Réforme des retraites : ces quinquagénaires qui n’arrivent pas à s’imaginer travailler jusqu’à 64 ans

Le couperet est tombé, et l’horizon s’est éloigné. Le projet de loi de réforme des retraites, dévoilé mardi 10 janvier par la première ministre, Elisabeth Borne, prévoit notamment le report progressif de l’âge légal de départ à partir du 1er septembre : il sera fixé à 63 ans et trois mois en 2027, puis à 64 ans en 2030, au lieu de 62 ans actuellement.

Cette mesure sera couplée à une accélération de l’allongement de la durée de cotisation prévu par la loi Touraine de 2014. Ainsi, il faudra avoir travaillé quarante-trois ans dès la génération née en 1965, et non plus en 1973, pour être éligible à une pension à taux plein.

L’exécutif, qui envisageait un report à 65 ans pour sa réforme-phare, a donc mis de l’eau dans son vin. Mais, pour la majorité des quelque 130 quinquagénaires qui ont répondu à l’appel à témoignages du Monde, c’est la douche froide. La vie d’après qu’ils commençaient à préparer – la maison en bord de mer loin de Paris, les après-midi avec les petits-enfants, l’atelier de maquettes, le club de lecture, les projets de voyage… – devra attendre un peu plus.

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« Concrètement, pour moi, ça veut dire neuf mois de travail supplémentaires, donc une année scolaire en plus », résume Catherine Lenoir, 60 ans, enseignante en lycée professionnel à Sevran (Seine-Saint-Denis), qui se dit « écœurée » et « complètement ébranlée ». Professeure en prévention santé environnement, elle devait s’arrêter à 62 ans. Ce sera finalement à 63 ans. « Moralement, apprendre ça à deux ans de la retraite, c’est dur », soupire-t-elle. Comme toutes les personnes interrogées, Catherine Lenoir trouve « injuste » le fait de « changer les règles de la course à quelques kilomètres de la ligne d’arrivée ».

« Coup de bambou »

D’autres évoquent « un violent coup de bambou », « une décision insupportable », ou encore le franchissement d’« une ligne rouge » qui les met « en rogne ». Pour beaucoup, si la pilule est aussi difficile à avaler, c’est parce qu’elle s’accompagne du sentiment d’être privé d’une ou deux précieuses années où l’on est encore suffisamment en forme pour profiter de la vie.

« Certes, l’espérance de vie augmente. Mais, contrairement à ce qu’avance le gouvernement, on ne vit pas plus vieux en meilleure santé. Reculer l’âge de la retraite, si c’est pour passer du boulot à l’Ehpad, c’est non », assène Caroline Alarcon, 58 ans, employée de banque en Ile-de-France. Depuis 1950, les Français ont effectivement gagné une quinzaine d’années d’espérance de vie (une progression qui cache des inégalités de genre et entre les catégories socioprofessionnelles). Mais vivre plus longtemps ne signifie pas forcément vivre mieux : 23 % des Français souffraient d’une limitation physique lors de leur première année de retraite en 2018, selon le ministère de la santé. Les plus touchés sont les ouvriers : 34 % sont contraints dans les activités de la vie quotidienne dès le premier jour de leur retraite.

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Liquidation de Place du Marché (ex-Toupargel) : « On va se battre avec ce qui nous reste »

Des employés de l’enseigne Place du Marché devant le tribunal de commerce de Lyon, le 11 janvier 2023.

En l’absence de repreneur, les salariés ne se faisaient guère d’illusion. Comme ils le redoutaient, le tribunal de commerce de Lyon a décidé vendredi 13 janvier de la mise en liquidation judiciaire de l’entreprise Place du Marché (ex-Toupargel) et de ses sociétés sœurs Touparlog et Eismann, entraînant le licenciement économique de 1 900 personnes au total. Soit l’un des plans sociaux les plus importants de ces dernières années.

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Plusieurs centaines de salariés de l’entreprise de distribution de produits frais et surgelés à domicile avaient traversé la France pour manifester devant le tribunal le jour de l’audience, mercredi. De façon inattendue, le jugement avait alors été mis en délibéré quarante-huit heures, créant l’attente de mesures compensatrices de dernière minute. En vain : à ce jour, faute de fonds disponibles, les salariés ne partiront qu’avec le minimum légal.

