L’inflation accentue la crise dans l’habillement

Les soldes d’hiver débutent mercredi 11 janvier. Mais, depuis fin décembre, en hypermarché, en boutiques et sur Internet, les Français bénéficient déjà de remises, de promotions et de ventes privées pour acheter à prix cassés manteaux, bottes et pulls. Car les magasins de mode et de chaussures regorgent de marchandises. En dépit d’une vague de froid précoce, début décembre, « l’hiver a été très doux », rappelle Emmanuel Le Roch, délégué de la fédération du commerce spécialisé Procos. Dès lors, les commerçants, qui ont peiné à vendre les vêtements les plus hivernaux, devraient pratiquer de fortes remises lors de cette période de soldes. Il en va, souvent, de leur survie.

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Car opérer sur le marché de la mode promet d’être acrobatique en 2023. « Toutes les enseignes doivent réussir les soldes pour reconstituer leur trésorerie. C’est une injonction », estime d’ores et déjà Emmanuel Le Roch. La plupart ont souffert d’une activité erratique en 2022. En dépit d’une croissance des ventes de 3,7 %, à fin novembre 2022, par rapport à la même période en 2021, les ventes de vêtements en France n’ont pas retrouvé le niveau de l’année 2019.

« A fin novembre, elles sont inférieures de 6,6 % à celles enregistrées avant le début de la crise du Covid-19 », précise Gildas Minvielle, directeur de l’observatoire économique de l’Institut français de la mode (IFM). Les chausseurs, qui réalisent près d’un quart de leurs ventes annuelles en janvier, sont aussi impatients d’écouler leurs invendus : les ventes de 2022 accusent un « retard de 2 % à 3 % par rapport à 2019 », note Dorval Ligonnière, responsable des études de la Fédération française de la chaussure.

Ces deux marchés souffrent des nouveaux comportements d’achat des Français. Beaucoup renoncent à se déplacer en voiture, ou du moins limitent son usage pour réduire leur consommation de carburant. La fréquentation des centres commerciaux a chuté de 12 % en octobre et novembre 2022, puis de 8 % en décembre, reconnaît Christophe Noël, délégué général de la Fédération des acteurs du commerce dans les territoires (Fact) qui représente les gestionnaires de centres commerciaux.

Nouvelle vague de fermetures

Car nombre de Français peinent à digérer les 15 % d’augmentation des prix dans les rayons alimentaires sur l’année 2022. Le budget habillement en pâtit au premier chef. Les consommateurs « freinent leurs achats », estime M. Minvielle, « et ce n’est pas fini ». Un sondage, réalisé fin 2022 par le cabinet Wavestone, estime que 80 % des Français comptent réduire leurs dépenses d’habillement en 2023. Car, prévoit M. Minvielle, « il est probable que nous entrions dans une inflation durable ».

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En Savoie, l’ancien site Ferropem de Château-Feuillet trouve un repreneur

Deux ans après l’annonce de la mise à l’arrêt de l’usine de silicium Ferropem de Château-Feuillet à La Léchère (Savoie), et neuf mois après le licenciement économique des 220 salariés du site, Ferroglobe, le propriétaire, et Swiss Steel Group, maison mère d’Ugitech, ont annoncé conjointement au Monde, mardi 10 janvier, avoir signé un accord sur la cession du site.

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Serait-ce l’épilogue de ce feuilleton industriel qui a rythmé la dernière campagne présidentielle ? Dénonçant une restructuration stratégique sans fondement économique, les salariés, très mobilisés, avaient alors attiré l’attention des candidats en démontrant combien il était absurde de laisser fermer le premier site de production de silicium de France, à l’heure des grands discours sur la souveraineté.

Cet élément est en effet stratégique dans la composition de certains aluminiums, de silicones et de panneaux photovoltaïques. Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise) et Yannick Jadot (Europe Ecologie-Les Verts) avaient alors demandé une nationalisation temporaire. Et Agnès Pannier-Runacher, alors ministre déléguée chargée de l’industrie, tenté jusqu’au bout de faire revenir Ferroglobe sur sa décision. En vain. Les salariés étaient licenciés le 1er avril 2022.

