FactuelBien que chahuté par plusieurs décennies de mondialisation, le fabricant de trompettes a pu éviter de licencier. Aux manettes de l’entreprise créée en 1827, trois femmes − la grand-mère, sa fille et sa petite-fille − résolues à orchestrer la reprise.
Peut-être le défilé annuel de la fanfare de votre village a-t-il été annulé cet été, comme celui d’avant ? Ou était-ce le carnaval qui anime la ville chaque année ? Ou la bravade ? « Eh bien derrière, c’est plein de métiers qui en ont aussi pâti », glisse Sophie Glace, la cogérante, 49 ans, dans le vaste bureau de l’entreprise PGM Couesnon, à une encablure de la gare de Château-Thierry (Aisne).
Ginette Planson, repreneuse de l’activité et PDG de l’entreprise, à Etampes-sur-Marne (Aisne), le 2 novembre 2021. ERIC GARAULT / PASCOANDCO POUR «LE MONDE»
Au-dessus de sa tête, suspendue au mur comme un trophée, une trompe de chasse dorée, de la longueur de la pièce ou presque. « 4,54 mètres et demi ! La taille nécessaire pour obtenir un ré majeur », précise-t-elle. Depuis 1827, Couesnon fabrique des cuivres et des percussions. Dans le vaste atelier attenant, les feuilles de laiton se font trompette, tuba, clairon. Pour jouer en mi ou en si bémol, on martèle, on recuit, on repousse, on polit.
Ils ne sont plus que deux fabricants en France, une trentaine dans le monde. Et les temps sont durs. « Avec la crise sanitaire, les annulations et jauges réduites, nous avons perdu deux années de suite l’équivalent de ce que sont Noël et Pâques pour les chocolatiers : la Fête de la musique, les festivals d’été, les défilés du 14-Juillet… », poursuit Sophie Glace. Le chiffre d’affaires s’est effondré de près de 50 %. « Pour les instruments à vent, qui projettent [des particules], on attend toujours cette reprise dont tout le monde parle à la télé… C’est long », se désole-t-elle. « Moi j’y crois, ça va repartir », l’interrompt, sur un ton presque tranquille, sa mère, Ginette Planson, toujours PDG de l’entreprise à 79 ans. Ici, cela fait longtemps qu’on affronte les tempêtes en famille.
PGM-Couesnon fabrique des instruments à vent depuis 1827. ERIC GARAULT / PASCOANDCO POUR «LE MONDE»
Elles évoquent ensemble le passé glorieux de Couesnon, qui, il y a un siècle, a compté jusqu’à 1 000 employés sur six sites en France, dont 600 à Château-Thierry. « Un jour, j’avais emmené mes petits-enfants en voyage aux Etats-Unis. On descend dans une boîte de jazz à San Francisco, et là, le hasard : toutes les affiches au mur, c’était des affiches Couesnon ! », raconte Ginette avec fierté. Sidney Bechet, Bill Coleman et d’autres grands noms du jazz ont porté, dans les années 1950, la renommée de l’entreprise. « On était leader du marché ! »
Concurrence des instruments produits en Chine
Ginette Planson a commencé à travailler là en 1960. Elle avait 18 ans ; son mari y avait été embauché quelques années plus tôt. « A “Château”, les gens travaillaient soit chez Belin [les biscuits], soit chez Couesnon. » En 1979, première secousse : un incendie ravage l’atelier. Sur les 165 employés, seuls 20 sont repris. Ginette Planson est licenciée. Alors qu’elle repasse à l’entreprise, elle découvre dans la cour les machines qui partent à la ferraille. « Ça m’a pris comme ça, sur un coup de tête, j’ai dit : “Je vous les rachète au prix de la ferraille !” », raconte-t-elle, encore amusée par son audace. Le soir même, les machines sont installées au sous-sol de sa maison.
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Des travailleurs, en février 2018, lors de la construction du stade Al-Wakrah. KARIM JAAFAR / AFP
Peter est une silhouette esseulée dans la nuit de Doha. Le voiturier ghanéen se tient droit comme un poteau à un carrefour de Msheireb, au pied des tours de bureaux de ce nouveau secteur, construit à l’emplacement d’un quartier indien tombé en décrépitude. Les clients se faisant rares, le quadragénaire, sanglé dans une livrée couleur ocre, accepte de s’ouvrir sur sa vie au Qatar.
