« On le savait, on le redoutait. On se demandait juste quand ça allait arriver » : dans le Lunévillois, la lente agonie des faïences de l’Est

Autrefois, la Lorraine était une terre d’élection pour les arts du feu. Faïenceries et cristalleries y brillaient depuis le XVIIIe siècle. Mais avec la disparition des faïenceries de Saint-Clément (Meurthe-et-Moselle), dans le Lunévillois, placées en liquidation judiciaire le 21 mars, une page de l’histoire se tourne. Le lendemain, les cinq derniers ouvriers faïenciers, qui continuaient, dans une manufacture en délitement, à décorer à la main des pièces du stock, ont été convoqués pour un entretien préalable à leur licenciement. « Les gars, ça faisait plusieurs mois qu’ils n’avaient plus de camelote pour bosser, maugrée un ancien de l’usine, aujourd’hui en retraite. Ils décoraient des vieux sujets, ils n’avaient rien que de la vieille terre pour bosser. »

Jean-Claude Kergoat, le gérant de l’entreprise, à la tête du groupe Les Jolies Céramiques, qui avait repris les faïenceries de Saint-Clément en 2012, est amer. « J’ai été lâché par tout le monde : les décideurs locaux, les politiques. J’étais dans le désert total. Seul un repreneur qui aurait beaucoup de courage, un peu de talent et l’envie de sauver ce patrimoine historique pourrait éviter la disparition de Saint-Clément et d’un savoir-faire précieux. Je l’attends. »

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Une accusation que réfute Bruno Minutiello, le président de la communauté de communes du territoire de Lunéville à Baccarat, qui connaît bien le dossier. « Il y a un an, nous avons vu M. Kergoat, car la situation était préoccupante. Il n’y avait plus dans la manufacture que deux ouvriers qui travaillaient la faïence. Le dirigeant nous faisait des demandes de subvention que nous ne pouvions honorer. On n’a pas pu ouvrir le débat pour parler d’une relance de la production. Aujourd’hui, ce qui compte, c’est le savoir-faire que très peu de personnes, qui sont en outre d’un âge avancé, détiennent. On est en contact avec la DRAC [direction régionale des affaires culturelles] pour essayer de sauver les meubles et la marque Saint-Clément, qui est propriété de la communauté de communes. »

« Les gens vont chez Ikea s’acheter des assiettes »

« On le savait, on le redoutait. On se demandait juste quand ça allait arriver » : Catherine Calame, présidente de l’association Saint-Clément, ses fayences et son passé, est la mémoire de cet art qui remonte à 1758, lorsque la faïencerie fut créée pour rivaliser avec la porcelaine fine et décorer richement les tables de la cour lorraine, à Lunéville. Au fil du temps, des services de table ornés de fleurs ou de coqs, ou des sujets moulés, sont sortis de la manufacture, fort prisés par une clientèle lorraine.

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« Les déboires de l’usine Chapelle-Darblay racontent à la fois les difficultés de l’industrie française, de la presse papier et de l’économie circulaire »

Le directeur général de Veolia France, Jean-François Nogrette, reçoit les clés du site de la Chapelle-Darblay, à Grand-Couronne (Seine-Maritime), de la part du maire de Rouen et président de la Métropole Rouen-Normandie, Nicolas Mayer-Rossignol, le 10 mai 2022.

Nicolas Mayer-Rossignol, maire (Parti socialiste) de Rouen et président de la Métropole Rouen-Normandie, pouvait être fier, mardi 10 mai, quand il a tendu les clés de l’usine Chapelle-Darblay à son nouvel acquéreur, le groupe Veolia, associé au fabricant de pâte à papier Fibre Excellence. Le matin même, il avait officiellement acheté cette usine très symbolique au groupe papetier finlandais UPM. Symbolique, parce que les déboires à répétition de cette unité normande racontent à la fois le déclin de l’industrie française, celui de la presse papier, son principal client, et les difficultés de l’économie circulaire.