Après des mois d’incertitude sur l’éventualité de trouver un repreneur, ce site hors norme – 10,5 hectares, 38 000 mètres carrés de bâtiments, quatre fours industriels et une desserte ferroviaire directe – sera finalement racheté par son voisin, l’aciériste Ugitech, premier employeur du département, installé à une trentaine de kilomètres.

« C’est un dossier que l’Etat n’a jamais abandonné »

Celui-ci y a trouvé les qualités qu’il cherchait pour implanter son nouveau projet Ugi’Ring, qui ambitionne de devenir la première aciérie en économie circulaire du monde. Sans rapport avec la production de silicium, qui doit être en partie transférée sur le site isérois de Ferropem.

L’idée innovante, qui, en 2021, a reçu 9,4 millions d’euros de subventions de France Relance pour la recherche et développement, est de parvenir à recycler des ferroalliages pour les réutiliser dans l’industrie. Récupérer le manganèse de piles alcalines et salines usagées, du nickel ou du chrome sur des coproduits aujourd’hui mis en déchetterie. De quoi créer en France une filière de ces métaux devenus essentiels dans la fabrication de batteries ou de smartphones, et jusqu’ici importés du bout du monde. Une relocalisation d’un nouveau genre, également soutenue par la région Rhône-Alpes, à hauteur de 1 million d’euros.

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Démissions et concurrence déloyale

Droit social. « La simple embauche, dans des conditions régulières, d’anciens salariés d’une entreprise concurrente n’est pas en elle-même fautive », a rappelé la Chambre commerciale de la Cour de cassation le 28 septembre 2022. Elle répondait à la société A, au bord du dépôt de bilan car ayant perdu douze clients représentant 52 % de son chiffre d’affaires, à la suite de la démission (régulière : respect du préavis) de son directeur commercial qui avait ensuite recruté dans sa société B deux de ses anciennes collaboratrices.

L’entreprise A considérait leur débauchage « déloyal, car ayant ciblé le service “répartition”, crucial pour le fonctionnement de la société ». Mais « en l’absence de manœuvres déloyales de débauchage par B », il n’y a pas de faute. A l’inverse de l’embauche immédiate, sans respect du préavis, de l’essentiel d’un service.

Qu’en est-il du démarchage ultérieur des clients de A par B ? Le baron d’Allarde (1748-1809) peut se réjouir : « En vertu du principe de la liberté du commerce et de l’industrie, est libre le démarchage de la clientèle d’autrui, fût-ce par un ancien salarié de celui-ci, dès lors qu’il ne s’accompagne pas d’un acte déloyal ».

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Qu’est-ce qu’un acte déloyal ? Au-delà de la révélation de secrets de fabrication (deux ans et 30 000 euros d’amende), « le seul fait, pour une société à la création de laquelle a participé l’ancien salarié d’un concurrent, de détenir des informations confidentielles relatives à l’activité de ce dernier et obtenues par ce salarié pendant l’exécution de son contrat de travail constitue un acte de concurrence déloyale » (Cass. Com. 7 décembre 2022). Peu importe que ces fichiers confidentiels (clients, fournisseurs) n’aient pas (encore) été exploités.

Le rejet de subordination

Cet arrêt rappelle donc aussi qu’un salarié, ne pouvant être à la fois collaborateur et concurrent, est tenu par l’obligation de non-concurrence inhérente à tout contrat en cours, qui s’applique évidemment aux salariés en poste créant, à côté, leur micro-entreprise (plus d’un million d’immatriculations en 2022). Pour ces salariés rejetant la subordination, un premier pas avant l’indépendance, sur un marché qu’ils connaissent bien…

Alors signer une clause de non-concurrence de six ou douze mois, applicable après la rupture du contrat ? Que pourra faire l’ex-employeur en cas de violation ? D’abord, cesser immédiatement de verser la nécessaire contrepartie financière liée à son exécution. Ensuite, notifier l’existence de la clause au concurrent : car « commet une faute délictuelle l’employeur qui, sciemment, recrute un salarié en connaissance de l’obligation de non-concurrence souscrite par ce dernier, sans qu’il soit nécessaire d’établir à son encontre l’existence de manœuvres déloyales » (Cass. Com, 1er juin 2022).