« C’est une liquidation sèche. Ces deux jours n’ont servi qu’à temporiser la colère des salariés, il n’y a rien de plus, résume, dépité, Wafaa Kohily, secrétaire du CSE (CGT). Mais on va continuer la mobilisation pour exiger une prime supralégale et de meilleures conditions d’accompagnement et de protection des salariés », a-t-elle ajouté, déplorant qu’à ce jour « très peu d’élus aient manifesté leur soutien ».

Blocage des entrepôts

Triste épilogue de la success story Toupargel, qui avait connu son succès dès les années 1980, notamment en milieu rural, grâce au démarchage par téléphone. Mais l’entreprise avait manqué le virage d’Internet, et échoué, au cours des années 2010, à renouveler une clientèle vieillissante.

Placée en redressement judiciaire il y a trois ans, elle avait alors été reprise à la barre du tribunal par la société Agihold, des frères Léo et Patrick Bahadourian, cofondateurs et actionnaires de l’enseigne Grand Frais, et 90e fortune française selon le dernier classement du magazine Challenges. Et rebaptisée « Place du Marché ». Sans qu’ils parviennent à redresser la barre.

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L’entreprise est liquidée moins de trois mois après son placement sous procédure de sauvegarde. La liquidation s’est imposée car « l’unique candidat repreneur, la société holding Tazita, s’est désisté de son offre de reprise par courriel du 28 décembre » 2022 et que « la société Place du Marché ne sera pas en mesure de poursuivre son activité sans engendrer de nouvelles dettes », observe le jugement, dont Le Monde a obtenu une copie.

Place du Marché compte 110 agences réparties sur tout le territoire et trois plates-formes de préparation de commandes à Argentan (Orne), à Montauban, et à Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire).

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Paul Midy : « La féminisation comme l’inclusion des diversités dans la “French Tech” est un enjeu systémique »

En politique, l’année 2022 a été marquée par l’arrivée de femmes aux postes les plus importants de notre République : nous avons désormais une première ministre et une présidente de l’Assemblée nationale.

Pour 2023, il faut espérer que cet élan s’amplifie et essaime dans tous les secteurs de la société, et notamment dans le numérique.

Pour 2023, tout le monde fait bien sûr le vœu que la « French Tech » continue à croître, à lever des fonds, créer de l’emploi et innover, malgré les vents contraires. Mais nous ferions une erreur si nous nous focalisions uniquement sur les enjeux purement économiques en passant à côté des enjeux structurels. Oui, 2023 doit être une année pour avancer enfin sur les enjeux de féminisation et de diversité.

Innover mieux que tous les autres

Les rapports récents sont alarmants. Engagé pour la féminisation de l’économie numérique, le collectif Sista [de femmes entrepreneuses et investisseuses qui promeut plus de diversité] soulignait récemment que seules sept start-up sont dirigées par une femme dans la « French Tech 120 » et pire, aucune dans le « Next 40 », respectivement les classements des 120 et des 40 premières start-up françaises : c’est pire que le CAC 40 ! Les racines sont profondes : le numérique, ce sont 800 000 emplois en France, mais seulement 22 % de femmes.

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Diversidays, autre association dont il faut saluer l’action pour la diversité, nous donne un autre chiffre : 39 % des salariés de start-up déclarent avoir déjà été victimes d’une discrimination en tentant d’intégrer une jeune pousse. Nous pourrions aligner les statistiques les unes après les autres, elles vont toutes dans le même sens : un constat inimaginable à notre époque et parfaitement inacceptable. Les moyens publics colossaux mis au service du développement de la French Tech ne peuvent bénéficier qu’à une minorité d’entre nous.

Il y a bien sûr un enjeu social. On ne peut pas construire un secteur entier de l’économie avec si peu de femmes et si peu de diversité. Il y a bien sûr un enjeu économique. S’il y avait autant de femmes que d’hommes qui lançaient une start-up et qui étaient correctement financées pour cela, c’est simple, nous aurions presque deux fois plus de start-up dans notre pays et donc deux fois plus d’emplois créés.

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Mais il y a aussi un enjeu de vie ou de mort pour notre écosystème. Pour que nos start-up réussissent dans la compétition mondiale, nous ne devons pas simplement innover, nous devons innover mieux que tous les autres. Or innovation et diversité sont intimement liées. La diversité suscite l’échange et le partage, dont émergent les meilleures idées. Dans un secteur où l’on doit constamment innover pour réussir, la différence est une richesse inestimable.

