« L’homme qui consacre une partie de son temps à ses enfants ou à ses parents transgresse des stéréotypes puissants »

Les pages people des magazines montrent de plus en plus souvent des acteurs ou des sportifs célèbres, musculature avantageuse, lunettes noires sur le nez et bébé dans les bras. Dans les parcs, on voit fréquemment de jeunes pères piloter des landaus avec adresse, apparemment sans risque pour leur masculinité. Etre papa et s’occuper au quotidien de ses jeunes enfants est-il désormais socialement admis ?

Le congé de paternité rémunéré, créé en 2002 et porté à vingt-cinq jours en 2021, contribue à renforcer les liens entre les pères et leur progéniture. Mais nos recherches (« Deviation from the ideal worker norm and lower career success expectations : A “men’s issue” too ? », par Clotilde Coron et Emmanuelle Garbe ; Journal of Vocational Behavior, 2023) montrent la force des stéréotypes encore à l’œuvre dans l’univers professionnel.

Les manageurs se mettent à douter

Pour un homme, diminuer son activité pour passer du temps avec ses enfants reste toujours, malgré l’image d’Epinal de la paternité épanouie, un choix à haut risque. Très peu d’entre eux d’ailleurs s’y osent. Ils ne sont aujourd’hui que 1 % à opter pour un temps partiel volontaire afin de s’occuper de leur famille, que ce soit de jeunes enfants ou de parents âgés en perte d’autonomie.

Deux fois plus d’hommes passent à temps partiel pour mener une seconde activité professionnelle ou pour suivre une formation que pour prendre soin de leur famille. Ceux qui gardent du temps libre pour se consacrer à un hobby sont également plus nombreux que ceux qui veulent s’occuper de leurs enfants ou de leurs parents !

Nos recherches permettent de comprendre ces réticences. Les recherches existantes montrent que les quelque 30 % de femmes qui travaillent à temps partiel (dont la moitié pour des raisons familiales) sont pénalisées dans leurs carrières, avec des salaires horaires inférieurs, plus de difficultés d’accès aux responsabilités et des postes de moindre qualité que leurs consœurs à plein temps. Les hommes qui font le choix d’un temps pour leur famille ne sont pas moins pénalisés que les femmes. Au contraire. Ils le sont doublement.

Comme pour les femmes usant de ces dispositifs, les manageurs se mettent à douter a priori de leur engagement professionnel. S’ils veulent du temps pour leur famille, leur mobilisation au service de l’entreprise devient pour leur hiérarchie forcément incertaine.

Une répartition des tâches récente

Mais cela va plus loin. Les hommes qui choisissent le temps partiel pour s’occuper de leurs proches ne se conforment pas à ce que l’on attend d’un homme. Les mentalités ont moins évolué qu’on ne le croit. Pour 35 % des habitants de l’Union européenne, un homme doit prioritairement gagner de l’argent et une femme s’occuper de la maison et de la famille. Alors que la grande majorité des femmes (68 %) travaillent à temps plein sur le continent, ce « choix » reste considéré par un Européen sur deux comme se faisant au détriment de la famille.

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Services à la personne, un secteur qui ne s’en sort pas sans l’immigration

Une aide à domicile dans un Ehpad de Fontaine-le-Comte (Vienne), le 25 janvier 2023.

« Avant, jusqu’en 2015 environ, lorsqu’on diffusait une offre d’emploi, nous recevions une centaine de candidatures, dont une vingtaine émanait de personnes diplômées, et à la fin nous pouvions signer environ six contrats. Aujourd’hui, nous n’avons même pas un retour », raconte Brice Alzon, président de la Maison des services à la personne (MDSAP) et de Coviva, une enseigne qui compte dix-sept agences et environ 850 intervenantes − le métier est massivement féminisé.

Dans le vaste secteur des services à la personne (des employés de maison aux nourrices, en passant par les auxiliaires de vie et le soutien scolaire), la question du recours à la main-d’œuvre étrangère « n’est même pas un sujet » tant la la difficulté à recruter est grande, insiste M. Alzon.

