Vendôme, un nouveau fief pour Louis Vuitton

Un sac en cours de fabrication dans l’atelier Louis Vuitton nommé « L’Oratoire » lors de son inauguration, à Azé (Loir-et-Cher), le 22 février 2022.

Bernard Arnault a reçu le ministre des finances, Bruno Le Maire, mardi 22 février, dans deux nouvelles dépendances de Louis Vuitton, à Vendôme (Loir-et-Cher). Le PDG de LVMH a inauguré deux maroquineries de la marque de luxe, principale filiale du groupe aux 64 milliards d’euros de chiffre d’affaires. La plus « merveilleuse », a-t-il souligné, occupe un bâtiment du XVIIIe siècle du quartier Rochambeau, le Régence, racheté à la ville. « C’est superbe », a reconnu M. Le Maire, en franchissant le seuil de ce bâtiment entièrement rénové pour un montant de l’ordre de 18 millions d’euros.

Pourquoi ouvrir une maroquinerie à Vendôme, dans un bâtiment dont la façade est classée monument historique ? La ville a été un haut lieu de tanneries et ganteries, mais elle ne l’est plus. LVMH est connu pour avoir construit une maroquinerie Louis Vuitton ultramoderne à Beaulieu-sur-Layon (Maine-et-Loire), près d’Angers, en 2019. Et deux autres créations sont prévues cette année en France. Alors pourquoi s’imposer une rénovation aussi colossale ? « LVMH nous a dit vouloir raconter une histoire, en s’appuyant sur un site patrimonial qui a du cachet », rapporte Jean-Paul Tapia, élu au conseil municipal de Vendôme.

Le Régence est un ancien couvent, construit sur le cloître de l’abbaye de la Trinité, entre 1737 et 1740. A la Révolution française, il devient un bien public, un tribunal d’abord, puis une caserne, sous Napoléon, jusqu’à la seconde guerre mondiale, avant d’accueillir le tribunal d’instance jusqu’en 2009. Depuis, des associations l’occupaient.

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Louis Vuitton a ici procédé comme à Grasse (Alpes-Maritimes) en 2012. La marque, connue pour ses sacs – dont proviennent 75 % de ses 17,7 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2021, selon le cabinet d’analyses boursières Citi –, s’apprêtait alors à lancer des parfums. Dans la capitale de la rose, elle s’est offert le domaine des Fontaines parfumées, une bastide à l’abandon rachetée, en partie à la ville, pour un million d’euros. Après rénovation, la marque y a installé le nez de Louis Vuitton, Jacques Cavallier-Belletrud. Depuis, elle vante les racines grassoises de chacun de ses jus. A Vendôme, elle serait animée de la même ambition marketing.

« Coup de cœur »

Baptisée « Louis Vuitton Abbaye Vendôme », la maroquinerie est consacrée à la fabrication de pièces en peaux précieuses, python, lézard et crocodile, un savoir-faire rare. LVMH en ouvrira probablement les portes au grand public lors de ses Journées particulières, événement annuel au cours duquel, depuis dix ans, le groupe fait visiter ses caves et manufactures pour flatter ses métiers et son savoir-faire. A Vendôme, ce serait du pur storytelling, puisque la marque n’est pas née dans un bâtiment du XVIIIe siècle, mais dans le faubourg des chiffonniers de Paris, à Asnières (Hauts-de-Seine), en 1854.

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Gaël Perdriau : « Il faudra accepter que dans le futur la production des mêmes richesses réclame de moins en moins de travail »

Tribune. Nous ignorons, depuis une trentaine d’années, la nouvelle réalité du monde du travail, issue de la révolution numérique. Nous détournons le regard de ce que le penseur allemand Günther Anders (1902-1992) prophétisait, à savoir l’obsolescence de l’homme supplanté par la machine. Incapable de penser l’infini des potentiels qu’offre la technologie, l’homme s’abandonne, presque par caprice, à une course sans fin à des besoins croissants, parfois inutiles, répondant à l’humeur du temps plus qu’à une réalité.