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Retraites : satisfait de la réforme, le patronat opposé à la mise en place d’un « index senior »

Le président du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux, à Paris, le 16 novembre 2022.

Le patronat est plutôt content, mais se garde bien de le clamer haut et fort. La réforme des retraites, dévoilée mardi 10 janvier, va dans le bon sens, à ses yeux, car le report de 62 à 64 ans de l’âge légal de départ permettra d’améliorer les comptes du système de protection sociale, tout en stimulant, à terme, la croissance économique. Les organisations d’employeurs émettent toutefois quelques critiques et bémols, en particulier sur l’emploi des seniors qui pourrait, selon certaines d’entre elles, devenir une source potentielle de difficultés.

« Les décisions prises sont indispensables et globalement satisfaisantes », confie Geoffroy Roux de Bézieux. Le numéro un du Medef souligne que le relèvement de l’âge d’ouverture des droits à une pension, couplé à une accélération de l’allongement de la durée de cotisation, contribuera au retour « à l’équilibre financier de notre système par répartition, même s’il faudra peut-être remettre l’ouvrage sur le métier après 2030 ».

Appréciation positive

Vice-président de la Confédération des petites et moyennes entreprises (CPME), Eric Chevée pense qu’il aurait été « préférable » de pousser le curseur jusqu’à 65 ans, mais son appréciation d’ensemble demeure très positive. D’après lui, le projet de l’exécutif contient des dispositifs « d’équité » : « Ça nous tenait à cœur, notamment sur l’usure professionnelle », affirme-t-il, en faisant référence à « l’effort d’investissement massif » qui est programmé en la matière : 1 milliard d’euros devrait être débloqués sur cinq ans, afin de mener des actions pour limiter, autant que possible, l’exposition des salariés à des « risques ergonomiques » (port de charges lourdes, postures pénibles, etc.).

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M. Chevée se réjouit aussi de la revalorisation du minimum de pension à hauteur de 85 % du smic net (soit près de 1 200 euros), pour les personnes ayant accompli une carrière complète en gagnant l’équivalent du salaire minimum. Une telle mesure est favorable – entre autres – aux commerçants et aux artisans, qui sont nombreux à adhérer à la CPME.

D’une façon générale, les annonces « répondent aux demandes que nous avions formulées », enchaîne Pierre Burban. Le secrétaire général de l’Union des entreprises de proximité (U2P) salue le « maintien et l’amélioration » du système des carrières longues, qui offre la possibilité de partir à la retraite bien avant l’âge légal pour ceux qui ont commencé à travailler avant 20 ans – les règles étant plus généreuses pour les personnes entrées sur le marché du travail avant d’être majeures. Autre arbitrage dont l’U2P se félicite : la réduction de l’assiette de cotisations des indépendants, qui les rapproche ainsi des salariés.

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Liquidation judiciaire de Place du Marché (ex-Toupargel), 1 900 emplois supprimés

La liquidation judiciaire de la société de livraison à domicile de produits alimentaires Place du Marché (ex-Toupargel) et ses sociétés sœurs a été prononcée vendredi 13 janvier. 1 900 emplois sont supprimés dans l’un des plus importants plans sociaux de ces derniers mois.

Le tribunal de commerce de Lyon s’était donné quarante-huit heures mercredi pour rendre son délibéré concernant cette société basée à Civrieux-d’Azergues (Rhône). Mais l’issue ne faisait guère de doute, car aucun repreneur n’avait déposé d’offre, malgré l’intérêt un temps manifesté par l’enseigne discount Tazita.

Vendredi, le tribunal a ainsi placé en liquidation judiciaire Place du Marché (1 600 salariés) et ses deux sociétés sœurs, Eismann et Touparlog (300 salariés à elles deux), selon son délibéré que l’Agence France-Presse a pu consulter. « Il n’y a aucun espoir de reprise », avait assuré mercredi Wafaa Kohily, la secrétaire (CGT) du comité social et économique (CSE).

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« Notre priorité est de travailler sur la préparation de cette liquidation judiciaire et d’accompagner aux mieux avec les services de l’Etat les salariés pour qu’ils rebondissent le plus rapidement possible », avait affirmé de son côté le président de l’entreprise, Brieuc Fruchon. Le délai de quarante-huit heures avait été justifié par le président du tribunal par « l’importance du dossier et le nombre de salariés du groupe », selon Mme Kohily.

