Ouverture à la concurrence : les chauffeurs de bus de la RATP en grève

Des bus de la RATP, à Paris, en septembre 2020.

Comme la météo, ça tourne à l’orage pour les usagers des bus de Paris et de sa proche banlieue, en cette fin mai. Lundi 23, mardi 24 et mercredi 25 mai, une nouvelle grève des machinistes de la RATP devrait perturber le trafic du réseau de surface des transports parisiens. Selon les prévisions de la régie publique, l’offre de bus atteindra entre 50 % et 75 % du trafic habituel, en fonction des lignes. On peut s’attendre aussi à quelques perturbations dans le tramway. En revanche, dans le métro et le RER, le trafic sera normal.

Il s’agit du troisième mouvement social à la RATP en moins de quatre mois, après une grosse mobilisation pour les salaires, le 18 février (très suivie dans le métro et le RER), et la journée de grève du 25 mars, qui, à l’inverse, a surtout touché les lignes de bus, puisqu’elle était liée à l’entrée prochaine (1er janvier 2025) du réseau de surface de la RATP dans un système concurrentiel.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Grève à la RATP contre les effets de la future concurrence

Cette nouvelle triple grève vient, d’une certaine manière, mettre un point final, et symboliquement conflictuel, à l’échec des négociations qui, depuis plus d’un an, cherchent à adapter les conditions de travail des 18 000 machinistes à l’ouverture à la concurrence. Aucun accord n’a pu être trouvé avec aucune des quatre organisations représentatives de l’entreprise (CGT, FO, UNSA, CFE-CGC) avant la date de clôture des négociations fixée par la direction, à savoir le 29 avril.

« Un scandale »

La RATP, qui est pour la première fois confrontée à des appels d’offres sur son monopole historique (12 lots de lignes de bus vont être mis sur le marché), cherche à rapprocher ses règles maison, avantageuses pour ses salariés, de règles sociales minimales qui s’imposeront à tous les opérateurs à Paris et en petite couronne à partir de 2025. Cette nouvelle organisation du travail, préparatoire au big bang concurrentiel, doit être mise en place à la RATP le 1er juillet.

Lire aussi : Grève à la RATP : malgré des bouchons importants, Paris n’a pas été paralysé vendredi

« Nous avons proposé d’augmenter le temps de travail de cent vingt heures par an, explique le DRH de la RATP, Jean Agulhon. Le tout, en contrepartie d’une hausse de salaire de 2 600 euros bruts, soit l’équivalent d’un quatorzième mois. L’accord n’ayant pas été signé, nous avons déclenché notre plan B. » Et le plan B, c’est une décision unilatérale de l’employeur d’ajouter vingt heures annuelles de temps de travail des machinistes, contre une augmentation de 460 euros bruts par an. « Ce refus de signer fragilise les salariés eux-mêmes, souligne M. Agulhon. Dans le cadre concurrentiel, ils subiront la hausse du temps de travail au-delà de vingt heures, sans la contrepartie d’une substantielle augmentation salariale. »

Il vous reste 52.57% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Dans le Lot-et-Garonne, un Center Parcs pour faire oublier des années d’échecs

Au Center Parcs Les Landes de Gascogne, à Casteljaloux (Lot-et-Garonne), le 19  mai 2022.

Une figure du communisme rural qui tape dans le dos d’un grand patron parisien, partageant le sourire satisfait de ceux qui ont fait un coup : on voit de drôles de choses dans le Lot-et-Garonne, à la frontière des Landes. Au royaume des pins et des noisetiers, à Casteljaloux, vient de pousser un Center Parcs, le premier depuis sept ans en France, inauguré jeudi 19 mai. Franck Gervais, le patron d’un groupe passé aux mains de fonds d’investissement, peut en remercier Raymond Girardi, le syndicaliste paysan et élu local qui y a consacré l’automne de sa vie politique.

