Energie nucléaire : « La sous-traitance permet aux exploitants de rendre invisible le travail humain exposé à la radioactivité et invisibilise ses conséquences sanitaires »

Alors que débute mardi 17 janvier l’examen par le Sénat du projet de loi permettant d’accélérer les procédures liées à la construction de nouvelles installations nucléaires à proximité de sites déjà existants, comme c’est le cas pour les deux premiers EPR prévus à Penly (Seine-Maritime), le compte à rebours démocratique est lancé.

Dans ce contexte, la Commission nationale du débat public (CNDP) a souhaité organiser dix rencontres publiques en préalable à la décision de construire six nouveaux réacteurs nucléaires de type EPR 2 en France. Sur ces dix rencontres, elle n’a souhaité consacrer que quatre minutes à l’enjeu des conditions de travail dans ce secteur industriel.

Ainsi, la réunion organisée jeudi 12 janvier au Tréport, à quelques kilomètres de Penly, site pressenti pour accueillir les deux premiers EPR, devait précisément aborder les conséquences sur le travail et l’emploi de la réalisation de ce projet de loi.

Parmi les différentes questions relevant du travail et de l’emploi, celle des risques professionnels ne figurait pourtant pas à l’ordre du jour.

« Les salariés les plus exposés rencontrent de grandes difficultés à faire valoir leurs droits, en particulier leur droit à la réparation en cas d’atteinte à la santé »

En effet, symbole de la grandeur technologique de la France et de sa maîtrise scientifique, l’industrie nucléaire se caractérise aussi par un indispensable travail humain exposé au risque radio-induit. Depuis les années 1970, les opérations les plus exposées à ce risque redoutable (cancérogène, mutagène, toxique pour la reproduction) sont assurées par des salariés d’entreprises sous-traitantes intervenant dans les installations nucléaires.

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L’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire dénombre aujourd’hui près de 33 000 salariés sous-traitants, qui supportent plus de 80 % de la dose collective reçue chaque année dans le parc nucléaire. Les salariés sous-traitants les plus exposés sont les ouvriers et les techniciens des usines de fabrication du combustible et de retraitement des déchets nucléaires, ceux de la maintenance des centrales EDF ou encore ceux chargés du démantèlement, du transport et de la gestion des déchets.

Ce choix des entreprises publiques de la filière nucléaire en France de sous-traiter à des salariés dits « extérieurs » les opérations les plus exposées est une manière de se donner les moyens de respecter les doses limites imposées par les règles de radioprotection et de préserver les agents statutaires d’une dangereuse augmentation de leur exposition. Or les salariés les plus exposés, à savoir les travailleurs extérieurs, rencontrent de grandes difficultés à faire entendre leurs voix et faire valoir leurs droits, en particulier leur droit à la réparation en cas d’atteinte à la santé.

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Les défaillances d’entreprises en France ont augmenté de près de 50 % en 2022

Le délégué national CGT de Camaïeu, Thierry Siwik (au centre), discute avec un administrateur judiciaire à propos de la liquidation de l’enseigne d’habillement féminin, à Roubaix (Nord), le 4 octobre 2022.

Les défaillances sont bel et bien reparties à la hausse en 2022, après une parenthèse de deux ans pendant lesquels les entreprises ont été maintenues la tête hors de l’eau. Selon les chiffres du groupe Altares publiés mardi 17 janvier, 42 500 procédures ont été ouvertes en 2022, ce qui représente une hausse de 49,9 % par rapport à 2021.

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Si le volume de faillites reste inférieur à l’étiage d’une année « normale », avec environ 50 000 entreprises en défaut, le rattrapage est rapide. « Le rythme est plus soutenu qu’envisagé, faisant craindre un retour aux valeurs d’avant-crise plus tôt que prévu », estime Thierry Millon, directeur des études du groupe Altares.

Depuis 2020, au total 103 000 sociétés ont fait défaut contre 162 000 sur les trois années précédentes. Ce sont donc près de 60 000 défaillances qui ont pu être évitées par les aides publiques, d’abord pour faire face aux conséquences de la pandémie de Covid-19, puis pour accompagner la hausse des prix de l’énergie.

« Incapacité à honorer des carnets de commandes »

Au-delà de cette « normalisation » attendue, les chiffres publiés par Altares révèlent les fragilités du tissu économique, confronté, après deux ans de pandémie, à la crise énergétique. Avec 3 214 procédures ouvertes en 2022, l’accélération des faillites est très forte (+ 78 %) dans les rangs des PME de moins de 100 salariés. Les jeunes entreprises de moins de trois ans apparaissent particulièrement vulnérables : les défaillances ont quasiment doublé (+ 94 %) dans cette catégorie.