La liquidation va en effet entraîner un des plus importants plans sociaux de ces derniers mois, après celle de l’enseigne textile Camaïeu en septembre (2 100 salariés) et la suppression de 1 200 emplois (sur 2 300) annoncés fin décembre chez Scopelec, groupe spécialisé dans les technologies de communication.

Chute des ventes

La situation de Place du Marché s’est dégradée très rapidement : le groupe avait demandé fin octobre son placement en procédure de sauvegarde, puis avait été placé en redressement judiciaire fin novembre 2022. « Une telle procédure en trois mois, en mettant 1 600 familles sur le carreau, c’est ubuesque ! », a dénoncé Wafaa Kohily, épinglant au passage le « silence assourdissant des Bahadourian » sur ce dossier.

Les deux frères Léo et Patrick Bahadourian, actionnaires de la florissante enseigne Grand Frais, ont repris Toupargel en 2020 via la holding Agihold France. Ils « n’ont pas daigné » être à l’audience mercredi, a déploré la responsable syndicale.

« Encore une fois, le capital de certains passe avant des vies brisées », a-t-elle ajouté, en soulignant que les syndicats réclamaient « 100 000 euros par salarié de prime supralégale, vu le patrimoine des Bahadourian », classés 90e fortune de France en 2022 par le magazine Challenges.

Après sa reprise, Toupargel s’était rebaptisé Place du Marché en 2021, avec l’idée d’étendre sensiblement son offre au-delà du surgelé, vers les produits frais et l’épicerie. Certains produits distribués provenaient d’ailleurs des mêmes fournisseurs que Grand Frais. Le projet visait aussi à accélérer les ventes en ligne, alors que l’entreprise a bâti son modèle sur les ventes par téléphone.

Mais cette stratégie a échoué, alimentant une chute des ventes, passées de 271 millions d’euros en 2017 à 200 millions en 2021-2022. « La moyenne d’âge de notre clientèle est assez élevée, beaucoup ont plus de 70 ans et n’ont pas accès ou ne savent pas se servir d’Internet. Le changement de nom l’a aussi perturbée », a expliqué Lise Delaizé, déléguée CGT et télévendeuse depuis vingt-quatre ans.

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Et si la liquidation représente un vrai choc pour les salariés, elle affectera aussi, selon eux, une partie de la clientèle. « Pour beaucoup de gens, le livreur Place du Marché était la seule personne qu’ils voyaient dans la journée, surtout dans les zones rurales », racontait ainsi mercredi Lionel Massa, élu FO au CSE, lui-même livreur dans la région de Saint-Brieuc.

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Le Monde avec AFP

« Jouez ! Le travail à l’ère du management distractif » : la stratégie du jeu en entreprise

« Jouez ! Le travail à l’ère du management distractif », de Stéphane Le Lay, CNRS Editions, 224 pages, 23 euros.

Le livre. C’est une activité qui se veut tout à la fois conviviale et favorable à l’engagement des salariés. Un « challenge gaufres » est régulièrement organisé au sein de ce centre d’appels téléphoniques français. Son principe est simple : les conseillers plaçant un produit ont une récompense sucrée : ils peuvent déguster une pâtisserie durant leur temps de travail.

Le jeu comme levier de management ? Une réalité dans un nombre croissant d’entreprises, dans l’industrie comme dans les services, chez les cadres comme parmi les effectifs ouvriers. C’est le constat dressé par Stéphane Le Lay, chercheur associé à l’Institut de psychodynamique du travail.

S’appuyant sur de nombreuses enquêtes de terrain, le sociologue du travail interroge ce phénomène dans son dernier essai, Jouez ! Le travail à l’ère du management distractif (CNRS Editions). Ce faisant, il dévoile pourquoi « certains managers ont compris l’intérêt qu’ils pouvaient avoir à mobiliser des éléments du jouer dans leurs propres pratiques ».

La distraction devient diversion

Le « fun at work » (installation d’une table de ping-pong…) ambitionne d’offrir aux salariés une ambiance de travail agréable. Au-delà, c’est bien sûr leur implication qui est recherchée, et leur adhésion au projet d’entreprise. Mais, dans le même temps, le « management distractif » porte, aux yeux de l’auteur, des objectifs plus profonds et plus idéologiques.