Plus l’agence est implantée dans une région riche en emplois, plus elle doit s’appuyer sur les candidatures de personnes étrangères pour fonctionner : à Argenteuil (Val-d’Oise), sur les trente-six salariés que compte cette agence, un tiers a un titre de séjour, tandis qu’à Mulhouse, où le marché du travail est moins tendu, le ratio est de 20 %, explique M. Alzon. La situation chez Coviva illustre ce qui se passe à l’échelle nationale : 25 % des travailleurs du secteur sont des immigrés.

Emplois du temps hachés

Et cette proportion est appelée à augmenter : entre les départs à la retraite et le vieillissement de la population, environ 800 000 postes seront à pourvoir d’ici à 2030, rapporte Catherine Lopez, directrice générale de la Fédération des entreprises de services à la personne : « Faute de quoi on ne pourra plus accompagner les personnes âgées chez elles. »

C’est déjà très souvent le cas, comme en témoigne Arnold Fauquette, fondateur de Vivat, une entreprise d’utilité sociale implantée dans le Nord et le Pas-de-Calais, qui emploie environ deux cents salariés, dont 95 % de femmes. « Aujourd’hui, nous ne parvenons à satisfaire que 64 % de la demande », explique-t-il. Autrement dit, une famille sur trois doit se débrouiller seule pour trouver son aide à domicile, sans garantie de trouver, quitte à faire travailler une personne sans papiers.

Les réseaux d’agences qui ont pignon sur rue, disent ne pas faire travailler de sans-papiers, sous peine de perdre leur agrément. « Environ de 20 % à 25 % de nos neuf cents intervenants salariés ont des titres de séjour, explique Frédéric Neymon, administrateur de la Fédération des services à la personne et de proximité (Fedesap) et dirigeant du réseau Age et Perspectives. Quand ces titres se périment, on a toutes les difficultés à les faire renouveler dans les délais. » Or impossible de se passer de ces personnes. « Il nous faudrait 30 % d’intervenants de plus pour satisfaire la demande », précise M. Neymon.

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« Déficit caché » du système des retraites : François Bayrou auditionné par le Conseil d’orientation des retraites

François Bayrou, haut-commissaire au plan, s’adresse à la presse après une réunion avec la première ministre, Elisabeth Borne, le 18 septembre 2023.

François Bayrou a exécuté les mêmes gestes qu’à l’époque où il était professeur de lycée. Auditionné, jeudi 21 septembre, par le Conseil d’orientation des retraites (COR) en sa qualité de haut-commissaire au plan, il a écrit sur un tableau. Non pas pour donner une leçon de français, comme au milieu des années 1970, mais pour livrer sa vérité sur les chiffres. Le président du MoDem considère que la population n’a pas été correctement informée sur la gravité de la situation financière de nos régimes de pension.

Au cœur de la controverse, il y a les données fournies par le COR – un cénacle dans lequel siègent des représentants des grandes administrations, des partenaires sociaux, des parlementaires et des personnalités qualifiées. Les données en question montrent que le système de retraite dégage, à l’heure actuelle, des excédents : + 900 millions d’euros en 2021 et + 4,4 milliards en 2022. Cette présentation est trompeuse, pour M. Bayrou, car elle repose sur des artifices comptables que l’on omet trop souvent, d’après lui, de mentionner dans le débat public. Sa principale objection tient au fait que le niveau de « cotisations employeurs » pour payer les retraites des agents de l’Etat est nettement plus élevé que celui qui est pratiqué pour les salariés du privé : un peu plus de 74 % pour les fonctionnaires civils (et même 126 % pour les militaires), contre 16,5 % s’agissant des travailleurs du secteur marchand.

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Grâce à cette « surcotisation », le système de retraite de l’Etat est à l’équilibre. Un tel effort, qui déroge au droit commun, se matérialise par une « subvention » que M. Bayrou évalue à « 40 milliards d’euros par an ». Le problème, poursuit-il, c’est que nos « finances publiques sont déjà dégradées » et qu’il faut donc « emprunter » pour réunir cette somme, « ce qui concourt à alourdir la dette dans des proportions très importantes ». « C’est moralement insupportable car le fardeau va retomber sur les générations futures, alors qu’elles devront, dans le même temps, supporter les coûts liés à la transition écologique », estime-t-il.