D’après les chiffres communiqués par les greffes des tribunaux de commerce le 5 janvier, 30 % des entreprises radiées en 2022 avaient été créées moins de deux ans auparavant. Enfin, le nombre total d’emplois menacés par une liquidation ou une procédure judiciaire est repassé au-dessus de la barre des 140 000, soit 50 000 emplois supplémentaires en un an.

Les secteurs les plus touchés sont aussi parmi ceux qui sont confrontés à des factures d’énergie particulièrement lourdes ou qui peinent le plus à trouver de la main-d’œuvre

Alors que l’année 2022 devrait se solder par une hausse du produit intérieur brut de 2,6 %, ces faillites ne sont pas forcément liées à une atonie de l’activité, bien au contraire. « Pour certaines TPE et PME, c’est leur incapacité à honorer des carnets de commandes pourtant bien remplis qui pourrait les amener au défaut », analyse M. Millon.

Les problèmes proviennent plutôt « des difficultés d’approvisionnement, de l’explosion des coûts des matériaux et des problèmes de recrutemen». Les secteurs les plus touchés sont aussi parmi ceux qui sont confrontés à des factures d’énergie particulièrement lourdes ou qui peinent le plus à trouver de la main-d’œuvre : la restauration, la boulangerie, la maçonnerie, les salons de coiffure, les cafés…

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Réforme des retraites : les répercussions du travail qui marquent surtout sur la santé des femmes

« Les femmes sont de plus en plus sujettes aux accidents de travail comme aux troubles musculo-squelettiques [TMS], auxquels elles sont d’ailleurs deux fois plus exposées que les hommes. En revanche, les cancers d’origine professionnelle restent souvent sous-évalués chez les femmes. » C’est en rappelant ces résultats de recherches menées sur les risques professionnels spécifiquement rencontrés par les femmes qu’Annick Billon (Union centriste), présidente de la délégation aux droits des femmes du Sénat, a ouvert la seconde table ronde organisée dans le cadre d’un rapport d’information sur la santé des femmes au travail, le 12 janvier.

En plein débat sur la réforme des retraites, la délégation se penche sur cette réalité encore mal appréhendée : les répercussions du travail (ou du non-travail) sur la santé des femmes. Tandis que les accidents du travail ont baissé de 27 % chez les hommes entre 2001 et 2019, ce taux a augmenté de 42 % chez les femmes sur la même période, selon une étude de l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact).

Entre méconnaissance des risques professionnels et répercussions d’une carrière hachée sur leur santé à long terme, les femmes rencontrent des difficultés spécifiques tout au long de leur carrière, ont rappelé deux chercheuses de l’Institut national d’études démographiques (INED) lors de cette table ronde.

Sous-évaluation des cancers

« Tandis qu’elles souffrent davantage d’usure physique et psychique, les hommes sont toujours plus exposés aux dangers visibles », a rappelé en introduction Emilie Counil. Cette chargée de recherche à l’INED et chercheuse associée à l’Institut de recherche interdisciplinaire s’est penchée sur « l’avertissement » que constitue la sous-évaluation des cancers en milieu professionnel chez les femmes.

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S’appuyant sur une enquête menée durant une dizaine d’années sur plus d’un millier de patients atteints de cancers des voies respiratoires en Seine-Saint-Denis, la chercheuse note qu’une « proportion non négligeable des patientes avait été exposée, et même multi-exposée » à une « double combinaison d’agents biologiques et de polluants organiques dans des activités liées au soin et au nettoyage », où les femmes sont plus présentes. Du fait de la complexité à identifier ces sources d’expositions, renforcée par un parcours professionnel « plus haché », la chercheuse constate une « moindre reconnaissance des femmes ayant cherché à obtenir la reconnaissance de maladie professionnelle ».

Déjà présents chez les hommes, « les mécanismes de l’invisibilisation des liens entre cancer et travail », sont renforcés « par la moindre inclusion des types d’emplois occupés par les femmes et des femmes en général, dans les enquêtes épidémiologiques portant sur les liens entre travail et cancer » a ajouté Emilie Counil lors de son audition.

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Royaume-Uni : les enseignants rejoignent la longue liste des corps de métier en grève

Après les cheminots, les infirmières, les ambulanciers ou les agents publics, les enseignants d’Angleterre et du Pays de Galles ont rejoint lundi 16 janvier la cohorte de secteurs en grève, en annonçant sept journées de mobilisation, entre février et mars, dont la première aura lieu le 1er février. Leurs collègues écossais ont, eux aussi, commencé une grève de seize jours.

