Deux manifestantes devant l’usine Bergams de Grigny (Essonne), le 22 septembre 2021. SADAK SOUICI / LE PICTORIUM / MAXPPP
C’est dans un contexte de tensions et de déchirements rarement vus au sein d’un collectif de salariés que le tribunal de commerce d’Evry-Courcouronnes a décidé, mercredi 17 novembre, la mise en liquidation de l’entreprise Bergams, en cessation de paiements depuis quinze jours. C’était le premier employeur de Grigny (Essonne), l’une des villes les plus pauvres de France.
Des 283 salariés de la société spécialisée dans le « snacking ultra-frais », qui préparaient des salades et des sandwichs triangle pour la SNCF, Monoprix, Servair, Starbucks et pour de nombreux restaurants d’entreprises en région parisienne, une centaine (35 %) étaient en grève depuis deux mois pour dénoncer un accord de performance collective (APC) appliqué depuis janvier.
Celui-ci a accru le temps de travail et baissé les rémunérations d’une partie des salariés, en particulier sur les chaînes de production. Le seul moyen, selon la direction, de sauver cette société frappée par la crise sanitaire, ses clients ayant sensiblement réduit leurs commandes. Tout juste rentable avant la pandémie de Covid-19, après des années de perte, elle a vu son chiffre d’affaires chuter de 55 % en 2020, et a fini sur un déficit de 8,6 millions d’euros. Ses fonds propres sont négatifs.
L’activité de l’entreprise était quasiment à l’arrêt depuis le premier jour de la contestation, le 14 septembre. Car bien que minoritaires, la plupart des grévistes travaillaient sur les chaînes de production (à 90 % en grève) et à la préparation de commandes. La direction les accuse en outre d’avoir totalement bloqué les livraisons et les expéditions dès le début du mouvement, ce qu’ils contestent. Le titre du communiqué publié par Bergams jeudi est sans détour : pour l’entreprise, la liquidation judiciaire est « la conséquence directe » du blocage de son site de production à Grigny.
Impact sur la feuille de paie
Cinq jours plus tôt, pancarte « blocage = chômage » autour du cou, un front de salariés non-grévistes était venu donner de la voix face aux grévistes réunis devant le tribunal de commerce d’Evry, alors que s’y déroulait l’audience. « C’est à cause des grévistes que la boîte a coulé, pas à cause des patrons », assénait une salariée. « L’APC, ils l’ont signé ! Oui, certains ont perdu du salaire, mais il y a eu un référendum, on a fait un choix. On a décidé ce sacrifice pour garder nos emplois. L’activité était bien repartie, ils ont tout fait capoter ! », lançait une autre. « Vous êtes manipulés par la direction ! Vous croyez qu’on a perdu deux mois de salaire pour voir fermer la boîte ? », rétorquait une gréviste.
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L’entrée du site de l’usine Ascoval, à Saint-Saulve (Nord), en janvier 2018. FRANCOIS LO PRESTI / AFP
Au terme de deux jours intenses, la mobilisation semble avoir payé autour de l’emblématique usine d’aciérie électrique Ascoval de Sainte-Saulve (Nord), menacée de voir une partie de son activité transférée en Allemagne par son propriétaire, Saarstahl.
Après plusieurs rencontres et à l’issue d’une nouvelle réunion dans la soirée au ministère de l’économie avec le groupe sidérurgique allemand, le cabinet de la ministre déléguée chargée de l’industrie, Agnès Pannier-Runacher, a fait savoir à l’Agence France-Presse (AFP), jeudi 18 novembre, que « Saarstahl a[vait] indiqué son accord pour renoncer à son projet de transfert d’activité d’Ascoval vers son site allemand ».
Mercredi, les représentants des syndicats CGT et CFDT du site racheté il y a quatre mois par Saarstahl avaient affirmé que l’aciérie pourrait voir 40 % de sa production temporairement transférée en Allemagne. En cause : la hausse des prix de l’électricité qui alimente le site, à la pointe en matière environnementale.
Saarstahl n’avait pas confirmé, affirmant n’avoir pris « aucune décision », mais le groupe avait reconnu qu’il étudiait des « options temporaires » pour « limiter les effets négatifs » de cette hausse, quand ses hauts fourneaux en Allemagne tournent au charbon, bien moins cher.