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« Les entreprises ont l’habitude de se débarrasser des salariés les plus âgés dès qu’il faut procéder à des restructurations »

Le vieillissement de la population française se confirme. Dans son dernier rapport sur les « évolutions et perspectives des retraites en France », le Conseil d’orientation des retraites (COR) prévoit que l’espérance de vie moyenne à 60 ans atteindra 29,3 ans chez les hommes et 31,3 ans chez les femmes en 2070.

Une telle évolution ne s’est encore jamais produite, ce qui permet à l’ancienne ministre Michèle Delaunay de redéfinir la France comme une « société de la longévité » et à l’économiste Maxime Sbaihi de qualifier la situation de « grand vieillissement ».

Une incitation au désemploi

Depuis près de trente ans, pour faire face au vieillissement, les différents gouvernements ont réformé en n’utilisant que le paramètre de l’âge légal de départ avec comme corollaire le nombre de trimestres de cotisation requis pour une retraite à taux plein. Depuis la « réforme Balladur » du 22 juillet 1993, les responsables politiques n’ont eu de cesse de pousser les Français à travailler plus longtemps. En conséquence, les législations successives font peser sur ceux qui travaillent la responsabilité de plus en plus lourde de financer les pensions de ceux qui ne travaillent plus.

Cette solidarité intergénérationnelle a un coût et suscite des polémiques de plus en plus virulentes. Ainsi, Maxime Sbaihi demande « de mieux répartir entre les âges les efforts collectifs à fournir face à une révolution démographique dont personne n’est responsable » (Le Grand vieillissement, Editions de l’Observatoire, 2022), pendant que François de Closets assimile les boomers à « une génération qui a vécu aux crochets de ses enfants » (La Parenthèse boomers, Fayard, 2022).

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Si les réformes paramétriques ont leur justification sur le plan budgétaire, elles font abstraction du chômage des seniors. Car à force de reporter l’âge légal de départ en retraite, les responsables politiques ont fini par inciter au désemploi. Par une loi du 18 décembre 1963, le gouvernement de Georges Pompidou (1911-1974) a commencé par autoriser la négociation de conventions de préretraite dans les entreprises.

En 1972, une autre loi a institué la garantie de ressources, par laquelle l’Etat s’est engagé à verser des allocations aux seniors qui étaient involontairement privés de travail et ne pouvaient pas encore bénéficier de pensions de retraite. Le 13 juin 1977, un accord national interprofessionnel a étendu le versement de ces allocations aux seniors démissionnaires.

Les entreprises ont gardé l’habitude de se débarrasser des plus âgés de leurs salariés dès qu’il s’avère nécessaire de procéder à des restructurations

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Les 1 600 salariés de Place du Marché se préparent à la fermeture : « Il n’y a aucun respect des dix-sept ans qu’on a faits pour eux ! »

Manifestation des salariés du site d’Argentan (Orne), devant devant le site de Place du Marché, pour bloquer les sorties des camions, le 5 janvier 2023.

Alors qu’elle racontait comment elle avait rejoint, en 2005, la chaîne de conditionnement de produits surgelés de Toupargel, à Argentan (Orne), Karline Geslot, 48 ans, déléguée FO, a levé les yeux vers le bâtiment. Un long regard mélancolique. Qui disait tant de ce que représentait pour elle ce bloc gris qu’elle a vu sortir de terre.

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« A l’ouverture, on n’était pas nombreux. On voyait ça comme une famille, qu’on a vue grandir, raconte-t-elle. On n’a pas regardé nos heures supplémentaires, nos nuits jusqu’à 1 heure du matin, nos dimanches, parfois, pour voir, au bout de dix-huit ans, la mort de notre entreprise. Et pour nous, du mépris. C’est un goût amer… L’impression d’être un simple numéro. Qu’on a pris, qu’on jette. »

Comme elle, les 1 600 salariés de la société de livraison à domicile de produits alimentaires frais et surgelés Place du Marché (ex-Toupargel) ne se font guère d’illusion sur la décision du tribunal de commerce de Lyon, mercredi 11 janvier : faute de repreneur, ce sera la liquidation judiciaire, comme pour les sociétés sœurs, Touparlog et Eismann (300 salariés). Trois ans après leur reprise, dans le cadre, déjà, d’une procédure de redressement judiciaire, par la société Agihold, des frères Léo et Patrick Bahadourian, cofondateurs et actionnaires de l’enseigne Grand Frais.