« Un pas en avant »

Ce discours, M. Bayrou le tient depuis plusieurs mois. En décembre 2022, il l’avait exposé dans un rapport, en tant que haut-commissaire au plan. Sa thèse s’inspire de travaux effectués par Jean-Pascal Beaufret, un ancien inspecteur général des finances, qui a publié plusieurs articles dans la revue Commentaire autour de l’idée d’un « déficit caché » dans les régimes de retraite. Egalement entendu, jeudi matin, par le COR, M. Beaufret aboutit à des chiffrages encore plus massifs que M. Bayrou sur les subventions qui sont mobilisées pour équilibrer le dispositif.

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L’Europe du Nord se ferme à l’immigration malgré la pénurie de main-d’œuvre

Un travailleur transporte des planches de bois sur le site d’une ancienne caverne de stockage de pétrole, à Västeras (Suède), le 11 août 2023.

A partir du 1er octobre, les règles pour obtenir un permis de travail en Suède vont changer. Jusqu’à présent, le salaire minimum exigé pour décrocher un titre de séjour était de 13 000 couronnes (1 100 euros) par mois. Il va doubler, pour passer à 26 500 couronnes, soit 80 % du salaire médian suédois. Une mesure décriée par les entreprises et les collectivités locales, qui craignent de voir la pénurie de main-d’œuvre s’aggraver.

Proposée par les sociaux-démocrates lorsqu’ils étaient encore au pouvoir, la réforme a été votée au Parlement, le 30 novembre 2022, à l’initiative de la nouvelle majorité, composée de la droite libérale conservatrice et de l’extrême droite. Elle a deux objectifs : lutter contre les abus de la part d’employeurs peu scrupuleux, mais surtout réduire les arrivées de travailleurs peu qualifiés.

En 2022, la Suède a accordé 37 000 permis de travail à des ressortissants de pays hors Union européenne (dont deux tiers pour une première demande). Parmi eux : 6 500 saisonniers, embauchés pour ramasser les baies dans les forêts suédoises, mais aussi 8 700 techniciens d’essais informatiques, des employés de la restauration et des services d’aides à domicile. En tête : un quart environ venait d’Inde.

Accords collectifs

Selon un rapport publié en juin par la Confédération suédoise des industries, cette immigration du travail a contribué à hauteur de 43 milliards de couronnes au produit intérieur brut suédois, générant 14 milliards de couronnes de recettes fiscales. Or les nouvelles règles pourraient réduire de moitié les arrivées, affirme Karin Johansson, vice-présidente de la confédération, car « la moitié des personnes ayant décroché un permis de travail avaient un salaire mensuel inférieur à 26 500 couronnes ».

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Elles ne sont pas les seules : selon le Bureau central des statistiques, environ 15 % des salariés en contrat à durée indéterminée en Suède sont dans la même situation. L’Institut de médiation à Stockholm estime que près d’une centaine d’accords collectifs prévoient des salaires minimums inférieurs au nouveau plancher imposé par le gouvernement. Karin Johansson y voit donc « une remise en cause du système de négociation collective, puisque, en imposant un salaire minimum pour les travailleurs immigrés supérieurs à ce qui existe dans certaines branches, le gouvernement remet en cause les accords passés entre les syndicats et le patronat ».

A la tête de l’Association des communes et des régions suédoises, Anders Henriksson approuve : « Nous pensons que c’est une bonne chose que le gouvernement veuille lutter contre l’exploitation des travailleurs étrangers. Mais, au lieu de fixer un revenu indexé sur le salaire médian, il aurait été bien plus judicieux d’imposer comme limite le salaire minimum inscrit dans les accords collectifs. »

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En manque de bras, la Flandre s’oriente vers le Mexique et l’Inde

La ligne de production de la Volvo Car Academy, à Gand, en août 2023.

Ils ont tout essayé : la création de centres de formation, des cours de langue néerlandaise, une attention spécifique aux jeunes « à problèmes », la promesse de promotions rapides, des campagnes de recrutement en France qui auront amené jusqu’ici 12 500 Nordistes dans leurs entreprises. Ils ont aussi tenté, souvent en vain, de recruter davantage que les 6 500 Wallons actuellement présents dans leurs usines. Le tout est insuffisant, déplore toutefois le VOKA West-Vlaanderen, la branche régionale du réseau d’entreprises flamandes, dont une grande partie des 18 000 membres s’alarme : partout, le manque de main-d’œuvre est criant et la liste des métiers en tension s’allonge.

Plus de 80 % des entrepreneurs disent rencontrer des problèmes de recrutement, mais la situation est particulièrement critique dans la province de Flandre-Occidentale. Le taux d’emploi y est le plus élevé de Belgique (80 % des 15-64 ans travaillent). Mais, selon le VOKA, quelque 77 000 postes y seront inoccupés à l’horizon 2030 avec, à la clé, le risque de paralysie de certains secteurs.

Et une crainte additionnelle : la réduction du nombre de travailleurs français, compte tenu du développement de l’emploi dans le Nord – avec, souvent cité en Flandre, l’exemple de Dunkerque – et la suppression, en 2034, du statut de transfrontalier, qui permet actuellement aux Français d’échapper à la lourdeur de l’impôt belge.

Politiquement tabou

La régularisation de demandeurs d’asile pourrait aussi être une solution. Mais ce thème semble politiquement tabou en Flandre, où même les partis à l’écoute des entreprises sont soumis à la pression de l’extrême droite xénophobe qui agite le spectre de « l’appel d’air ».

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C’est donc une autre solution que tente actuellement le VOKA, en facilitant la venue de travailleurs indiens et mexicains. Ils disposeraient de titres de séjour et de permis de travail d’une durée limitée… et l’espoir des patrons qu’ils deviendront définitifs. Quelque 7 000 travailleurs issus de pays non européens avaient ce statut en 2022. Trois fois plus qu’en 2021 pour les métiers en tension, cinq fois plus pour les emplois peu qualifiés.

« L’Inde et le Mexique connaissent un surplus de personnel bien formé, porteur d’une éthique et de bonnes connaissances techniques », soulignait, à la mi-août, Bert Mons, dirigeant de l’organisation en Flandre-Occidentale. Une première mission a déjà été menée, il y a quelques mois, au Mexique, conjointement avec l’office régional de l’emploi, l’université flamande de Louvain et l’hôpital universitaire de cette ville. La santé est, en effet, un autre secteur qui a, d’urgence, besoin de bras.

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En Europe centrale, les « travailleurs invités » doivent combler les besoins de main-d’œuvre

Le premier ministre croate Andrej Plenkovic, après un sommet de l’Union européenne et de la Communauté des États d’Amérique latine et des Caraïbes, à Bruxelles, le 18 juillet 2023.

Cet été, beaucoup de touristes ont été accueillis par une surprise sur la côte croate. Dans plusieurs restaurants de bord de plage, ils ont été servis par des employées venant des… Philippines. Amenées par avions entiers pour la saison d’été, ces travailleuses ont offert un service en anglais seulement, faute d’avoir eu le temps d’apprendre le croate. Seul le patron, derrière le comptoir, était encore un Croate.

Dans ce pays des Balkans en plein déclin démographique, avec seulement 3,9 millions d’habitants dénombrés lors du dernier recensement de 2021, les travailleurs étrangers sont la seule solution pour combler les besoins grandissants de l’industrie touristique locale. Selon le ministère de l’intérieur croate, début septembre, plus de cent mille permis de travail avaient déjà été accordés depuis le début de l’année à des travailleurs venant de pays hors de l’Union européenne (UE). Un chiffre record, à comparer au nombre total d’employés en Croatie, estimé à 1,7 million de personnes.

Si la moitié de ces travailleurs étrangers viennent encore des pays des Balkans voisins non membres de l’UE comme la Bosnie ou la Serbie, ceux qui viennent d’Asie sont toujours plus nombreux, Népalais, Indiens et Philippins en tête, travaillant aussi bien dans le tourisme que dans le bâtiment. « Sans travailleurs étrangers, la Croatie serait à l’arrêt », a titré le quotidien Novi list, en parlant d’une tendance « autrefois inimaginable » et en appelant le pays à « se soucier de leur intégration ».

Besoins en main-d’œuvre

Il faut en effet imaginer le chemin parcouru par un pays qui s’était plutôt habitué depuis des années à voir sa force de travail émigrer massivement en Europe de l’Ouest pour y gagner mieux sa vie. Mais, avec un taux de chômage descendu à 6,8 %, le gouvernement, dirigé par le conservateur Andrej Plenkovic, n’a pas hésité, en 2021, à ouvrir grandes les portes de l’immigration de travail en levant les quotas existants.

Le cas croate n’a rien d’isolé en Europe centrale et orientale. Depuis la fin de l’épidémie de Covid-19, la quasi-totalité des pays de la région se sont mis à faire venir des travailleurs étrangers pour combler leurs besoins dévorants en main-d’œuvre. Si l’on ajoute la forte arrivée de réfugiés ukrainiens, ces nouveaux immigrés ont même permis, en 2022, à un pays comme la Roumanie de renouer avec la croissance démographique. Après avoir perdu quatre millions d’habitants en trente ans, le pays a subitement découvert qu’il avait gagné dix mille habitants en 2022, à la surprise générale.

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Les revues « Esprit » et « Futuribles » enquêtent sur le travail

La revue des revues. Pour leur rentrée, les revues Esprit et Futuribles ont toutes deux choisi comme thème la question du travail − la première sous l’angle de ses divisions, la seconde en cherchant à mieux discerner l’évolution de la valeur du travail en Europe. Pour la presse étrangère, d’ailleurs, la France demeure « un mystère ». Voici un pays où les travailleurs parmi les mieux protégés du continent sont descendus dans la rue, de janvier à juin, pour protester contre une réforme des retraites qui repoussait l’âge légal de départ à 64 ans, soit en deçà de la norme en vigueur dans la plupart des pays de l’Union européenne. Mais le paradoxe n’est peut-être qu’apparent, car le travail, ses conditions, sa reconnaissance, sa place dans le financement de la protection sociale ont justement été les grands absents du débat de la réforme des retraites, comme le souligne la politiste Anne Dujin, rédactrice en chef d’Esprit.

« Comment travailler mieux ? » : la question a été posée à Laurent Berger et à François Ruffin, dans un entretien croisé passionnant. Il ressort de ce dialogue entre l’ancien secrétaire général de la CFDT et le député « insoumis » de la Somme que les lignes de convergence sur le diagnostic, mais aussi sur certaines solutions à proposer, l’emportent largement sur leurs divergences. Ils se retrouvent entre autres sur le fait essentiel d’écouter ce qui remonte du terrain, sur l’importance d’instaurer un dialogue social et sur une méfiance à l’égard du télétravail, réservé à une minorité de salariés. Le premier ajoute qu’il n’y a pas de « métiers de merde comme on l’entend souvent à propos des caissières. Dire cela revient à les nier », tandis que le second constate que « les gens aiment leur travail, mais n’aiment pas la manière dont on le leur fait faire ».

Volonté d’autonomie

Les deux leaders s’adressent à une gauche en panne sur le sujet. Pour Laurent Berger, « la grande question concerne les métiers de la deuxième ligne. Comment fait-on pour embarquer tout le monde, et pas seulement les 300 entreprises qui représentent la moitié des salariés ? ». Quant à François Ruffin, il cherche à unir les classes populaires, pour lesquelles « le travail est resté une valeur centrale », et les classes intermédiaires, attirées par le projet écologique, dans un bloc historique.

De son côté, la revue Futuribles donne la parole au politiste Pierre Bréchon, qui montre que l’individualisation correspondant à une volonté d’autonomie dans tous les domaines de la vie a fortement progressé dans les pays de l’Europe du Nord, de l’Ouest et du Sud, tandis que l’Europe de l’Est et la Russie restent dominées par les valeurs de l’individualisme.

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Comment le travail des immigrés contribue à limiter la pénurie de main-d’œuvre en France

Aude Pambou, 40 ans, aide-soignante en Ehpad à Sotteville-lès-Rouen (Seine-Maritime ), le 16 avril 2020. Originaire du Congo, Aude a obtenu son diplôme d’infirmière là-bas, en 2001.

Il se souvient des poèmes et des dessins d’enfants, des saluts depuis les fenêtres, et même des chocolats qu’un matin une jeune femme bravant le confinement lui avait offerts. Eboueur dans la petite couronne parisienne, Bakary (il préfère ne pas donner son nom) pensait que les gestes de solidarité envers sa profession durant la pandémie de Covid-19 avaient changé les choses. « Soudain, on nous célébrait, nous, les premières lignes et les immigrés, sans qui le pays ne tient pas debout », raconte cet Ivoirien de 43 ans, arrivé en France il y a quinze ans.

Bakary aimerait ne pas être le seul à se souvenir des poèmes. Lui a une carte de résident, mais il s’inquiète pour ses collègues, nombreux, qui n’en ont pas. « Parfois, je suis en colère, parfois, je pleure. Entre les patrons bien contents d’exploiter les sans-papiers et ceux qui voudraient nous mettre dehors, où sont passés ceux qui applaudissaient les héros du Covid ? »

Depuis sa présentation en conseil des ministres, début 2023, le projet de loi relatif à l’immigration, qui devrait être examiné par le Sénat début novembre, déchire la classe politique, et plus encore : il met en lumière les tabous et crispations de la société française sur le sujet. En particulier l’article 3, qui propose de créer un « titre de séjour » pour les métiers en tension, afin de régulariser temporairement les sans-papiers y travaillant.

Le président du parti Les Républicains, Eric Ciotti, qui en a fait une ligne rouge, agite régulièrement le risque d’un « appel d’air migratoire », reprenant un argument cher à l’extrême droite. A l’opposé, certains membres de la majorité soulignent que ces sans-papiers sont indispensables à notre économie. « Sans eux, des pans entiers de notre pays ne pourraient fonctionner », ont écrit une trentaine de parlementaires, allant du MoDem et de Renaissance à Europe Ecologie-Les Verts, dans une tribune publiée, lundi 11 septembre, par Libération.

Le sujet n’est pas seulement franco-français. « Partout en Europe, des secteurs se sont retrouvés confrontés à une pénurie de main-d’œuvre encore plus criante au sortir de la pandémie, poussant certains Etats à revoir leur politique d’immigration », rappelle Jean-Christophe Dumont, chef de la division des migrations internationales de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

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« Nous avons besoin d’une immigration de main-d’œuvre qualifiée », assurait la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, mercredi 13 septembre. Et pour cause : le nombre des décès dépasse aujourd’hui celui des naissances dans l’Union européenne (UE) vieillissante. Si, après deux années de baisse, sa population a crû de 2,8 millions de personnes en 2022, pour atteindre 448,4 millions d’habitants, c’est largement grâce aux flux migratoires, montrent les données d’Eurostat. « Aujourd’hui, 100 % de la croissance de la force de travail de l’UE est liée à l’immigration », résume M. Dumont.

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« Les Rescapés du burn-out » : quand la BD décrypte les risques psychosociaux

« Burn-out ». A l’origine, le terme désigne la combustion d’une bougie. Cet anglicisme supplémentaire a pourtant l’avantage d’être compris par tous, tant il s’est démocratisé ces dernières années, accompagné de nombreux articles sur ce phénomène de stress chronique qui concerne de plus en plus de monde. Compris par tous, vraiment ? Pas si sûr. Car, à force d’être employée à tort et à travers, l’expression a fini par perdre de sa précision.

Que deux psychologues (Philippe Zawieja et Jean-François Marmion) et une illustratrice (Mademoiselle Caroline) s’emparent du sujet pour en faire une bande dessinée pédagogique était donc plutôt une bonne idée…

Les Rescapés du burn-out (Les Arènes) suit un chemin très didactique, divisé en chapitres qui explorent les causes, les manifestations, les conséquences et les solutions de ce « syndrome d’épuisement professionnel » (traduction officielle du « burn-out » en français). On y glisse ses pas d’autant plus facilement que trois personnages viennent incarner des réalités professionnelles différentes. Soit Lucie (responsable marketing digital dans une start-up), Théo (professeur de français) et Anna (aide-soignante en établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes).

Trois vécus du syndrome, parfois semblables, parfois divergents. Avec toujours ces petites étincelles rouges autour du visage pour matérialiser ces absences, ce vide sur lequel Anna échoue à mettre des mots. Autant de signes identifiés comme de faiblesse par une partie de l’entourage qui, en miroir, se sent obligé de clamer sa propre résilience, comme si ce craquage couvait en eux et qu’ils pouvaient à leur tour être contaminés. Au-delà des signaux évidents (fatigue, sentiment de perte de contrôle, douleurs physiques), d’autres symptômes moins reconnaissables sont judicieusement mis en avant, comme l’irruption possible d’une certaine forme de cynisme.

De nombreuses causes extraprofessionnelles

Le cadre de travail est, bien sûr, passé au tamis, en particulier sur la responsabilité que doit engager l’employeur, en plus de désamorcer quelques réactions malheureusement habituelles (comme le rejet de la faute sur le salarié concerné). Au-delà, la BD revient sur les nombreuses causes extraprofessionnelles qui peuvent être occultées ou sous-évaluées, en particulier dans une société post-Covid-19 dont certains repères ont été chamboulés, du télétravail aux relations sociales. Car le burn-out « parental » existe aussi, souvent causé par des chevauchements intempestifs entre vie professionnelle et vie privée.

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Paris 2024 : les Jeux devraient mobiliser 181 000 emplois

L’« effet JO » sur l’économie française a été revu à la hausse. La préparation et l’accueil des Jeux olympiques et paralympiques de l’été 2024 devraient susciter la création de 181 000 emplois dans les secteurs de la construction, du tourisme et les différents métiers liés à l’organisation même de l’événement. Une précédente estimation, en 2019, avait estimé à 150 000 emplois cet « effet JO ».

Ces chiffres ont été dévoilés jeudi 21 septembre par le Centre de droit et d’économie du sport (CDES) de Limoges, cinq jours avant une journée « Les Jeux recrutent », organisée par Paris 2024, et qui se tiendra à la Cité du cinéma, dans le futur village olympique, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis).

La réévaluation à la hausse tient pour une bonne part à un chiffrage plus important des besoins sur la partie organisation de l’événement : celle-ci devrait mobiliser 89 300 emplois (dont 73 200 en Ile-de-France), quand en 2019 étaient évoqués 78 300 emplois.

« En 2019, on s’était appuyé sur des chiffres issus [du dossier de] candidature, que l’on avait actualisés. Le projet Paris 2024 s’est affiné depuis », relève Christophe Lepetit, responsable des études économiques et des partenariats au CDES.

L’effet sur le secteur du tourisme a aussi été revu un peu en hausse : 61 800 emplois devraient être mobilisés dans les mois qui viennent (ce chiffre valant pour la seule Ile-de-France), quand on parlait de 60 000 il y a quatre ans. Cette mobilisation sur les JO devrait commencer un peu plus en amont des Jeux que ce qui était anticipé.

Le secteur du BTP aura, lui, finalement mobilisé 30 000 emplois à la faveur des Jeux (contre 11 700 estimés en 2019), ces besoins étant « derrière nous », relève M. Lepetit, puisque les différents chantiers sont en cours de finition.

Attention, toutefois ! Dire que les Jeux ce sont 181 000 emplois ne signifie pas qu’il s’agit d’autant d’emplois créés. Derrière ce chiffre « il y a des emplois déjà existants », reconnaît M. Lepetit. « Mais il y a malgré tout des emplois qui vont être créés », ajoute-t-il, reconnaissant ne pas pouvoir répondre, à ce stade, à la question : combien ? « On saura ça après les Jeux. L’Insee fera un travail d’évaluation. »

Par ailleurs, le chiffre n’inclut pas les 450 000 « volontaires » – bénévoles – que Paris 2024 entend recruter.

« Une formidable opportunité, mais aussi un formidable défi »

« Plus de 180 000 emplois mobilisés, c’est une formidable opportunité, mais c’est aussi un formidable défi pour certains secteurs », prévient Cécile Martin, directrice de projet à la Délégation générale à l’emploi et à la formation professionnelle (ministère du travail), qui cite avant tout la sécurité privée et la restauration.

Ces secteurs, qui seront les plus sollicités par les JO (plus de 48 000 emplois pour la restauration, plus de 26 000 emplois pour la sécurité privée), sont aussi ceux « qui connaissent déjà des tensions structurelles de recrutement », ajoute-t-elle.

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La situation la plus critique concerne la sécurité privée, en déficit de main-d’œuvre avant même des Jeux. C’est pourquoi l’Etat a choisi d’accompagner, depuis 2022, les acteurs de ce secteur., l’objectif étant de pouvoir leur proposer 15 000 candidats formés.

« On a déjà 6 200 embauches, 6 700 personnes entrées en formation, dont 29 % de femmes, et 1 000 étudiants formés, avec l’objectif d’arriver à 3 000 », détaille Hélène Moutel, directrice régionale adjointe de Pôle emploi en Ile-de-France, confirmant les chiffres donnés, le 7 septembre, par la préfecture de la région Ile-de-France, avec qui ce travail est mené.