Les enseignants réclament des augmentations de salaire en phase avec une inflation qui dépasse 10 %. Le mouvement a été annoncé le jour où le Parlement entamait l’examen d’un projet de loi ayant pour but d’instaurer un service minimum dans certains secteurs publics. « C’était une décision vraiment difficile à prendre pour nos membres », souligne le National Education Union, principal syndicat d’enseignants, sur Twitter. Ce vote « envoie un message retentissant au gouvernement : nous ne resterons pas là à assister à la destruction de l’éducation sans résister », ajoute-t-il.

« Nous avons fait part de nos inquiétudes aux ministres de l’éducation successifs concernant les salaires des enseignants et du personnel encadrant [des écoles] et le financement des écoles et des universités, mais au lieu de résoudre le problème, ils se sont assis dessus », s’indignent ses deux dirigeants, Mary Bousted et Kevin Courtney, dans une déclaration commune.

Un porte-parole du premier ministre Rishi Sunak a appelé les enseignants à ne pas débrayer en rappelant les « préjudices substantiels » déjà subis par les élèves pendant la pandémie de Covid-19, durant laquelle les écoles avaient été fermées de nombreuses semaines.

« Tentative désespérée »

Ces initiatives s’inscrivent dans un mouvement social plus large qui secoue le Royaume-Uni depuis plusieurs mois. De nombreux secteurs réclament des hausses de salaires en raison de l’inflation. Lundi, les infirmières, qui doivent déjà débrayer deux jours cette semaine, ont annoncé qu’elles cesseraient de nouveau le travail deux jours en février (les 6 et 7), toujours pour réclamer une augmentation des salaires.

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Le syndicat Royal College of Nursing (RCN), à l’origine de ce mouvement largement soutenu par la population, a précisé que davantage d’hôpitaux seraient concernés que lors de leurs deux premiers jours de grève, en décembre.

« C’est avec le cœur lourd que les infirmières seront en grève cette semaine et de nouveau dans trois semaines. Plutôt que de négocier, Rishi Sunak a choisi la grève, une nouvelle fois », a déclaré Pat Cullen, secrétaire générale du RCN. « Nous faisons cela dans une tentative désespérée de voir [le premier ministre] et les ministres sauver le NHS », le système de santé public, a-t-elle ajouté, appelant le gouvernement à pourvoir les dizaines de milliers de postes vacants dans les hôpitaux.

Face aux grévistes, le gouvernement conservateur se montre inflexible et fait valoir la situation délicate des finances publiques. Il a présenté début janvier son projet de loi visant à instaurer un service minimum dans plusieurs secteurs, comme la santé, l’éducation ou les transports. Les syndicats y voient une remise en cause du droit de grève et le chef de l’opposition travailliste, Keir Starmer, a appelé le gouvernement « à faire des compromis ».

Le Monde avec AFP

Go Sport : nouveau sursis pour les 2 160 salariés

Réuni, lundi 16 janvier, le tribunal de commerce de Grenoble a mis en délibéré sa décision quant à la situation financière de Go Sport au jeudi 19 janvier. Les salariés de l’enseigne d’articles de sport devront encore patienter avant de connaître le sort de l’entreprise que détient le groupe Hermione People & Brands, fondé par l’homme d’affaires bordelais Michel Ohayon.

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« Nous ne voulons pas finir comme Camaïeu », s’alarme Christophe Lavalle, porte-parole des élus du personnel. La chaîne nordiste d’habillement féminin, que la Financière immobilière bordelaise avait reprise à la barre du tribunal en 2020, a été placée en redressement judiciaire en août 2022, à la suite de sa cessation de paiement, et liquidée début octobre 2022, entraînant la fermeture de 511 magasins et le licenciement de 2 100 salariés.

Depuis, les représentants du personnel de Go Sport ont exercé, en octobre, un droit d’alerte économique et demandé, en décembre, la nomination d’un administrateur judiciaire auprès du tribunal de commerce de Grenoble, estimant que l’enseigne reprise fin 2021 « avec 81 millions d’euros de trésorerie » était en cessation de paiement. Un scénario que réfutent les dirigeants de HPB.

Le parquet avait assigné la direction de HPB pour s’expliquer précisément sur la situation financière de l’entreprise. Les juges devaient initialement rendre leur décision le 22 décembre 2022. Après la nomination d’un juge enquêteur, elle a été repoussée au lundi 16 janvier.