Crise sanitaire et vague d’inflation

Les télévendeurs ont déjà prévenu les clients, également informés de la « fin d’activité » par courriel, le 4 janvier. Le site Placedumarche.fr est désormais « indisponible ».

Ci-gît la success story bâtie dans les années 1980 par la famille Tchenio sur un modèle qui avait su trouver sa clientèle, notamment en milieu rural : des commandes par téléphone de surgelés livrés à domicile. L’entreprise a grandi dans les années 2000 par l’acquisition de concurrents, comme Agrigel. Mais elle a raté le virage d’Internet : ses clients sont passés de 1,3 million, en 2011, à 238 000, en 2017, selon une source proche de la direction. Aujourd’hui, l’entreprise, ce sont encore 110 agences en France et trois plates-formes de préparation de commandes : Argentan, Montauban et Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire).

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Place du Marché s’est refusé à tout commentaire avant le jugement. Mais, lors de sa demande de placement en procédure de sauvegarde, fin octobre 2022, elle avait indiqué à l’AFP faire face à « des éléments extérieurs imprévisibles et incontrôlables », comme la crise sanitaire, qui a perturbé son approvisionnement, et la vague d’inflation. « Le financement du projet initialement prévu à la reprise a été in fine plus que doublé, afin de combler les pertes de démarrage imprévues », précisait-elle. Les actionnaires auraient investi plus de 50 millions d’euros.

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Au Royaume-Uni, comment les syndicats ont redécouvert leur pouvoir de négociation

Dépôt ferroviaire à Ely, dans le Cambridgeshire (Royaume-Uni), le jeudi 5 janvier 2023.

Les Britanniques n’avaient pas connu ça depuis trois décennies. Depuis l’été dernier, de grandes grèves secouent régulièrement le pays, en particulier dans les services publics. Pour aider les usagers à s’y retrouver, les médias ont dû mettre en place des calendriers des grèves.

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Cette semaine, du 3 au 7 janvier, deux syndicats se sont relayés pour immobiliser les trains, avec certaines journées pratiquement sans trafic ; vendredi, les agents des autoroutes ont aussi débrayé, ainsi que les examinateurs d’auto-école ; mardi 10 janvier, ce sera au tour des instituteurs en Ecosse, puis le lendemain, aux ambulanciers en Angleterre. La semaine suivante, les infirmières reprennent leur mouvement historique : en décembre, elles avaient effectué leur première grève depuis la création de leur syndicat en 1906, et elles ont prévu deux nouvelles journées d’action.

Les syndicats ne cachent pas qu’ils se coordonnent, pour que les grèves se succèdent les unes après les autres. « L’objectif est d’atteindre une perturbation maximum », explique un syndicaliste, sous couvert d’anonymat.

Renversement de tendance

Les multiples conflits ont même tendance à se durcir. « Nos membres n’ont jamais été aussi déterminés », affirme Mick Whelan, le secrétaire général d’Aslef, qui représente les conducteurs de train. Il parle d’un conflit qui pourrait continuer jusqu’à mai, alors que les premières grèves ont débuté en juin 2022. « Les syndicats se préparent à tenir jusqu’au printemps, au moins », ajoute Kevin Rowan, du Trade Union Congress (TUC), la principale confédération syndicale.