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Pour appuyer sa démonstration, M. Le Lay prend pour exemple les Doctoriales, un business game (« jeu d’entreprise ») à travers lequel des doctorants sont invités à concevoir collectivement un projet innovant. « Sous couvert de promotion effective des aptitudes au dynamisme, à la créativité et à l’autonomie individuels œuvre discrètement une valorisation de l’“esprit d’entreprise” néolibéral », souligne l’auteur. Et, s’ils prônent régulièrement les vertus de la collaboration, nombre de ces jeux proposés dans les organisations aiguisent bien davantage l’esprit de compétition des participants.

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Plus encore, « jouer » doit permettre, selon le sociologue du travail, de détourner les salariés des douleurs qui peuvent naître de leur activité professionnelle. La distraction devient diversion. Il s’agit de « rendre plus “anodine” la participation aux activités, quand bien même celles-ci comportent de nombreuses sources de souffrance potentiellement déstabilisantes pour les travailleurs ».

Une évolution inquiétante

Le management distractif doit ainsi permettre de « juguler au moins temporairement la souffrance éthique susceptible de naître au moment où [l’]engagement subjectif [du « travailleur-joueur »] le conduit à commettre des actes qu’il réprouvait pourtant auparavant ». Son « sens éthique » est alors comme « anesthésié », le salarié ne doit plus se poser de questions, ni s’interroger sur la valeur morale de son travail.

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Réforme des retraites : la fonction publique au même régime que le privé

Le ministre de la transformation et de la fonction publiques, Stanislas Guerini, lors de la présentation de la réforme des retraites par le gouvernement, à Paris, le 10 janvier 2023.

La réaction ne s’est pas fait attendre. La première ministre, Elisabeth Borne, avait à peine achevé son discours de présentation de la réforme des retraites, mardi 10 janvier, que Céline Verzeletti, secrétaire confédérale de la CGT, écrivait sur Twitter : « La mobilisation est inéluctable. »

Ceci dit, celle qui est également cosecrétaire générale de la fédération de la CGT couvrant la fonction publique d’Etat n’était guère surprise par les annonces. La semaine dernière, après avoir été reçue par le ministre de la transformation et de la fonction publiques, Stanislas Guerini, Mme Verzeletti n’avait pas caché sa déception. La responsable du premier syndicat des agents publics avait déploré une « énorme régression », regrettant le « report du départ à la retraite quelle que soit la pénibilité du travail » et d’« infimes compensations ».

A l’UNSA Fonction publique, quatrième organisation, la déception est la même. Luc Farré, son secrétaire général, déplore une réforme « brutale et injuste ». Les mesures, estime-t-il, « vont impacter en premier lieu celles et ceux qui ont commencé à travailler tôt, avec des conditions de travail difficiles, exerçant souvent les métiers les moins rémunérés, les plus pénibles, et qui ont une espérance de vie moindre. »

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Dans un communiqué commun publié mercredi 11 janvier, les représentants de la fonction publique – CFDT, CFE-CGC, CGT, FA, FO, FSU, Solidaires, UNSA – « exigent du gouvernement le retrait de son projet », appelant les agents à participer « massivement » à la journée de grèves du 19 janvier.

La réforme, en effet, n’épargne pas la fonction publique. Elle est fondée, a rappelé M. Guerini, mardi, « sur un principe clair, d’équité », ce qui implique « la symétrie » entre les régimes. « Nous demandons aux agents publics de travailler eux aussi un peu plus longtemps, a précisé le ministre, c’est le sens même de la solidarité contributive de tous les actifs. »

Le calcul des pensions reste spécifique

Les fonctionnaires passeront donc eux aussi de 62 à 64 ans comme âge légal de départ à la retraite. Et ils seront, comme les autres, concernés par l’accélération de la « réforme Touraine », c’est-à-dire l’augmentation progressive de la durée de cotisation nécessaire pour percevoir une retraite pleine. Certes, comme dans le privé, il sera dorénavant possible de travailler jusqu’à 70 ans pour ceux qui le souhaitent ; mais aussi de bénéficier du dispositif de « retraite progressive », qui permet de cumuler une partie de pension et du temps partiel.

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Pourquoi des salariés ne déclarent pas leurs accidents de travail

« Près de la moitié des accidents du travail ne sont pas déclarés dans le secteur privé, du fait de dysfonctionnements de l’Assurance-maladie, et parfois à cause des stratégies de camouflage par les employeurs » (Illustration : marquage au sol de zone de circulation, piéton dans une usine et trace de pneu, symbole de danger).

