Les démissions d’enseignants, un phénomène en expansion

Dans une salle de classe de Bischwiller (Bas-Rhin), en novembre 2020.

Il aurait dû faire sa première rentrée des classes en tant que titulaire il y a un an. Mais Baptiste (il souhaite rester anonyme, comme les autres personnes citées par leurs prénoms), 25 ans, a choisi de « s’échapper » avant. Quatre mois à enseigner la musique comme professeur stagiaire dans un collège de Douai (Nord) lui ont suffi à prendre sa décision : en janvier 2020, il a posté sa lettre de démission.

« Il n’y a pas eu d’événement déclencheur, rapporte-t-il, ça se passait bien avec mes élèves, et même très bien lors des inspections, mais je ne me sentais pas à l’aise… Le fonctionnement, la vie de l’établissement : tout cela me semblait très éloigné de ma passion pour la musique. » Le jeune homme a « tenu l’année ». « Tu es fou : pourquoi faire ça après cinq ans d’études, un concours en poche [le Capes], et la sécurité de l’emploi ? », lui ont dit ses proches. Mais son choix était arrêté : en septembre, il n’a pas repris le chemin du collège, « sans temps perdu et sans regrets ». Il met désormais « toute son énergie » dans l’entreprise agricole familiale pour, espère-t-il, la « faire évoluer ».

Ruptures de contrat

Combien sont-ils ceux qui, comme Baptiste, claquent la porte de leur classe avant même d’y avoir pris leurs marques ? « De plus en plus nombreux », concède-t-on rue de Grenelle, sans livrer le détail de ces démissions précoces (de stagiaires), pour l’année écoulée. Elles représentaient, déjà, la moitié du total il y a trois ans. Celles émanant de professeurs titulaires sont, en revanche, bien documentées : le ministère de l’éducation en a comptabilisé 1 554 en 2019-2020 et même 1 648 en 2020-2021, selon des chiffres communiqués par Jean-Michel Blanquer lors d’une audition au Sénat le 3 novembre.

Rapportés au total de 800 000 enseignants, ces départs ne pèsent pas grand-chose. Mais d’année en année, ils se font de moins en moins rares : le service statistique ministériel en recensait environ 400 parmi les enseignants en poste en 2012-2013 ; ils ont plus que triplé pour atteindre 1 417 en 2018.

Lire l’entretien : Article réservé à nos abonnés « La proportion des enseignants démissionnaires est faible, mais augmente »

L’année 2020 – la première touchée par le Covid-19 – est aussi celle qui a vu le ministère de l’éducation introduire, à titre expérimental, des ruptures conventionnelles de contrat. Ainsi, 1 219 demandes lui ont été soumises en un an, 296 ont abouti pour des membres du personnel enseignant. Avec une enveloppe moyenne de 16 876 euros d’indemnités, pour permettre à ces ex-professeurs de se relancer, précise-t-on à la « DRH » de la Rue de Grenelle.

« Se relancer » : Marion Favry, qui accueille dans son cabinet de psychopraticienne, à Paris, un certain nombre de professeurs, en parle avec les intéressés. Surtout depuis que la crise sanitaire s’est installée dans le paysage scolaire. « Le sentiment de solitude et de perte de sens a augmenté. De confinement en confinement, ils ont pris du recul. Ceux que j’accompagne, notamment les plus jeunes, ont davantage de facilité à envisager un changement de carrière », estime-t-elle. Elle-même a fait le grand saut en 2019, après vingt-cinq rentrées dans le second degré, et deux demandes de départ volontaire qui lui avaient été refusées. La troisième a été la bonne. « Si l’éducation nationale se débarrassait de tous ceux qui en formulent un jour le souhait, ça se saurait », glisse l’ancienne professeure.