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Pour les syndicats britanniques, il s’agit d’un renversement de tendance majeur. Pendant les années de Margaret Thatcher (1979-1990), la Dame de Fer avait violemment lutté pour les mettre à genoux, donnant lieu à des grèves géantes (plus d’un an pour les mineurs en 1984, plus d’un an pour les ouvriers du livre en 1986). Elle y était parvenue, en imposant notamment deux lois, parmi les plus restrictives d’Europe. Désormais, une grève ne peut être organisée qu’après un vote à bulletins secrets des salariés, ce qui peut prendre des mois à organiser dans une grande entreprise. Par ailleurs, les grèves secondaires, c’est-à-dire en solidarité avec une autre entreprise, sont interdites. Les postiers ne peuvent pas débrayer pour soutenir les cheminots, par exemple.

Dans ce contexte, les syndicats ont connu un profond déclin. Le nombre de syndicalistes a été divisé par deux, de 13,2 millions en 1979 à 6,5 millions en 2021. Quant aux grèves, leur nombre a été divisé par dix.

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Sur les forums d’entraide, le sacerdoce des bienfaiteurs du Web

Ils s’appellent Kabyll, Lucien ou Nathalie, et peuvent passer, tous les jours, plusieurs heures à aider bénévolement des inconnus.

Ces oiseaux rares sont l’âme des forums d’entraide, répondant chaque jour de façon experte et bénévole aux inconnus qui passent. Le Monde a parlé à une dizaine de ces bienfaiteurs qui, chacun, ont rédigé plusieurs milliers de réponses à des demandes sur la rénovation énergétique, le surendettement, l’acoustique, etc.

Beaucoup expliquent être préoccupés par le sort de leurs semblables. « Je voulais me sentir moins passif face aux ennuis des autres », témoigne Chahumasy, pseudonyme de l’auteur de 25 000 publications sur un forum de vélo. « L’aventureuse », rédactrice de 38 000 publications portant essentiellement sur la contraception, ne voit rien d’exceptionnel dans son implication : « Je viens d’une famille de gauche, j’ai été prof, aider et partager les connaissances, c’est juste normal pour moi », explique celle qui aurait « voulu être sage-femme ».

Nathalie, la créatrice d’un groupe Facebook de décoration, a démarré son activité en réponse à la conjoncture. « Avec ces prix, comment les gens peuvent-ils s’en sortir ? » Elle regrette que le monde soit « devenu donnant-donnant ».

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Information riche, désintéressée et personnalisée

Le goût de l’entraide revient dans le discours de ces gros contributeurs. « Les forums m’ont dépanné dans mon métier d’infographiste. Renvoyer l’ascenseur, c’est le minimum », argue Kabyll, pilier d’un forum d’assemblage de PC. « Je trouve ça beau. Si tout le monde pouvait faire la même chose, le monde s’en porterait mieux », poursuit-il.

Tous les gros contributeurs ne sont cependant pas entièrement portés par la bienveillance. Pour Benoît, qui intervient souvent sur un forum de vélo, certains piliers de forum répondent sèchement quand les questions leur paraissent trop fermées ou trop souvent entendues. Et « d’autres ont du mal à prendre du recul par rapport à leur propre pratique. Ils axent trop leurs réponses par rapport à celle-ci, n’hésitant pas à “balayer” ce qui ne rentre pas dans leur conception ».

Malgré cela, aux yeux des piliers interrogés par Le Monde, les forums demeurent irremplaçables : on peine à trouver une information plus riche, désintéressée et personnalisée ailleurs. Beaucoup écartent l’idée d’une rétribution en échange de leurs conseils. Nathalie affirme d’ailleurs avoir refusé toutes les offres de sponsoring de son groupe Facebook, qui compte plus d’un million de membres.

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Certains montrent également une préoccupation profonde pour la planète. « Je suis fâché par la société du tout-jetable, s’emporte un contributeur d’un forum sur le vélo qui a souhaité rester anonyme. La réparation est devenue tellement chère qu’elle ne reste possible que si on y injecte du temps personnel bénévolement. »

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« Présenter la réforme des retraites comme juste pour les femmes relève du boniment »