C’est ce petit céréalier de 69 ans, jadis à la tête du Mouvement de défense des exploitants familiaux, qui, en 2010, a suggéré à Pierre & Vacances de construire un Center Parcs dans ce département peu touristique ; si possible dans la communauté de communes qu’il présidait déjà, là où commence la forêt des Landes. Gérard Brémond, encore PDG et propriétaire du groupe à l’époque, avait fait la fine bouche : « Trop au sud. »

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés La triste sortie de Gérard Brémond, fondateur de Pierre & Vacances-Center Parcs

Le concept de Center Parcs, né aux Pays-Bas, était pensé pour des régions sans soleil : comment justifier, sinon, l’espace aquatique chauffé à l’année, celui qui attire les familles ?

La crise économique est passée ; le projet de Roybon, en Isère, s’est enlisé ; Gérard Brémond est revenu dans le Lot-et-Garonne. Il a trouvé le même enthousiasme politique, indispensable pour des projets nécessitant l’appui logistique et financier des pouvoirs publics. Face à lui, un communiste, M. Girardi, un socialiste, Pierre Camani, président du département, et une assurance : « On avait promis à Brémond : “Ici ça se fera. On est les patrons.” » Ce qu’il a fallu de réunions publiques, de cajoleries, de démonstrations chiffrées ! M. Girardi fait les comptes : « Depuis huit ans, pas une journée où je n’ai pas été impliqué pour défendre le Center Parcs ou régler un problème. J’y ai passé ma vie. »

Projets retoqués ou à l’arrêt

C’était la condition pour faire accepter l’aménagement à l’ère des recours en justice, de la démocratie citoyenne et du « Not in my backyard » (« Pas dans mon jardin »), qui agrègent les oppositions aux projets touristiques. Center Parcs, qui se développe dans des espaces naturels peu visités, sur des superficies atteignant plusieurs centaines d’hectares, est particulièrement victime de cette prise de conscience.

L’ex-futur Center Parcs de Roybon s’est transformé en zone à défendre (ZAD), conduisant Pierre & Vacances à concéder l’abandon du projet ; celui de Poligny (Jura) est bloqué dans l’attente d’un jugement en appel du tribunal administratif de Nancy, après que le plan local d’urbanisme (PLU) faisant place au Center Parcs a été invalidé ; celui du Rousset-Marizy (Saône-et-Loire) n’a plus les faveurs du département ni de la région ; et l’extension du Center Parcs des Bois-France (Eure) a été retoquée en janvier par la justice administrative, saisie par une association de défense de l’environnement. L’état-major du groupe, en phase de rachat, a renoncé à l’extension et remisé les deux projets de Bourgogne-Franche-Comté dans les cartons, sans avoir annoncé formellement leur abandon. « Compte tenu de la restructuration financière en cours, il va y avoir une revue de l’ensemble des projets. Sur ces deux-là, on a bien conscience de l’opposition », estime une porte-parole.

Il vous reste 66.08% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Olivier Dussopt, le bûcheur austère aux commandes de la réforme des retraites

Olivier Dussopt arrive à l’Elysée, le 7 mai 2022.

Nommé ministre du travail, du plein-emploi et de l’insertion, Olivier Dussopt n’apparaît qu’au neuvième rang dans la hiérarchie gouvernementale. Mais il va mettre en œuvre l’une des mesures les plus importantes et les plus controversées du programme d’Emmanuel Macron : le recul à 65 ans de l’âge légal de départ à la retraite. Quelques minutes après sa désignation, il a indiqué, vendredi 20 mai, sur le réseau social Twitter, que les chantiers dont il a la charge seront menés « dans la concertation ». Les syndicats, opposés à un décalage de l’âge d’ouverture des droits à une pension, l’attendent l’arme au pied.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Nouveau gouvernement : malgré quelques figures nouvelles, Macron et Borne choisissent la continuité

Cette thématique ne lui est pas étrangère puisqu’il a eu l’occasion de se frotter au budget de l’assurance-vieillesse – la principale caisse de retraite – lorsqu’il était ministre délégué aux comptes publics. A cette fonction, qu’il a occupée durant presque deux ans jusqu’à la réélection de M. Macron le 24 avril, il a conforté sa réputation de bourreau de travail, réservé et d’une loyauté sans faille à l’égard du chef de l’Etat.

Transfuge du PS

En s’installant rue de Grenelle, où il succède à Elisabeth Borne – la nouvelle cheffe du gouvernement –, M. Dussopt peut se prévaloir de sa connaissance du dialogue social. Quand il était secrétaire d’Etat à la fonction publique (novembre 2017-juillet 2020), il a rencontré à maintes reprises les organisations d’agents afin de bâtir une loi qui a transformé le fonctionnement de l’Etat, des collectivités locales et des hôpitaux.

La nomination de ce transfuge du PS, devenu patron du micro-parti Territoires de progrès, qui se situe sur le flanc gauche de la majorité, est commentée diversement par les syndicats. « Nos représentants ont trouvé que c’était un homme d’écoute dont l’action a produit des résultats, notamment en matière de santé au travail dans la fonction publique », confie Cyril Chabanier, président de la CFTC. Yves Veyrier, le numéro un de FO, est plus circonspect car ses militants à Bercy gardent de M. Dussopt le souvenir d’une personnalité « peu enclin[e] au dialogue ». Le pedigree du ministre traduit, par ailleurs, une « approche » budgétaire du dossier des retraites qui envoie « un signal politique pas très favorable », selon M. Veyrier.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Pour le gouvernement Borne, « une feuille de route floue, un objectif politique limpide »

« J’ai démissionné de mon cabinet de conseil après des mois d’interrogations sur le sens de mon travail »

Quand j’ai démissionné, en mars 2021, cela faisait déjà plusieurs mois que j’étais arrivé au bout d’une réflexion et d’une colère sur l’essence et le sens de mon travail. Je travaillais à Genève comme consultant au BCG, l’un des plus prestigieux cabinets de conseil en stratégie, qui fait partie des « Big three » (les trois plus grands cabinets : McKinsey & Company, Boston Consulting Group et Bain & Company). Lors d’une réunion mensuelle, j’ai demandé cinq minutes de prise de parole à mon supérieur : j’ai profité de cette tribune pour expliquer les raisons de ma démission.

D’une certaine façon, si les ONG n’existaient pas, les multinationales les auraient inventées

Je venais d’achever une année de travail en tant que consultant détaché pour le World Wildlife Fund (WWF). Je pensais, candidement, pouvoir compenser certaines tares liées au fonctionnement des multinationales en travaillant pour une ONG. Or c’est le contraire qui s’est produit : je venais de comprendre que rien de ce que nous faisions n’allait dans le bon sens et que si les ONG faisaient un travail considérable de médiatisation des sujets importants, comme la perte de la biodiversité, elles faisaient aussi partie d’un système de pouvoir et de relations interétatiques. D’une certaine façon, si les ONG n’existaient pas, les multinationales les auraient inventées. Leur rôle officieux contribue à l’immobilisme général et à l’impression que tout est sous contrôle, notamment dans le cadre de ces accords internationaux et ces conférences diplomatiques peu contraignantes.

Nourrir l’espoir de changer le monde

Avant de demander à être détaché au WWF, j’avais participé à des missions sur le déploiement de la 5G, j’avais vécu pour une mission en Arabie saoudite au Ritz Carlton, juste après le meurtre du journaliste Jamal Kashogghi, et contribué à un projet pour l’industrie agroalimentaire. Trois projets de suite qui m’avaient tapé sur les nerfs. A ce moment-là, être consultant dans une ONG et préparer les différentes COP me paraissait être un travail moins nuisible.

Depuis tout petit, je nourris l’espoir – qui peut sembler un peu bête – de changer le monde. J’ai grandi avec un sentiment de révolte et de revanche sociale lié à mon enfance. Je suis issu d’une famille immigrée du Portugal et d’Italie. Mes parents étaient employés du Golf Club de Lausanne, fréquenté par la grande bourgeoisie locale. Petit, je jouais au golf avec leurs enfants avec qui j’ai conservé des liens d’amitié. De cette enfance, j’ai gardé un dégoût des inégalités sociales et de ce qui est statué pour vous à votre naissance. J’étais un enfant curieux et très bon élève, surtout en maths, mais aussi, me disait-on, un peu pénible pour les adultes, à poser tout le temps des questions et à être « allergique » à l’autorité.

Il vous reste 61.86% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Patrick Artus : « Augmenter le taux d’emploi permettrait de dégager des marges de manœuvre budgétaires et de financer la transition énergétique »

Après l’élection présidentielle, la priorité centrale de la politique économique du gouvernement devra être d’augmenter le taux d’emploi. En effet, cette augmentation serait à la fois le résultat de politiques économiques qui auront par ailleurs des effets bénéfiques, et aurait en elle-même des effets positifs sur les autres politiques publiques : finances publiques, réindustrialisation, commerce extérieur, inégalités de revenus, qualité des emplois, financement de la transition énergétique et de ses conséquences en matière d’inégalités.

Même s’il y a eu une amélioration récente, le taux d’emploi – c’est-à-dire la proportion des personnes âgées de 20 à 64 ans qui ont un emploi – est anormalement faible en France : il est au début de 2022 de 79 %, contre 91 % en Allemagne, 90 % en Suède, 84 % au Royaume-Uni, 96 % aux Pays-Bas. Une partie de cette faiblesse est due à l’organisation du système de retraite : un quart de l’écart de taux d’emploi entre l’Allemagne et la France vient de ce que le taux d’emploi des 60-64 ans est de 35 % en France, contre 62 % en Allemagne. Mais cela signifie également que les trois quarts de l’écart de taux d’emploi entre les deux pays viennent d’autres causes que l’âge du départ en retraite.

Lire aussi : Emmanuel Macron, ses « chantiers prioritaires » après sa réélection : réforme des retraites, école, santé…

Comment expliquer la faiblesse du taux d’emploi en France ? Quand on compare les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), il apparaît qu’une fraction très importante des écarts de taux d’emploi s’explique par deux facteurs, outre l’organisation du système de retraite : premièrement, les compétences de la population active ; deuxièmement, le poids des impôts sur les entreprises, qui les contraignent à des arbitrages aux dépens de l’emploi et de l’investissement. Les compétences de la population active expliquent 53 % des écarts à la moyenne entre les taux d’emploi des pays de l’OCDE ; le poids des cotisations des entreprises et des impôts de production en explique 35 %.

Compétences et fiscalité

Or la France se situe dans le dernier quart du classement des pays de l’OCDE en ce qui concerne les compétences des adultes, et se trouve en dernière position en ce qui concerne les compétences des jeunes en sciences. La France a aussi, après la Suède, le poids des impôts de production et des cotisations sociales des entreprises le plus élevé de l’OCDE (13,5 % du produit intérieur brut, contre 8,3 % pour le reste de la zone euro). Cette faiblesse globale des compétences et cette lourdeur de la fiscalité expliquent très largement la faiblesse du taux d’emploi en France.

Il vous reste 54.58% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

« La planification écologique doit se mettre au service d’une dynamique transgénérationnelle et de la jeunesse »

Entre les deux tours de l’élection présidentielle, la planification écologique s’est imposée comme la réponse de l’action publique aux risques économiques et écologiques. Tant mieux. Nous pensons que l’orientation, au sens d’information sur les métiers et les activités et de définition de trajectoire, s’en trouvera révolutionnée.

L’orientation agrège trois processus et tend à les confondre : l’élaboration personnelle d’un projet de vie ; la cohérence entre formations, diplômes, compétences et réalité de l’emploi ; et le récit collectif d’une société qui décrit ses évolutions par la nature et le sens des activités de travail.

La planification écologique ne saurait se limiter à un exercice technocratique. Elle doit se mettre au service d’une dynamique transgénérationnelle au centre de laquelle se trouve la jeunesse, d’autant plus porteuse d’exigence, ingrédient indispensable pour une vraie politique transformatrice, qu’elle est bénéficiaire à long terme de cette planification.

Un beau symbole d’une planification écologique qui, en matière de formation, ne se limite pas à un verdissement serait une orientation réenchantée grâce aux engagements écologiques des générations les plus concernées. La planification écologique a des retentissements sur l’orientation scolaire et universitaire. Réciproquement, la planification écologique est dépendante de la réinvention de l’orientation.

Engagements personnels et vie active

Chaque projet de vie est une rencontre toujours renouvelée d’une sensibilité toute personnelle avec un état du monde, et ce projet se dessine désormais en fonction de la réalité écologique. Certains des lycéens qui ont connu les grèves pour le climat de 2019 achèvent leurs études.

Tout récemment, des milliers de personnes ont regardé, saisis, des diplômés d’AgroParisTech affirmant leur refus de travailler dans l’industrie agroalimentaire et de contribuer à des technologies et modèles d’entreprise qui impliquent des atteintes écologiques et des manquements éthiques. Il n’y a plus moyen de faire semblant et de séparer engagements personnels et vie active. L’orientation elle-même doit se redéfinir en fonction de ces nouveaux impératifs. La planification écologique peut donner l’impulsion.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés « La gouvernance de l’écologie doit être conçue comme irriguant la transformation de l’Etat tout entier »

Les attentions à la valeur des métiers, à la sincérité de la convivialité du travail et à l’impact sociétal de l’activité deviennent des critères dominants pour les choix professionnels. Les mois de confinement ont donné à chacun un espace de réflexion inédit. Ainsi, 30 % des jeunes disent avoir changé leur projet professionnel en raison de la crise sanitaire (Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire, mai 2022).

Il vous reste 66.18% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Premières expérimentations du congé menstruel en France : un bilan mitigé

Thomas Devineaux se souvient de cette responsable de production, venue au travail mais « littéralement épuisée » au bout de deux heures : « Pour une femme ébéniste qui a ses règles, c’est très difficile de rester sept heures debout à porter des plateaux de 15 kilos », reconnaît le PDG de Louis Design.

Ce constat a convaincu le patron de cette petite entreprise de mobilier écoresponsable de se pencher sur un sujet encore tabou dans l’entreprise : les menstruations. Une période banale, puisqu’elle revient chaque mois dans la vie de la majorité des femmes actives, mais qui s’accompagne de douleurs parfois handicapantes.

Alors que l’Espagne prépare une loi pour instaurer un congé menstruel pris en charge par l’Etat, Louis Design fait partie des rares entreprises françaises à avoir pris les devants. Sur la suggestion de l’une de ses collaboratrices, la start-up d’une vingtaine d’employés offre, depuis le 8 mars, à ses salariées qui connaissent des règles douloureuses la possibilité de poser un jour de congé par mois, financièrement pris en charge par l’entreprise et sans justificatif médical. Celles qui exercent un travail de bureau ont aussi la possibilité de poser une journée de télétravail.

« Lever le tabou »

De même que le syndrome prémenstruel, les douleurs pendant les menstruations restent un phénomène largement sous-étudié. Selon un sondage Ifop pour Intimina, près d’une femme interrogée sur deux déclare pourtant en souffrir.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés En Espagne, le gouvernement approuve un avant-projet de loi instaurant un congé menstruel

Si rares sont les entreprises françaises à s’être penchées sur le sujet, rares sont aussi les salariées qui osent l’aborder au bureau, constate la sociologue à l’université de Genève Aline Boeuf, dans le cadre de ses recherches sur l’expérience des menstruations dans le monde professionnel : « Le corps féminin a longtemps été considéré comme illégitime dans le monde du travail. En disant qu’elle est fatiguée parce qu’elle a ses règles, la salariée a peur de valider ce cliché. »

Parmi les hommes interrogés dans le cadre de cet article, le sujet suscite des réactions controversées. En quoi une femme aurait-elle droit à un « jour de congé » de plus qu’un homme ? Ne peut-elle pas « se retenir » d’avoir ses règles ? Ne pourrait-elle pas simplement « se soigner » ? Dans la tête de certains salariés, le fonctionnement du corps féminin reste manifestement nimbé d’idées reçues. « En parler, c’est une première étape ; il faut lever le tabou », défend Thomas Devineaux.

Chez Louis Design, la mise en place d’un congé menstruel part aussi d’un constat pragmatique : « Une salariée trop malade pour travailler a forcément un impact sur toute notre organisation. Laisser aux salariées la possibilité de poser un jour de congé menstruel à l’avance nous permet d’adapter le planning de production. »

Il vous reste 47.94% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

En Alsace, l’allemand Dräger met son site de production de masques en sommeil

A peine un an après avoir été récompensé par le ministre délégué chargé du commerce extérieur et de l’attractivité, Franck Riester, d’un prix Choose France pour son investissement « express » en Alsace, c’est avec tout autant de rapidité que l’entreprise allemande Dräger vient de procéder, jeudi 19 mai, au licenciement du personnel de son site de production de masques FFP2 et FFP3 d’Obernai (Bas-Rhin). Sur la trentaine de salariés qu’employait encore l’usine, seuls deux agents administratifs et deux techniciens de maintenance vont rester en place pour assurer le maintien du site.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés En Alsace, un collectif pour défendre la compétitivité du territoire