« Notre choix se situe un peu entre la peste et le choléra »

Patrick Puy, directeur général de Groupe Go Sport, depuis sa nomination le 4 janvier, espère échapper à une mise en redressement judiciaire et obtenir des juges l’ouverture d’une procédure de conciliation censée déboucher, sous l’égide du tribunal, sur la cession de l’entreprise, qui exploite 283 magasins. Cette procédure peut être ouverte à la demande de l’actionnaire, sous condition que la firme ne soit pas en cessation de paiement depuis plus de quarante-cinq jours.

« Maintenant, notre choix se situe un peu entre la peste et le choléra : la conciliation ou un redressement judiciaire avec, dans les deux cas, des possibilités de casse sociale. La préservation de l’outil de travail et des 2 160 emplois est notre priorité », affirme M. Lavalle, espérant « un repreneur honnête et compétent ». Car, à l’évidence, dit-il, HPB n’a plus « la confiance » des salariés.

Ces derniers dénoncent en particulier des transferts de fonds effectués en 2022 pour un montant total de 36,3 millions d’euros, selon un rapport des commissaires aux comptes de Go Sport, et le rachat de l’enseigne Gap imposé à Go Sport par HPB, le 26 décembre, pour un montant de 38 millions d’euros.

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Cette acquisition a été dévoilée, mardi 10 janvier, quelques jours avant l’audience du tribunal de commerce de Grenoble. L’opération aurait fait l’objet de débat au cours de l’audience, rapporte l’avocate des salariés, Evelyn Bledniak. Devant les juges, la direction de HPB aurait assuré apporter « quatre millions d’euros à la trésorerie de Go Sport », d’après un représentant du personnel. Cet apport est censé éviter à l’enseigne une mise en redressement judiciaire.

En Sologne, une école forme à l’usinage grâce aux commandes des PME locales

« Au lycée général, j’avais peur de la foule et le lycée pro n’a pas voulu de moi, soupire Emeline (les élèves ont souhaité garder l’anonymat), 16 ans. Quand j’ai annoncé à mes profs que je rejoignais l’école de production de Salbris, ils m’ont dit que je n’allais pas tenir le coup. Heureusement, mes parents étaient à fond derrière moi. » Cette fille d’un ouvrier à la carrière de gravier de Brinon-sur-Sauldre (Cher) et d’une tailleuse de verres à l’usine de lunettes de Nouan-le-Fuzelier (Loir-et-Cher) vient tout juste de terminer une petite série de pièces d’acier commandée par un fabricant de portes de train installé à Contres (Loir-et-Cher), à une cinquantaine de kilomètres.

L’école de production Maurice-Leroux, à Salbris (Loir-et-Cher), le 5 janvier 2023.

Face à des machines imposantes, une vingtaine d’ados solognots de 14 à 17 ans, décrocheurs scolaires pour la majorité, se forment à des postes de technicien d’usinage moyennant vingt heures de production par semaine, soit 70 % de leur emploi du temps. Les 30 % restant servent à l’enseignement des matières générales, adaptées aux réalités de l’atelier (mathématiques et lecture de plan, par exemple).

La formation coûte 50 euros par mois. Une boîte à outils et un uniforme sont offerts à l’entrée. Les élèves ont vocation, une fois diplômés, à rejoindre les PME de mécanique du bassin d’emploi.

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Car ici, les entreprises participent à la gouvernance de cet établissement hors contrat et à son financement : si l’école bénéficie de subventions de la région Centre-Val de Loire et du département, du programme France Relance, de dons de fondations comme celle de Total Energie, elle vit aussi grâce aux « vraies » commandes passées aux élèves par des sous-traitants de l’automobile, du ferroviaire, de l’aéronautique… et bientôt de l’armement.

Une lueur

Le missilier MBDA est à 15 kilomètres : « Des contacts ont été pris avec ses sous-traitants pour des commandes possibles », indique Dominique Gardy, président de l’association qui a porté le projet d’école à Salbris et également président de la Fédération nationale des écoles de production. Le pays en compte 56 actuellement, 14 écoles supplémentaires ouvriront à la rentrée de septembre.

Constance de Marne, directrice de l'école, et Dominique Gardy, président de l'association Sens et Talents, à l’école de production Maurice-Leroux, à Salbris (Loir-et-Cher), le 5 janvier 2023

Lancée en septembre 2021, l’école de Salbris s’est construite sur les ruines d’une grande histoire industrielle. Au tournant des années 2000, Salbris se retrouve brutalement sinistrée. Le fabricant de munitions Giat ferme en 1999 et supprime 1 200 emplois. Celui de composants pour missiles Matra se retire deux plus tard et en liquide 400.