Chute chez les couvreurs, coupure et brûlure en cuisine, allergies et tendinites chez les coiffeurs, jusqu’aux naufrages chez les marins… « Ce sont les risques du métier » est une phrase qui revient souvent pour justifier les accidents du travail des professions très exposées. « De toute façon, on est obligé de le faire, le travail, si on a une douleur on fait avec, ça passe et puis c’est tout », résume un cuisinier de 27 ans interrogé dans le cadre de l’enquête sociologique SANTPE.

Publié en août 2022, le rapport d’études reprenant cette enquête met en évidence que dans la coiffure, la restauration et le bâtiment les travailleurs des entreprises de moins de dix salariés vont plus mal que ce qu’en disent les données officielles. « On a très vite vu qu’il y avait moins d’accidents du travail déclarés dans les TPE, que la santé y était déclarée bonne, alors que paradoxalement on y trouve davantage de risques professionnels, et la prévention est très mal développée », soulève Emilie Legrand, maîtresse de conférences en sociologie et responsable scientifique de SANTPE. Un décalage qui s’explique par le fait que les salariés choisissent souvent eux-mêmes de cacher leurs problèmes de santé.

La commission d’évaluation de la sous-déclaration des accidents du travail et maladies professionnelles, présidée par un magistrat de la Cour des comptes, a estimé dans son rapport 2021 que près de la moitié des accidents du travail n’étaient pas déclarés dans le secteur privé, du fait de dysfonctionnements de l’Assurance-maladie, et parfois à cause des stratégies de camouflage par les employeurs.

Lire aussi le premier article de la série: Article réservé à nos abonnés Accidents du travail : une réalité persistante

Elle relève aussi un déficit d’information des salariés sur la santé et la sécurité au travail, et pas seulement dans les très petites entreprises. Par manque de culture de prévention dans leur entreprise, de nombreux salariés ne sont pas au courant des risques auxquels ils sont exposés, ou ignorent que toute lésion survenue dans le cadre du travail est un accident du travail qui doit être déclaré à l’employeur sous vingt-quatre heures.

La crainte de déclarer un AT

« En 2022, on compte 37 déclarations d’accident du travail sur 2 800 agents [de Pôle emploi] en Normandie », note Florence Lépine, conseillère et déléguée CGT de l’opérateur public à Rouen. Elle met en regard ce chiffre avec le nombre d’agressions, qui a augmenté, entre 2019 et 2021, de 72 % par téléphone et de 13 % dans les zones d’accueil. « C’est très peu, ce ne sont pratiquement que des accidents physiques et malaises, et aucun pour burn-out ou crise d’angoisse, car les conseillers ne pensent pas qu’une agression verbale est un accident. Alors que cela peut aller jusqu’à des menaces de mort. »

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Coinbase licencie en masse pour survivre au naufrage des cryptomonnaies

S’il n’en reste qu’une, Coinbase espère être celle-ci. La plate-forme d’échange d’actifs numériques a annoncé, mardi 10 janvier, un plan de suppression de 950 emplois, soit environ le cinquième de ses effectifs. Il s’agit de la deuxième cure d’amaigrissement de l’entreprise après une première suppression de 1100 emplois à l’été 2022, alors que la galaxie des cryptodevises se bat pour sa survie. Coinbase était devenue l’une des stars de Wall Street lors de son introduction en Bourse en avril 2021, l’action atteignant 429 dollars (près de 400 euros) en séance. Elle en vaut aujourd’hui dix fois moins et affiche une capitalisation totale de 8,7 milliards de dollars.

La plate-forme dirigée par Brian Armstrong, 39 ans, se rémunérait en facturant des frais élevés sur les cryptodevises qu’elle conservait pour ses clients (environ 0,5 % par transaction). Tous ses revenus se sont effondrés avec la baisse des cryptodevises, mais aussi à cause de la concurrence féroce entre les plates-formes (la première d’entre elles, Binance, avait annoncé à l’été la gratuité des transactions, comme c’est le cas en Bourse aux Etats-Unis), des embauches excessives de l’entreprise et de la défiance envers les cryptodevises provoquée en novembre 2022 par la faillite frauduleuse de la plate-forme FTX.

« Coinbase est bien capitalisé et la crypto ne va pas disparaître », assure pourtant sur son blog M. Armstrong, qui cherche à rassurer ses troupes, même s’il va continuer à perdre de l’argent. « Les temps sombres éliminent les mauvaises entreprises, comme nous le voyons en ce moment. Des jours meilleurs sont à venir, et quand ils arriveront, nous serons prêts. »

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Petit retour en arrière : le bitcoin, pionnier des cryptomonnaies, s’était envolé à 64 400 dollars en novembre 2021, se comportant comme une valeur spéculative dopée par la politique d’argent gratuit de la Fed, la banque centrale américaine. Puis, à partir de 2022 et avec le resserrement du crédit, le bitcoin a connu un lent effondrement, montrant que cette devise n’était ni stable ni sûre, et n’avait rien de l’or numérique vanté par ses adeptes. Dès juin 2022, le bitcoin est tombé sous la barre des 20 000 dollars et a continué sa décrue pour se stabiliser autour de 17 300 dollars, son cours actuel. La blockchain, la technologie qui permet l’existence des cryptodevises, n’a pas abouti à l’émergence du nouveau monde promis par ses promoteurs.

Des faillites retentissantes

Ce reflux a provoqué des pertes de fortune considérables, de plus de 2 000 milliards de dollars selon la chaîne CNBC, pour de nombreux détenteurs de bitcoins mais aussi d’autres actifs numériques. Il a provoqué de multiples faillites, dont la plus retentissante est celle de FTX, la plate-forme de Sam Bankman-Fried, qui attend son procès à New York. Les dirigeants de FTX avaient tout simplement utilisé les capitaux de leurs clients pour spéculer et ont fini par perdre cet argent.

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L’étonnante bonne santé de l’emploi en Europe

Une récession ? Une crise du coût de la vie ? Pas à en croire la bonne santé du marché de l’emploi en Europe. Le taux de chômage en zone euro était de 6,5 % en novembre, au plus bas de son histoire. En France, il était de 7 %, selon Eurostat, l’institut statistique européen. Il faut remonter à… 1983 pour trouver mieux.

Lire aussi : Le taux de chômage en France est resté quasi stable à 7,3 % au troisième trimestre 2022

Bien sûr, la situation demeure hétérogène. L’Espagne, qui avait été particulièrement touchée pendant la crise de la zone euro il y a une décennie, affiche encore un chômage à 12,4 %. La Grèce demeure à 11,4 %. Mais la tendance est partout à l’amélioration. Et une bonne partie de la région est désormais proche du plein-emploi : chômage de 3 % en Allemagne, 3,6 % aux Pays-Bas, 4,4 % en Irlande…

Le phénomène n’est pas spécifique à la zone euro. Aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, le chômage est respectivement de 3,5 % et 3,7 %, là encore proche de leurs plus bas niveaux historiques. Mais ces deux pays cachent des phénomènes plus inquiétants : leur taux de participation au marché du travail n’est pas revenu à son niveau d’avant la pandémie.

La « grande démission » aux Etats-Unis

En clair, beaucoup de travailleurs ont simplement préféré jeter l’éponge et quitter le monde du travail. Aux Etats-Unis, certains économistes parlent de la « grande démission ». De fait, il s’agit essentiellement de personnes relativement âgées, qui ont choisi de prendre leur retraite au moment des confinements, ou de jeunes qui ont repris des études. Au Royaume-Uni, un grand nombre de malades de longue durée sont venus s’ajouter aux statistiques des inactifs ces dernières années, sans que le phénomène ne soit clairement expliqué.

En Europe, « on a réussi à trouver plus de travailleurs dans une population qui se réduit »

Rien de tout cela Europe continentale. « En trois ans, la population en âge de travailler (25 à 64 ans) a baissé d’un million dans l’Union européenne, à cause du vieillissement, et pourtant, le nombre de travailleurs a augmenté de deux millions, souligne Pawel Adrjan, économiste à Indeed, un site Internet de recrutement. On a réussi à trouver plus de travailleurs dans une population qui se réduit. »

La tendance avait débuté avant la pandémie. Après les années noires de la crise de la zone euro, qui avait fait s’envoler le chômage, le marché du travail s’était amélioré partout dans la région. Dès 2017, le taux d’emploi européen était revenu au même niveau que celui des Etats-Unis.

Chômage partiel en soutien de l’emploi

Puis, quand la pandémie est arrivée, l’Europe s’est démarquée des Etats-Unis en soutenant les emplois (chômage partiel…), là où les Américains ont préféré donner des chèques aux individus, plutôt que des moyens aux entreprises de conserver leurs salariés. Quand les vaccins sont arrivés, permettant une reprise de l’activité économique, le chamboulement en Europe a été moins fort.

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