« Mon salaire n’est pas bien haut, 1 250 riyals par mois [300 euros], sans le logement et la nourriture, qui sont pris en charge par mon employeur. Mais c’est mieux qu’au Ghana, c’est pour cela qu’on vient ici. Et puis, la situation s’améliore. Il y a cinq ans, si l’on demandait à changer d’emploi, on était renvoyé dans notre pays. Mais il y a quelques mois, grâce aux réformes du gouvernement, j’ai pu changer d’entreprise sans difficulté. Tous ces progrès, c’est grâce à la Coupe du monde et à la pression que les médias et les ONG de défense des droits de l’homme ont mise sur le Qatar. »
De l’autre côté de la ville, dans le quartier d’affaires de West Bay, Max Tuñon, le directeur de l’antenne locale de l’Organisation internationale du travail (OIT), ouverte en 2017, tient un discours à peu près similaire : « Il y a encore de nombreux défis, mais en matière de protection des travailleurs migrants, le Qatar a fait des pas remarquables. »
Les avancées ont été particulièrement lentes à venir. Alors que les autorités de Doha avaient promis d’abolir la kafala en 2015, ce n’est qu’en 2020, dix ans après le vote de la Fédération internationale de football (FIFA) attribuant à l’émirat le Mondial 2022, que ce système enchaînant les migrants à leur employeur, confinant à l’esclavage moderne, a été rayé de la législation.
La loi autorise désormais les deux millions de ressortissants d’Asie du Sud-Est et d’Afrique, à l’origine de la foudroyante modernisation de cette micromonarchie du Golfe, à quitter le pays et à changer d’emploi sans requérir au préalable la permission de leur patron.
« Mise en œuvre faible »
Le Qatar a aussi imposé en 2020 un salaire minimum obligatoire, fixé à 1 000 riyals, auxquels doivent s’ajoutent 300 riyals pour la nourriture et 500 pour le logement, s’ils ne sont pas fournis par l’employeur. « Quand je suis arrivé à Doha pour la première fois, il y a seize ans, j’étais payé 500 riyals par mois », confie Chandra, un Népalais de 35 ans, qui officie comme chauffeur dans une entreprise de détergent. « Aujourd’hui, j’en gagne 3 000 », ajoute ce migrant venu faire ses courses au centre commercial de Labour City.
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Des touristes visitent le Château du Clos Lucé, à Amboise (Indre-et-Loire), le 7 novembre 2021. LP / AURELIE AUDUREAU / PHOTOPQR / LE PARISIEN / MAXPPP
Salons internationaux et cyclotourisme. Agences de voyages et start-up. Bases nautiques et petits trains touristiques. Hôtellerie périurbaine et BTS « tourisme ». Au risque du saupoudrage, le plan Destination France, que doit présenter, samedi 20 novembre, le premier ministre, Jean Castex, à Amboise (Indre-et-Loire), couvre la plupart des enjeux du tourisme français, auquel le gouvernement entend fixer un cap à dix ans : se hisser à la première place mondiale en matière de recettes touristiques des visiteurs étrangers, en faisant « monter en qualité » l’offre globale et en s’octroyant le titre symbolique de « première destination de tourisme durable dans le monde ».
Le plan consiste en 1,3 milliard d’euros de prêts, quelque 350 millions d’euros d’aides à la transformation du secteur, ainsi que des actions de communication (30 millions d’euros) et des aides au départ en vacances pour les jeunes, les seniors et les ultramarins (70 millions). « L’Etat investit à nouveau dans la politique touristique, avec un fil rouge : le tourisme durable », souligne le secrétaire d’Etat au tourisme, Jean-Baptiste Lemoyne.
Depuis six mois, le gouvernement a recueilli les doléances d’un tourisme français en relative perte de vitesse vis-à-vis de ses rivaux, qu’ils soient proches – Espagne, Balkans – ou plus lointains – golfe Persique, Asie du Sud-Est. Il a identifié deux faiblesses majeures : le manque d’attractivité des métiers du tourisme et la qualité de l’offre en milieu de gamme.
Aucune mesure sur la rémunération
Pour pallier la première, il promet une campagne de communication en 2022 et 2023 de l’ampleur de celle menée par le ministère des armées, afin de « faire rêver à nouveau les jeunes sur ces métiers qui permettent l’ascenseur social et sont porteurs de sens ». Un « réseau d’excellence d’écoles et de formations » est également annoncé, alors que les formations se multiplient au détriment d’une cohérence globale et de leur qualité. Il viendra s’ajouter à la Conférence des formations d’excellence au tourisme, créée… en 2015.