Le gouvernement avait rapidement réagi, après plusieurs années de mobilisation pour sauver le site et encore un récent prêt de 20 millions d’euros en début d’année pour payer les salaires. Le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, avait affirmé, jeudi matin, qu’il n’était « pas question » que l’aciérie voie son activité délocalisée « définitivement » en Allemagne.
Rappelant qu’il s’était « battu avec beaucoup d’énergie » pour sauver cette usine employant 270 salariés et produisant des barres d’acier destinées à la fabrication de rails, notamment pour la SNCF, et lui trouver un repreneur, il avait assuré que le gouvernement n’avait pas l’intention de « la laisser tomber ».
A en croire Bercy, le branle-bas de combat a même débuté il y a « plusieurs semaines » pour alléger les coûts des entreprises touchées par la hausse des prix de l’énergie, avec notamment l’annonce, au début de novembre, d’une aide aux entreprises les plus consommatrices d’électricité, dont Ascoval.
Les réactions politiques n’avaient pas tardé, en pleine précampagne électorale, alors que le gouvernement a fait de la réindustrialisation et de la décarbonation de l’industrie un de ses objectifs prioritaires. Dès mercredi, le député du Nord et candidat communiste à la présidentielle Fabien Roussel avait écrit à Bruno Le Maire pour lui demander d’« intervenir sans délai ».
Les candidats à l’investiture du parti Les Républicains Valérie Pécresse et Xavier Bertrand étaient eux aussi montés au créneau, la première fustigeant une délocalisation « scandaleuse et ubuesque, surtout quelques jours après la COP26 de Glasgow ».
Cette menace tombait en effet mal pour l’exécutif, qui affiche l’ambition de faire de la France une terre de production industrielle et décarbonée, grâce à une électricité nucléaire faiblement émettrice en CO2.
« Il faut que le gouvernement accède à la demande d’Ascoval sur le tarif de l’électricité », avait réclamé jeudi Xavier Bertrand, l’actuel président de la région Hauts-de-France, en marge d’une séance du conseil régional. « Quand on veut, on peut. Le président de la République vient demain dans la région ? Eh bien, il faut que lui-même apporte la réponse très clairement », avait ajouté Xavier Bertrand, alors qu’Emmanuel Macron se rend dans le Nord et l’Aisne, vendredi, pour un déplacement sur le thème du développement des territoires.
Le sujet est sensible, tant le sort d’Ascoval a mobilisé ces dernières années le gouvernement et Emmanuel Macron, à la fois comme ministre de l’économie sous François Hollande, puis depuis son arrivée à l’Elysée. Lors du rachat par le groupe sidérurgique allemand, validé en août, Bruno Le Maire avait salué « une très bonne nouvelle pour l’avenir de la filière sidérurgique française et pour les salariés ».
Devant le siège du constructeur automobile Opel, à Rüsselsheim, en Allemagne, le 15 octobre 2018. ANDREAS ARNOLD / AFP
Soulagement à Rüsselsheim. Au siège allemand d’Opel, les syndicats ont gagné leur premier vrai bras de fer avec leur maison mère, Stellantis. La maison fondée par Adam Opel en 1862 ne sera pas démantelée comme ils le craignaient. Un accord est intervenu mercredi 17 novembre entre la puissante centrale IG Metall et le géant franco-italien. Ce dernier renonce à sa réorganisation.
Depuis que PSA et Fiat Chrysler ont fusionné officiellement en janvier, le patron, Carlos Tavares, s’attache à rationaliser un outil industriel gigantesque et à faire jouer les synergies. Il se proposait donc de sortir les usines allemandes d’Opel pour les rattacher directement à une unité basée à Amsterdam. L’idée étant de transformer les usines de la société de sorte qu’elles puissent produire tous les modèles du groupe, de façon à s’adapter le plus vite possible à la demande.
Mais les syndicats ont vu le loup, caché derrière cette rationalisation de bon sens : la volonté de sortir les usines allemandes du système de cogestion qui donne aux syndicats un droit de regard sur la gestion et l’emploi dans les sites. Et ceux-ci ont fort à faire en ce moment pour protéger ce pilier du système économique outre-Rhin, face à la transition considérable que vit la construction automobile du thermique vers l’électrique.