Dräger exclut pour l’instant une fermeture totale. « La baisse de la demande, que nous espérons la plus transitoire possible, n’ébranle en rien notre détermination à inscrire notre projet industriel à Obernai dans la durée. Nous prenons les mesures nécessaires, afin de redémarrer la production qualitativement, selon l’évolution du plan de charge, la protection respiratoire étant au cœur de notre savoir-faire », a ainsi déclaré l’industriel.

« On a senti le vent tourner dès la fin de l’année 2021 »

Il n’avait fallu que quelques semaines à la firme de Lübeck (Schleswig-Holstein) pour installer, à l’automne 2020, ses 13 lignes de production de masques, dans un ancien hangar de sport mis aux normes pour l’occasion. Dräger comptait y produire jusqu’à 100 millions de masques par an, destinés au secteur sanitaire – avec, à la clé, une commande importante de Santé publique France –, mais aussi à l’industrie. Le site a pu compter, de fait, jusqu’à 140 emplois.

Lire aussi : Un entrepreneur des Hauts-de-France vient au secours de Caddie

Mais la levée progressive des restrictions sanitaires en Europe a considérablement réduit la demande, dans un marché marqué par l’explosion du nombre de producteurs. Les efforts de resourcing européen des commandes tant publiques que privées se sont aussi révélé plus compliqués que prévu, y compris pour les produits de plus haute technicité que sont les masques FFP2 et FFP3. En conséquence, après avoir vu dans un premier temps ses cadences réduites, le site d’Obernai a fini par être mis en activité partielle au début de l’année. Les salariés ont été soit prêtés à d’autres entreprises, soit priés de rester chez eux. L’industriel affirme désormais vouloir leur offrir « le meilleur accompagnement possible ».

« On a senti le vent tourner dès la fin de l’année 2021 », affirme le maire (Les Républicains) d’Obernai, Bernard Fischer, qui dit comprendre que Dräger « n’ait pas eu d’autre choix ». Lui-même docteur en pharmacie et engagé au sein de commission économie de la région Grand Est reconnaît qu’« en matière de relocalisation, il est difficile de passer de la volonté à la réalisation ». Avant de conclure, rassurant : « Aujourd’hui, on compte 500 emplois industriels non pourvus dans le bassin économique d’Obernai-Molsheim. Un certain nombre de salariés de Dräger ont d’ailleurs déjà retrouvé du travail. »

« L’essor du populisme autoritaire est lié à la disparition des emplois de qualité dans la classe moyenne »

Dani Rodrik, lors d’une conférence à Mexico, le 21 mai 2019.

Professeur d’économie à l’université américaine Harvard, l’économiste turc Dani Rodrik est réputé pour ses travaux sur les liens entre mondialisation, souveraineté et démocratie. Il plaide, depuis plus de vingt ans, pour une autre vision du libre-échange, dans un monde menacé par les risques géopolitiques.

Peut-on résumer le duel qui a opposé Emmanuel Macron à Marine Le Pen lors de l’élection présidentielle comme opposant les gagnants et les perdants de la mondialisation ?

Deux écoles de pensée s’affrontent sur la définition du populisme d’extrême droite. La première insiste sur l’intensification de la guerre culturelle, avec la montée de la xénophobie et du racisme. La seconde penche pour l’explication économique liée au marché du travail transformé notamment par la mondialisation.