Aucune mesure n’est annoncée, toutefois, sur les principaux freins à l’attractivité du métier : les conditions de travail et de rémunération. La première journée de négociations salariales dans l’hôtellerie-restauration, le 18 novembre, a montré le grand écart séparant les propositions du patronat des attentes des syndicats de salariés. Quant aux difficultés de logement pour les salariés dans les stations touristiques, le plan propose d’aider les collectivités territoriales et les employeurs à ouvrir des « guichets physiques d’information » pour les saisonniers.
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Maud Sarda et Thomas Marcotte ont cofondé la coopérative Label Emmaüs il y a 5 ans. D.R.
« Je ne sais pas ce que je ferais sans Emmaüs », lance Maud Sarda dans un éclat de rire partagé avec Thomas Marcotte. Les comparses ont cofondé la coopérative Label Emmaüs il y a 5 ans. Ces deux-là se connaissent bien et sont heureux de se retrouver « en vrai » après plusieurs mois au loin. Depuis début 2021, Thomas a quitté les locaux de Noisy-le-Sec pour suivre sa femme dans le Lot-et-Garonne et lancer une nouvelle plate-forme logistique Label Emmaüs sur la petite commune de Damazan. En arrivant au Village du réemploi de ValOrizon, la directrice du label raconte : « On avait en tête depuis quelques années de se déployer dans les territoires. C’est souvent comme ça avec nous, on a plein d’idées et c’est l’opportunité qui va tout débloquer ».
Depuis 2016, Maud Sarda déploie toute sa créativité au sein de la coopérative qu’elle a créée et qui compte désormais plus de 1 000 sociétaires. Au point de bousculer parfois un peu trop fort et trop vite les habitudes bien installées du Mouvement Emmaüs, qui a fêté ses 70 ans en 2019. Au départ de cette aventure, il y a la mise en ligne d’une plate-forme d’e-commerce éthique et solidaire réservée aux boutiques Emmaüs et aux acteurs du réemploi de l’Economie sociale et solidaire « pour tenir tête aux géants de l’e-commerce ». Puis l’équipe a créé Label Ecole, pour former des personnes éloignées de l’emploi aux métiers de l’e-commerce et plus récemment Trëmma.co, une sorte de Vinted solidaire, qui permet aux particuliers de vendre des objets et de financer des projets associatifs.
Pour la prochaine étape de développement, l’infatigable Maud Sarda prévoit d’ouvrir des petites plates-formes logistiques, « au moins une par région », pour développer des filières de réemploi spécialisées. L’équipe a déjà l’expérience d’un premier site à Noisy-le-Sec, qui rachète en gros les livres invendus dans les boutiques Emmaüs, pour les mettre en ligne et leur donner une dernière chance d’être lus avant de partir au recyclage. Ici, dans les locaux de Damazan, l’équipe réunie autour de Thomas Marcotte est en place depuis le début de l’été et se spécialise sur la récupération de mobilier de bureau pour les entreprises et de meubles neufs invendus.
La loi AGEC interdisant désormais la destruction des invendus, tout le secteur du réemploi est en train de se restructurer. « Les acteurs locaux nous ont accueillis à bras ouverts, raconte Thomas Marcotte. Il y a à la fois un fort besoin de création d’emplois dans les territoires ruraux, avec du chômage de très longue durée plus ancré et des politiques territoriales qui s’orientent vers le soutien au développement de la filière. »
Redonner le pouvoir d’agir
Maud Sarda a eu le coup de foudre pour le Mouvement Emmaüs il y a plus de dix ans. Elle le rejoint d’abord en tant que responsable nationale des structures d’insertion. Dans sa vie d’avant, elle était consultante au sein du cabinet Accenture « pour rembourser son prêt étudiant ». Un grand écart qui en étonne toujours plus d’un mais qui lui permet d’affirmer ses choix et de s’investir dans du mécénat de compétences au sein de la Fondation Accenture. Son combat pour l’inclusion et la solidarité, lui, s’ancre dans l’enfance et des valeurs de tolérance transmises par ses parents. « J’ai grandi en Guadeloupe et mes parents ont toujours fait des choix de vie marginaux par rapport à la norme bien pensante. J’ai vu des parcours chaotiques, je sais ce que c’est. »
Pendant ses études, elle est présidente de l’association humanitaire de son école de commerce, « s’interroge sur l’aide qui fait à la place des gens, adopte une posture descendante ». Et lors d’une mission dans un village en Inde où elle accompagne des porteurs de projets par la mise en place de microcrédits, elle comprend qu’aider les autres, c’est leur donner les moyens de leur autonomie, les remettre dans l’action et le pouvoir d’agir. « Donne-moi ton aide pour aider les autres », dit la célèbre maxime de l’abbé Pierre. « Mon moteur principal, ce sont les gens, confie l’entrepreneuse. Chez Emmaüs, nous sommes écoresponsables presque par défaut. Le cœur du projet reste la réinsertion de personnes qui ont connu des coups durs. »
« J’ai envie de croire que le besoin de cohérence va frapper les consommateurs et que c’est tout le système qui va progressivement se remettre en question »
Le Mouvement Emmaüs France est une grande famille, avec les bons et les mauvais côtés de la famille. En 2015, le conseil d’administration lui fait confiance et lui laisse un an pour élaborer un concept deplate-forme en ligneavec les acteurs du réseau. Label Emmaüs est mis en ligne en décembre 2016 et reçoit un accueil très mitigé des boutiques qui voient encore, pour certaines, d’un mauvais œil cette entrée sur Internet du mouvement ou se sentent menacées par la professionnalisation du secteur. « Les premiers mois, il y avait tellement peu de ventes, qu’on connaissait le nom de chacun de nos clients. Les jours où il n’y avait aucune activité, je sortais ma carte bleue pour acheter un produit et déjouer le mauvais sort », se rappelle Maud Sarda avec humour. Après 5 ans d’existence, la plate-forme n’a toujours pas trouvé son seuil de rentabilité mais devrait l’atteindre » d’ici un ou deux ans », espère la fondatrice.
Un rôle exemplaire
« Même si l’équilibre financier est plus long à trouver, nous sommes un pied de nez à l’économie classique, estime Maud Sarda. La preuve que l’on peut faire de l’économie avec des valeurs humanistes, d’inclusion et une prise en compte de notre impact. J’ai envie de croire que le besoin de cohérence va frapper les consommateurs et que c’est tout le système qui va progressivement se remettre en question. » Fidèles aux valeurs du mouvement, Maud Sarda et ses cofondateurs ont fait le choix du statut de société coopérative d’intérêt collectif (SCIC), à mi-chemin entre l’association et l’entreprise. « Un moyen pour nous de dire que nous sommes une vraie entreprise mais de garantir la poursuite du bien commun. L’enrichissement personnel, c’est le ver dans le fruit » , tranche-t-elle.
Afin d’assurer l’alignement du projet de Label Emmaüs, un comité éthique a vu le jour il y a deux ans pour sélectionner les structures qui peuvent vendre sur la plate-forme d’e-commerce. Avec le temps, Label Emmaüs évolue vers un rôle de plaidoyer auprès des entreprises traditionnelles et du grand public, que Maud Sarda prend plaisir à incarner. « Elle est notre influenceuse, la taquine Thomas Marcotte. L’Economie sociale et solidaire n’est pas une économie parallèle, nous sommes bien là pour faire bouger les lignes. Sur l’activité mobilier professionnel, nous commençons à travailler avec la célèbre marque Haworth de sièges de bureau. Nous allons innover ensemble, être sous-traitant pour leur activité de reconditionnement. »
Sur le site de Noisy-le-Sec, dans le 93, c’est le groupe United B – qui détient les enseignes Boulanger, Electro Dépôt… – qui se rapproche de Label Emmaüs pour renouer avec l’activité historique de réparation et reconditionnement des frères Boulanger dans les années 1950. Des évolutions positives qui cachent aussi une concurrence accrue sur le marché du réemploi et une baisse de la qualité des dons. Les grandes marques qui se lancent sur les offres de seconde main ? « Du greenwashing, juge Maud Sarda. Toutes proposent des bons d’achats aux consommateurs en échange de la récupération des articles usagés. Ce n’est pas ça l’économie circulaire. On continue de pousser à la consommation de produits neufs. »
Maud Sarda participera à la conférence organisée par le Monde « Quand la campagne réinvente la ville » sur le thème de l’Economie sociale et solidaire et ruralité, le 25 novembre à Guéret, dans la Creuse et en ligne.
