Après la liquidation de l’usine de Saint-Claude, le silence et la crainte d’un effet domino

Par et Raphaël Helle/Signatures

Publié aujourd’hui à 02h00, mis à jour à 08h51

L’usine semble endormie. Sur les chaînes de fabrication, des pièces en file indienne. Au sol, des moules neufs dans leur emballage. Plus loin, des lingots d’aluminium jamais fondus. Pas un homme, pas un bruit.

La fonderie automobile MBF Aluminium de Saint-Claude, dans le Jura, s’est tue le 31 mars. En cause, la gestion des repreneurs successifs – une enquête est ouverte pour abus de bien social – et les baisses de commandes des constructeurs Renault et Stellantis. Blocages, grève de la faim, ses salariés ont tout tenté pour éviter la liquidation, finalement décidée par le tribunal de commerce le 22 juin. Leur cri de rage a résonné sur toutes les ondes.

100 « Fragments de France »

A six mois de l’élection présidentielle, Le Monde brosse un portrait inédit du pays. 100 journalistes et 100 photographes ont sillonné le terrain en septembre pour dépeindre la France d’aujourd’hui. Un tableau nuancé, tendre parfois, dur souvent, loin des préjugés toujours. Ces 100 reportages sont à retrouver dans un grand format numérique.

« C’est moins explosif maintenant. Mais c’est toujours aussi violent », témoigne Nail Yalcin, délégué CGT. Il porte aujourd’hui un projet de reprise en société coopérative de production (SCOP) qui verrait s’associer 120 des 260 salariés. En cette fin septembre, dans la cour de l’usine dominée par les monts du Haut-Jura, certains d’entre eux bavardent autour d’une table en bois. Licenciés pendant l’été, ils commencent à toucher leur solde de tout compte.

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« Je sors juste de Pôle emploi, indique Cyrille Chouet, 52 ans. Nous, on est vachement en difficulté avec les ordinateurs et tous ces machins-là…  » A l’heure où la dématérialisation s’accélère, lui n’a même pas de téléphone portable. Elyes Hammani, 41 ans, opine : « J’ai reçu un mail pour une formation : je clique, ça me dit que j’ai refusé le devis ! Mais non ! » « Pareil ! reprend Cyrille Chouet. C’est pour ça que je me suis déplacé, j’avais peur d’être radié… Heureusement, ma femme, elle, à l’habitude de ces trucs… Enfin, je devrais dire malheureusement, parce que ça veut dire qu’elle est souvent au chômage… »

Elyes Hammani, opérateur polyvalent à MBF Aluminium de Saint-Claude (Jura), le  24 septembre 2021.

A 13 heures, il devra aller la chercher à Chassal-Molinges, à 11 kilomètres, où elle est opératrice sur machine, en intérim. « A 54 ans, elle ne se sent pas de passer le permis », précise-t-il. Alors il fait le chauffeur. Le matin dès 4 h 30. « Fut un temps où elle travaillait à MBF. C’était pratique. Il y a un arrêt de bus juste devant ! » Les passages dans la zone industrielle du Plan-d’Acier étaient calés sur les horaires de l’usine. « C’est aussi pour ça qu’on voudrait que ça reparte : travailler ici, c’est mieux pour tout le monde, lance Cyrille. Sinon, pour moi, à huit ans de la retraite, ça va pas être facile. »

« Un travail, c’est mieux qu’un chèque »

Pour la SCOP, il reste beaucoup à faire, notamment convaincre les clients et les fournisseurs, et trouver l’argent pour redémarrer. « Rien que mettre le contact, ça coûte 1,5 million euros ! », lâche Nail Yalcin. Porter ce modèle où « le partage des richesses est plus équitable » n’est pour lui que la continuité de son rôle de délégué syndical. « Ce seront des emplois préservés. Un travail, c’est mieux qu’un chèque. C’est une vie sociale, être serein dans sa tête. » Il le voit aussi comme un projet pour « le bien commun, pour ce bassin d’emploi fortement sinistré ». « Maintenir 120 emplois, c’est maintenir des sous-traitants, des habitants, c’est faire vivre l’économie ! »

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« C’est beau, mais ça paie pas » : à Limoges, l’usine J. M. Weston peine à recruter

Par et Valérie Couteron

Publié hier à 14h45, mis à jour à 08h52

Il est 16 heures. La sirène de débauche a retenti. Les 140 artisans de la manufacture de chaussures J. M. Weston, située à Limoges, ont éteint leurs machines, donné un coup de balai sous leur table de travail, déposé leur blouse au vestiaire et rejoint le parking. Michael Frangne, lui, est toujours à son poste. Il ponce l’arête de semelles et de talons de bottes cavalières. Tous les jours, une semaine sur deux, il effectue une heure supplémentaire. « Parce que j’ai personne pour fraiser », explique ce responsable de secteur.

100 « Fragments de France »

A six mois de l’élection présidentielle, Le Monde brosse un portrait inédit du pays. 100 journalistes et 100 photographes ont sillonné le terrain en septembre pour dépeindre la France d’aujourd’hui. Un tableau nuancé, tendre parfois, dur souvent, loin des préjugés toujours. Ces 100 reportages sont à retrouver dans un grand format numérique.

S’il ne le fait pas, « les collègues n’auront pas de paires à talonner, demain », précise-t-il. Le poste de fraiseur est à pourvoir depuis le printemps. Lundi 13 septembre, un intérimaire s’est présenté pour une mission de remplacement. « En fin de journée, il avait l’air content », se souvient M. Frangne. Mais, le lendemain, il n’a pas « rembauché » et « a averti les RH [les responsables des ressources humaines] » qu’il ne reviendrait pas parce que ses tâches « demandaient trop de précision », dit-il, en soupirant. M. Frangne dit « ne pas comprendre » et regrette que cet intérimaire ne le lui ait pas parlé « en face », parce qu’« il l’aurait rattrapé pour un autre poste ».

Michael Frangne, fraiseur à l’atelier montage de l’usine J.M. Weston, à Limoges, le 16 septembre 2021.

La marque de chaussures de luxe est confrontée à un problème d’embauche dans son unique site de production, situé depuis 1989 dans la zone industrielle nord de Limoges. Le personnel est vieillissant. « 45 % des artisans ont plus de vingt ans d’ancienneté », observe Gaël Coeuret, le nouveau directeur de la manufacture. La moyenne d’âge dans l’entreprise est de 48 ans. En 2020, neuf salariés sont partis à la retraite. Cette année, ils seront douze.

Weston, filiale du groupe EPI, détenu par la famille Descours, fondatrice de l’ex-Groupe André, a anticipé ces départs en formant plusieurs de ses ouvriers du cuir, mais cela reste insuffisant. Les spécialistes de la chaussure manquent à l’appel. Or fabriquer une paire de chaussures Weston exige 150 à 200 étapes et mobilise des dizaines de personnes.

Dans l’usine Weston de Limoges, le 16 septembre 2021.

Certains postes requièrent « des mois, voire des années de formation », rapporte M. Coeuret. Une mécanicienne doit savoir « tenir une ligne droite sur un tracé », mais aussi maîtriser « les arrondis, les parallèles », détaille Micheline Mathé, chef d’atelier de la couture. Et piquer une peau de veau ne pardonne pas. « On n’a pas le droit à l’erreur », puisque « dans le cuir, un trou, c’est un trou, contrairement au textile, où on peut défaire une couture et la refaire », note Deborah Ballage, en poste depuis presque cinq ans. « Il faut aimer la difficulté, la minutie », ajoute sa voisine, Sylvie Pithon, 56 ans. Lors des semaines d’immersion en entreprise proposées par Pôle emploi, seuls « deux candidats sur dix » réussissent les tests de dextérité, remarque Mme Mathé. Et les candidats font défaut.

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La RSE, ce n’est pas que du « greenwashing »

Gouvernance. En 2021, la part de la finance spécialisée dans les investissements « verts » dépassera 30 % des encours mondiaux. L’épargne est ainsi dirigée vers les placements ayant un impact sur l’environnement et, plus généralement, vers la transformation écologique, sociale et politique des entreprises.

La réorientation sélective des investissements est un phénomène si massif qu’elle fait craindre la formation d’une bulle spéculative : en effet, les attentes de retours sur ces financements sont survalorisées, et accentuées par une communication excessivement flatteuse sur les engagements des entreprises… par rapport à leurs pratiques réelles.

Sans discuter, ici, du risque de bulle qui menace de manière cyclique un capitalisme devenu structurellement spéculatif, on peut s’arrêter sur la question du blanchiment des résultats (« greenwashing » ou « socialwashing »). Elle est invoquée depuis longtemps pour mettre en doute la sincérité des entreprises qui se livrent à des politiques de responsabilité sociale et environnementale (RSE), et mérite, de ce fait, une attention particulière.

Des collaborateurs engagés, voire militants

Il est certain que toute communication sur la RSE cherche à se faire entendre dans le grand récit écologiste, qui se nourrit, d’une part, de la dégradation objective de l’environnement et du climat due aux activités industrielles et, d’autre part, du besoin de nos sociétés menacées d’implosion de se découvrir un destin collectif dans le salut de la planète. Comme elle est une partie prenante de la société, chaque entreprise cherche à montrer qu’elle alimente ce discours vertueux. De la même manière que la dénonciation du blanchiment des résultats par les activistes qui se donnent la charge de préserver la pureté idéale du récit écologique nourrit celui-ci.

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Mais il serait naïf d’en rester là, comme si les promesses des « grands discours » étaient nécessairement des paravents masquant le vide des pratiques. Dans la réalité, la RSE est assumée par des collaborateurs (et, parfois, des dirigeants) engagés, voire militants.

Ils dessinent des trajectoires de rupture, même à des échelles modestes ; ils déploient des tactiques, des savoirs et des savoir-faire soutenus par d’autres acteurs de la RSE ; ils trouvent des ruses pour contourner les contraintes économiques, les résistances aux conservatismes et les discours purement opportunistes. Ils participent donc aussi au grand récit global mais en produisant une activité quotidienne qui, comme l’a montré Michel de Certeau (L’Invention du quotidien, Union générale d’éditions, 1980), est un discours par les actes.

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Dans les pas des enquêteurs de l’Insee, au chevet de la France

Par et Natalya Saprunova

Publié aujourd’hui à 05h08, mis à jour à 14h47

La petite maison est là, pas très loin de la gare du RER, juste avant l’aéroport de Roissy. Les pavillons sont proprets, accolés les uns aux autres, chacun son petit jardin. Des gamins jouent au foot dans la rue. Il y a bien quelques barres d’immeubles de l’autre côté de la voie ferrée, mais de ce côté-ci, c’est calme, tout le monde le dit. Le portail de la maison est ouvert.

100 « Fragments de France »

A six mois de l’élection présidentielle, Le Monde brosse un portrait inédit du pays. 100 journalistes et 100 photographes ont sillonné le terrain en septembre pour dépeindre la France d’aujourd’hui. Un tableau nuancé, tendre parfois, dur souvent, loin des préjugés toujours. Ces 100 reportages sont à retrouver dans un grand format numérique publié le 20 octobre.

« Bonjour madame, je viens pour l’enquête de l’Insee.

– C’est pour savoir par rapport aux gens qui travaillent et ceux qui sont au chômage ?, demande la dame, qui a accepté le rendez-vous sans trop savoir.

– Oui c’est ça. On a par exemple des situations de chômage partiel, l’Etat veut savoir combien de gens ça représente… »

Michel Razafimanantsoa, enquêteur pour l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), est venu plusieurs fois faire son repérage dans le coin. Il recommence tout juste les enquêtes de terrain, interrompues au début de l’épidémie de Covid-19.

Michel Razafimanantsoa, enquêteur pour l’Insee, sonne chez des personnes qu’il doit interroger, au Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis), le 16 septembre 2021.

Depuis la fin de l’été, ils sont 800 comme lui à avoir repris la route, sonnant chez les gens pour les faire parler de leur vie et collecter des milliers de données qui deviendront des chiffres désincarnés. Ce sont les derniers à faire encore du porte-à-porte, visitant les campagnes, les banlieues cossues ou les cités, le cœur de Paris ou les zones rurales oubliées. Peu d’experts en savent autant sur l’état du pays, ses difficultés, ses angoisses, son rapport à l’Etat et aux institutions.

Ici, tout semblait indiquer que ce serait facile. Ce n’est pas toujours le cas. Des gens se méfient, et, souvent, ne connaissent pas l’Insee. Ou l’associent à l’Etat, dont l’image s’est abîmée. « Vous êtes de la Gestapo ! », a lancé une dame grincheuse à l’une de ses collègues en Bretagne. Ceux qui se cachent ne sont pas nécessairement ceux qu’on imagine. Les familles en situation irrégulière se dérobent autant que les avocats d’affaires parisiens, qui font mine d’être débordés de travail.

Pour faciliter le contact, l’enquêteur a simplifié son nom d’origine malgache, qu’il trouvait trop long, et se présente comme « Michel Raza ».

Questions intrusives et formelles

Pour le couple de trentenaires avec deux enfants qui habite ce pavillon, la vie est plus simple que pour d’autres, dans le quartier. Lui a une petite couette au sommet du crâne, une barbe sous son masque, et porte un maillot du PSG. Les deux sont en CDI, elle dans la logistique, lui chauffeur routier, catégorie « super poids lourd », précise-t-il, ajoutant qu’il va travailler en trottinette électrique. Il gagne plus qu’elle. Ils sont à l’aise, insérés, en bonne santé et vaccinés. Ils proposent même un café.

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Prêt-à-porter masculin : Celio et Jules changent de modèle

Un magasin Celio, à Caen, en novembre 2019.

En 1990, Celio avait pour slogan : « La mode, je m’en fous. » Trente et un ans plus tard, l’enseigne d’habillement masculin renoue avec cet esprit. « Be normal » (« soyez normal »), affirme sa dernière campagne, qui met en scène un homme incapable de rentrer dans son jean « après trois confinements et une vingtaine de barbecues ». « Il s’agit d’équiper tous ceux qui veulent s’habiller sans être une victime de la mode », affirme Sébastien Bismuth, son président depuis août 2020.

Celio entend redevenir une « enseigne populaire et accessible », affirme-t-il. En juin 2020, quelques semaines après la fin du premier confirment dû à la pandémie de Covid-19, le leader du prêt-à-porter masculin en France a demandé l’ouverture d’une procédure de sauvegarde auprès du tribunal de Bobigny (Seine-Saint-Denis). « C’était une question de survie », affirme M. Bismuth, en rappelant que l’entreprise était alors confrontée à des difficultés d’endettement, de modèle d’activité ainsi qu’à la chute de ses ventes.

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Son plan de restructuration a été « drastique ». Elle a, depuis, fermé 102 magasins, dont ceux consacrés au costume, pour ramener son parc à 350 points de vente dans l’Hexagone et ce, au prix de 380 suppressions d’emplois.

La direction de l’enseigne détenue par ses fondateurs, Laurent et Marc Grosman, depuis 1978, a annoncé, jeudi 14 octobre, sortir de cette procédure de sauvegarde. « Cette étape était nécessaire », note Joannes Soënen, directeur général de Celio, en admettant devoir « maintenant transformer l’essai ». Le chiffre d’affaires de la marque devrait s’établir à 500 millions d’euros en 2021.

Pression sur les prix

Son principal concurrent, Jules, filiale d’Happychic, groupe que possède l’Association familiale Mulliez (AFM), doit aussi réussir sa mue, amorcée en 2018. Un plan de sauvegarde de l’emploi avait alors conduit à la suppression de 466 postes. L’enseigne a fermé 80 de ses boutiques. Aujourd’hui, elle en exploite 475. Après une année 2020 marquée par une perte de chiffre d’affaires de 130 millions d’euros, 2021 devrait se solder par « de 90 millions à 100 millions d’euros » en moins, précise Franck Poillon, son directeur général. En 2019, ses ventes atteignaient 574 millions d’euros.

Les Français n’ont plus envie d’acheter des vêtements neufs. Beaucoup se tournent vers l’achat de seconde main, notamment sur l’application Vinted

Ces deux figures de la mode masculine – Celio et Jules détiennent respectivement 5,8 % et 5,2 % de part de marché – sont confrontées à la mutation radicale du secteur. « Le marché français ne se porte pas bien depuis plusieurs années. Et il peine aujourd’hui à se redresser », rappelle Hélène Janicaud, responsable des études sur la mode chez Kantar. Evaluées à 6,6 milliards d’euros, les ventes annuelles s’affichaient en recul de 11,8 % fin août 2021 dans l’Hexagone par rapport à 2019.

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« Il est désormais illégal, en Californie, de “réduire au silence” les salariés victimes de harcèlement ou de discrimination »

La lanceuse d’alerte Frances Haugen lors de son audition au Sénat, le 5 octobre 2021, à Washington.

Chronique. Il y a une éternité – au milieu des années 2010 –, la tech terrorisait ses employés. Les géants de la Silicon Valley interdisaient à qui que ce soit de parler à la presse, fût-ce du beau temps, un comble au pays de la liberté d’expression. Essayer de questionner des techies aux arrêts de bus des navettes Google était une expérience frustrante : des robots, le regard vide, les oreilles bouchées par leurs écouteurs. Ceux qui acceptaient de souffler un mot prenaient des airs de dissidents de régime autocratique : « On n’a pas le droit de parler »

Les employés étaient paralysés par les désormais célèbres NDA (non disclosure agreements), ces accords de confidentialité que les salariés sont obligés de signer à leur embauche, officiellement pour protéger les secrets des start-up. Il se trouve aussi que les techies croyaient à leur mission (changer le monde, connecter les Terriens jusqu’au dernier, etc.). Dix ans plus tard, le temps est venu de la rébellion contre la loi du silence. Une vague de lanceurs d’alerte est en train de déferler sur les entreprises de la Silicon Valley. Rien n’est aussi dangereux que les missionnaires défroqués.

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Frances Haugen, ex-data scientist de Facebook, est devenue le visage le plus médiatisé des nouveaux whistleblowers, mais elle est loin d’être unique. En avril, Sophie Zhang, autre data scientist, avait révélé la tolérance de Facebook pour les faux comptes entretenus par les gouvernements étrangers qui cherchent à manipuler leurs opinions publiques. Ces dernières années, rares sont les entreprises qui n’ont pas connu leurs protestataires, déçus du double langage de leur messianique fondateur.

« Toxicité » de la culture d’entreprise

Coïncidence : au moment même où Frances Haugen témoignait devant le Congrès, une autre lanceuse d’alerte, Ifeoma Ozoma, publiait un guide pour les employés des entreprises technologiques tentés de révéler les méfaits qu’ils constatent. Son Tech Worker Handbook s’adresse aux livreurs et aux petites mains de l’économie numérique aussi bien qu’aux project managers. Loin de les inciter à jouer les justiciers, il met en avant les risques. Et offre des conseils. Quelles institutions contacter ? Comment parler à la presse ? Comment se préparer à la perte de son salaire et de son assurance santé ? A la vague de discrédit qui ne va pas manquer d’être orchestrée par l’entreprise incriminée ? Comme le dit Ifeoma Ozoma, quand on connaît la capacité des outils de surveillance de la tech, il y a de quoi devenir parano…

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Quatre cents emplois maintenus dans la principale usine du groupe métallurgique Manoir Industries

Le tribunal de commerce de Paris a validé un plan de redressement de la principale usine du groupe métallurgique en difficulté Manoir Industries, située à Pîtres (Eure), qui prévoit le maintien de quelque 400 emplois, selon une copie du jugement reçue lundi.

Dans ce jugement daté de vendredi, le tribunal valide le « plan de redressement par voie de continuation » présenté par l’actionnaire, « le fonds d’investissement chinois CAM SPC ». « Ce plan prévoit le maintien de la totalité des emplois existants », précise le tribunal. Manoir Pîtres emploie près de 400 personnes, a déclaré à l’Agence France-Presse (AFP) Daniel Duché, élu CGT du site.

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« L’engagement de verser la somme totale de 20 millions d’euros en 2021 », pris le 15 juillet devant le tribunal, a bien été rempli par l’actionnaire, soulignent les juges. Le vice-procureur de la République Raphaël Grandfils a « donné son accord de principe à ce plan en dépit des réserves » qu’il a formulées « quant au respect par CAM SPC des engagements pris en matière de financement et de calendrier de versement à la lumière des défaillances survenues dans le passé », selon le jugement. « Il n’y a pas d’alternative à ce plan de redressement », a souligné le magistrat.

Forte croissance de l’activité attendue

L’actionnaire s’est engagé à « apporter la somme de 30 millions d’euros à compter de 2022 », selon le tribunal. Le plan « repose sur une forte croissance de l’activité, appuyée notamment sur la reprise des activités nucléaires », détaille le jugement.

Les clients de Manoir Pîtres, qui fabrique des pièces métalliques comme des tubes ou des vannes, appartiennent principalement aux secteurs de la pétrochimie, du nucléaire, de l’énergie et de la défense.

« On est content. Il n’y a pas de licenciement. L’inquiétude, c’est de savoir si leur plan va marcher », a déclaré M. Duché.

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Le groupe métallurgique Manoir Industries avait annoncé, au début du mois de mars, le placement en redressement judiciaire de l’essentiel de ses filiales en raison de la défaillance de son nouvel actionnaire chinois, qui n’avait pas versé les fonds promis. Pîtres employait alors 430 salariés. Mais beaucoup ont, depuis, quitté l’entreprise volontairement, via notamment des départs en retraite, a précisé M. Duché.

Le Monde

Election présidentielle 2022 : Valérie Pécresse propose de supprimer « 150 000 postes dans l’administration »

« Pour stopper l’explosion de la dette et la ramener en 2027 au niveau actuel, nous devons atteindre 45 milliards d’euros d’économies, auxquels j’ajoute 15 milliards de recettes de privatisation », dit Valérie Pécresse.

La primaire à droite s’accélère. Dans un entretien publié sur le site de L’Opinion, lundi 18 octobre, Valérie Pécresse, candidate à l’investiture des Républicains (LR) à l’élection présidentielle, propose d’importantes suppressions de postes dans la fonction publique durant le prochain quinquennat.

« Mon objectif, c’est de supprimer 150 000 postes dans l’administration administrante. L’Etat doit se recentrer sur ses trois missions prioritaires : protéger, éduquer, soigner, avec là où il le faut des postes supplémentaires pour la justice, l’éducation et les soins. Il ne s’agit pas de dégrader le service public ni de casser la reprise. Mais les dépenses doivent baisser », insiste la présidente de la région Ile-de-France.

« Pour stopper l’explosion de la dette et la ramener en 2027 au niveau actuel, nous devons atteindre 45 milliards d’euros d’économies, auxquels j’ajoute 15 milliards de recettes de privatisation. L’Etat n’a pas vocation à rester actionnaire minoritaire d’entreprises concurrentielles », poursuit la candidate, qui brigue les votes des adhérents LR lors du congrès du 4 décembre face à ses deux principaux rivaux que sont Michel Barnier et Xavier Bertrand.

« Si je suis élue présidente de la République, ma première décision sera donc d’engager quatre grandes réformes de structure pour baisser les dépenses et diminuer la pression fiscale », ajoute-t-elle, énumérant « la retraite à 65 ans, la dégressivité des allocations-chômage, la “débureaucratisation” du pays et une décentralisation avec un lâcher-prise de l’Etat pour supprimer les doublons ».

En septembre, Mme Pécresse avait déjà évoqué la réduction « en cinq ans de 10 % de l’administration administrante, c’est-à-dire des fonctionnaires qui gèrent des normes et des procédures ».

Un objectif caressé puis abandonné par Emmanuel Macron

Amélie de Montchalin, ministre de la transformation et de la fonction publiques, a réagi sur Twitter. « L’“administration administrante” » n’existe que dans les interviews de Valérie Pécresse. Cette expression bien floue traduit le manque de vision de l’Etat à droite. C’est le retour de la méthode RGPP : les coupes sombres sans l’efficacité », a-t-elle estimé, dans une allusion à la « révision générale des politiques publiques » menée durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy, de 2007 à 2012. En 2017, François Fillon, candidat défait de la droite à la présidentielle, avait défendu la suppression de 500 000 postes d’agents publics en cinq ans.

Emmanuel Macron avait, quant à lui, promis la suppression de 120 000 postes, 70 000 parmi les collectivités territoriales et 50 000 dans la fonction publique d’Etat, un objectif abandonné dès juillet 2019. Le budget pour 2022 confirme une stabilité des effectifs de la fonction publique d’Etat durant l’ensemble du quinquennat.

Dans l’entretien accordé à L’Opinion, Mme Pécresse propose par ailleurs « une aide à l’investissement de proximité », afin de « rééquilibrer les territoires. Dans les communes de moins de 20 000 habitants, les particuliers pourront investir en action ou prêter à leurs entreprises locales sur cinq ans minimum avec un crédit d’impôt de 50 % pour un investissement maximal de 20 000 euros », suggère-t-elle.

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Le Monde avec AFP

Osez le féminisme ! saisit les Prud’hommes contre Miss France

Protester verbalement, année après année, contre un concours considéré comme « rétrograde » et « sexiste » ne suffisait plus. Cette fois, Osez le féminisme ! passe à l’étape supérieure. Accompagnée de trois demanderesses (qui préfèrent garder l’anonymat), l’organisation féministe universaliste intente une action aux prud’hommes contre Miss France. La requête aux fins de saisine, envoyée vendredi 15 octobre au CPH de Bobigny, vise Endemol Productions, la société qui organise le concours et l’émission diffusée sur TF1 chaque année, ainsi que la société Miss France en tant que co-employeur. « Nous avons beau protester chaque année contre ce concours qui véhicule des valeurs sexistes, rien ne change jamais, justifie Alyssa Ahrabare, la présidente de l’association. Cet effort de sensibilisation ne suffisant plus, nous avons décidé d’utiliser le droit pour faire avancer la cause des femmes. » Les griefs d’Osez le féminisme ! sont triples : la participation au célèbre concours de beauté reviendrait à livrer une prestation de travail ; le règlement imposé par Miss France comporterait des clauses discriminantes ; postuler au poste de Miss France relèverait de la discrimination à l’embauche.

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Du point de vue des requérantes, la relation contractuelle commencerait dès la signature du formulaire de participation à la préparation des spectacles à l’échelon local, lorsque les jeunes femmes prétendent remporter l’élection qui leur permettra de représenter leur région au niveau national. Dès ce stade, les candidates doivent donner de leur temps « sans rapport avec la vie privée » pour se prêter à des répétitions et des prestations qui, in fine, les mènera à la réalisation d’une « émission à valeur économique » – un « show ». Selon Violaine de Filippis-Abate, l’avocate d’Osez le féminisme !, la relation de travail entre les « meneuses de revue » (terme employé par Endemol), et la société de production (entité du groupe Banijay, géant français de la production audiovisuelle) devrait faire d’autant moins de doutes qu’un arrêt de la Cour de cassation de 2013 concernant « Mister France » – une compétition similaire réservée aux hommes – l’a déjà établi.

Autre élément tendant à prouver le lien de subordination : les candidates doivent se plier à un certain nombre d’obligations, y compris en dehors des répétitions ou des enregistrements

Autre élément tendant à prouver le lien de subordination : les candidates doivent se plier à un certain nombre d’obligations, y compris en dehors des répétitions ou des enregistrements. Ainsi, elles sont sommées de ne pas boire d’alcool ou consommer des substances illégales en public, et, d’une manière générale, sont priées d’adopter un comportement qui ne soit pas « contraire aux bonnes mœurs, à l’ordre public ou à l’esprit du concours basé sur des valeurs d’élégance ». En cas de manquement, elles s’exposent à être disqualifiées.

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« Les femmes se taisent, car elles craignent les représailles des collègues et celles de la direction » : à la RATP, les violences sexistes persistent

Christelle, conductrice, a été victime d’une agression sexuelle sur son lieu de travail, en 2018. Ici, le 17 octobre.

Blagues sexistes, gestes déplacés… « C’est comme ça à la RATP, faut faire avec », avait répondu une responsable ressources humaines (RH) à Camille (prénom modifié), agent de station de métro, qui s’en plaignait. Camille n’a pas pu faire avec les « ça va, mes petites pétasses ? », les « voilà mon harem », etc. que prononçait son chef. « Les femmes en rigolaient », se souvient-elle. Pas elle. Engagée à la RATP en mars 2016, elle ne dit rien, étant en période probatoire.

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Jusqu’à la blague de trop, en octobre 2016. « Alors que j’étais au téléphone, il tente de se coller à moi par-derrière en mimant un acte sexuel », raconte la jeune femme. Elle en parle à sa responsable RH. Le chef, recadré, modifie un temps son comportement, mais reprend rapidement ses anciennes habitudes. Commence alors les représailles. Camille apprend que certains de ses collègues menacent de s’en prendre physiquement à elle. Son chef prend l’habitude de l’informer tardivement de son planning du lendemain.

La jeune femme sera mutée en février 2017, perdant des primes au passage. Mais elle côtoie toujours son harceleur. En novembre 2017, le service RH lui conseille de se mettre en arrêt maladie. A son retour, elle est mutée, mais elle le croise encore et toujours. Ses arrêts maladie se succèdent, la pression de la direction se fait plus intense pour qu’elle revienne, sous peine de perdre ses indemnités.

L’enquête interne conclut à des « manquements professionnels » de son chef, mais pas à du harcèlement sexuel

Mercredi 20 octobre, soutenue par le syndicat Solidaires RATP, l’agente, qui n’a pas pu reprendre le travail depuis juin 2019, demandera au Conseil des prud’hommes de Paris la résiliation judiciaire de son contrat de travail aux torts de l’employeur et la condamnation de la RATP pour « violation de son obligation de sécurité », « harcèlement sexuel et moral » et « discrimination ». Il aura en effet fallu attendre 2019, quand Camille alerte Catherine Guillouard, la patronne de la RATP, pour qu’une enquête interne soit enfin engagée. A l’initiative de Solidaires RATP, un rassemblement de soutien aura lieu le jour de l’audience à l’appel également des syndicats SUD Rail et la CGT du centre bus Flandre, à Pantin (Seine-Saint-Denis).

L’enquête interne conclut à des « manquements professionnels » de son chef, mais pas à du harcèlement sexuel. Le chef ne passera en conseil de discipline qu’en juin 2020, et sort avec une sanction d’un mois de mise à pied sans solde. De son côté, l’enquête de l’inspection du travail, en mars 2021, qualifie bien les faits de harcèlement sexuel. L’inspecteur relève également l’existence d’un « harcèlement sexuel d’ambiance », qui expose le collectif à des propos et blagues obscènes. La défenseure des droits constate pour sa part « que l’employeur a manqué à son obligation de prévention et de sécurité ».

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