Tout cela ne serait peut-être pas grave si cette évolution s’accompagnait du traditionnel mouvement de destruction créatrice, mis en évidence par l’économiste Joseph Schumpeter (1883-1950), permettant de compenser les emplois détruits dans les anciens secteurs par ceux créés. Or la révolution numérique est venue rompre cet agencement traditionnel. De plus, dans la société de l’actionnaire-roi, où le citoyen tend à s’effacer derrière le consommateur et le bulletin de vote derrière la carte bleue, l’Etat voit son action limitée à la création des conditions optimales (économiques, sociales, juridiques ou fiscales) permettant aux entreprises de maximiser leurs bénéfices. Comment s’étonner alors que la solidarité recule, prise en otage par des considérations financières ou nationalistes ?

De moins en moins de travail

Financiarisation du capitalisme et numérisation de la société font croire à l’homme que sa finitude est le symbole même de son inutilité. C’est ainsi que le général De Gaulle percevait, avec acuité, les effets produits sur les hommes par la mécanisation croissante : « Il y a le sentiment attristant et irritant qu’éprouvent les hommes d’à présent d’être saisis et entraînés par un engrenage économique et social qu’ils ne maîtrisent pas. »

Or n’oublions jamais que le travail et l’emploi ne sont pas synonymes. Participer bénévolement à l’action d’une association constitue, bien souvent, un vrai travail tandis qu’un emploi suppose un ensemble de droits concrets, rattachés à un contrat, donnés en contrepartie d’un travail apporté par le salarié à son employeur.

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Ainsi, la numérisation de la société implique que le travail se transforme en profondeur. Il faudra sans doute accepter que dans le futur, à volume constant de richesse, la production réclame de moins en moins de travail. Cela induira, sans doute, que les emplois créés nécessitent un niveau de formation initiale élevé et une actualisation permanente des connaissances.

De nouveaux besoins verront le jour dans des domaines tels que l’éducation, la santé, les services à la personne, la protection de l’environnement ou la culture, mais il n’est pas évident que les emplois induits soient suffisants pour compenser ceux détruits dans les secteurs issus de la révolution industrielle. Nous devons prendre la pleine mesure de la révolution numérique et de ses conséquences directes sur le travail ainsi que sur l’emploi qui lui est, parfois, attaché.

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Une annonce gouvernementale n’est pas la loi

Droit social. Depuis la crise sanitaire, l’annonce gouvernementale en formation spécialisée du conseil de « défense sanitaire » est devenue une quasi-source de droit. Cette structure de décision auto-organisée par l’exécutif est compétente de par une interprétation large de la notion de « sécurité nationale ». A l’origine, la Constitution de la Ve République attribue à l’autorité réglementaire une compétence de principe, tandis qu’elle confie au législateur une compétence limitée : le Parlement a essentiellement pour fonction de légitimer et de soutenir l’action du gouvernement.

La loi française est donc autant l’œuvre du gouvernement, disposant de puissants outils, que du Parlement. L’on sait également que le recours aux ordonnances – un transfert du pouvoir législatif vers l’exécutif avec ratification a posteriori, va croissant dans le champ du social. S’y ajoute donc l’annonce gouvernementale, à l’issue d’un « conseil de défense sanitaire », diffusée soit directement dans les médias, soit au moyen de communiqués de presse, puis dans des Foires aux questions (FAQ) ou des « questions-réponses » publiées sur les sites ministériels et transcrits, parfois, plus tard, dans des circulaires ministérielles.

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Ainsi, lors de son allocution du 27 décembre 2021, le premier ministre a indiqué qu’à compter de la rentrée et pour une durée de trois semaines, « le recours au télétravail sera rendu obligatoire […] à raison de trois jours minimum par semaine et si possible quatre jours, quand cela est possible ». Le 30 décembre, la ministre du travail, Elisabeth Borne, a annoncé vouloir faire sanctionner les entreprises récalcitrantes au télétravail rendu obligatoire.

Des recommandations et non des obligations

La loi subséquente du 22 janvier 2022 permet à l’inspecteur du travail, mettant en œuvre une procédure particulière, de sanctionner l’employeur d’une amende administrative de 500 euros par salarié, dès lors que le non-respect des principes généraux de prévention a fait naître une situation dangereuse, résultant d’un risque d’exposition au Covid-19. On pourrait donc penser que le non-respect de l’organisation temporaire du télétravail peut être sanctionné de la sorte.

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Il n’en est rien. Selon le Conseil d’Etat, le protocole sanitaire n’est qu’« un ensemble de recommandations pour la déclinaison matérielle de l’obligation de sécurité de l’employeur, dans le cadre de l’épidémie de Covid-19, en rappelant les obligations qui existent en vertu du code du travail ». L’organisation de la répartition du temps télétravaillé n’est pas régie par le code du travail. Elle relève de l’accord national interprofessionnel étendu du 26 novembre 2020, qui, en cas d’urgence, par exemple lors d’une pandémie, renvoie à la seule décision d’organisation de l’employeur.

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« Les conséquences positives du “quoi qu’il en coûte” ne biaisent pas les chiffres du chômage »

Avec un taux de 7,4 %, le chômage est à son plus bas depuis 2008. Mais que retenir de ce chiffre ? Deux économistes, Anne-Sophie Alsif (cheffe économiste de BDO) et Yannick L’Horty (professeur à l’université Paris-Est), ont répondu aux questions des lecteurs du Monde, ce lundi 21 février.

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Le taux de chômage est-il vraiment un indicateur pertinent de la santé économique d’un pays ?

Yannick L’Horty (Y. H.) : La permanence du chômage à un niveau élevé, entre 8 % et 11 %, depuis la fin des années 1980 n’était assurément pas un indicateur de prospérité économique.

Pour autant, le chômage est un indicateur de stock qui est le résultat d’une accumulation de flux d’entrées et de sorties du marché du travail, entre chômage, emploi et inactivité. Ces flux sont les meilleurs indicateurs de la santé économique à une période donnée, en particulier les flux d’embauches et de licenciements.

Anne-Sophie Alsif (A.-S. A.) : Oui, car son évolution est en lien avec le taux de croissance économique. Néanmoins, le contexte actuel est particulier, en raison de la nature de la crise, qui était sanitaire et non économique.

Y a-t-il un lien avéré entre la baisse du chômage des jeunes et l’augmentation du nombre de contrats d’apprentissage ?

Y. H. : Le nombre de contrats d’apprentissage a plus que doublé ces trois dernières années : 318 000 contrats en 2018, 650 000 en 2021. Il s’agit d’une hausse massive, qui exerce des effets très bénéfiques sur le nombre de jeunes chômeurs au sens du Bureau international du travail (BIT), puisque les jeunes en contrat d’apprentissage sont des salariés et sont donc actifs occupés.

A chaque fois qu’un jeune en formation initiale entre en apprentissage, il augmente le dénominateur du taux de chômage et le fait donc baisser. La forte baisse récente du chômage des jeunes en France est liée à la hausse spectaculaire de l’apprentissage.

A.-S. A. : Oui, il y a un lien. Le nombre de contrats d’apprentissage a atteint un record en 2021 s’élevant à 718 000, la quasi-totalité (97 %) étant dans le secteur privé, selon le ministère du travail, de l’emploi et de l’insertion. La reprise économique, la forte demande mondiale et les résultats positifs du « quoi qu’il en coûte » favorisent le recours massif par les entreprises à ce type de contrat dans un contexte où il est difficile de trouver de la main-d’œuvre.

De plus, beaucoup de ces contrats peuvent déboucher sur un CDI et permettent une véritable insertion sur le marché du travail. Le développement de ces contrats est très efficace pour lutter contre le chômage des moins de 25 ans.

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Index de l’égalité professionnelle : du nouveau sur l’indicateur lié au retour de congé maternité

Dans quelques jours, le 1er mars, les entreprises d’au moins 50 salariés devront à nouveau publier leur note à l’index de l’égalité professionnelle, mais la loi Rixain du 24 décembre 2021 impose de nouvelles obligations.

Cette année, les entreprises devront non seulement rendre publics leur note globale, mais aussi le score obtenu pour chacun des quatre à cinq indicateurs qui composent l’index : l’écart de rémunération femmes hommes, l’écart de répartition des augmentations individuelles, l’écart de répartition des promotions (uniquement dans les entreprises de plus de 250 salariés), le nombre de salariées augmentées à leur retour de congé de maternité et la parité parmi les dix plus hautes rémunérations.