Il vous reste 70.08% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

L’argot de bureau : les « soft skills », ou le goût des bonnes manières

L’heure est grave pour Benjamin, jeune comptable tout juste sorti d’école. Après un parcours scolaire impeccable, il rêve d’obtenir ce poste dans la start-up parisienne à la mode. Soudain, l’entretien d’embauche prend une tournure déstabilisante : « Imaginons que vous êtes sur une île déserte, sans instrument de mesure : quelle heure est-il, à la minute près ? » Pas de réponse.

« Bon, faites le poirier sur le bureau maintenant, que l’on teste votre flexibilité et votre agilité, c’est très important chez nous. » Gêné et engoncé dans un costume tout neuf, Benjamin échoue. « Test final Benjamin : un pierre-feuille-ciseaux en trois points gagnants. La réactivité et l’adaptation aux intentions de vos interlocuteurs sont cruciales. »

Ici caricaturées, les « soft skills » sont désormais dans la bouche de tous les recruteurs : plus sérieusement, il s’agit d’intelligence relationnelle, de capacités de communication, de résolution de problème. Ces compétences « douces » (ou « molles », littéralement) sont en fait des aptitudes comportementales de base ou des traits de personnalité. C’est le savoir-être qui est mis en avant à la place du savoir-faire, source supplémentaire de sélection des candidats.

Ne pas être un robot

Leur origine est attribuée à l’armée américaine, qui désigna à partir des années 1960 par « soft skills » les compétences importantes liées au travail impliquant « peu ou pas d’interaction avec des machines ». Et elles furent nombreuses, à commencer par celles nécessaires pour motiver et gérer des troupes. Elles viennent en complément des « hard skills », ces compétences dures qui s’apprennent lors des études et sont mesurables avec des indicateurs de performance ou des diplômes.

Leur champ très large recouvre ce qu’on appelle « le capital humain », ces qualités qui a priori ne pourront jamais être acquises par les robots, à l’heure où les compétences techniques sont vite obsolètes. Dans son rapport « Future of Jobs » en 2020, le Forum économique mondial a listé les « soft skills » les plus recherchées : autonomie, flexibilité, capacité à s’adapter facilement à une équipe… Chez Blablacar par exemple, cinq compétences sortent du lot : « growth mindset » (aptitude à l’apprentissage), agilité, leadership, priorisation des tâches et travail en équipe.

Lire aussi Article réservé à nos abonnés Parentologie : faut-il (vraiment) préparer ses enfants aux jobs du futur ?

Un « esprit critique » est parfois attendu par l’employeur, mais les tests de créativité virent parfois aux tests de compatibilité : dans cette offre de poste de la start-up Paradox, sous la longue liste des compétences douces − « tu as un fort esprit critique », « on encourage la pensée critique et stratégique. On remet en question nos hypothèses, on est attentif à nos biais », ou encore « obsédé par l’excellence, tu as du mal à être satisfait » −, on trouve le déroulement du processus de recrutement, qui comprend notamment un « entretien culture de 60 minutes pour vérifier en profondeur l’alignement avec nos valeurs et notre culture ».

Il vous reste 15.01% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Dans les entreprises, la tension monte sur les salaires

Opérations de filtrage devant des entrepôts logistiques, tractage aux abords d’une dizaine de magasins… des salariés du géant français du bricolage Leroy-Merlin étaient en grève vendredi 19 novembre à l’appel d’une intersyndicale CFDT-CFTC-CGT-FO pour dénoncer la faiblesse des augmentations de salaires proposées par l’entreprise. Un mouvement inédit dans cette enseigne. Comme les deux jours de grève qui ont touché le sportif Decathlon les 16 octobre et 12 novembre, pour la première fois de son histoire.

Lire aussi Article réservé à nos abonnés « Le contrat social n’est plus respecté, les gens non plus » : la colère salariale gagne la Bretagne

Dans le contexte des négociations annuelles obligatoires (NAO) des rémunérations, débrayages et mouvements de grève surgissent cet automne. Plus que leur ampleur, c’est le fait qu’ils éclatent dans des secteurs et entreprises guère habitués aux mobilisations qui étonne.

« Jamais j’avais vu ça ! La dernière grève, chez Labeyrie, c’était en 2012 ! », témoigne Stéphane Lecointre, délégué syndical central Force ouvrière du groupe alimentaire, qui a connu trois semaines de grève, jusqu’au 10 novembre, sur son site de Saint-Geours-de-Maremne dans les Landes. Le mouvement avait commencé le 16 octobre, à 4 h 30. « Une trentaine de salariées a décidé de se lancer. C’est venu d’elles ! Elles ont ensuite demandé l’assistance des syndicats. Et puis c’est parti comme une traînée de poudre, en quelques heures, 300 étaient dehors, ils n’attendaient que ça. »

Lire aussi Article réservé à nos abonnés Salaires 2022 : pas de hausse réelle en première ligne et davantage d’individualisations pour les autres

Inédite aussi la manifestation à Châteaulin (Finistère) de salariés d’Eurofins, groupe de laboratoires d’analyses entré au CAC 40 en septembre. Même les représentants de la CGT de H&M confient avoir été surpris de compter un millier de grévistes, le 19 octobre. Chez le volailler industriel Arrivé-Maître Coq, le dernier débrayage remontait à 2010, la dernière journée de grève à 1989. Le 4 novembre, plus de 600 des 2 000 salariés des sites vendéens du groupe étaient en grève, selon Catherine Girard, déléguée centrale CFDT.

Des mouvements venus de la base

« Il y a un bruit de fond de débrayages et de grèves en ce moment, avec, et c’est inédit, beaucoup de mouvements poussés par la base, pas par des organisations syndicales », confirme Richard Roze, secrétaire fédéral FGTA-FO (agroalimentaire), qui rappelle qu’en huit ans de mandat il n’avait connu que quatre piquets de grève.

Sans doute le contexte incite-t-il à être plus offensif, indique Baptiste Giraud, maître de conférences en science politique à l’université d’Aix-Marseille. « L’intensité des mouvements de grève dépend toujours de la conjoncture, rappelle-t-il. Après une période d’incertitude, où l’on craignait de perdre son emploi, on entend partout que c’est la reprise et qu’on a du mal à recruter. Le rapport de force est plus favorable pour revendiquer. »

Il vous reste 61.71% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Fabien Roussel lance sa campagne sur la valeur travail

Fabien Roussel lors d’un rassemblement du Parti communiste français, place Stalingrad, à Paris, le 21 novembre 2021.

Il pleut, place Stalingrad, dans le nord de Paris. Qu’importe pour les militants communistes réunis, dimanche 21 novembre, à l’appel de leur candidat à l’élection présidentielle, Fabien Roussel. L’adversité, ils connaissent, les sondages en dessous des 3 % aussi, et il y a pour eux un plaisir manifeste à écouter le député du Nord marteler les fondamentaux du parti : le social et la défense des travailleurs. « Elle est belle la vieille gauche qui tache, celle qui ne renonce pas à changer la vie des travailleurs », entame Ian Brossat sous les acclamations, reprenant à son compte les critiques d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV) à l’égard de la campagne qu’il dirige.

Pour son premier meeting depuis la Fête de L’Humanité, en septembre, le candidat communiste a mis le travail au centre de son discours. Un terrain d’actualité qui a l’avantage de plaire à tout le monde chez les communistes, contrairement aux thèmes de la sécurité ou de l’immigration, que Fabien Roussel revendique d’aborder aussi. « Certains parlent de revenu universel, pour nous c’est le travail universel qu’il faut garantir », lance-t-il, à l’heure où Yannick Jadot propose, par exemple, un revenu citoyen dès 18 ans. Favorable à la semaine de 32 heures, le député du Nord propose zéro jeune au chômage dès 2023, une mesure d’exception demandant aux entreprises de leur réserver 10 % des embauches, un service public de l’emploi garantissant poste ou formation assortie d’une allocation égale au salaire minimum.

Un sticker « Macron méprisant de la République » côtoie un écusson « Fabien Roussel » sur le torse d'un militant, place Stalingrad, le 21 novembre 2021.

Quant au smic, il entend le porter à 1 500 euros net, veut revaloriser le point d’indice des fonctionnaires et en embaucher 500 000, multiplier par trois les recettes de l’ISF, nationaliser la BNP, la Société générale et les assurances Axa, mettre en place un « impôt Covid » exceptionnel sur les bénéfices des multinationales. « Au-dessus de 500 000 euros, crac, on prend tout. Ça vous rappelle quelque chose ? Non mais, ça va bien non ! », lance Fabien Roussel, qui peut se permettre des allusions à Georges Marchais – son fils, Olivier, copilote sa campagne. A ceux qui s’étonnent, Fabien Roussel répond : « C’est le communisme ? Et alors (…) pour moi c’est le progrès et la république sociale. » Quant à l’écologie, « ce qui pollue le plus, c’est la désindustrialisation », argumente le candidat, par ailleurs en faveur d’un parc nucléaire renouvelé et d’une énergie à bas coût. Il propose, en outre, d’investir dans « le fret ferroviaire et fluvial, les TER, les métros, les trams ». « Fini les cars Macron, vive les trains Roussel ! »

Il vous reste 51% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Sur Facebook, la génération Z trolle la culture « start-up » et le monde de l’entreprise

C’est un article de presse d’un journal très sérieux dont le titre est « Le management par l’humour, une valeur en hausse », et qui raconte comment l’humour en entreprise « a un impact bénéfique sur la performance » des collaborateurs. Bénéfique ? Partagé sur le groupe Facebook « Neurchi de la flexibilisation du marché du travail » (NdFlex), il a suscité une cascade de commentaires railleurs : « T’es virée, poil au nez ! », « Je t’attaque aux Prud’hommes, poil au scrotum ».

Créé en 2019, le groupe Facebook Neurchi de la flexibilisation du marché du travail est devenu l’exutoire sarcastique d’une jeunesse professionnellement désenchantée. Décliné sur Twitter, Instagram, LinkedIn, YouTube, Twitch et même Discord, NdFlex est un phénomène. Désormais le plus populaire des « neurchis » (chineurs en verlan), ces groupes Facebook organisés autour de thématiques variées, où les internautes postent des photos ou des textes « chinés » en ligne ou qu’ils créent spécifiquement. Il dispose même de filiales comme L’inspection du travail n’existe pas, un groupe Facebook de faux complotistes niant la réalité d’une autorité veillant au respect du droit du travail.

Si les vétérans se perdront peut-être dans ce capharnaüm désopilant de vannes, gifs et captures d’écran, la jeunesse est séduite : le groupe NdFlex compte près de 155 000 membres. 80 % sont des 18-35 ans, en quête d’espaces pour rire aux éclats de ce qu’ils ne peuvent que murmurer tout bas au sein de l’entreprise. Dans cette galaxie figure aussi Neurchi de LinkedIn (65 000 membres sur Facebook) ; le compte Twitter Disruptive humans of Linkedin, aux plus de 51 000 abonnés ; ou encore la newsletter TechTrash qui compte 30 000 abonnés… Ces communautés raillent les excès du « personnal branding » et de la culture de la performance, la novlangue managériale, ou la narration pompeuse de la start-up nation.

« Tout reste très codifié »

Si ces groupes cartonnent, c’est qu’ils changent les codes d’un certain humour d’open space « feutré et conventionnel », explique Lauren Boudard, co-fondatrice de la newsletter humoristique TechTrash. « Au bureau, ce sont des vannes du type “ça va comme un lundi” ou des blagues qui sont en réalité un rappel à l’ordre, comme “tu prends ton après-midi” lancé à un collaborateur qui part à 17 heures. Tout reste très codifié ».

Ces communautés ouvrent ainsi un espace critique à la « start-up nation ». « La start-up nation a intégré certaines critiques, s’amuse du côté cliché de la table de ping-pong, mais ne va pas pour autant changer son organisation », poursuit son collègue Dan Geiselhart, qui cite l’exemple de Too Good To Go, start-up qui se présente comme un mouvement de lutte contre le gaspillage alimentaire, qui a été épinglée pour ses conditions de travail déplorables par le compte Instagram Balance ta start-up.

Il vous reste 70.33% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Ubériser sans précariser, l’insoluble équation

Une centaine de livreurs travaillant pour Uber Eats, Deliveroo ou Stuart manifestaient devant un McDonald’s à Bordeaux, le 31 octobre 2020, pour dénoncer la dégradation de leurs conditions de travail.

Dans le quartier de la porte Saint-Denis, à Paris, fief des restaurants branchés de la capitale, plus personne ne fait plus attention à eux, même si leur sacoche est bien reconnaissable. A longueur de journée, ils squattent les stations de vélos en libre-service, le regard rivé sur l’écran de leur téléphone. Dans leur QG improvisé, ils guettent la prochaine notification susceptible de leur rapporter un peu d’argent.

Eux, ce sont les coursiers de Deliveroo, Glovo ou encore Uber Eats : des livreurs de moins de 30 ans, d’origine africaine pour la plupart. Devenus un symbole malgré eux, celui de l’ubérisation de l’économie, en référence à la plus célèbre des plates-formes, Uber. Le 3 décembre, les prud’hommes trancheront un énième conflit opposant la société Frichti à des coursiers demandant la reconnaissance de l’existence d’un contrat de travail. Alors que les affaires de ce type se multiplient devant les tribunaux, ces plates-formes sont devenues le symbole d’une remise en question du modèle social français.

« J’ai été quatre ans coursier chez Uber Eats et Deliveroo, raconte Jérémy Wick, membre du syndicat CGT des coursiers à vélo de Gironde. Au début, mes revenus n’étaient pas si mauvais, on avait même droit à un bonus de 150 euros si on faisait des livraisons en soirée. Il y a deux ans, je pouvais gagner 2 500 euros brut par mois. Puis les bonus ont été supprimés. Mes revenus sont tombés à environ 1 500 euros brut mensuels, ce à quoi il faut bien sûr enlever les charges, le matériel… C’est très fluctuant, en fonction des commandes que l’on arrive à obtenir. Il n’y a aucune stabilité. »

Lire aussi Article réservé à nos abonnés Microtâches contre microgains, le business incontrôlé des sites de clics rémunérés

Pas de patron, pas de paperasse, pas d’engagement : le travail comme un jeu vidéo avec la possibilité de gagner quelques centimes, en contrepartie d’activités aussi diverses que livrer un hamburger à vélo après avoir reçu une alerte ou cliquer sans relâche sur des liens ou des images depuis chez soi, pour le compte de sites Internet. Selon l’Insee, environ 200 000 travailleurs indépendants utilisaient une plate-forme numérique ou un autre intermédiaire pour rencontrer leur clientèle en 2017.

Entre cette année-là et 2019, le nombre de microentrepreneurs actifs sur ces plates-formes dans le seul secteur des transports a doublé, passant de 20 000 à 40 000, selon un rapport de la commission des affaires sociales du Sénat de 2020. Une minorité qui n’est que « la partie visible de l’iceberg des difficultés que rencontrent les autoentrepreneurs », dénonce François Hurel, le président de l’Union des autoentrepreneurs. S’il peut se prévaloir d’une base de clientèle énorme grâce à la plate-forme, le travailleur qui lui est affilié ne bénéficie ni d’une rémunération mensuelle minimale ni de congés payés. Les notifications rythment son quotidien : « Le système le pousse à laisser son téléphone allumé en permanence, par peur de rater une course », se désole Brahim Ben Ali, secrétaire général de l’intersyndicale nationale des VTC.

Il vous reste 76.66% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

« L’intelligence artificielle favorise l’accélération du microtravail »

Antonio Casilli est professeur de sociologie à Télécom Paris, grande école de l’Institut polytechnique de Paris, et codirigeant de l’équipe de recherche DiPLab (Digital Platform Labor) sur le travail en ligne. Il explique l’essor du microtravail sur les plates-formes.

Quel est le profil des microtravailleurs ?

En France, notre équipe de recherche a dénombré près de 15 000 personnes qui se connecteraient chaque semaine sur les plates-formes de microtravail – plus de 50 000 au moins une fois par mois –, et plus de 260 000 microtravailleurs seraient inscrits mais pas ou peu actifs. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ces personnes sont souvent diplômées.

Lire aussi Article réservé à nos abonnés Ubériser sans précariser, l’insoluble équation

Le profil des inscrits reflète aussi l’évolution des plates-formes. Depuis plusieurs années, la frontière s’estompe avec les sites de free-lance classique. Certaines plates-formes de microtravail recherchent des compétences assez avancées sur des missions mieux payées, autour de 15 dollars de l’heure. Parallèlement, on voit des plates-formes de free-lance se mettre à proposer des microtâches, comme taguer des images. Cela reflète une forme de paupérisation du travail indépendant.

Quel impact la crise sanitaire a-t-elle eu sur le microtravail ?

Plusieurs plates-formes annoncent qu’elles ont vu leur activité augmenter avec la crise sanitaire, mais on suppose qu’il s’agit d’abord d’une augmentation des personnes qui s’inscrivent. L’une des plus importantes au monde, Appen, déclare avoir vu son activité croître de 30 % depuis avril 2020. De son côté, Clickworker dit avoir atteint les 2 millions de travailleurs inscrits sur sa plate-forme. Preuve que la crise sanitaire est aussi une crise de l’emploi.

Lire l’entretien : « Sur Internet, nous travaillons tous, et la pénibilité de ce travail est invisible »

Parallèlement, il semble que certaines entreprises ont plutôt tendance à vouloir réinternaliser ce processus de microtravail, à cause du risque de fuites de données. On se souvient des controverses autour des assistants vocaux en 2019, lorsque les médias ont révélé que des armées de microtravailleurs écoutaient et retranscrivaient des conversations. On suppose que ces fuites ont pu contraindre les entreprises à renoncer à se tourner vers des sous-traitants, mais il reste difficile de mesurer l’ampleur réelle de ce phénomène.

L’intelligence artificielle va-t-elle tuer le microtravail ?

Contrairement aux idées reçues, l’intelligence artificielle favoriserait plutôt l’accélération du microtravail. On aurait pu croire que, une fois entraînées, les machines pourraient progresser toutes seules mais, en fait, elles ont constamment besoin d’être réentraînées. Car la réalité du terrain, le comportement des consommateurs, la manière de parler en ligne… changent constamment. Lorsqu’on tapait « corona » en 2018 dans Google, la première réponse affichée par le moteur de recherche était « bière ». Fin 2019, des millions de personnes se sont mises à rechercher le terme « coronavirus ». Il a fallu l’intervention humaine de milliers d’employés pour vérifier et rectifier les résultats du moteur de recherche. Preuve que plus il y a d’intelligences artificielles, plus il y a besoin d’êtres humains derrière pour les rééduquer.

Microtâches contre microgains, le business incontrôlé des sites de clics rémunérés

Voter pour une vidéo sur Youtube : 10 cents (9 centimes d’euros). Suivre quelqu’un sur Twitter : 12 cents. Télécharger cinq photos : 39 cents. Bienvenue dans le monde du « gain au clic » sur RapidWorkers. Revendiquant plus de 100 000 inscrits dans le monde, cette plate-forme de microtravail est l’un des nombreux sites du genre apparus sur le marché ces dernières années.

Le phénomène a pris son envol dans les années 2000 avec le lancement par Amazon de Mechanical Turk, une référence au prétendu automate du XVIIIe siècle, qui dissimulait une personne bien vivante. Sur l’engin d’Amazon, c’est derrière leur écran que les humains sont cachés. Des donneurs d’ordre anonymes leur passent commande pour des missions généralement ouvertes à tous, contre une rémunération modique. Mais, avec ce vivier de recrutement mondialisé, ils mettent en concurrence des travailleurs sur tous les continents.

Lire aussi Article réservé à nos abonnés Ubériser sans précariser, l’insoluble équation

Le phénomène a d’abord explosé dans les pays à bas coût : Inde, Chine, Venezuela… Depuis, le microtravail a pris de l’ampleur partout dans le monde. Selon une étude commandée par le moteur de recherche professionnel ReportLinker, parue en octobre, le marché du microtravail devrait atteindre près de 2,5 millions de dollars (2,2 millions d’euros) rien qu’aux Etats-Unis cette année.

Aucun statut professionnel exigé

Ces plates-formes mettent en avant la souplesse du modèle : « Votre plage horaire est flexible et la seule chose dont vous avez besoin, c’est un ordinateur ou un portable avec une connexion Internet », annonce, sur sa page d’accueil, Clickworker, l’une des plus importantes au monde. Selon le sociologue Antonio Casilli, spécialiste de ce sujet, on ne dépasse pas deux dollars de gain par heure en moyenne. La plupart de ces sites se présentent comme des compléments de revenus : ils rémunèrent généralement leurs utilisateurs en utilisant PayPal ou des cartes cadeaux. Aucun statut professionnel, microentrepreneur ou autres, n’est exigé pour s’inscrire.

Lire l’enquête : Article réservé à nos abonnés Sur Amazon Turk, les forçats du clic

Peut-on louer son cerveau comme on loue sa maison ou sa perceuse, en dehors de tout droit du travail ? Selon un expert anonyme, auditionné par le Conseil national du numérique pour le rapport « Travail à l’ère des plates-formes », paru en 2020, la question des revenus des indépendants se voit bouleversée par l’économie numérique, qu’il qualifie d’économie « de la multitude ». Internet a permis l’explosion de cette forme de travail hyperfragmentée, rendue invisible, où des plates-formes mondialisées mobilisent partout des millions de travailleurs, placés en dehors de tout cadre juridique.

Il vous reste 19.18% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

« Le sexisme répété est désormais un risque pour la santé au travail au même niveau que le harcèlement sexuel »

Tribune. Les enquêtes menées depuis 2014 par le Défenseur des droits, le Conseil supérieur de l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes et, plus récemment, la Fondation Jean Jaurès le montrent : le sexisme au travail est aujourd’hui encore une réalité et il entraîne des conséquences néfastes, pour les victimes bien sûr, mais aussi pour l’organisation collective.

La notion d’agissement sexiste est certes entrée dans le code du travail en 2015, mais il aura fallu plusieurs années de maturation pour finalement considérer les comportements et propos sexistes comme un véritable risque professionnel, au même titre que le harcèlement sexuel. En effet, si les discours sur la tolérance zéro et la libération de la parole se multiplient dans les médias, peu nombreux sont les entreprises et les organismes publics à avoir mis en place une politique de prévention et une procédure de traitement du sexisme en entreprise.

Cette lente prise de conscience a franchi un nouveau cap avec la loi sur la santé du 2 août 2021, grâce à l’élargissement de la notion de harcèlement sexuel au travail. Si aujourd’hui le harcèlement sexuel se manifeste par « des propos ou comportements à connotation sexuelle répétés qui soit portent atteinte à sa dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant, soit créent à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante », à partir de mars 2022, « les propos ou comportements à connotation sexiste répétés » seront également susceptibles d’être qualifiés de harcèlement sexuel au travail.

Lire aussi Article réservé à nos abonnés Harcèlement en entreprise : « Le droit du travail devrait être enseigné à l’école ! »

Ainsi, si les notions de violence sexiste et violence sexuelle restent conceptuellement distinctes – la première se traduisant par une conduite dévalorisante ou humiliante basée sur les stéréotypes de genre, la seconde par des propos ou comportements sexualisant la personne ou la réifiant en objet sexuel –, cette nouvelle définition du harcèlement sexuel pointe du doigt le danger que peuvent représenter les agissements sexistes quand ils deviennent systémiques.

Une communication claire

Pourquoi élever les agissements « sexistes » répétés au même rang que les agissements « sexuels » répétés ? La logique sous-jacente est de s’attaquer aux comportements irrespectueux quotidiens et banalisés, tels que les remarques ou blagues sexistes, pour créer une culture du respect et de l’inclusion. Ce faisant, il s’agit de prévenir efficacement la potentielle dérive vers des comportements plus graves et nocifs qui pourraient affecter les femmes comme les hommes au travail, en tant que victimes ou témoins.

Il vous reste 57.94% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

« Le contrat social n’est plus respecté, les gens non plus » : la colère salariale gagne la Bretagne

A Ploërmel, le 8 novembre. Les salariés de Cocotine se sont mobilisés pour une revalorisation de leurs salaires.

Une partie de palet bat son plein devant l’entrée de Cocotine. Entre la fumée qui s’échappe d’un baril et la musique à tue-tête, plusieurs dizaines de personnes discutent. A leurs côtés, quelques pancartes en carton avertissent : « Salaires de misère », « En panne »… C’est bien la première fois que l’on observe une telle scène au-devant de cette casserie de Ploërmel (Morbihan), spécialisée dans la fabrication de produits à base d’œufs qui emploie 230 salariés.

« Pour une bonne partie des gens ici, on est à 1 600 euros brut par mois, et ce, peu importe l’ancienneté. Avec l’inflation, le prix de l’essence, c’était plus possible », expose Maryline Etienne, conductrice de ligne depuis plus de vingt-cinq ans. La déléguée syndicale CFDT au visage garni de taches de rousseur se trouvait dans une impasse « après des années d’accords signés pour quoi ? Des cacahouètes ».

« J’ai une famille, des enfants, et je me demande comment je vais faire pour leurs études plus tard avec 1 400 euros net par mois. » Grégory Simon, 35 ans

Ses collègues l’ont poussée, début novembre, à débrayer afin de dénoncer la situation dégradée au sein de l’entreprise, « moi, la petite déléguée syndicale pas très revendicative ». La quasi-totalité l’a rejointe dès le premier jour et réclame une hausse des salaires de 5 %.

Grégory Simon, grand brun svelte de 35 ans, a fait partie des lanceurs du mouvement : « J’ai une famille, des enfants, et je me demande comment je vais faire pour leurs études plus tard avec 1 400 euros net par mois. » Lui transporte chaque jour, à l’approvisionnement, des charges de 25 kilos. Dans une « très bonne » équipe, certes, mais, quand même, « c’était soit la grève, soit je démissionnais ». Florence Vergnaud, bouille sympathique, papote entre les groupes. « Dans notre atelier, il fait trop chaud, tellement que certains font des malaises. J’ai remonté l’information, mais rien n’a changé. On a le sentiment de ne pas être écoutés », se désole cette conductrice de ligne aux vingt-cinq ans d’entreprise.

Mobilisation spontanée et inédite

Reconnaissance. Le mot revient dans toutes les conversations, et pas que chez Cocotine. Depuis le printemps et la saison des négociations annuelles obligatoires, la colère gronde en centre Bretagne, où le secteur de l’agroalimentaire représente pas moins de 74 000 personnes, selon des chiffres de 2019, soit environ 40 % des emplois industriels – avec des pics à 70 % du côté de Carhaix-Plouguer (Finistère).

Lire le récit : Article réservé à nos abonnés Agriculture productiviste, la fracture bretonne

Greenyard Frozen à Moréac, Gaillard pâtissier à Locminé, Gelagri à Loudéac… Les débrayages se sont multipliés devant des usines qui connaissaient pas ou très peu la contestation. « En vingt-huit ans dans le secteur, c’est bien la première fois que je vois un tel mouvement sans appel fédéral à faire grève, commente Ronan Le Nézet, secrétaire CGT de l’union locale Pontivy-Loudéac. Le contrat social n’est plus respecté, les gens non plus. »

Il vous reste 47.49% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.