Pas sûr que cela suffise. D’où, depuis des mois, l’insistance de la Cour des comptes pour que l’Etat acte au plus vite « le recours probable aux forces de sécurité intérieure et aux armées pour pallier ce déficit ».

Paris 2024 face à une « marche assez monstrueuse à franchir »

Le Comité d’organisation des Jeux olympiques et paralympiques (Cojop) lui-même est directement concerné par le problème du recrutement. Il va devoir passer de quelque 1 700 personnes à l’heure actuelle à environ 2 000 à la fin de l’année, pour atteindre plus de 4 000 au moment des Jeux. « La marche est assez monstrueuse à franchir », reconnaît Chantal Lasnier, la directrice déléguée aux talents et à la diversité, qui explique qu’il s’agit pour la structure de disposer d’équipes plus opérationnelles, afin de « déployer site par site les différents niveaux de service que l’on va dispenser aux différents acteurs des Jeux ».

« L’exercice n’est pas facile, on ne va pas se le cacher »

En ce qui concerne la restauration, Sodexo Live !, qui aura la charge du village des athlètes ainsi que de quatorze sites de compétition, a par exemple évalué ses besoins à 6 000 personnes – sur Paris et la région parisienne essentiellement. La société en a identifié 1 000 en interne (600 salariés et 400 de leurs proches) et entre, à compter de jeudi 21 septembre, dans une « phase active de recrutement » externe.

Celle-ci s’étendra jusqu’en mars 2024, selon Boris Pincot, le vice-président chargé des ressources humaines. « 40 % des postes requièrent une qualification technique particulière, mais 60 % non », détaille-t-il, expliquant qu’« un site Internet spécifique va être accessible, avec d’ores et déjà sept cents offres en ligne, pour que les personnes intéressées puissent postuler », celles-ci devant être « immédiatement contactées pour un job dating [rencontre professionnelle] ».

Sodexo Live ! considère toutefois que cela ne sera pas suffisant pour tenir son objectif. « Il faut aller au plus près du terrain, car tout le monde ne se sent pas forcément mobilisé par les JO, ou ne se donne pas le droit d’y participer », explique M. Pincot, qui rappelle que la société a aussi pris l’engagement d’avoir 15 % de recrutements dans les quartiers prioritaires : « Pour cela on travaille avec Pôle emploi sur des forums pour aller à la rencontre des demandeurs d’emploi, leur expliquer le projet. »

Premier de ces rendez-vous : la journée Les Jeux recrutent, le 26 septembre, à Saint-Denis. Celle-ci réunira une cinquantaine d’entreprises (de l’hôtellerie-restauration, du nettoyage, de la gestion des déchets et du recyclage, du sport et de l’événementiel, de la sécurité, du transport logistique, et de l’énergie). Ce sont près de 16 000 emplois qui sont à pourvoir, selon Paris 2024.

« C’est sûr que l’exercice n’est pas facile, on ne va pas se le cacher, car les secteurs [clés] des Jeux, sont ceux qui connaissent des tensions de recrutement, relève Mme Moutel, de Pôle emploi. Mais le fait d’avoir anticipé ainsi que la mobilisation de tous les acteurs font que nous sommes confiants, et ce n’est pas dans l’esprit des Jeux de s’avouer vaincus. »

Accompagner la structuration d’une filière grands événements sportifs et culturels

La cartographie des emplois mobilisés à l’occasion des Jeux a vocation à avoir un effet au-delà de l’événement de l’été 2024. « Elle doit servir, pour les acteurs du service public de l’emploi, à aider à structurer une filière des grands événements sportifs et culturels qui de fait n’existe pas », explique Christophe Lepetit, du Centre de droit et d’économie du sport de Limoges. L’étude a ainsi été menée dans le cadre d’un Engagement pour le développement de l’emploi et des compétences (Edec) conclu en 2019 par 19 branches professionnelles, l’Etat et Paris 2024. « L’idée est de se servir du facteur d’attractivité des grands événements sportifs, comme la Coupe du monde de rugby ou les Jeux, pour anticiper les besoins en emplois et nourrir les branches en compétences », explique M. Lepetit.