Personnellement, je pense que l’essor du populisme autoritaire dans de nombreux Etats en Europe et aux Etats-Unis est lié à la disparition des emplois de qualité dans la classe moyenne de ces pays. Celle-ci est due à de multiples facteurs, dont la mondialisation, qui a accéléré la désindustrialisation. La perte des usines a réduit l’offre d’emploi, pour une population parfois très compétente mais peu mobile, et qui n’avait pas les qualifications nécessaires pour bénéficier de l’économie hypermondialisée.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Du Sri Lanka au Pérou, la pandémie de Covid-19 et la guerre en Ukraine dévastent les économies

Mais la mondialisation n’est pas la seule force en jeu. Les changements technologiques, l’automatisation, les robots ont aussi contribué à cela. L’approche très radicale en matière de politique économique, poussant à plus de libéralisation et de dérégulation du marché du travail, a créé de l’anxiété. Quelle que soit la situation, il y a toujours des électeurs qui penchent pour l’extrême droite, mais ses leaders ont su capitaliser sur cette angoisse et ces chocs qui ont touché les économies comme la France depuis trente ans.

Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné ?

Le paradoxe de la mondialisation, au cours des trois dernières décennies, c’est qu’elle a intégré les nations dans l’économie mondiale, tout en disloquant les économies à l’échelle nationale. Nous avions un modèle de mondialisation bien différent avant les années 1990. Les responsables politiques utilisaient leur intégration à l’économie mondiale avant tout pour soutenir leur croissance. Lorsque les deux étaient incompatibles, ils négociaient une exception ou une clause de sauvegarde. Lorsqu’il y a eu, par exemple, dans les années 1970, la vague d’importations de vêtements à bas prix en provenance des pays en développement, les pays riches ont négocié avec eux l’accord multifibres pour protéger leur industrie, tout en leur offrant quelques concessions. Les pays riches savaient prendre leur distance par rapport à la mondialisation, lorsque celle-ci les menaçait.

Il vous reste 72.26% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Les chaires de professeur junior, cette nouvelle voie de recrutement qui irrite certains universitaires

« Soutien à tous les déçus de la campagne de recrutement des maîtres de conférences [MCF]. » « C’est ma première campagne MCF et c’est déprimant. Je n’ai aucune audition. » « Je pense avoir plus de chances au casting de la Star Academy qu’à la campagne MCF. » Comme chaque année, en ce début du mois de mai, les réseaux sociaux bruissent de la déception des nombreux jeunes chercheurs qui se cassent les dents sur le concours de recrutement.

Mais cette année, leurs coups de gueule face à la pénurie de postes à l’université croisent des annonces qui suscitent leur intérêt autant qu’elles leur font parfois grincer des dents : « L’université recrute sur trois chaires de professeur junior », « Une opportunité unique : chaire de professeur·e junior en éthologie (…), un environnement scientifique exceptionnel, une ville ensoleillée, the job you want ! »

Les candidatures pour la seconde vague de recrutement des nouvelles chaires de professeur junior (CPJ), créées par la loi de programmation pluriannuelle de la recherche de 2020, sont en effet lancées depuis peu. Le système, qui s’inspire des tenure tracks répandues aux Etats-Unis, permet aux titulaires d’un doctorat d’accéder directement à un poste de professeur des universités ou directeur de recherche, sans passer par la case « maître de conférences » – et le concours de recrutement qui va avec –, après trois à six ans de contrat de recherche avec des objectifs à atteindre.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés « Quand arrêter de s’obstiner ? » : pour les jeunes qui rêvaient d’une carrière universitaire, les défis de la reconversion

Cent trente-cinq CPJ sont ouvertes cette année, dans la foulée des 92 annoncées fin 2021. Un démarrage relativement lent au regard de l’objectif de 300 chaires par an initialement fixé, et des 1 500 à 2000 maîtres de conférences et professeurs des universités recrutés annuellement. Mais il faut dire que deux ans après leur création, et alors même que le processus de sélection et de recrutement de la première vague n’est pas terminé, les débats sur cette nouvelle voie d’accès sont encore vifs au sein de la communauté universitaire. « Le sujet fâche. Ne citez pas mon nom s’il vous plaît, je vais me faire étriper par certains collègues », dit en souriant le directeur d’une grosse unité de recherche en droit, qui n’a pas osé demander de CPJ, mais qui estime à voix basse que ces contrats, adossés à une dotation élevée pour mener les recherches (200 000 euros en moyenne sur trois ans), peuvent constituer un « coup d’accélérateur énorme » pour un laboratoire. Cependant, ils viennent remettre en question « la symbolique du recrutement sur concours ».

« Pas d’argent magique »

Il vous reste 69.63% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.