Seront également présents à cette conférence : Marie-Laure Cuvelier, secrétaire générale de France Tiers Lieux, cofondatrice de la coopérative des Tiers-Lieux, Dominique Guerrée, président de Railcoop, Florence Delisle-Errard, fondatrice et directrice de Habitat des Possibles. Ainsi que Eva Sadoun, cofondatrice et présidente de LITA.co et coprésidente du Mouvement Impact France et la sociologue Isabelle Ferreras, maître de recherches du Fonds national de la recherche scientifique (FNRS), professeure à l’Université de Louvain (UCLouvain).
Les traits sont tirés, le visage fermé, les yeux rougis. « Je ne peux pas parler de soulagement», signale, d’emblée, au sortir de l’audience, Ghislaine Gistau, déléguée syndicale CGT de la Société aveyronnaise de métallurgie (SAM), située à Viviez (Aveyron). Sur le perron du tribunal de commerce de Toulouse, qui devait se prononcer ce vendredi sur l’intention de reprise portée par l’ancien patron de la fonderie Patrick Bellity, cette salariée prend le micro pour se faire entendre des salariés attentifs. « On laisse trois jours à Renault, jusqu’à mercredi 24 novembre, pour qu’il se positionne », rapporte-t-elle, des trémolos dans la voix. «Soit il accepte de s’engager et le tribunal donne du temps pour concrétiser l’offre. Soit, il refuse et le tribunal fixera, vendredi prochain, une nouvelle audience pour annoncer la liquidation sèche ».
Une décision inattendue qui laisse les salariés sous le choc. « Je ne sais pas quoi dire », témoigne du bout des lèvres Sandrine, les larmes aux yeux. « C’est terrible ». David Gistau, représentant CGT du personnel, lui, est gagné par la colère. « Ce n’est plus possible », s’emporte-t-il. « On veut du concret, sauver nos 340 salariés, leurs familles et notre territoire. On veut éviter des drames sociaux et on ne lâchera rien. »
Face à cette situation incertaine, les salariés de ce fabricant de pièces automobiles placé en redressement judiciaire en décembre 2019 puis en liquidation judiciaire avec poursuite d’activité jusqu’au 10 décembre, votent à l’unanimité, à main levée, le blocage de l’usine dès lundi, 5 heures du matin.
« Il faut faire de la Sam un exemple de relocalisation »
Pourtant, la veille, l’espoir animait encore les employés. Car M. Bellity, l’ancien dirigeant de la Sam jusqu’en juin 2016, obtenait le soutien financier de l’Etat, à hauteur de 5,5 millions d’euros, dont 4,5 millions d’euros sous forme de prêts. La région Occitanie s’était aussi montrée favorable à cette ébauche de reprise. Carole Delga, sa présidente PS, avait fait savoir au Monde qu’elle apporterait un soutien financier global de 3,3 millions d’euros.
Mais ces engagements sont conditionnés à l’accord du constructeur automobile Renault, le client quasi unique de la fonderie, qui doit fixer la feuille de route en volume de commande. En mai, le constructeur garantissait un volume d’activité de 40 millions d’euros de chiffre d’affaires jusqu’au printemps 2022 et le maintien de 250 emplois. « On veut que Renault respecte ses engagements », insiste Sébastien Lallier, délégué syndical CGT et secrétaire du comité social et économique. « On a été les premiers à produire des carters de qualité pour la Clio 5 hybride, livrés dans les délais. Et aujourd’hui, notre remerciement c’est ça ? Il faut faire de la Sam un exemple de relocalisation. »
C’est la promesse implicite des plans de relance et d’investissement annoncés dans le sillage du Covid : réindustrialiser, renforcer la souveraineté économique, recréer de l’emploi. « Si nous ne prenons pas ce virage de l’innovation et de l’industrialisation, nous continuerons de dégrader nos déficits extérieurs, parce qu’on continuera de dépendre et d’importer, et nous continuerons de créer trop peu d’emplois, trop peu d’opportunités pour nos jeunes et donc de les réparer par de la dépense publique», a défendu Emmanuel Macron lors de la présentation du plan France 2030 le 12 octobre.
L’industrie comme source de prospérité pour le pays, cela fait rêver tous les candidats à la présidentielle. Au cœur de cette mythologie : la France des « trente glorieuses », son plein-emploi, sa croissance et ses usines. Et surtout sa classe moyenne, bâtie sur l’industrie dont les salaires sont traditionnellement plus élevés que dans les services, et les emplois mieux protégés.