De plus en plus d’entreprises se lancent dans la création d’écoles pour se constituer un vivier de travailleurs sur mesure

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L’argot de bureau : le « corpoworking » ou la villa du travail débridé

Imaginez une maison où réside une grande famille, mais où l’ambiance n’est pas au beau fixe : les parents ne s’entendent plus, chaque enfant est terré dans sa chambre, et le plus âgé est à deux doigts de partir pour emménager en colocation avec des amis.

Face à ce désengagement, les parents décident du jour au lendemain d’accueillir de jeunes actifs dynamiques qui logeront dans la maison en échange de services : petits plats, ménage, organisation de tournois de jeux vidéo. « C’est win-win [« gagnant-gagnant »] », s’écrie la mère en signant le contrat.

En entreprise, un espace de « corpoworking » remplit peu ou prou ce cahier des charges, en transformant par exemple tout le rez-de-chaussée d’un immeuble en espace de coworking. Pourquoi « corpo » ? Car l’espace est hébergé par une société bien déterminée (corporation). En corpoworking, une entreprise accueille donc aux côtés de ses salariés, des indépendants (éventuellement ses prestataires), des start-up ou des salariés nomades.

Version augmentée du « flex office »

Le mot est vilain, certes, mais l’intention est louable : le projet vise l’émulation, en faisant coexister des sphères qui ne se rencontrent pas ou peu. Les premiers exemples datent du début des années 2010 et concernent alors des géants des technologies en quête de renouveau.

Si une entreprise peut financer ces lieux ouverts (ou tiers-lieux) par pure charité – à Toulouse, Action Logement a financé un réseau d’espaces de corpoworking pour limiter les déplacements domicile-travail et recréer du lien social –, le modèle cherche souvent à faciliter la réalisation de certains projets, avec des partenaires.

Il en va ainsi de la Villa Bonne Nouvelle, dans le quartier du Sentier, à Paris : cet ancien immeuble des standardistes des PTT est depuis 2014 la « vitrine de l’innovation RH du groupe Orange ». Elle propose aux free-lances et aux start-up un espace de 350 mètres carrés afin d’expérimenter de nouvelles pratiques managériales. Triés sur le volet, ses soixante occupants ne restent pas plus d’un an dans la Villa, le temps d’apprendre à vivre ensemble comme dans une émission de télé-réalité de grande qualité.

Sorte de version augmentée du « flex office », qui abolit le bureau individuel, le corpoworking veut stimuler la créativité et briser le quotidien monotone de cadres en CDI… Même s’il est évident que ces seules nouvelles relations ne les rendront pas hyperengagés en un claquement de doigts. Pour la direction, ce sera tout de même l’occasion de se présenter comme une « grande famille », ouverte à tous, que les DRH et directeurs de l’immobilier qualifieront plus sobrement d’« écosystème hybride ».

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Réforme des retraites : « Le véritable défi consiste surtout à augmenter le taux d’emploi des seniors »

Ça y est, le suspense est levé. La réforme présentée par Elisabeth Borne est plus intéressante qu’une simple réforme paramétrique sur l’âge légal de départ à la retraite, mais elle n’est pas pour autant une véritable réforme systémique. Elle intègre des éléments intéressants, bien au-delà des mesures d’âge, mais il reste du chemin à faire !

Les économistes ont l’habitude de distinguer les réformes paramétriques – par exemple la modification de l’âge légal de départ à la retraite – des réformes systémiques – c’est-à-dire des modifications des règles du système, par exemple le calcul par points, comme le gouvernement l’avait envisagé en 2019. C’est vrai que l’ambition était, à l’époque, démesurée.

Dans la proposition qui va être maintenant débattue au Parlement, il y a bien des mesures paramétriques, comme le report de l’âge légal de départ à la retraite à 63 ans et 3 mois en 2027 et à 64 ans en 2030, ainsi que l’accélération de la réforme Touraine sur le nombre d’annuités nécessaires à l’acquisition d’une retraite à taux plein (quarante-trois). Rappelons que l’âge moyen de départ à la retraite est actuellement de 62,9 ans pour le régime général. En fait, ces mesures d’âge, étalées dans le temps, ne bouleverseront pas fondamentalement la situation actuelle.

Caractère social

Surtout, cette réforme ne possède pas suffisamment d’éléments systémiques, sur la retraite minimum, sur la pénibilité et sur la prise en compte des carrières longues. