L’exploitation de femmes de ménage ukrainiennes devant la justice

C’était un autre temps, avant que la guerre éclate en Ukraine, que des millions de réfugiés fuient et que l’Union européenne décide de leur offrir une protection valant autorisation de séjour et le droit de travailler dans tous les Etats. A l’époque, entre 2018 et 2020, Oksana, Yuliia, Tetiana, Mariana, Ivanna, Galyna et d’autres, toutes Ukrainiennes, étaient en situation irrégulière en France. Elles n’avaient pas le droit de travailler. Toutes pourtant faisaient le ménage dans des appartements loués sur la plate-forme Airbnb en région parisienne. Elles espéraient que les fiches de paie accumulées leur permettraient, à terme, de demander leur régularisation. C’est ce que leur promettait leur compatriote et patronne, Nataliya Kruchenyk, à la tête de la société de nettoyage VIP Services.

Lire aussi Article réservé à nos abonnés Esclavage moderne : des hommes et des femmes victimes d’une criminalité invisible

Jeudi 16 juin, cette Ukrainienne de 39 ans comparaissait devant le tribunal judiciaire de Paris pour « traite des êtres humains aggravée », « travail dissimulé » et « emploi d’étrangers sans titre ». Deux autres salariées de VIP Services étaient également poursuivies pour traite des êtres humains. A leurs côtés, Quentin Brackers de Hugo, le dirigeant de la société de conciergerie HostnFly, dont VIP Services était prestataire, était poursuivi pour avoir recouru sciemment aux services de travailleurs clandestins.

Laver le sol à quatre pattes

Des vingt-huit victimes identifiées par l’Office central de lutte contre le travail illégal et l’inspection du travail, une seule avait des papiers. C’est elle, Oksana Veykogne, franco-ukrainienne, qui a alerté le syndicat CGT début 2020 et qui a témoigné à la barre. Elle y a raconté les cadences intenables, les pénalités sur salaire infligées en cas de ménage mal évalué, les fois où elle a dû laver le sol à quatre pattes, acheter elle-même des produits d’entretien ou passer la serpillière avec un linge de pyjama. Elle dit l’humiliation.

Dans un résumé des faits, le tribunal a ajouté à cette liste l’absence de congés payés, des rémunérations atteignant souvent moins de 50 % du smic horaire, des retards de plusieurs mois dans les paiements en dépit de SMS suppliants, des salariées non déclarées…

La principale prévenue est décrite par le tribunal comme « une personne influente » au sein de sa communauté, qui fréquente l’église ukrainienne de Saint-Germain-des-Prés à Paris et préside encore une association, L’Adresse, qui propose aux Ukrainiens de France des domiciliations administratives ou un accompagnement juridique à la régularisation.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Avec la guerre en Ukraine, la peur d’une hausse du trafic d’êtres humains le long des routes de l’exil

« Aucune [des femmes de ménage] n’a été régularisée » grâce à leur patronne, a pourtant insisté Maxime Cessieux, l’avocat des parties civiles, alors que Nataliya Kruchenyk se définit comme une patronne bienfaitrice, « confidente », qui considérait ses salariées « comme [sa] famille ». Elle ne s’explique pas les plaintes en cascade et se sent « trahie ». Elle reconnaît qu’elle savait que ses salariés étaient en situation irrégulière et n’avoir « pas déclaré toutes les heures » mais justifie : « Je n’arrivais pas à m’en sortir financièrement. »

Il vous reste 41.63% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Barème Macron : la France tancée par le Conseil de l’Europe

Ceux qui croyaient que la « bataille des prud’hommes » avait pris fin en seront pour leurs frais. Le Comité européen des droits sociaux (CEDS) vient, en effet, de relancer cette controverse liée à une réforme emblématique du premier quinquennat d’Emmanuel Macron : le plafonnement des dommages-intérêts accordés par la justice en cas de licenciement « sans cause réelle et sérieuse ». Cette disposition, introduite par des ordonnances de septembre 2017, a été jugée contraire à des engagements internationaux de la France par le CEDS. La décision de cette instance, qui ne devait être portée à la connaissance du public qu’en septembre et dont Le Monde a pris connaissance, n’est pas exécutoire. Elle va, par ailleurs, à rebours de la position exprimée par toutes les cours suprêmes de notre pays.

La mesure incriminée, souvent appelée « barème Macron », se présente sous la forme d’une grille avec des valeurs minimales et maximales en fonction de l’ancienneté du travailleur. Bien qu’elle ait obtenu la bénédiction du Conseil d’État et du Conseil constitutionnel, elle a été combattue devant les tribunaux, au motif qu’elle entrerait en contradiction avec des textes ratifiés par la France : la convention n° 158 de l’Organisation internationale du travail et la Charte sociale européenne. Toutes deux prévoient qu’une réparation « adéquate » doit être accordée au salarié abusivement licencié. Or les montants prévus par les ordonnances de 2017 ont été considérés comme trop faibles par plusieurs organisations de salariés et par le Syndicat des avocats de France (SAF). Une longue guérilla judiciaire s’en est suivie. Après d’innombrables péripéties, la Cour de cassation a finalement validé le mécanisme, dans un arrêt rendu le 11 mai, estimant qu’il était conforme aux engagements internationaux de la France et que son application ne tolérait aucune exception.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Barème Macron : l’évaluation « au cas par cas » des licenciements retoquée

« Marge de manœuvre étroite »

Parallèlement à ces actions en justice, la CGT et Force ouvrière (FO) avaient saisi le CEDS en se prévalant de l’idée que le barème constituait une violation de l’article 24 de la Charte sociale européenne. Les deux syndicats viennent donc d’obtenir gain de cause. Dans une décision rendue « à l’unanimité » le 23 mars, le Comité européen conclut que les montants prévus dans les ordonnances de septembre 2017 « ne sont pas suffisamment élevés pour réparer le préjudice subi par la victime et [pour] être dissuasifs pour l’employeur ».

« En outre, poursuit-il, le juge ne dispose que d’une marge de manœuvre étroite dans l’examen des circonstances individuelles des licenciements injustifiés. » Dès lors, « le préjudice réel subi par le salarié (…) peut être négligé et, par conséquent, ne pas être réparé ». C’est pourquoi le Comité pense que « le droit à une indemnité adéquate ou à une autre réparation appropriée, au sens de l’article 24.b de la Charte, n’est pas garanti ».

Il vous reste 37.29% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Droit du travail, salaires, carrières… Sur Tiktok ou Facebook, une nouvelle entraide entre jeunes salariés

« Mon employeur a-t-il le droit de m’imposer des congés ? », « J’ai un contrat de trente-cinq heures et mes heures supp ne sont ni payées ni récupérées en RTT, est-ce normal ? », « Quand dois-je dire à mon employeur que je suis enceinte ? »…  Ces questions RH ne sont pas posées sur le flyer d’un syndicat professionnel ni dans les locaux exigus des représentants du personnel des entreprises concernées, mais sur les réseaux sociaux. Plus particulièrement sur les comptes TikTok d’une poignée d’influenceurs qui se sont spécialisés depuis deux ans, avec succès, dans le conseil aux jeunes actifs : Career Kueen (560 000 abonnés), Mama Job (573 000 abonnés), Daylitis avocats (228 000 abonnés), Marion DHM RH (60 000 abonnés), etc.

Le grand nombre de questions sur la vie professionnelle, parfois naïves, qui sont postées sur leurs fils de discussion surprend parfois les titulaires de ces comptes eux-mêmes. De même que l’audience importante des vidéos qui y répondent, toujours légères mais informatives. « Dans les formations du supérieur, les questions de ressources humaines ou de droit du travail ne sont de toute évidence pas assez abordées, commente Karine Trioullier, alias Career Kueen. Face à des problématiques simples, lors du processus de recrutement notamment, des jeunes se retrouvent perdus. Cela alimente les incompréhensions ou tensions avec les employeurs. Il manque quelque chose entre les écoles et le monde du travail. »

« Eviter le rapport de force »

Parmi les sujets qui reviennent de manière incessante, depuis neuf mois que cette consultante en développement professionnel a ouvert son compte, figurent la négociation du salaire (« Combien puis-je demander ? »), les relations avec la hiérarchie (« J’ai un manageur toxique, qu’est-ce que je peux faire ? ») ou les missions (« Je ne sais pas comment dire que j’ai trop de travail… »). « Je leur donne des éléments de compréhension du fonctionnement de l’entreprise et je les incite à parler de leurs problèmes avec un responsable, au bon moment et de la bonne manière. » Elle voit son rôle comme celui d’un « intermédiaire » entre le salarié, le management et les ressources humaines, « qui aide un peu à normaliser les relations entre les uns et les autres, pour éviter d’entrer dans un rapport de force ».

Même approche pour Marion Ledéan-Durel, alias Marion DHM RH. « Les connaissances des jeunes en droit du travail sont parcellaires, ce qui explique qu’ils se fassent parfois avoir, et surtout qu’ils craignent que ça leur arrive », explique cette juriste en droit du travail de 33 ans. « Démission, congés payés, salaire, temps de travail… Je réponds à leur besoin d’information avant qu’ils n’embêtent leur employeur avec leurs questions, ou qu’ils n’entrent en conflit avec lui », explique celle qui travaille aussi dans un cabinet de conseil aux entreprises. Dans certains cas, il lui arrive de recommander à ses followers de faire appel à une aide juridique gratuite, à l’extérieur de leur société, pour faire valoir leurs droits.

Il vous reste 59.87% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

En pleine canicule, la collecte des ordures reprend à Paris, après une grève d’une partie des conducteurs de camions-poubelles

Alors qu’une chaleur de plomb s’est abattue sur la capitale, des conducteurs de camions-poubelles de la Ville de Paris ont repris le travail, vendredi 17 juin, après cinq jours de grève.

Commencée lundi, la « mobilisation spontanée », présentée comme illimitée, des agents de collecte des déchets s’est fait ressentir dans les 2e, 5e, 6e, 8e, 9e, 12e, 14e, 16e, 17e et 20arrondissements, comme en témoignent les messages alarmés, postés sur les réseaux sociaux, de riverains. Dans les autres arrondissements, le ramassage est réalisé par des entreprises privées.

Vendredi, l’adjointe à la Mairie de Paris chargée de la propreté de l’espace public, Colombe Brossel, a annoncé sur Twitter que la collecte des ordures ménagères avait repris, alors que tous les agents avaient repris le travail. « La ville met tout en œuvre pour rattraper le retard de collecte et revenir à une situation normale », a-t-elle également précisé.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Le gouvernement bloque le projet de centre pour toxicomanes du 16ᵉ arrondissement de Paris

Prime carburant et indemnité journalière

Les conducteurs de camions-bennes réclamaient une amélioration de leur rémunération dans un contexte de forte inflation ainsi qu’un « statut spécifique, comme celui accordé à leurs collègues éboueurs, et la fin d’un conflit autour des procédures de lavage des véhicules », précisait, en milieu de semaine, un communiqué de la CGT-FTDNEEA.

Selon un communiqué diffusé jeudi par le syndicat, la direction de la propreté et de l’eau (DPE), chargée de l’organisation de la collecte des déchets des ménages dans la capitale, avait pris contact avec les représentants des agents et formulé plusieurs propositions, dont le doublement de la prime carburant des personnels et le versement d’une indemnité journalière pour les agents chargés du lavage des véhicules.

Toujours selon la CGT-FTDNEEA, la DPE a précisé que ces concessions entreront en vigueur « sous condition d’arrêt de la grève et de la reprise du travail ». Le syndicat n’exclut pas toutefois d’appeler l’ensemble des agents à cesser le travail « si les négociations en cours ne suffisent pas ». Mercredi, Mme Brossel reconnaissait que des « propositions en matière de pouvoir d’achat » avaient été faites, mais qu’une partie des agents avait décidé de maintenir leur mouvement.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés La gestion des déchets à Paris épinglée par la chambre régionale des comptes

Pour faire face à l’amoncellement de poubelles dans certains quartiers de la ville, la Mairie a précisé au journal Marianne que des « renforts, issus du secteur privé » avaient été mobilisés dans la journée et qu’ils « continueront demain et samedi autant que de besoin ». La municipalité a fait savoir que « 45 % des conducteurs des engins de la propreté étaient en grève, contre 61 % lundi ».

Le Monde avec AFP

Retraites : les militants de la CFDT bousculent Laurent Berger, leur numéro un

Laurent Berger à l’ouverture du 50e congrès de la CFDT, à Lyon, le 13 juin 2022.

Les militants de la CFDT viennent d’adresser une énergique mise en garde à leur numéro un, Laurent Berger, et à la garde rapprochée de celui-ci, sur la question des retraites. Réunis en congrès à Lyon depuis lundi 13 juin, les syndicats de la centrale cédétiste ont obtenu, jeudi, contre l’avis de leurs instances confédérales, que la feuille de route de leur organisation soit réécrite, car ils la jugeaient ambiguë : à leurs yeux, ce texte – appelé « résolution générale » en interne – pouvait laisser penser qu’ils étaient prêts à accepter un allongement de la durée de cotisation pour toucher une pension à taux plein. Ils ont voulu fermer la porte à cette hypothèse en défendant un amendement qui a été adopté par un peu plus de 67 % des voix. Une majorité très nette, qui montre que de nombreux adhérents attendent un positionnement très ferme de leurs leaders face au projet d’Emmanuel Macron de faire « travailler plus longtemps » la population.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés La CFDT tente de retrouver une place centrale dans le dialogue avec l’exécutif

Le débat s’est focalisé sur quelques mots de la résolution générale qui réaffirment que la CFDT admet un accroissement de la durée de cotisation pour répondre à l’augmentation de l’espérance de vie. De la part des cédétistes, il s’agit d’une position constante depuis au moins une dizaine d’années. Elle avait d’ailleurs amené la confédération à donner son imprimatur à la « loi Touraine » de janvier 2014, qui fait graduellement passer à 172 trimestres la durée d’affiliation requise pour percevoir une pension à taux plein.

Mais la formulation retenue dans la résolution a été jugée équivoque, notamment par le syndicat Interco-CFDT de la Somme. Elle « pourrait alimenter une réforme injuste, surtout en ce moment », comme l’a précisé, jeudi après-midi, son secrétaire général, Arnaud Espel, dont l’intervention a été très applaudie par l’assistance. « Est-ce bien à nous et, surtout, est-ce bien le moment de revenir sur les paramètres ? », s’est-il interrogé. D’autres composantes de la centrale avaient exprimé les mêmes appréhensions, à la veille de l’ouverture du congrès.

« En phase avec l’opinion »

Frédéric Sève, secrétaire national chargé du dossier, a essayé de dissiper ces craintes, en rappelant que la phrase incriminée ne faisait que « reprendre » une doctrine forgée il y a longtemps. « Elle est toujours d’actualité, elle nous identifie, elle est cohérente avec nos valeurs, elle est en phase aussi avec l’opinion, a-t-il plaidé. Nous n’avons pas besoin d’en changer pour contrer des projets du gouvernement, bien au contraire. »

La veille, M. Berger avait mis les points sur les « i » encore plus clairement. « Nous n’avons pas (…) l’intention de valider un allongement de la durée de cotisation au-delà de ce qui est prévu par la loi Touraine, qui prendra son plein effet en 2034 », avait martelé le secrétaire général de la confédération. Et de lancer à la salle : « Mes amis, pas d’alerte inutile, pas de mauvais débats entre nous, pas de peur sans fondement. »

Il vous reste 33.81% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

« S’il fait trop chaud, on s’arrête », dans le BTP des chantiers freinés par la canicule

Un homme se rafraîchit avec de l’eau alors qu’il travaille sur un chantier de construction à Merignac, près de Bordeaux, le 14 juin 2022.

La soirée électorale de Francis Dubrac, président de Dubrac TP, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) – « quatre cents bonshommes, une cinquantaine de chantiers en Ile-de-France » –, a pris une autre tournure, dimanche 12 juin, au moment de la diffusion du bulletin météo annonçant des fortes chaleurs partout en France, en fin de semaine. Dès lundi matin, il adressait une note de service « alerte canicule » à tous ses chefs de chantier pour les inciter à surveiller les coups de chaleur chez leurs ouvriers et leur rappeler la conduite à tenir au moindre mal de tête. L’eau est disponible à volonté, mais là, insiste-t-il, 3 litres minimum doivent être distribués par personne.

Le même jour, un semi-remorque de palettes de bouteilles d’eau a été livré au dépôt principal de la société Fayolle, à Soisy-sous-Montmorency (Val-d’Oise) – cinq cents salariés, une centaine de chantiers autour de Paris. Pour les ouvriers les plus exposés, comme ceux qui étalent de l’enrobé ou de l’asphalte à 180 °C, la journée de travail pourra démarrer dès 6 heures et se terminer à midi, explique Christophe Rogron, directeur travaux publics de l’entreprise. « On applique ces règles depuis une vingtaine d’années. La canicule de 2003 a laissé des traces. »

Des horaires plus matinaux

Décaler les horaires, programmer les tâches les plus physiques à la fraîche, boire avant d’avoir soif, se rafraîchir régulièrement, ce n’est ni plus ni moins que la recommandation de l’Organisme de prévention des branches professionnelles du BTP. « Ensuite, on adapte. ça n’est pas la même chose si le chantier est en ville, à la campagne, sous les arbres ou non », poursuit le directeur de Fayolle. Les chantiers en France ne sont toutefois pas encore organisés comme à Dubaï, où le travail commence à l’aube, s’arrête à midi, et reprend en fin d’après-midi, parfois jusqu’à 22 heures. « En zone habitée, nous ne pouvons pas faire de bruit le matin, ni tard le soir », explique M. Dubrac. « La réglementation interdit de faire du bruit entre 22 heures et 6 heures. Mais, en zone dense, avant 8 heures, ça n’est pas très accepté ; 7 h 30, on y arrive, mais 6 heures, jamais, relève Philippe Servalli, le président de la Fédération française du bâtiment Grand Paris Ile-de-France. Par ailleurs, comment demander aux compagnons d’arriver tôt si le métro ne circule pas ? Tout cela demande une réflexion globale. »

Le code du travail ne donne pas de température seuil au-delà de laquelle l’activité est interdite, mais les employeurs sont tenus de veiller à la sécurité et à la santé de leurs salariés. Dans certains cas, la climatisation a tout changé. Les grutiers travaillent désormais au frais, dans leur cabine, tout comme les conducteurs de pelles. Les couvreurs et les étancheurs, profession moins connue mais très exposée aux fortes chaleurs puisqu’il s’agit de dérouler des bandes de bitume noires ou réfléchissantes sur les toitures et de les souder au chalumeau, n’ont pas ce privilège. Tout au plus peuvent-ils monter une glacière sur le toit. « Pour nous couvreurs, il n’y a pas de sujet, explique Guillaume De Koninck, 43 ans dont vingt-sept passés sur les toits de Paris et d’Ile-de-France. S’il fait trop chaud, on s’arrête. Il y a déjà peu de candidats pour faire notre métier, si en plus je ne fais pas travailler les gars dans de bonnes conditions, je ne m’en sortirai pas. »

Il vous reste 32.91% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Avec l’urgence climatique, des « ruptures » plus politiques chez les jeunes diplômés

Aurélie, Maxime, Hélène, Emma, Romain sortent de Polytechnique, de Sciences Po, de Centrale ou d’écoles de commerce. Ils auraient pu décrocher un emploi prestigieux et un gros salaire. Mais ils ont choisi de rompre avec des entreprises jugées trop polluantes et un capitalisme destructeur.

Pendant un an, Arthur Gosset, lui-même étudiant à Centrale Nantes, a filmé le parcours de ces jeunes, leurs tâtonnements, leurs difficultés, leurs expériences de désertion souvent douloureuses. Sorti en septembre 2021, le documentaire Ruptures a donné lieu à des centaines de projections, notamment dans les grandes écoles et les universités.

« Ce documentaire explore un mouvement de fond. J’ai rencontré près de 20 000 jeunes. A la fin des projections, les débats sont toujours animés. Comment résister aux gros salaires, aux voitures de fonction ? On a même des parents qui viennent nous remercier. Leurs enfants ont arrêté les études, ils n’osaient pas en parler. Grâce au film, ils comprennent mieux », raconte le réalisateur de 24 ans, qui a renoncé, pour sa part, à une carrière d’ingénieur en environnement.

Inquiets du creusement des inégalités et des ravages écologiques, révoltés par un monde du travail qui n’a pas tenu ses promesses de progrès social, les jeunes de la « génération Z » qui ont grandi avec la crise environnementale remettent en question la notion même de carrière.

Lire aussi Article réservé à nos abonnés « C’est le moment ou jamais pour des changements de vie » : le Covid-19 pousse de jeunes diplômés à repenser leur avenir

Faut-il déserter ou tenter de changer le système de l’intérieur ? Le débat est aussi vieux que les slogans et les barricades, mais il se déploie avec une ampleur inédite sur les réseaux sociaux. Vu par près de douze millions de personnes, l’appel à la désertion prononcé par huit étudiants d’AgroParisTech, le 30 avril, lors de leur remise de diplômes, est devenu le symbole de la crise existentielle d’une fraction de cette génération. Comme l’avait été le discours de Clément Choisne, jeune diplômé de Centrales Nantes, en 2018, lors d’une cérémonie identique où il se disait « incapable de se reconnaître dans la promesse d’une vie de cadre supérieur, en rouage essentiel d’un système capitaliste de surconsommation ».

« On parle d’une génération qui a vu ses parents travailler toute leur vie dans la même boîte, pour ensuite se faire virer par un simple mail. Qui a vu ses grands frères investir le monde de l’entreprise avec le désir de le changer, mais finir en burn-out », déroule Arthur Gosset.

Dans les entreprises, le rapport de force s’est inversé, et les responsables de recrutement sont désarçonnés, poursuit-il : « Avant, un ingénieur acceptait un emploi pour une usine de SUV électriques sans trop se poser de questions. Aujourd’hui, il veut en savoir davantage sur le processus de fabrication, porte un regard critique sur l’incitation à la consommation. Les plus engagés vont jusqu’à démissionner. »

Il vous reste 70.28% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

« Pour un travail social indiscipliné » : les ressorts de l’insoumission

Le travail social ? « Le contraire d’un long fleuve tranquille, un champ de bataille, un monde désordonné », assure Marcel Jaeger, professeur émérite au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) dans la préface de l’ouvrage Pour un travail social indiscipliné. De fait, cet essai de Jean-Louis Laville, sociologue et économiste au CNAM, et d’Anne Salmon, philosophe et sociologue au CNAM, nous présente un secteur d’activité vibrant, traversé par d’intenses réflexions et débats sur ce qui doit définir ses actions.

Une question centrale résume cette introspection : « Quelles pratiques, quelles méthodes, quelles théories peuvent entrer en dialogue fructueux pour avancer vers des interventions au sein desquelles un ensemble élargi d’acteurs – personnes accompagnées, praticiens spécialistes du travail social, chercheurs en sciences sociales – réfléchissent et agissent effectivement de concert ? »

C’est cette problématique de l’association des acteurs en présence qui est à la source de l’ouvrage, et tout particulièrement celle de l’implication des publics bénéficiaires dans la conception des actions sociales. Car, les auteurs le rappellent, nous sommes à un moment charnière, caractérisé par « une forte demande de participation et de prise en compte des savoirs expérientiels » et où « les publics aspirent plus que jamais à être reconnus comme des citoyens, des sujets pensants et agissants ». L’ouvrage questionne donc le passage du « agir sur » au « agir avec les publics ».

Pour ce faire, M. Laville et Mme Salmon engagent une démarche épistémologique et proposent aux lecteurs de remonter le temps, pour saisir comment différents courants de pensée ont structuré les modalités d’action du travail social jusqu’à nos jours. Ce « travail critique » s’intéresse notamment à la philosophie de Platon et à la métaphysique classique inaugurée par Descartes (1596-1650).

Une soif de projets participatifs

Les théories élitistes de la connaissance y trouvent leur origine. Le savoir est perçu comme immuable, fruit de la théorie et non de la pratique, et ne peut être délivré par « l’homme ordinaire ». Le sociologue Emile Durkheim (1858-1917) « ne dit pas autre chose », soulignent les auteurs, qui le citent : « La vie sociale doit s’expliquer non par la conception que s’en font ceux qui y participent, mais par des causes profondes qui échappent à la conscience. » Un héritage culturel qui invite à ne pas intégrer les personnes accompagnées à la réflexion sur l’action sociale.

Impossible, sur de telles bases, de « construire des interventions de type participatif ». Pour autant, l’essai met en lumière plusieurs évolutions jugées favorables. Des courants de pensée, tout d’abord, qui invitent à « délaiss[er] la science en surplomb pour lui préférer une science en action » et à procéder à une « émancipation » face aux modèles en place. L’objectif étant de développer « une intervention sociale indisciplinée se défiant des orthodoxies ».

Il vous reste 23.34% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

« L’arrivée de diplômés d’écoles de commerce à la direction des entreprises a fait baisser les salaires »

L’accélération récente de l’inflation remet la question du pouvoir d’achat au centre des débats. Les responsables sont tout trouvés : guerre en Ukraine, difficultés logistiques et productives liées à la pandémie de Covid-19. Mais il y a deux parties à l’équation du pouvoir d’achat : les prix des biens, et les salaires. Or, l’impact des crises sanitaire et ukrainienne serait peut-être moins douloureux si les salaires n’avaient pas subi un effritement continuel depuis les années 1980 (et aussi, bien sûr, si nous avions pris la transition énergétique plus au sérieux et plus en avant). Rappelons-nous : les revendications de pouvoir d’achat des « gilets jaunes » étaient là bien avant ces crises.

Aux Etats-Unis, alors que les salaires ont augmenté de 2 % en valeur réelle par an en moyenne entre les années 1950 et 1970, ils n’ont augmenté que de 0,3 % par an depuis 1980 (« Eclipse of Rent-Sharing: The Effects of Managers’ Business Education on Wages and the Labor Share in the US and Denmark », Daron Acemoglu, Alex Xi He et Daniel Le Maire, National Bureau of Economic Research, 2022).

La France ne fait guère mieux : + 0,6 % depuis les années 1990 (Insee, bases « Tous salariés », séries longues sur les salaires, 2019). Et ce malgré de forts gains de productivité. Ainsi, la part de la valeur ajoutée allouée aux travailleurs a baissé, aussi bien aux Etats-Unis qu’en France et même dans les pays réputés pour leur modèle social, comme le Danemark. Le solde allant au capital, c’est-à-dire les actionnaires.

Lire aussi la chronique : Article réservé à nos abonnés « Les statistiques actuelles sous-estiment largement les tensions sur le marché du travail »

Les auteurs de l’étude américaine mettent en avant une explication nouvelle à ces évolutions : l’arrivée de diplômés de business schools, les écoles de commerce, à la direction des entreprises. En 1980, seulement 26 % des entreprises aux Etats-Unis étaient dirigées par un diplômé d’école de commerce ; c’est le cas aujourd’hui de 43 % d’entre elles. Cette augmentation est presque entièrement due à la part des chefs d’entreprise détenteurs d’un MBA (dont 20 % délivrés par Harvard). Or, qu’apprend-on dans une école de commerce et dans un MBA ? A réduire les coûts afin de créer de la valeur pour les actionnaires. Et que les salaires sont un coût comme un autre.