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Jusqu’en 2019, l’usine Chapelle-Darblay produisait près du quart du papier journal en France et recyclait pour cela 40 % du contenu papier des poubelles jaunes de l’Hexagone. Une industrie difficile, qui a vu au cours des décennies les entreprises françaises perdre pied progressivement au profit des grands spécialistes du nord de l’Europe. Le groupe Chapelle-Darblay dépose son bilan une première fois en 1980.

Devenue le nouveau symbole de la lutte ouvrière, la société, qui fournissait plus de 80 % du papier journal de France, est sauvée par les pouvoir publics (grâce notamment à un certain Laurent Fabius, élu local), puis vendue pour un franc symbolique, en 1987, à l’homme d’affaires François Pinault. Celui-ci cède trois ans plus tard, et après de nouvelles subventions, la société au suédois Stora et au finlandais Kymmene, avec une jolie plus-value. En 2019, ce dernier, devenu UPM, jette l’éponge devant l’effondrement du marché de la presse papier et annonce la fermeture du site et le licenciement de ses 230 employés.

Minces marges bénéficiaires

Cette fois encore, la collectivité vient au secours de ce site mythique. Mais cette fois, signe des temps, non plus au nom de la préservation de l’emploi, mais de l’écologie. La Métropole Rouen-Normandie s’oppose à un projet de vente qui prévoyait la reconversion des activités et la fin du recyclage, fait jouer son droit de préemption, achète le site et le revend le même jour à Veolia.

Ainsi sera maintenue en France une unité mixant à la fois la récupération du papier et son recyclage en carton ondulé, marché en croissance avec l’essor du commerce en ligne. Cela évitera l’expédition de nos déchets papier vers des contrées lointaines, puisqu’il n’y a pas d’autres unités de ce genre en France. L’économie circulaire le sera donc vraiment… à condition que l’économie fonctionne.

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Il y a déjà deux autres usines de carton en France. Il n’est pas sûr qu’il y ait de la place pour tout le monde et les marges bénéficiaires sont déjà minces, tandis que la conjoncture s’assombrit. Ce qui pose la question de l’insertion dans l’économie marchande de l’économie circulaire et de ses effets sur le reste de l’industrie. Encore un peu de travail en perspective pour l’édile de Rouen et un sujet de réflexion pour tous ceux qui rêvent de planifier la transition écologique.

Edgar Grospiron, Fabien Pelous… Les conférenciers sportifs, témoins des maux de l’entreprise

« Si les champions peuvent devenir entrepreneurs ou salariés après leur retraite sportive, certains capitalisent sur leur notoriété : depuis une dizaine d’années, les agences mettant en relation entreprises et sportifs prospèrent. »

« Depuis quelque temps, on sent que les collaborateurs ont besoin de se revoir en équipe après le Covid. Avec le télétravail, on se heurte à un gros écueil pour générer de la solidarité entre les personnes. » Fort de plusieurs centaines d’interventions dans des sociétés de tailles et de domaines multiples, Fabien Pelous, joueur le plus sélectionné en équipe de France de rugby (1995-2007), sait de quoi il parle. « On fait appel à moi pour mettre l’accent sur la performance collective. Le rugby, c’est associer toutes les fonctions et tous les gabarits pour aller vers un même objectif. »

Si les champions peuvent devenir entrepreneurs ou salariés après leur retraite sportive, certains capitalisent sur leur notoriété : depuis une dizaine d’années, les agences mettant en relation entreprises et sportifs prospèrent. Les demandeurs sont souvent des grandes entreprises, comme des constructeurs automobiles, des banques ou des cabinets de conseil, « mais aussi de plus en plus de PME et de start-up », selon Matthieu Aboudaram, PDG de WeChamp, agence née il y a cinq ans.