La difficulté, c’est que l’industrie a changé. Non seulement une grande partie des emplois les moins qualifiés ont été délocalisés vers les pays à bas salaires, mais la robotisation se généralise avec les nouvelles technologies, et elle frappe large. « Les activités manufacturières sont moins riches en emplois qu’il y a vingt ou trente ans, note Vincent Vicard, directeur adjoint du Centre d’études prospectives et d’informations internationales, rattaché à Matignon. Les chaînes sont de plus en plus automatisées. »
La démographie industrielle a changé : l’époque des usines à 30 000 ouvriers, comme celle de Renault à Boulogne-Billancourt dans les années 1960, est révolue. « Aujourd’hui, une usine qui ouvre, c’est en moyenne 50 personnes, confirme François Bost, professeur de géographie économique et industrielle à l’université de Reims. Les élus locaux sont souvent déçus quand ils le découvrent, et peuvent avoir tendance à préférer accueillir un entrepôt Amazon qui emploie 2 000 personnes, cela éponge la pauvreté et le mal-emploi. »
La France n’est pas un cas à part. Dans une étude de 2019, les analystes d’Oxford Economics ont estimé que d’ici 2030, près de 20 millions d’emplois industriels pourraient disparaître à l’échelle mondiale du seul fait de la robotisation, dont 2 millions en Europe, cinq fois plus qu’au cours des vingt dernières années.Pour la plupart des experts, l’objectif des pouvoirs publics avec France 2030 n’est donc pas la création d’emplois, mais une contribution plus élevée de l’industrie dans la richesse du pays – à 11 % du produit intérieur brut en France, elle est deux fois moins élevée qu’en Allemagne.L’Elysée s’est d’ailleurs abstenu d’accoler un objectif de création d’emplois à l’annonce du plan.
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Retransmission du discours d’Emmanuel Macron dans un bar, à Lille, le 9 novembre 2021. MICHEL SPINGLER / AP
En une phrase, Emmanuel Macron a transporté son auditoire vers un âge d’or que la France a quitté depuis des décennies : il faut « viser (…) le plein-emploi », a déclaré le président de la République durant son allocution du 9 novembre. La formule ne peut que frapper les esprits dans un pays où le chômage de masse est profondément enkysté. Elle suggère aussi que des ambitions nouvelles se font jour au plus haut sommet de l’Etat.
Durant la course à la magistrature suprême en 2017, M. Macron avait tracé un cap : ramener de 9,5 % à 7 % la part des chômeurs dans la population active, d’ici à la fin de la mandature. Cet engagement, qui semblait tenir de la gageure avec la récession déclenchée par l’épidémie de Covid-19, est redevenu crédible, grâce à la vigueur de la reprise. « Le programme prévoyait 1,3 million d’emplois supplémentaires en cinq ans », rappelle l’économiste Jean Pisani-Ferry, qui joua un rôle-clé dans l’équipe de campagne du candidat d’En marche ! Or, « à l’été 2021, on n’est pas loin d’1 million d’emplois [en plus] depuis le début du quinquennat », ajoute-t-il, en additionnant les progressions enregistrées pour les travailleurs salariés et non salariés : « Cela laisserait augurer à l’arrivée un résultat assez en ligne avec le chiffrage initial », avance M. Pisani-Ferry, tout en précisant que des « aléas » demeurent.
Quant au taux de chômage, il se situe aujourd’hui à 8,1 % pour l’ensemble du territoire (outre-mer compris, sauf Mayotte) et pourrait refluer jusqu’à 7,6 % sur les trois derniers mois de l’année, selon les prévisions de l’Insee. Un ratio qui est proche du but que s’était fixé M. Macron. Mais le locataire de l’Elysée entend faire mieux : « Nous ne devons pas viser seulement 7 % de chômage », a-t-il dit, le 9 novembre. Son horizon, c’est donc le plein-emploi, désormais.
« Chômage incompressible »
Jusqu’à quel pourcentage faut-il descendre pour se retrouver dans une telle configuration ? La réponse, que le chef de l’Etat s’est abstenu de livrer, est tout sauf évidente. « Il est très difficile d’identifier le niveau où se situe le plein-emploi », confie Jean-Luc Tavernier, le directeur général de l’Insee. Bien que cette notion ait des connotations idylliques, elle « ne signifie pas que tous les actifs ont du travail », enchaîne Yannick L’Horty, professeur à l’université Gustave-Eiffel (Paris-Est). « Subsiste, en effet, un chômage “frictionnel” imputable au fait qu’un minimum de temps est nécessaire pour se faire embaucher, après avoir quitté un poste ou au moment de démarrer une carrière professionnelle », explique-t-il.
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C’est inédit en France. Le conseil départemental du Nord et le Medef ont signé, le 18 octobre, un partenariat pour permettre à des allocataires du revenu de solidarité active (RSA) de trouver un emploi. « On ne veut pas faire le travail de Pôle emploi, souligne Yann Orpin, le président du Medef Lille Métropole, mais on parle le langage des entreprises, donc on les comprend. » Pas de quoi froisser la directrice territoriale de Pôle emploi Nord, Séverine Delong, qui précise : « On n’est pas l’un contre l’autre. Si des acteurs-relais portent le même message que nous, on gagne en force de frappe. »
Le dispositif vise 17 000 jeunes sur les 35 000 allocataires de moins de 35 ans de la métropole lilloise. Tous vont être appelés individuellement. « D’ici la fin décembre, 6 000 allocataires auront déjà été contactés par notre partenaire, l’association Tous tes possibles », explique Sonia Tita, chargée de mission inclusion au Medef. Mais tous n’auront pas forcément une offre d’emploi, en raison de leurs problèmes de mobilité, de garde d’enfant ou de santé. « Il faut lever ces freins car le RSA ne peut pas être une solution à vie », juge le nouveau président du département, Christian Poiret, qui présentait, lundi 15 novembre, la troisième édition de « Réussir sans attendre », autre dispositif destiné à ces allocataires.
Une vingtaine de sociétés, dans les domaines de la restauration, de la grande distribution, de l’aide à domicile ou encore des transports, proposent déjà 140 postes
Ce sont donc les personnes étant « prêtes et motivées pour aller à l’emploi » que Sonia Tita va orienter vers des entreprises dont elle connaît les besoins et « qui acceptent de casser les codes du recrutement classique CV et entretien ». Une vingtaine d’entre elles, dans les domaines de la restauration, de la grande distribution, de l’aide à domicile ou encore des transports, proposent déjà 140 postes.
Ainsi, Cleaning Bio, groupement d’entreprises spécialisées dans le nettoyage, recherche une dizaine d’agents d’entretien. « On a trois salariés à l’essai par ce dispositif », note la DRH, Charlotte Dollé. Les entreprises s’engagent à prendre les allocataires pendant deux semaines. « La découverte se fait en binôme, et on a mis en place un parrainage avec des anciens salariés », ajoute-t-elle.
« Tous les secteurs recrutent, dans tous les métiers »
Les besoins sont importants. Dès septembre, le président de la chambre de commerce et d’industrie des Hauts-de-France, Philippe Hourdain, indiquait que 33 % des sociétés interrogées rencontraient des difficultés de recrutement. Selon Frédéric Danel, directeur régional de Pôle emploi à Lille, 60 000 offres sont proposées dans les Hauts-de-France, dont plus de la moitié en CDI. « Nous sommes en train de battre tous nos records. Tous les secteurs recrutent, dans tous les métiers. On n’a pas vu cela depuis vingt ans », constate-t-il. Toutefois, malgré une baisse de 4 % dans la région en trois ans, le taux de chômage reste le plus important de France, à 9 %, soit 572 000 personnes, contre 7,6 % au niveau national.
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Le taux de chômage est resté quasi stable au troisième trimestre 2021 (+ 0,1 point par rapport au trimestre précédent), pour s’établir à 8,1 % de la population active en France (hors Mayotte), selon les chiffres publiés, vendredi 19 novembre, par l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee). C’est moins bien que ce qu’avait prévu ce dernier dans sa dernière note de conjoncture, au début d’octobre, anticipant un taux de chômage à 7,6 % au troisième trimestre.
Au troisième trimestre, le nombre de chômeurs au sens du Bureau international du travail (BIT) en France (hors Mayotte) atteint 2,4 millions de personnes, soit 52 000 de plus sur le trimestre.
Le taux de chômage « oscille entre 8 % et 8,1 % depuis le quatrième trimestre 2020, au même niveau qu’au quatrième trimestre 2019, avant la crise sanitaire », précise l’Insee. Et de poursuivre : « Cette quasi-stabilité du taux de chômage au troisième trimestre 2021 résulte tout à la fois du fort dynamisme de l’emploi et de celui de la population active, comme au trimestre précédent ».
« C’est d’abord une bonne nouvelle, puisque le nombre de Français qui ont un travail n’a jamais été aussi élevé depuis 1975 », a commenté dès la publication des chiffres la ministre du travail, de l’emploi et de l’insertion, Elisabeth Borne. « Le paradoxe, c’est que le taux de chômage ne baisse pas. Pourquoi ? C’est parce que, avec la reprise économique et le nombre important d’offres d’emploi, certaines personnes qui ne cherchaient plus de travail se sont remises à chercher » et apparaissent de nouveau dans les statistiques du chômage, a avancé Mme Borne.
Sur le trimestre, le taux de chômage augmente de 0,3 point pour les 15-24 ans et se stabilise pour les 25-49 ans et les 50 ans et plus, détaille l’Insee. Par rapport aux niveaux respectifs d’avant la crise sanitaire due à la pandémie de Covid-19, soit à la fin de 2019, il est nettement au-dessous pour les jeunes (– 1,2 point) et quasi identique pour les personnes d’âge intermédiaire (– 0,1 point) et les seniors (+ 0,1 point).
S’agissant du « halo autour du chômage », soit les personnes sans emploi qui en souhaitent un mais qui ne satisfont pas les autres critères du BIT pour être considérées comme chômeurs, il « diminue nettement », note l’Insee, avec 1,9 million de personnes dans cette catégorie, en recul de 175 000 sur le trimestre.
Le taux de chômage de longue durée est stable. Parmi les chômeurs, 700 000 déclarent être sans emploi et en rechercher depuis au moins un an. Le taux de chômage de longue durée s’établit à 2,4 % de la population active au troisième trimestre 2021, au même niveau qu’au trimestre précédent et supérieur de 0,2 point à son niveau de la fin de 2019.
Devenir consultante n’était pas forcément sa vocation au départ. En sortant de Grenoble Ecole de management, Jeanne Sié, 28 ans, se voyait faire carrière comme responsable RSE (responsabilité sociétale des entreprises). « Mais ce type de poste est difficilement accessible pour un jeune diplômé », regrette-t-elle. C’est ce qui l’a poussée à postuler au département « climate change and sustainability »d’EY & Associés (ex-Ernst & Young). « Le conseil en transition est un métier intéressant qui me permet d’acquérir un vernis en développement durable en me frottant à une multitude d’entreprises et de projets », souligne-t-elle.
Longtemps marginal, le secteur est aujourd’hui en plein développement. « Auparavant, la plupart des entreprises se moquaient des enjeux environnementaux et sociaux », analyse Yves Rannou, professeur de finance à l’ESC Clermont Business School. « Mais l’opinion publique y étant de plus en plus sensible et les législations françaises et européennes de plus en plus dures en la matière, elles n’ont plus le choix désormais que de s’en préoccuper. »
Depuis 2017, toutes les organisations de plus de 500 salariés ont ainsi l’obligation de publier une déclaration extra-financière, ce qui les oblige à adapter leur organisation et à sensibiliser leurs équipes. Une aubaine pour les cabinets de conseil. Décarbonation par-ci, transition sociétale par-là… Tous les poids lourds du secteur investissent le champ du développement durable.
« Contribuer à changer le modèle »
Certains ont senti le vent venir depuis longtemps. Ernst & Young a ainsi créé un département spécifique, il y a vingt-cinq ans. « Quand j’ai rejoint le cabinet en 2002, nous étions à peine 10 dans l’équipe », sourit Alexis Gazzo, associé et responsable du département.L’activité était alors non seulement petite mais aussi considérée comme secondaire pour le groupe. Aujourd’hui, elle mobilise un effectif de 130 personnes en France et 1 400 dans le monde.
« Le développement durable est devenu un sujet stratégique non seulement en termes de business mais aussi en termes de recrutement », souligne Laurent De Cock, DRH d’Accenture France et Benelux. « Les jeunes d’aujourd’hui cherchent certes à se développer mais pas n’importe comment ni à n’importe quel prix. Ils veulent avoir un impact sur la planète et sur la société », assure le DRH.
C’est le cas de Baptiste Pécresse, diplômé de l’école de commerce londonienne CASS et titulaire d’un master de management à l’ESCP Business School de Paris. « J’ai toujours voulu travailler dans les affaires », témoigne le jeune homme de 25 ans. Il s’est rendu compte assez vite que faire du business ne lui suffirait pas. « J’avais besoin de contribuer à changer le modèle tel qu’il était conçu et de participer à la société de demain. »
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