Land actionnaire
En danger de mort, les constructeurs rationalisent à tout-va. Stellantis n’est pas la seule préoccupation d’IG Metall. L’empereur de l’automobile allemande, Volkswagen (VW), lui donne aussi du fil à retordre. Son PDG, Herbert Diess, a affirmé en privé qu’il y aurait 30 000 personnes de trop chez VW. Avec un raisonnement simple : Tesla, qui est en train d’implanter une usine à Berlin, à moins de 200 kilomètres du siège de VW, peut fabriquer une voiture en dix heures, quand il en faut trois fois plus chez Volkswagen.
La guerre de la productivité est lancée et fera des victimes, car la construction d’une voiture électrique demande moins de main-d’œuvre. Sauf à produire plus de voitures, mais il faut alors les exporter et donc être compétitif avec tous les Tesla du monde. Douloureux dilemme.
La grande différence entre Stellantis et Volkswagen est que le Land de Basse-Saxe est actionnaire de VW et se range traditionnellement du côté des syndicats. Ensemble, ils peuvent imposer leurs vues au conseil de surveillance, ou au moins être en position de force pour négocier. Ce système, aussi envié que décrié à l’étranger, n’a pour l’instant pas empêché l’Allemagne de rester un géant industriel. Et le pouvoir politique l’a constamment soutenu. La transition actuelle sera un test de la résilience de ce modèle face à la tempête qui s’annonce.
Le secrétaire général du syndicat FO, Yves Veyrier, à gauche, lors des rencontres entre gouvernement et syndicats à l’hôtel de Matignon, le 1er septembre 2001. THOMAS COEX / AFP
La campagne présidentielle s’invite dans les discussions ouvertes par le gouvernement avec les syndicats sur la rémunération des fonctionnaires. Mardi 16 novembre, Force ouvrière-Fonction publique a annoncé qu’elle mettait « un point d’arrêt » à sa participation à la conférence sur les perspectives salariales. Pour justifier son retrait, le syndicat évoque « des discussions stériles qui s’apparentent à la préparation du programme électoral du candidat Emmanuel Macron » à la présidentielle.
Annoncée en juillet, la conférence a débuté formellement fin octobre. Quatre thèmes sont prévus : l’égalité professionnelle entre femmes et hommes, l’équité de rémunération entre les métiers et les filières, l’attractivité et le système de carrières, les contractuels. Elle doit s’achever en février sur un état des lieux et des propositions.
Le 16 novembre également, trois autres organisations (CGT, FSU, Solidaires) ont écrit à la ministre de la transformation et de la fonction publiques, Amélie de Montchalin, pour la prévenir qu’elles n’avaient « nullement l’intention de servir de caution à une conférence qui pourrait être exploitée à des fins politiques et partisanes ».
Priorité : les moins bien payés
Le point d’achoppement est, sur le fond, toujours le même : les syndicats veulent le dégel du point d’indice, c’est-à-dire une revalorisation générale. C’est le cas de Force ouvrière, qui demande l’ouverture de négociations salariales. La CGT, FSU et Solidaires quitteront la conférence sans « une réponse claire et rapide » de Mme de Montchalin sur ce point.
La position du gouvernement est pourtant constante et assumée depuis 2017 : pas d’augmentation générale des salaires, mais des mesures ciblées. Le projet de budget 2022 prévoit d’ailleurs 250 millions d’euros pour revaloriser les agents de catégorie C.
Après ? L’entourage de la ministre ne ferme aucune porte, rappelant qu’une réunion sur les salaires est prévue en décembre et que la conférence a vocation à aborder tous les sujets. La priorité de 2022, ce sont les moins bien payés. « Quel doit être le focus des années suivantes ? Quels seront les meilleurs outils ? », s’interroge-t-on de même source, en précisant : « Les paramètres macroéconomiques, comme l’inflation, peuvent changer. Nous ne sommes pas des dogmatiques. On ne s’enferme pas dans un “ça, jamais”. »
Quoi qu’il en soit, le gouvernement s’étonne que les syndicats s’en aillent avant que ces questions ne soient abordées, et promet que la conférence ira à son terme. Selon un proche de la ministre, les propositions qui en sortiront ne seront « pas le programme d’Emmanuel Macron, mais un élément du débat public ».
FactuelCette institution du milieu judiciaire permet aux douze jeunes avocats, sélectionnés par le biais d’un concours d’éloquence, d’acquérir rapidement de l’expérience, de la visibilité et une reconnaissance dans la profession.
Ils appartiennent à un club très ancien, prestigieux et à l’accès restreint. Y être admis, c’est l’assurance de brûler les étapes d’une carrière. Dans ce cénacle que le grand public ignore, on dîne avec des ministres ou avec des « stars » du droit. On convie lors de joutes oratoires, journalistes, hommes et femmes politiques, acteurs et humoristes. Salvatore Dali, Fabrice Luchini, Nicolas Sarkozy, Plantu, ou encore Catherine Deneuve ont, entre autres, fait partie de leurs invités d’honneur. Ce club, c’est la Conférence des avocats du barreau de Paris.
Créée en 1818, « la Conférence » rassemble douze jeunes avocats, appelés « les secrétaires », désignés pour un an et qui assurent la défense pénale d’urgence dans des affaires sensibles. Ils sont choisis par leurs pairs à l’issue d’un concours d’éloquence en trois tours. En 2021, environ 230 candidats étaient inscrits au premier tour. Tous les avocats de moins de 35 ans qui ont prêté serment peuvent participer, même si une certaine souplesse sur la limite d’âge peut être accordée et aucune présélection n’est organisée à l’entrée.
Visibilité inestimable
Durant une année entière, les douze orateurs élus bénéficient de plusieurs prérogatives.D’abord, ils jouissent d’un monopole en cas d’instruction criminelle à Paris. « S’il y a un meurtre, un assassinat ou une infraction en bande organisée à Paris, par exemple. On sera présent lors de la mise en examen, explique Chloé Redon, actuelle huitième secrétaire – chaque secrétaire possède un numéro auquel est attachée une fonction particulière –, chargée de la communication. Pour la suite de l’instruction, on sera automatiquement désigné si le client souhaite un avocat commis d’office. » Ces jeunes avocats détiennent également un monopole concernant l’instruction des affaires financières, les comparutions immédiates de renvoi et les gardes à vue en matière criminelle.
Maître Paul Nafilyan fait face aux douze secrétaires de la conférence et au bâtonnier de Paris, Olivier Cousi, le 15 novembre 2021, lors du 3e tour du concours d’éloquence organisé dans la bibliothèque de l’ordre, au Palais de justice de l’île de la Cité. JULIEN MUGUET POUR » LE MONDE »
Mais être choisi dans le cercle des Douze constitue avant tout une opportunité professionnelle décisive dans la carrière de ces pénalistes. « Je n’avais aucun réseau. Personne de mon entourage ne travaillait dans le droit, témoigne Chloé Redon. C’était le seul moyen pour moi de commencer à développer une clientèle. J’ai pu m’installer à mon compte. » Dans ce milieutrès concurrentiel, la Conférence offre une visibilité inestimable.« Je serai toujours attentif à un passé de secrétaire de la Conférence si je dois recruter des collaborateurs », confie le pénaliste Jean-Yves Le Borgne, lui-même élu secrétaire en 1977.
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« La période de préparation de l’examen du barreau est très intense » C’est ainsi que Lucas, 23 ans et fraîchement admis à l’école d’avocats de Bordeaux, résume la rudesse de la préparation à l’examen du CRFPA (Centre régional de formation professionnelle d’avocats). Sélectif, son taux de réussite atteint en moyenne les 30 %. Chaque année, environ 4 000 étudiants intègrent une formation au sein des 11 écoles du barreau de France.
Fixé par un arrêté du 19 juillet 2017, le coût des dix-huit mois de formation pour se draper de la robe noire s’élève au maximum à 1 825 euros. Après une décision du 3 février 2017 du Conseil national des barreaux (CNB), institution qui organise la formation des élèves avocats, il avait été un temps question d’augmenter les frais d’inscription à 3 000 euros. Une hypothèse qui n’est pas aujourd’hui « le souhait politique » de Jean-François Mérienne, président de la commission formation du CNB. « La profession d’avocat doit être ouverte, elle n’est pas réservée à des fils d’archevêques », insiste l’avocat de Dijon.
« Les admis sont en grande majorité issus de prépas privées. » Lucas, 23 ans, admis à l’école de Bordeaux
Le recours à une préparation privée, dont le coût oscille entre 1 500 et 2 000 euros, l’été qui précède l’examen en septembre, est de plus en plus fréquent. « Les admis sont en grande majorité issus de prépas privées », constate Lucas. Et si l’on rate le barreau, il faut se redonner les moyens de s’élancer une deuxième fois. « Une dernière fois », corrige Ibrahim Shalabi, 29 ans et avocat au barreau de Paris. Pour cet ancien étudiant boursier sur critères sociaux échelon 7 (le plus élevé), c’est le temps nécessaire aux révisions qui est un frein, davantage que le coût d’une nouvelle prépa à financer.
« Le CRFPA demande trois mois de focus. Tu ne te consacres qu’à ça, se remémore le jeune juriste. Cela signifie – sauf exception, je sais qu’il y en a qui le font – de ne pas travailler à côté. Pour quelqu’un qui vit à Paris, trois mois sans rentrer d’argent, si tu ne vis pas chez tes parents, c’est compliqué. » C’est d’ailleurs dans sa famille qu’il a révisé.
Même recette pour Lucas. « Etre chez ses parents aide. C’est plus confortable car mes journées s’étalaient de 8 heures à 19 h 30 pour préparer les épreuves écrites », explique l’élève avocat,avant d’ajouter qu’il n’avait peut-être bu que « deux bières dans l’été ». A contrario, les amitiés tissées entre étudiants révisant le CRFPA se trouvent renforcées. « Cet examen est une expérience éprouvante mais extrêmement enrichissante socialement », observe Ibrahim Shalabi, qui a gardé avec ses compagnons de révisions pour le barreau des liens « beaucoup plus forts » que ceux noués « en début de faculté de droit ».
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Professeure d’économie à l’université de Nouvelle-Galles-du-Sud à Sydney (Australie) et chroniqueuse du « Monde », Pauline Grosjean conceptualise, dans un livre paru au Seuil, le « patriarcapitalisme », ou comment la structure de domination, la culture et l’identité de genre interagissent avec le système économique pour faire obstacle à l’égalité femmes-hommes.
Les années 1980 furent le témoin de progrès économiques fulgurants pour les femmes. Que s’est-il passé depuis ?
A la fin des années 1980, les femmes sont en moyenne plus éduquées que les hommes dans les pays occidentaux, n’interrompent plus ou très peu leur carrière pour s’occuper de leur famille, et accèdent à des professions, notamment la médecine ou la magistrature, qui auparavant étaient réservées aux hommes. Mais l’explosion des inégalités de revenus depuis s’est marquée par un creusement des inégalités économiques entre les femmes et les hommes.
Cet écart s’explique par les différences systématiques en termes de choix de métier et d’industrie, différences dictées par des injonctions à satisfaire des identités de genre, et par des considérations sociales de qualités naturelles supposées féminines ou masculines : c’est ce que j’appelle le patriarcapitalisme.
L’Australie, où je réside depuis 2011, est un cas particulièrement intéressant en raison d’une expérience historique particulière qui a laissé des traces indélébiles sur les normes de genre. Le pays a longtemps été caractérisé par un déséquilibre démographique très important, avec un surcroît du nombre d’hommes par rapport aux femmes, aussi bien en raison de son statut de colonie pénale que d’une immigration volontaire majoritairement masculine.Cette expérience historique permet de mieux comprendre la formation des normes sociétales de genre, leurs impacts économiques et leur persistance à long terme.
La robotisation a-t-elle rendu la conciliation entre vie professionnelle et privée plus aisée ?
Contrairement aux attentes, non : on travaille encore plus, notamment dans les postes à responsabilité. On parle alors de « opt-out revolution » : certaines femmes, mères et très diplômées, se rendent compte que leur travail est incompatible avec la maternité. Dans le milieu académique, si une femme a du succès, son statut nullipare va être mis en avant. On dira : « Elle est prof à Harvard, mais elle n’a pas d’enfants. » On n’aura jamais la même remarque pour un homme.
Comment lutter contre les inégalités de genre en entreprise ?
Les grandes entreprises doivent publier leurs comptes financiers plusieurs fois par an, mais presque rien ne les oblige à dévoiler quoi que ce soit sur les problématiques de diversité. Peu de données publiques existent sur la répartition des différents postes hiérarchiques entre les femmes et les hommes. Les entreprises ne sont même pas contraintes de rendre publics les cas de harcèlement sexuel.
La France n’a que très récemment fait des progrès dans ce sens : depuis 2020, les entreprises doivent publier un index global d’égalité femmes-hommes à partir de quatre ou cinq indicateurs selon leur taille – écart de rémunération, écart de répartition des augmentations, nombre de salariées augmentées à leur retour de congé maternité, parité parmi les dix plus hautes rémunérations. Un progrès donc, mais loin d’une mesure systématique et détaillée de la culture d’entreprise en termes d’égalité femmes-hommes.
L’arrivée de femmes aux conseils de direction sous l’effet de quotas s’est-elle répercutée sur le reste de l’entreprise ?
Les progrès des femmes en haut de la hiérarchie n’ont pas bénéficié aux autres employées : on ne constate pas d’augmentation des embauches des femmes en général, ni de mise en place de politiques plus favorables pour elles dans l’entreprise. Les femmes qui se hissent tout en haut de l’échelle n’ont pas la même expérience de vie que les autres. Elles ont fait des sacrifices importants vis-à-vis de leur famille : elles sont moins mariées et ont moins d’enfants par rapport aux autres femmes dans l’entreprise. Elles sont donc moins bien placées pour identifier les obstacles qu’on rencontre lorsqu’on essaie de concilier carrière et enfants.
Quel a été l’impact de la pandémie sur les inégalités de genre ?
Le Covid a touché des secteurs d’activité plus féminins, en contact avec le client. Il s’agit de la récession la plus inégalitaire qu’on ait jamais connue en termes de genre. Dans les pays où les écoles ont fermé, ce sont les femmes qui se sont majoritairement occupées des enfants à la maison. Même quand, dans le couple, la femme comme l’homme ont doublé le temps passé avec les enfants, comme les femmes y consacraient déjà plus d’heures auparavant, en valeur absolue l’écart s’est creusé.
Pourtant, devinez à qui profite l’argent mobilisé dans les plans de relance ? Aux emplois majoritairement masculins, dans les secteurs des infrastructures et de la rénovation énergétique.
Aujourd’hui, les scandales #metoo incarnent une demande renouvelée d’égalité. Une nouvelle ère s’ouvre-t-elle ?
Je suis assez optimiste. Mes étudiantes de 20 ans ne sont pas comme moi au même âge. Elles n’admettent plus les choses qui moi me faisaient rire nerveusement pour ensuite me sentir mal pendant des jours. On met des mots sur le harcèlement sexuel.
Mais il existe encore des comportements sur lesquels la lumière n’a pas été faite. Sur le retour de congé maternité par exemple, qui fut le vrai obstacle à mon épanouissement professionnel : on m’a piqué des données, viré des papiers.
Quand j’ai commencé ma carrière, le congé maternité, je m’en moquais, cela ne me concernait pas du tout. Si on m’avait alertée, qu’on m’avait dit que c’est précisément à ce moment qu’autant de femmes tombent de l’échelle, j’aurais été davantage vigilante. Défaire le patriarcapitalisme dans nos mentalités est possible. La législation et une politique ambitieuse d’égalité femmes-hommes peuvent changer les normes de façon durable et robuste.
Alors que le nombre de migrants a baissé dans le monde en 2021, les transferts de fonds vers leurs pays d’origine devraient connaître une hausse spectaculaire de 7,3 % cette année, à 589 milliards de dollars (520 milliards d’euros). Les migrants originaires des pays pauvres envoient trois fois plus d’argent que l’ensemble de l’aide publique au développement dépensée par les pays riches dans le monde. La Banque mondiale, qui publie ces chiffres mercredi 16 novembre, souligne leur « importance » comme rempart à la crise économique qui frappe actuellement les pays à bas et moyen revenu.
L’institution sise à Washington appelle même les gouvernements à « faciliter ces transferts » pour soutenir la reprise mondiale et parce qu’ils sont « une bouée de sauvetage essentielle pour les dépenses des ménages dans l’alimentation, la santé et l’éducation pendant les périodes de difficultés économiques ». La hausse est attribuée à deux causes principales : d’abord la vigoureuse reprise économique dans les pays d’accueil, aux Etats-Unis et en Europe, aidée par d’importants plans de soutien ; et les besoins des familles dans les pays pauvres, qui ont subi de plein fouet la pandémie de Covid-19.
Les flux d’argent progressent de 21,6 % en Amérique latine et dans les Caraïbes, particulièrement dans les pays qui ont accueilli ces derniers mois des migrants en transit vers les Etats-Unis, notamment au Mexique, ce qui laisse penser qu’une partie des sommes a servi à payer des passeurs. L’autre hypothèse est l’arrivée massive de télétravailleurs américains dans ces pays pendant le confinement, ce qui aurait entraîné d’importants transferts de devises.
« Processus entravé »
Des hausses sont plus spécifiques à certaines régions, comme celles à partir des pays du Golfe et de la Russie, dont les économies tirent profit de la hausse des cours du pétrole, ou encore vers des pays en crise comme le Liban ou le Yémen. Dans le reste du monde, la hausse est comprise entre 5 % et 10 %, sauf en Asie de l’Est (hors Chine) où elle ne devrait progresser que de 1,4 %.
Les transferts devraient continuer de progresser en 2022, mais à un rythme moins soutenu du fait de l’arrêt des plans de relance budgétaires
Les migrants partent travailler à l’étranger malgré des coûts exorbitants. Un Bangladais paie en moyenne l’équivalent de vingt mois de son salaire à des agents, en Arabie saoudite, pour y trouver un travail. Il est aussi plus difficile pour eux de trouver un emploi. La Banque mondiale note que « la baisse du nombre de travailleurs étrangers dans les pays du Golfe » est une « tendance de fond inquiétante du point de vue [des] pays à bas et moyen revenu ».
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Emmanuel Macron lors de l’ouverture du sommet « Destination France », à Paris, le 4 novembre 2021. GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP
La crise, si elle a fait chuter drastiquement le volume de projets d’investissements internationaux dans le monde, n’a pas bousculé outre mesure la hiérarchie des villes les plus attractives pour y implanter centres de recherche, sièges sociaux ou centres de production. L’édition 2021 du Global Cities Investment Monitor, publié mercredi 17 novembre, confirme la première place de Londres aux yeux des investisseurs internationaux, mais une première place pâlissante, effet Brexit oblige.
La part de marché de la métropole britannique reflue depuis 2019, faisant, en comparaison, ressortir l’attrait de Paris et de l’Ile-de-France, qui occupent la deuxième place du classement, malgré une part de marché qui reste quasi inchangée. Singapour vient en troisième position, suivie d’un doublé entre Düsseldorf et Dubaï. New York, première ville américaine, est huitième dans ce classement réalisé sur la base d’une enquête conduite par OpinionWay, auprès de cinq cents investisseurs internationaux installés dans vingt pays, et commandée par Greater Paris Investment Agency et Choose Paris Region.
52 % de plus qu’en 2020
Le tout dans un contexte de lente reprise du nombre de projets accompagnés par les structures spécialisées. Après une chute drastique en 2020, Choose Paris Region, l’agence de promotion et d’attractivité internationale de la région Ile-de-France, a eu à traiter 736 projets sur la période comprise entre janvier et octobre 2021, soit une progression de 18 % par rapport à 2020. Ces projets représentent potentiellement 32 056 emplois nouveaux à échéance de trois ans, soit 52 % de plus que l’an passé.
Ce baromètre conforte aussi le rôle de l’Europe comme plaque tournante des investissements dans le monde. « L’Europe, dans ce domaine, a opéré une percée spectaculaire depuis 2014 », souligne Lionel Grotto, directeur général de Choose Paris Region. Le Vieux Continent était, en 2020, le premier investisseur vers le reste du monde, avec 55 % des investissements directs internationaux, et le premier bénéficiaire des investisseurs mondiaux, avec 49 % des projets. Le nombre de projets d’outre-Atlantique a fortement augmenté. Outre Londres et Paris, trois métropoles allemandes (Düsseldorf, Berlin, Munich), deux espagnoles (Barcelone et Madrid), complétées par Amsterdam et Dublin, figurent dans les villes favorites des investisseurs. Dans cette enquête, l’un des critères de choix essentiels pour les implantations était la réponse apportée à la crise sanitaire : Paris arrive en deuxième position, après Singapour et avant Shanghaï et Londres.
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Des employés et syndicalistes de Ferropem manifestent contre le plan social visant leurs usines, au château de Vizille, en Isère, le 14 juillet 2021. PHILIPPE DESMAZES / AFP
Le groupe américano-espagnol Ferroglobe, l’un des principaux producteurs mondiaux de silicium, a annoncé, lundi 15 novembre, la levée du plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) engagé sur le site des Clavaux, près de Grenoble, l’une des deux usines Ferropem qu’il voulait fermer dans les Alpes. Cependant, les huit mois de négociations n’ont pas permis de sauver le site de Château-Feuillet (Savoie).
Dans le département, la nouvelle a été accueillie comme une « délivrance » par les 131 salariés du site des Clavaux, qui avaient choisi de poursuivre le travail pour prouver que leur usine, menacée depuis le mois de mars, était toujours compétitive. Vingt-cinq emplois seront par ailleurs créés sur ce site centenaire installé dans l’ancien berceau hydroélectrique de la vallée de la Romanche, grâce au transfert d’une ligne de production de disiliciure de calcium, qui fonctionnait jusque-là à Château-Feuillet. « Nous savions que le défaut de compétitivité invoqué pour les Clavaux était erroné et nous avons choisi de riposter par le travail, même si le pari était risqué. Mais la démarche a payé », se réjouit Mourad Moussaoui, délégué central du syndicat Force ouvrière à Ferropem.
Dans un communiqué, Ferroglobe a justifié ce revirement par la signature d’un nouveau contrat commercial avec un « client historique » et un accord avec l’Etat français, qui permettra à Ferropem, selon le ministère de l’industrie, de bénéficier d’une trésorerie anticipée de 15 millions d’euros. Un nouveau contexte financier favorable qui autorise la filiale de Ferroglobe à « réduire l’impact social du projet de réorganisation présenté en mars 2021, tout en assurant sa compétitivité sur l’ensemble de ses cinq sites industriels français », a souligné sa maison mère.
« Trouver des solutions pour le territoire »
A l’issue d’un comité social et économique central extraordinaire qui s’est tenu lundi à Chambéry (Savoie), au siège social de Ferropem, Ferroglobe a en revanche confirmé le maintien du PSE amorcé en mars à Château-Feuillet, l’autre usine alpine de sa filiale. Le groupe, qui promet « un plan de redéploiement et des mesures sociales de qualité » pour ses 226 salariés, s’engage à « s’investir pour trouver des solutions pour le territoire » en suivant notamment « les manifestations d’intérêt et les projets industriels associés ».
Le ministère de l’industrie a fait savoir qu’il existait « toujours trois ou quatre marques d’intérêt industrielles intéressantes » autour du site de Château-Feuillet
« Après avoir refusé l’activité partielle de longue durée et maintenant des prêts d’Etat, Ferroglobe se livre à un homicide volontaire sur l’établissement de Château-Feuillet, en refusant un accord d’obligation d’engagement de cession à des concurrents », déplore toutefois un salarié sous le couvert de l’anonymat. Pour Yannick Bacaria, référent Rhône-Alpes de la Fédération nationale CGT des industries chimiques, la fermeture envisagée de l’usine de Château-Feuillet, qui fut « le plus gros site de la filière silicium française », constitue un « non-sens écologique » qui va obliger la France à importer du silicium de Chine, alors que cette dernière le fabrique avec de l’électricité carbonée. « C’est un manque d’ambition politique qui va accélérer le problème du climat », insiste-t-il.
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