confédéral de FO. « Le Conseil d’Etat a fait de la politique, dénonce-t-il. Il a répondu aux injonctions du président de la République. »
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