Archives : Article réservé à nos abonnés Management: les leçons du rugby aux décideurs du CAC 40

Motivation, courage, travail en équipe, dépassement de soi, rebond après un échec… Les enjeux des entreprises rejoignent en de nombreux points ceux du sport. Champion olympique de ski de bosses à Albertville en 1992, Edgar Grospiron est le plus aguerri des conférenciers : il effectue quatre-vingts interventions par an depuis quinze ans, à 8 500 euros pièce. « Quand j’étais athlète, des sponsors m’ont demandé de raconter ma vie devant leurs équipes. J’ai trouvé ça valorisant, mais je ne voyais pas en quoi cela pouvait être un métier. » Il s’est formé à partir de 2001 au management, et a appris les ressorts théoriques de la motivation au travail en étant formateur.

« Dans un univers qui fait rêver »

En règle générale, l’intérêt purement managérial d’une conférence paraît limité. « Je me suis formé sur le tas, raconte Fabien Pelous. Je ne fais que traduire en terminologie d’entreprise ce que j’ai vécu dans le sport. Attention, je ne peux pas répondre à toutes les problématiques : je ne vais pas inventer un propos sur le télétravail, je n’ai jamais fait de “télérugby”. Mon but, c’est juste d’ouvrir des cases dans le cerveau sur des façons de manager. »

En effet, l’essentiel est ailleurs : les intervenants, en personnalisant le management, peuvent transmettre des messages que les manageurs n’arrivent plus à faire passer. « L’objectif du chef d’entreprise qui fait appel à un sportif est de développer un discours qui est sensiblement le même que le sien, mais dans un univers qui fait rêver les gens : il y a des soucis de résistance au changement et il souhaite susciter un déclic », explique Julien Pierre, maître de conférences en sociologie et management du sport à l’université de Strasbourg.

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Femmes au travail : le genre « invisible »

Carnet de bureau. La discrimination se porte bien. Selon une enquête IFOP réalisée pour L’Autre Cercle (association contre les discriminations faites aux LGBT+ en entreprise) sur « la visibilité et l’inclusion des lesbiennes au travail en France », et publiée mardi 10 mai, ces salariées sont peu visibles en entreprise. Entre le 9 novembre 2021 et le 25 janvier 2022, l’institut de sondage a interrogé 1 402 femmes lesbiennes ou bisexuelles, de 18 ans ou plus, en activité professionnelle. Un tiers (33 %) d’entre elles seulement sont « visibles » en tant que telles par leurs supérieurs hiérarchiques, et 40 % par leurs collègues de même niveau hiérarchique.

Un constat qui serait anodin s’il était sans conséquences sur le travail, la santé et la carrière des salariées en question. Mais ce n’est pas le cas. « Ces salariées subissent les mêmes conséquences que toute victime de harcèlement : isolement, perte d’engagement, d’investissement. Au cours des trois dernières années, 26 % disent avoir eu des pensées suicidaires, et 21 % en sont venues à quitter leur entreprise. Par ailleurs, elles sont victimes d’inégalités pour tous les droits liés à leur foyer : leur conjointe, leurs enfants. Tant qu’elles ne se sont pas dévoilées, elles ne peuvent pas en profiter », explique Catherine Tripon, porte-parole nationale de L’Autre Cercle et coresponsable du projet Voilat (Visibilité ou invisibilité des lesbiennes au travail).

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En complément de l’enquête IFOP, 88 entretiens qualitatifs ont été réalisés par L’Autre Cercle pour comprendre les raisons de cette invisibilité. Est-elle volontaire ? Subie ? Systémique ? Un début de réponse réside dans la mesure de leur discrimination : 53 % des femmes interrogées déclarent avoir subi au moins une discrimination ou une agression au travail, et 31 % ont subi l’une et l’autre. Une majorité d’entre elles ont fait l’expérience d’une « lesbophobie d’ambiance » : elles ont été témoins ou cibles directes de propos particulièrement désobligeants, « peu propices à une visibilité sereine », précise l’enquête.