Le ministre du travail, Olivier Dussopt, a assuré, le 30 novembre 2022 sur France 2, qu’un objectif « absolument majeur » de la réforme de retraites était d’« améliorer notre système, parce qu’il est injuste ». A sa suite, la première ministre, Elisabeth Borne, a déclaré à plusieurs reprises que pour que la réforme soit juste pour les femmes, l’âge d’annulation de la décote resterait à 67 ans ! On garderait donc la décote, qui est un abattement très injuste pour les carrières incomplètes et qui pèse par conséquent plus sur les femmes. Elle a été qualifiée en 2019 de « double pénalisation » par le haut-commissaire aux retraites, Jean-Paul Delevoye. Où est donc le progrès ? L’injustice majeure que constitue l’importante inégalité de pension entre les femmes et les hommes non seulement n’est aucunement prise en compte, mais risque fort d’augmenter avec le recul de l’âge de la retraite comme avec un allongement de la durée de cotisation.

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Rappelons la situation. Si les salaires des femmes sont inférieurs en moyenne de 22 % à ceux des hommes (Insee 2022), leurs pensions de droit direct sont inférieures de 40 % à celles des hommes. Ce chiffre est encore de 30 % pour les nouveaux retraités partis en 2020, selon la direction de la recherche du ministère du travail. La retraite amplifie donc encore les inégalités de salaires. Lorsque nos dirigeants sont interpellés sur ces inégalités de pension, la réponse classique est qu’elles se réduisent au fil du temps. En réalité, elles stagnent, comme stagnent les inégalités de salaires.

La baisse en cours du niveau des pensions par rapport aux salaires, conséquence des réformes précédentes, atteint bien sûr de manière plus grave les plus faibles pensions des femmes : le taux de pauvreté des femmes retraitées est ainsi sensiblement plus élevé que celui des hommes (10,4 % contre 8,5 %), et cet écart a tendance à se creuser depuis 2012, comme le relève le rapport 2020 du Conseil d’orientation des retraites (COR). Le passage, en 1993, à une indexation des pensions sur l’inflation et non plus sur le salaire moyen a entraîné, en période de faible inflation, un décrochage croissant des retraites. Les femmes âgées sont les plus touchées.

Inégalités aggravées

Le COR note que le taux de pauvreté des retraités augmente depuis 2016 pour les personnes âgées de plus de 65 ans qui vivent seules ; parmi elles, ce taux atteint même 16,5 % pour les femmes. L’annonce d’un minimum de pension à 85 % du SMIC pour une carrière complète est évidemment bienvenue… mais il était déjà prévu dans la loi de 2003 et n’a jamais été appliqué ! Surtout, ce minimum ne concernera pas les personnes déjà en retraite.

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Réforme des retraites : « Et si nous laissions aux seniors français le choix de l’âge de leur départ, entre 62 et 67 ans ? »

Un des arguments justifiant de repousser l’âge légal de départ à la retraite est le constat d’une augmentation de l’espérance de vie, qui réduirait le ratio entre actifs et inactifs. Mais prolonger la vie au travail des seniors risque d’avoir un impact négatif sur les soins aux personnes âgées dépendantes fournis par leurs proches.

Selon les données de l’enquête « Emploi du temps » de l’Insee, les seniors à la retraite consacrent en moyenne une demi-heure de plus par jour que les seniors en emploi aux soins aux enfants et aux personnes âgées de leur entourage. Selon nos calculs (appliquant un taux horaire net au smic, sans compter les contributions sociales et faisant l’hypothèse qu’une personne sur deux est retraitée parmi les générations concernées), les soins aux enfants et aux personnes âgées fournis par les retraités français âgés de 62 à 66 ans correspondent aujourd’hui à un montant de 10,7 milliards d’euros par an.

Cette somme ne représente qu’une toute petite partie des frais de prise en charge des personnes âgées que, sans l’aide précieuse de leurs proches, la réforme pourrait engendrer. Il sera en effet très difficile de garder les personnes âgées dépendantes à leur domicile : le secteur de l’aide à domicile étant depuis longtemps en manque structurel de personnel, les places en maison de retraite sont rares et chères. Selon le rapport 2021 de la Commission des comptes de la sécurité sociale, trois personnes âgées dépendantes sur cinq sont prises en charge à domicile pour un coût moyen par personne de 12 000 euros, contre 35 000 euros en Ehpad. Le Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge évalue l’aide informelle fournie par l’entourage entre 11 milliards et 18 milliards d’euros en 2017.

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Le recul de l’âge légal du départ à la retraite pourrait entraver cette solidarité intergénérationnelle et contribuer au creusement du déficit de la sécurité sociale. Cette solidarité profite aussi aux jeunes parents puisque ce sont souvent les grands-parents qui se déplacent lorsque les petits enfants sont malades pour les garder, les parents ne disposant souvent que de cinq jours par an de congés pour enfant malade.

Risque de déséquilibres du marché du travail

Un second argument repose sur les difficultés de recrutement de certaines entreprises sur le marché du travail : ce manque de main-d’œuvre pourrait être comblé en repoussant l’âge de la retraite. Mais les métiers en tension sont souvent les plus exposés aux facteurs de pénibilité au travail, ou sont très spécialisés. Ils pourront difficilement être assurés par des travailleurs seniors. Selon une enquête menée par Pôle emploi en 2022 auprès de 2,4 millions d’établissements et à laquelle un établissement sur six a répondu, les métiers les plus en tension sont les couvreurs-zingueurs, les aides à domicile et les aides ménagères, les pharmaciens, les chaudronniers, métalliers, serruriers, les mécaniciens et électroniciens de véhicule. Parmi les métiers qui embauchent le plus, on compte les salariés de l’agriculture, de l’hôtellerie-restauration et les aides-soignantes.

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Réforme des retraites : « En s’appuyant sur un logiciel économique erroné, la droite puis la Macronie persistent depuis vingt ans dans une impasse »

La volonté d’Emmanuel Macron et de la droite de retarder l’âge de départ à la retraite repose, au-delà de la question du financement, sur la conviction que pour avoir une croissance économique plus forte, permettant de réduire le chômage, il faudrait travailler plus.

Cette conviction a une alliée de poids : la théorie économique, et en particulier la microéconomie, considérée comme le noyau dur de la discipline. Celle-ci enseigne que, pour un état donné de la technologie et de la démographie, le produit intérieur brut (PIB) d’un pays dépend du degré de mobilisation de ses ressources productives, en particulier du travail. Cela s’appelle la « frontière des possibilités de production ». Donc, si l’on allonge la durée du travail, on accroît le PIB.

Et si l’on augmente le nombre de fonctionnaires, ce seront autant de ressources en travail qui manqueront aux entreprises, qui, si l’on en croit cette théorie, sont les seules à innover et à créer véritablement des richesses. D’où, depuis vingt ans, les tentatives ou décisions de remise en cause des 35 heures, de défiscalisation des heures supplémentaires pour encourager les salariés à travailler plus, de recul de l’âge de départ à la retraite, de cumul emploi et retraite, de limitation, voire de diminution, des impôts qui laissent bien des services publics exsangues…

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Ce raisonnement appelle quatre remarques. S’il suffisait d’allonger la durée du travail pour augmenter le PIB d’un pays, donc sa puissance économique, tous les gouvernements l’auraient fait depuis longtemps, à commencer par les régimes dictatoriaux ! Or, on ne trouve rien de cela. Au contraire, la réduction de la durée du travail est une longue histoire de revendication sociale et d’intervention publique, depuis deux siècles, commune à tous les pays développés.

Les faits contredisent la théorie

En réalité, rien n’empêche les employeurs d’allonger si nécessaire la durée du travail en recourant aux heures supplémentaires. Pour le droit du travail, ce recours est une prérogative patronale, mais aussi une obligation légale : le salarié qui refuse commet une faute contractuelle passible de sanction. Ainsi, la fameuse semaine de 40 heures du Front populaire, si décriée sur le moment, a été rétablie dès février 1946. Or, elle n’a pas empêché la reconstruction rapide du pays, ni la croissance exceptionnelle des « trente glorieuses ». En 1965, la durée effective du travail était, tous salariés confondus, de quarante-six heures par semaine, soit un dépassement de 15 % de la durée légale. Abaisser la durée légale du travail n’a donc rien de décroissant, sauf à interdire les heures supplémentaires.

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