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Si les résultats sont insuffisants, l’entreprise devra communiquer en interne et en externe sur les mesures de correction qu’elle compte mettre en œuvre et ses objectifs de progression. Toutefois, le décret concernant cette dernière mesure n’a pas encore été publié. « A défaut, la loi ne semble pas suffisamment précise pour être appliquée, estime Amélie Gianino, juriste aux Editions Tissot. Mais le site du ministère du travail donne un certain nombre de détails sur les modalités de publication des indicateurs qui pourrait également être utilisés. »

Noter les écarts femmes hommes dans les cadres dirigeants

Par ailleurs, les entreprises employant au moins 1 000 salariés devront, pour la troisième année consécutive, publier dès le 1er mars les écarts éventuels de représentation entre les femmes et les hommes parmi les cadres dirigeants et parmi les membres des instances dirigeantes (comités de direction, comités exécutifs…). Cette disposition s’applique aux entreprises quelle que soit leur forme sociale (SAS, SARL…).

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En ce qui concerne la forme de cette publication, « la loi n’apporte pas plus de précisions, souligne Amélie Gianino. Le plus pertinent paraît d’indiquer le nombre de dirigeants de chaque sexe et le pourcentage associé, en distinguant les cadres dirigeants et les membres des instances dirigeantes ».

Le ministère du travail a également apporté quelques précisions dans son « questions-réponses » sur le calcul de l’indicateur concernant les femmes augmentées ou non à leur retour de congé maternité. La plus importante : « seules les augmentations intervenues pendant le congé de maternité sont prises en compte, et non celles intervenues pendant le congé parental ».

Les bonus et le retour du congé maternité

« Ce n’est pas une donnée prise en compte, car le congé parental est ouvert tant aux hommes qu’aux femmes », analyse Amélie Gianino. Même s’il reste très largement pris par les femmes, une réforme a réparti en 2015 sa durée – de un à trois ans – sur les deux parents.

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En Suède, la réindustrialisation verte s’accélère

L’usine pilote du projet Hybrit, à Lulea, en Suède, le 27 août 2021.

Et de deux. Alors que les premières cellules de batteries électriques sont sorties de sa giga-usine à Skelleftea, dans le nord de la Suède, fin décembre 2021, la compagnie suédoise Northvolt a annoncé, le 4 février, la construction d’une seconde usine à Göteborg, sur la côte ouest du pays, dans le cadre d’un partenariat avec le constructeur Volvo Cars, passé dans le giron du chinois Geely en 2010. L’usine permettra d’équiper un demi-million de voitures de la marque et devrait créer 3 000 nouveaux emplois.

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Pour le nouveau ministre de l’industrie, interrogé par Le Monde, il ne fait aucun doute : la Suède est en train de connaître « une révolution verte industrielle ». Nommé le 30 novembre 2021, Karl-Petter Thorwaldsson a dirigé la plus grosse centrale syndicale suédoise, Landsorganisationen i Sverige (LO), entre 2012 et 2020. Lui qui déplorait la désindustrialisation du pays il y a encore quelques années estime désormais que « les perspectives d’une réindustrialisation de la Suède n’ont jamais aussi été bonnes qu’aujourd’hui ».

Rien que dans le nord du pays, où vivent actuellement 500 000 personnes, il est désormais question de 100 000 créations d’emplois d’ici à 2030. Certains des plus gros investissements émanent des fleurons de l’industrie suédoise et visent à décarboner leur production. Les autres proviennent de nouveaux acteurs, comme Northvolt, qui ont choisi la Suède en raison notamment de l’abondance de l’électricité verte, surtout dans le nord du pays.

Acier zéro carbone

Pour les géants industriels, il n’y a pas de temps à perdre : le pays de 10 millions d’habitants s’est engagé à atteindre la neutralité carbone d’ici à 2045. Or son industrie, qui représente près de 20 % de son produit intérieur brut, est aujourd’hui responsable d’un tiers de ses émissions de CO2. Parmi tous les projets, la transformation de la compagnie minière LKAB, qui fournit 90 % du minerai de fer produit en Europe, et celle de l’aciériste SSAB s’annoncent déjà comme les plus ambitieux.