Peur des représailles

Le silence est souvent le premier réflexe des victimes de discriminations en tout genre. Selon le 13e baromètre annuel sur la perception des discriminations dans l’emploi, réalisé conjointement par le Défenseur des droits et l’Organisation internationale du travail (OIT), « parmi les personnes qui n’ont rien dit au moment des faits [de discriminations] (23,5 %), 68 % évoquent la peur des représailles de la part des auteurs, 60 % indiquent qu’elles ne savaient pas quoi faire, et 56 % pensent que cela n’aurait rien changé ».

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Sur le marché du travail, les jeunes diplômés fragilisés par la crise sanitaire

Une génération stoppée net dans sa lancée en mars 2020. La crise sanitaire liée au Covid-19 a représenté un « coup d’arrêt brutal » pour la jeunesse, alors que celle-ci commençait à peine à connaître une embellie sur le marché de l’emploi, souligne une vaste enquête du Centre d’études et de recherches sur les qualifications (Céreq), publiée mardi 10 mai. Menée tous les six ans auprès de plus de 25 000 personnes, l’enquête « Génération » analyse l’entrée sur le marché du travail de l’ensemble des sortants du système éducatif. Cette nouvelle édition, retrace les parcours des jeunes qui ont terminé leur formation en 2017, et qui ont été interrogés à plusieurs reprises cinq ans après leur entrée dans la vie active. Elle est la première étude d’une telle ampleur à documenter les conséquences de la crise sanitaire sur l’insertion de toute une génération de jeunes, et de sa brutalité.

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Avant le premier confinement dû au Covid-19 et l’arrêt de l’économie qu’il a entraîné, les indicateurs étaient au vert. En février 2020, trois ans après l’entrée sur le marché du travail de cette génération, le taux de chômage au sein de cette dernière avait baissé de trois points par rapport à celui qu’avait connu la cohorte précédente, sortie du système éducatif en 2010. L’enquête souligne aussi un accès au contrat à durée indéterminée (CDI) « plus fréquent et rapide », avec 68 % de CDI chez les jeunes en emploi (en hausse de quatre points par rapport à la génération diplômée en 2010, à la même période). Cette génération profite à l’époque d’une « conjoncture économique plus favorable » sur l’ensemble du marché du travail, après les effets de la crise de 2008 qui avait fragilisé durablement les jeunes entrés dans la vie active au début des années 2010, observe Thomas Couppié, chargé d’études au Céreq, coauteur de l’enquête.

Arrêt massif des recrutements

Ces bons indicateurs témoignent aussi d’une évolution sociologique, reflet de la massification toujours plus forte de l’enseignement supérieur : la génération de 2017 est davantage diplômée que celle sortie en 2010. Dans cette cohorte, 78 % sont détenteurs au moins d’un baccalauréat, et près de la moitié (47 %) est diplômée du supérieur. Un « seuil symbolique » en passe d’être atteint, note l’étude, qui pointe toutefois de fortes inégalités, quand seulement 8 % des enfants d’ouvrier sortent avec un diplôme du supérieur. Au passage, l’enquête montre que le diplôme reste plus que jamais « protecteur vis-à-vis du chômage », souligne Elsa Personnaz, coautrice. La moitié des titulaires d’un diplôme bac + 5 ont ainsi accédé rapidement à un CDI, contre seulement 5 % des non-diplômés.

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Appel à témoignages : vous avez fait un bilan de compétences récemment, racontez-nous

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Ces jeunes femmes qui choisissent, une fois diplômées, de rentrer dans les campagnes et les petites villes où elles ont grandi

La maison est postée au bord de la route principale, qui traverse quasiment toute la commune de Bouconville. Peu de passage sur cette départementale, tracée au milieu de vastes étendues agricoles : à part pour rendre visite à l’un des cinquante habitants de ce village des Ardennes, « il n’y a pas de raison de venir par ici », remarque Sophie Limousin, 28 ans, qui tend une tasse de thé à son amie assise à la table du salon. Copines depuis le lycée à Vouziers, vingt kilomètres plus loin, Laurine Piekarek et elle déjeunent régulièrement ensemble. Elles s’étaient un peu perdues de vue pendant leurs années d’études. L’une n’avait jamais envisagé qu’un départ temporaire, l’autre rêvait de quitter le coin pour de bon. Toutes deux se sont retrouvées ici, dans la campagne où elles ont grandi.

Leur trajectoire reflète celle de nombre de jeunes femmes ayant grandi à la campagne ou dans les petites villes. Davantage encouragées que leurs homologues masculins à faire des études, et donc à se rendre dans de grandes agglomérations, les jeunes femmes des villes petites ou moyennes ont également plus tendance à retourner s’installer dans leur territoire d’origine. C’est la conclusion d’une étude publiée dans la revue Travail, genre et sociétés (n° 46, La Découverte, 2021) , réalisée par les sociologues Elie Guéraut et Fanny Jedlicki, chercheurs associés à l’Institut national d’études démographiques (INED), à partir d’une série d’entretiens et des données du recensement de 2013 et de la plate-forme de répartition dans le supérieur Admission post bac de 2015.

« Les jeunes femmes obtiennent de meilleurs résultats scolaires que les garçons : plus souvent bachelières, elles vont ensuite chercher le diplôme là où il se trouve », explique Fanny Jedlicki. Localement, elles font face à une offre de formation plus restreinte, avec de rares filières dites « féminines », et tendent davantage à se rendre dans les pôles universitaires. Mais pour elles, le départ se pose bien souvent en d’autres termes que pour les jeunes hommes qui font aussi le pas vers la grande ville. « Elles sont confrontées à une double injonction, celle de quitter leur ville d’origine pour étudier et celle de continuer, malgré tout, à investir les liens de proximité », souligne Elie Guéraut.

Lire le récit : Article réservé à nos abonnés « On est les derniers d’ici » : rester, partir ou revenir, le tiraillement des jeunes ruraux

Une partie d’entre elles adaptent alors leur choix de formation à « l’espace des possibles local », observe la doctorante Perrine Agnoux, qui suit les parcours de jeunes femmes en Corrèze, et particulièrement de bachelières pro « aide à la personne », filière d’avenir d’un département vieillissant. « Le départ en ville, pour acquérir une autre qualification, est vécu par beaucoup comme un sacrifice provisoire avant le retour », souligne-t-elle.

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Pas de mère… pas de congé « de paternité »

Droit social. Le système de protection sociale, dont la clé de voûte était, en 1945, une sécurité sociale qui assurait la couverture de la plupart des risques du travailleur salarié (très généralement un homme, le célèbre M. « Gagne-Pain ») et de ses ayants droit (dont l’épouse, « Mme Au-foyer », sans ressources propres, et leurs enfants légitimes) a évolué.

Il n’en reste pas moins des situations dans lesquelles le genre reste un critère d’attribution d’un droit. Comme le congé de paternité devenu, depuis 2013, également celui de « l’accueil de l’enfant », qui figure à l’article L. 1225-35 du code du travail. Ce texte permet de suspendre le contrat de travail à l’occasion d’une naissance ou d’une adoption. Il est complété par l’article L. 331-8 du code de la sécurité sociale, qui organise le revenu de remplacement durant ce congé, dont la durée a d’ailleurs été augmentée depuis juillet 2021.

Un cas non couvert

Le congé de paternité est notamment accordé au compagnon ou au partenaire de la mère qui n’est pas le père biologique de l’enfant dans le cadre d’un couple hétérosexuel et à la compagne ou à l’épouse de la mère dans le cadre d’un couple homosexuel.

Toutefois, huit ans après l’ouverture du mariage et de l’adoption aux couples de même sexe, il reste un cas non couvert.

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Ainsi, en cas d’adoption d’un enfant par un couple d’hommes, les caisses primaires d’assurance-maladie, compétentes pour le versement de l’indemnisation par application du code de la sécurité sociale, accèdent à la demande d’un premier congé de paternité mais rejettent la demande de congé de paternité de l’époux ou du compagnon de l’adoptant ou du coadoptant : pas de mère, pas de congé d’accueil de l’enfant, selon le texte.

Le traitement est donc différent, selon que les adoptants sont un couple de femmes ou un couple d’hommes.

La Cour européenne des droits de l’homme considère de façon constante, par application de l’article 14 de la Convention européenne des droits de l’homme, « qu’une différence de traitement est discriminatoire si elle manque de justification objective et raisonnable, c’est-à-dire si elle ne poursuit pas un but légitime ou s’il n’y a pas un rapport raisonnable de proportionnalité entre les moyens employés et le but visé ».

« Responsabilité éducative »

Le but annoncé de ce congé, notamment par la réforme de 2021, était « de renforcer les pères dans leur responsabilité éducative à l’égard de leurs enfants par un investissement précoce auprès de ceux-ci » : il est dès lors paradoxal, et surtout non justifiable, d’accorder le congé de paternité à l’épouse ou à la compagne de la mère ou de l’adoptante et de refuser ce droit au mari, compagnon du père biologique ou du père adoptant.

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L’emploi des seniors, un des enjeux clés de la future réforme des retraites

Emmanuel Macron reçoit les partenaires sociaux, ici avec Laurent Berger (CFDT) et Geoffroy Roux de Bézieux (Medef), à l’Elysée, le 24 juin 2020.

En voulant porter à 65 ans l’âge légal de départ à la retraite, Emmanuel Macron relève un redoutable défi : celui de l’emploi des seniors. La France représente un contre-exemple – ou un antimodèle – en la matière, avec un pourcentage de sexagénaires en activité qui s’avère parmi les plus faibles des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Une situation identifiée de longue date mais que les gouvernements successifs, malgré de vibrantes professions de foi, n’ont pas vraiment prise à bras-le-corps – y compris pendant le premier quinquennat du président réélu.

Les chiffres donnent un aperçu de l’ampleur de la tâche. Certes, la proportion de seniors en emploi s’est accrue au cours des deux décennies écoulées. Au quatrième trimestre de 2021, 56,1 % des personnes de 55 à 64 ans occupaient un poste, soit 18,4 points de plus par rapport aux trois premiers mois de 2003, selon une note de la Dares – la direction chargée des études au ministère du travail. Cette augmentation est imputable, en grande partie, aux mesures prises depuis deux à trois décennies pour retarder l’âge d’ouverture des droits à la retraite et pour restreindre les dispositifs de cessation anticipée d’activité (les préretraites, en particulier).

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Mais la situation est très disparate, si on examine plus finement les statistiques. Ainsi, seuls 35,5 % des femmes et des hommes de 60 à 64 ans exerçaient un métier en 2021, d’après la Dares. Ce pourcentage est en hausse depuis le début du XXIe siècle, mais les données les plus récentes permettant de faire des comparaisons internationales montrent que la France se trouve en queue de peloton : en 2019, le taux d’emploi pour cette tranche d’âge (les 60-64 ans, donc) était de 32,7 %, contre 70 % en Suède, 61,8 % en Allemagne et 52,4 %, en moyenne, à l’échelon des Etats membres de l’OCDE.

Autre gros point noir : bon nombre d’individus en fin de carrière passent par des périodes plus ou moins longues de chômage ou d’inactivité avant de pouvoir réclamer le versement de leur pension. Ainsi, sur la période 2018-2020, la part des femmes et des hommes de 61 ans qui ne sont ni en emploi ni à la retraite était de 27,67 % en moyenne, contre 15,2 % sur la période 2013-2015, d’après des statistiques fournies par le Conseil d’orientation des retraites (COR).

Une sorte de pacte tacite

« Il y a une déconnexion entre l’âge auquel les personnes quittent le marché de l’emploi et l’âge auquel elles demandent le versement – ou la liquidation – de leur pension : le premier dépasse à peine 60 ans en moyenne, tandis que le second est un peu supérieur à 62 ans », décrypte Anne-Marie Guillemard, professeure émérite de sociologie à l’université Paris-Descartes de la Sorbonne. Un tel hiatus, explique-t-elle, tient au fait que de nombreux salariés arrêtent définitivement de travailler, une fois franchi le cap de la soixantaine, mais doivent attendre un certain temps avant de faire valoir leur droit à la retraite, parce qu’ils ne remplissent pas les conditions requises. « Il ne faut, en effet, pas perdre de vue que 42 % des individus qui liquident leur pension ne sont déjà plus en activité, étant sortis du marché du travail pour diverses raisons », souligne Anne-Marie Guillemard. Dans certains cas, ils sont au chômage depuis une ou plusieurs années ; dans d’autres, ils sont en situation d’invalidité ou allocataires d’un minimum social…

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Augmenter le smic : le débat refait surface chez les économistes

La feuille de paye est-elle l’ennemie de l’emploi ? Alors que de plus en plus de ménages se serrent la ceinture face à l’emballement des prix de l’énergie et des produits alimentaires, cette question récurrente vient d’être relancée par Patrick Artus. Le conseiller économique de la banque Natixis, qui fait partie des experts dont la voix est particulièrement écoutée en France, a affirmé, le 28 avril, que la réflexion sur le pouvoir d’achat « se heurte [à un] tabou » : celui de la « croyance très profonde chez la très grande majorité des économistes » selon laquelle une augmentation des « plus bas salaires » détruit des postes « peu qualifié[s] ». « Est-ce que c’est vrai ? », s’est-il interrogé, sans trancher ni par l’affirmative ni par la négative.

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Le simple fait d’exprimer des doutes suscite des réactions contrastées chez ses pairs et est susceptible de fournir des arguments à tous ceux, notamment à gauche ainsi que parmi les syndicats, qui exhortent les pouvoirs publics à accroître plus généreusement le smic.

M. Artus a tenu ces propos lors du Club de l’économie, une rencontre-débat organisée par Le Monde. Le conseiller de Natixis a rappelé que depuis une décennie, le salaire minimum ne reçoit « pas de coup de pouce », ce qui signifie que l’Etat se borne à accorder les revalorisations obligatoires prévues par les textes (celles qui interviennent chaque 1er janvier et celles qui se produisent, le cas échéant, en cours d’année lorsque l’inflation flambe, à l’image de la hausse de 2,65 % entrée en vigueur le 1er mai). Une telle modération est conforme aux recommandations que le comité d’experts sur le smic présente, chaque année, dans un rapport remis au gouvernement : pour ce groupe de personnalités qualifiées, une augmentation trop soutenue du salaire minimum risquerait de nuire aux embauches de travailleurs rétribués à ce niveau-là.

« Plein de contre-exemples »

Cette certitude, qui s’appuie sur de nombreuses recherches, mériterait, toutefois, d’être réexaminé aux yeux de Patrick Artus, car il y a « plein de contre-exemples ». Le conseiller de Natixis se prévaut d’une célèbre étude réalisée au milieu des années 1990 par David Card et Alan Krueger : les deux économistes s’étaient intéressés à des établissements du secteur de la restauration rapide aux Etats-Unis, qui avaient relevé de façon substantielle la rémunération de leurs employés les moins bien payés. Résultat : « Ça n’a pas du tout détruit d’emplois », a relaté Patrick Artus. Au contraire, même : « Ils [en] ont créé. » Dès lors, « il faut creuser cette question » en conduisant de nouvelles enquêtes, voire des « expérimentations » qui pourraient se traduire par des majorations fortes et très localisées du smic afin d’en apprécier les incidences.

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