Rémunération plus importante

Quand un de ces diplômés remplace un dirigeant détenteur d’un autre diplôme (d’ingénieur par exemple), les salaires baissent de 5 % et la part de la valeur ajoutée allouée aux travailleurs de 6 %. Les effets sont similaires… au Danemark. Les auteurs ont bien sûr vérifié que les entreprises dans lesquelles s’effectuent ces changements de direction sont sur une trajectoire économique similaire aux autres, autrement dit qu’elles ne changent pas de directeur parce qu’elles sont en difficulté…

Il vous reste 32.69% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Temps partiels, bas salaires, âge du permis D… les multiples causes de la pénurie de conducteurs scolaires

Dépôt de la compagnie de transport Linévia, à Missiriac (Morbihan), le 9 juin 2022.

De multiples facteurs expliquent la pénurie de main-d’œuvre dans le transport scolaire, entre autres branches du transport en tension. A commencer par l’organisation du métier, qui le rend peu attractif : à temps très partiel, avec des horaires contraignants rendant difficile le cumul avec un autre emploi, et faiblement rémunéré.

Lire le reportage : Article réservé à nos abonnés « Ça en fait des petites têtes à ramasser dans nos campagnes » : dans le Morbihan, cherche conducteurs de cars scolaires désespérément

S’ajoute une pyramide des âges vieillissante (51 ans en moyenne, contre 43 ans dans les autres métiers de la route), pour une profession considérée comme « de reconversion ». Elle est exercée notamment par des retraités de l’armée ou du civil désireux de compléter leurs pensions. Et l’abaissement de l’âge légal du permis D de 21 ans à 18 ans, en 2021, est encore trop récent pour avoir eu un effet.

La crise sanitaire a noirci un peu plus le tableau. Alors que le turnover était déjà important, la suspension du transport et des sorties scolaires a entraîné des départs vers le transport de marchandise et l’urbain, mieux rémunérés. Les formations ont, elles aussi, été suspendues, entraînant des retards. Conséquence de la pénurie : « Certaines entreprises refusent le marché, de peur de ne pouvoir assurer leurs lignes scolaires – elles encourent le cas échéant des pénalités financières », alerte Jean-Sébastien Barrault, président de la Fédération nationale des transports de voyageurs (FNTV), estimant qu’il manquera au moins 8 000 conducteurs à la rentrée.

Une filière d’apprentissage spécialisée

La crise liée au Covid-19 est aussi venue percuter des PME fragiles, qui doivent aujourd’hui faire face, en sus, à l’explosion des prix du carburant. « Entre les départs en retraite et les démissions, avec minimum trois mois pour former un conducteur, les recrutements en cours ne sont pas assez importants pour couvrir le besoin », selon M. Barrault.

Les acteurs de la filière et les autorités en charge des transports planchent pour rendre les contrats des chauffeurs plus attractifs, notamment en cherchant les moyens d’augmenter le volume d’heures travaillées.

Parmi les pistes : le décalage des horaires d’entrée et de sortie des établissements scolaires (lycées, collèges, primaires) à l’échelle d’un bassin de vie afin de permettre d’enchaîner deux circuits avec le même véhicule et le même conducteur, ce qui permettrait d’augmenter la durée des contrats de travail. Cette option va être expérimentée dans le Grand-Est, dans le cadre d’une charte signée, en mars, avecles ministères du travail, des transports et de l’éducation nationale d’alors, et les autres branches du transport, visant à réduire les tensions de recrutement dans les prochaines années. Une filière d’apprentissage spécialisée (CAP) est aussi en cours de chantier avec l’éducation nationale.

Il vous reste 12.59% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.