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D’ici à 2045, le groupe LKAB, contrôlé à 100 % par l’Etat suédois, compte décarboner toutes ses opérations et produire du fer sans aucune énergie fossile, pour la fabrication d’acier zéro carbone. Coût de l’opération : 400 milliards de couronnes (38 milliards d’euros) sur vingt-cinq ans, soit un des plus gros investissements industriels jamais réalisés en Suède. Selon son patron, Jan Moström, il devrait permettre à LKAB de doubler son chiffre d’affaires d’ici à 2045 et de poursuivre sa production jusqu’en 2060 au moins.

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Au temps du télétravail, bureaux virtuels et avatars pour plus de cohésion entre les salariés

Des journalistes du monde entier ont virtuellement assisté, mardi 17 août, à une présentation de Horizon Workrooms, un espace de réunion partagé en réalité virtuelle.

Cerné par le gris des tours et des parkings, Jacques, cadre anonyme dans un bureau anonyme, rêve de lumineuses baies vitrées donnant sur un paysage verdoyant. Au lieu des 3 mètres carrés qui lui sont attribués dans son austère open space, il imagine une vaste pièce où accueillir toute son équipe, sans avoir à se pousser ou à ranger les dossiers qui traînent.

Lancée en version bêta en août 2021 par Facebook, Horizon Workrooms veut faire du rêve de Jacques une réalité – virtuelle. Pilier du métavers de la firme américaine, cette application offre un espace de travail dématérialisé, dans lequel les salariés se déplacent sous la forme de petits avatars. A l’aide d’un casque de réalité virtuelle et d’une manette, ils peuvent écrire au tableau, discuter avec leurs collègues… le tout de chez eux, confortablement installés dans leur salon.

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Les espaces virtuels interconnectés seraient le moyen de rompre la solitude du télétravailleur et de rendre plus concrète, si l’on peut dire, son appartenance au collectif de travail. Avec cette application proche du jeu vidéo, Mark Zuckerberg rêve de concurrencer les poids lourds de la visioconférence. Revenue sur le devant de la scène avec l’explosion du télétravail, l’utilisation de la réalité virtuelle au travail ne date pas d’hier. IBM a dépensé, dès le début des années 2000, des millions de dollars dans Second Life, en organisant des meetings géants sur la célèbre plate-forme.

En 2020, le fabricant taïwanais de smartphones HTC a fait date en lançant la toute première version de Vive Sync, une plate-forme qui permet de tenir des réunions par avatars interposés dans un environnement en réalité virtuelle. La pandémie de Covid-19 a ouvert de nouveaux horizons à ces applications. En avril 2020, près de 6 600 avatars se sont promenés dans les allées pixélisées de la toute première édition du salon français Laval Virtual, consacré sans surprise à la réalité virtuelle et augmentée.

Manifestation d’avatars

Stealink, Teamflow, MeetinVR… Aujourd’hui, les solutions qui proposent de mettre à disposition des entreprises des bureaux virtuels se sont multipliées. Les pontes de la visioconférence sentent le vent tourner. Bill Gates, fondateur du géant informatique Microsoft, l’a lui-même annoncé : « D’ici deux ou trois ans, je prédis que la plupart des réunions virtuelles passeront des réseaux d’image caméra en 2D (…) au métavers », dans une note parue en décembre 2021 sur son blog.

Courant 2022, Microsoft devrait déployer sa propre solution de « virtuoconférence », baptisée Mesh for Teams, où les salariés auront la possibilité d’apparaître sous forme d’avatar dans Teams ou dans un espace de réunion virtuel. De son côté, Cisco, le leader américain des réseaux de communication par Internet, a annoncé, en octobre 2021, qu’il sera bientôt possible d’organiser des réunions sur son outil WebEx sous la forme d’un hologramme.

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« L’intelligence artificielle peut contribuer à une aliénation très insidieuse »

Yann Ferguson est sociologue à l’ICAM et responsable scientifique du LaborIA, laboratoire lancé en 2021 sous l’égide du ministère du travail pour étudier les effets de l’intelligence artificielle sur les conditions de travail.

Quels problèmes éthiques pose l’utilisation d’une intelligence artificielle (IA) en entreprise ?

L’IA peut contribuer à une aliénation très insidieuse, pas nécessairement en me disant ce que j’ai à faire, mais en me donnant le cadre de ma pensée. Jusqu’à quel point peut-on laisser un système prendre une décision dont on ne comprend pas la raison ? L’Europe cherche à instaurer un cadre éthique pour l’utilisation de l’IA afin qu’elle suscite la confiance. Pour certaines applications dites « à haut risque », comme la détection d’un cancer, le système devra ainsi être « explicable », c’est-à-dire donner accès aux motifs de son diagnostic. Cela, on ne sait pas encore bien le faire : cela complique les modèles, augmente la puissance de calcul nécessaire et donc l’empreinte carbone.

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Est-ce qu’il n’y a pas un rejet irrationnel de l’IA, qui remettrait en question notre supériorité ?

Il faut reconnaître que l’IA touche à quelque chose que l’on a longtemps considéré comme le propre de l’humain, l’intelligence logique ou cartésienne. On aime à penser que c’est la raison qui nous donne une supériorité sur les autres êtres vivants. Mais on se rend compte que nous n’exerçons pas cette domination avec énormément de bienveillance. On s’interroge donc sur ce qui va se passer si une forme d’intelligence supérieure émerge, si elle ne va pas nous faire subir ce qu’on fait subir aux autres êtres vivants. Au contraire, l’avènement de l’IA pourrait être l’occasion de valoriser d’autres intelligences majeures : relationnelle, émotionnelle, musicale, kinesthésique…

Le scénario optimiste dit que l’IA va libérer le travailleur de ses tâches les plus aliénantes. Que constate-t-on sur le terrain ?

Pour l’instant, on constate très peu de suppressions massives d’emplois liées à l’IA, plutôt une réflexion sur l’humain au travail. On s’interroge sur son sens, on se demande comment maintenir un travail épanouissant avec toute cette technologie qui arrive. Il faut voir sur la durée ce qui va se passer. Parfois, il sera admis que l’IA fera relativement moins bien que l’humain. Mais les entreprises pourraient, au nom de l’efficience ?, privilégier une solution moins performante, mais moins coûteuse.

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Qu’est-ce qui reste à l’être humain ?

Nous devons encore mettre notre connaissance sensible du monde dans ce système. Une IA n’a pas la conscience et l’expérience de ce qu’est un yaourt ou une voiture. La théorie dit que trois grandes familles d’intelligences resteront propres à l’être humain : le travail complexe de précision, celui de l’artisan ou de l’ouvrier dans des environnements peu structurés ; l’intelligence créative et enfin l’intelligence relationnelle. Mais ces catégories demandent à être précisées. Il est nécessaire d’analyser en profondeur chaque activité pour définir ce qui peut être délégué ou non à une IA.

Dans les entreprises, l’algorithme prend la direction

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Publié aujourd’hui à 17h00

« OK, 1, 5, 9… » Casque-micro vissé sur la tête, des employés aux allures de figurines Lego débitent des litanies de chiffres. Dans l’immense entrepôt de cette enseigne de grande distribution, situé à Béziers, les faits et gestes des préparateurs de commandes sont régis par un robot vocal. Un supercalculateur optimise leurs déplacements à travers les allées, en fonction des livraisons à préparer. Comme dans un jeu vidéo, il s’agit d’éviter tout mouvement inutile dans ce labyrinthe de colis, afin de produire le meilleur score possible. Le logiciel donne au préparateur les coordonnées du produit à livrer et vérifie son code d’identification, lu à voix haute par le salarié.

« Si on parle à quelqu’un sans lever le micro, le système nous envoie un message d’erreur, déplore ce préparateur de commandes et représentant CGT, qui souhaite rester anonyme. Certains de mes collègues en rêvent la nuit. En plus, comme on a tendance à mettre le volume à fond pour bien entendre, ça nous rend sourds. » Utilisés dans les entrepôts de Lidl, Aldi, Amazon… les logiciels de commande vocale sont devenus la norme dans les plates-formes de logistique. Leurs concepteurs promettent une productivité accrue et des marges d’erreur réduites à zéro. Mais cette hyperrationalisation des tâches déshumanise le travail, vitupère le représentant CGT : « On devient moins sociable, on se sent soi-même un peu comme un robot. »

Dans le taylorisme à l’ancienne, caricaturé par Chaplin dans le film Les Temps modernes, le salarié est un rouage dans une machine qui le dépasse et dont il ne comprend plus le fonctionnement. Au XXIe siècle, la machine prend les commandes. Hors des plates-formes logistiques, les algorithmes commencent à s’imposer dans tous les secteurs.

La machine a gravi les échelons

C’est le manageur dont le travail se voit aujourd’hui le plus transformé par l’intelligence artificielle (IA), affirme une étude de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), publiée en décembre 2021. Juste derrière le professionnel de la finance. L’essor du big data dans les années 2000, couplée à l’utilisation de systèmes informatiques capables de traiter une quantité de données sans précédent, a permis le développement de logiciels ultra-perfectionnés, capables de participer aux décisions les plus stratégiques dans l’entreprise. 32 % environ des emplois risquent d’être modifié radicalement par le progrès technologique, estime une autre étude de l’OCDE parue en 2019. Selon l’organisme international, les fonctions supérieures d’encadrement et de décision sont les prochaines sur la liste.

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Mode de vie : « Pourquoi et comment un nombre croissant de consommateurs optent délibérément pour l’instabilité ? »

Tribune. Une nouvelle génération de consommateurs très changeants est en train d’émerger qui font le choix de la précarité non seulement dans leur vie professionnelle, mais aussi sur tous les autres plans ou presque : ils renoncent à la sécurité de l’emploi, à la routine quotidienne, à la propriété et autres marqueurs classiques de la réussite sociale, au profit du nomadisme et d’expériences sans cesse nouvelles.

Dans une étude publiée le 20 décembre 2021 nous avons exploré la façon dont ces personnes gèrent les défis associés aux transitions multiples, et ce que cela implique en termes d’opportunités pour les marques. Les « slasheurs » et les nomades numériques, ce n’est pas vraiment nouveau.

Mais le mode de vie du consommateur flexible va plus loin : il constitue un nouvel écart par rapport aux trajectoires de vie établies de la société de consommation industrielle, où la stabilité professionnelle et la propriété immobilière représentaient des marqueurs de réussite et d’identité.

Le choix de l’instabilité

Prenant le contrepied de ces standards, ces consommateurs ne sont jamais véritablement « établis » ni professionnellement, ni physiquement. Ils passent d’un job en free-lance à un autre, vont d’une colocation à un espace de « coworking », en passant par une location saisonnière, changent de loisirs et de pays régulièrement, ce mode de vie relevant chez eux d’un choix clairement affirmé.

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En outre, ces conditions de vie et de travail ne sont plus réservées aux jeunes ou à la classe ouvrière. En effet, on rencontre le plus souvent ces consommateurs dans les grandes villes, les populations les plus instruites, les professions intellectuelles et créatives ainsi que le monde du numérique.

Afin de comprendre pourquoi et comment un nombre croissant de consommateurs optent délibérément pour l’instabilité, le changement et l’adaptabilité, ainsi que les ressources et aptitudes nécessaires pour gérer ce mode de vie, nous nous sommes penchés sur les consommateurs flexibles, que nous avons interrogés et observés dans des contextes de « cohoming » à Londres et à Paris.

Normaliser la précarité

Parmi les personnes suivies, Claudia, une consultante indépendante de 37 ans est un exemple typique : elle travaille six mois par an, puis range ses affaires personnelles dans des valises sous son lit, avant de sous-louer sa chambre dans un appartement londonien et de partir en voyage à l’étranger, en faisant du « couchsurfing » ou en louant via Airbnb.

Même s’il est choisi, le mode de vie flexible est le fruit de changements majeurs dans la société occidentale contemporaine, qui normalisent la précarité et la flexibilité. La mobilité et le changement constants (théorisés par le concept de « liquéfaction ») dans le travail et le lieu de résidence se sont notamment intensifiés.

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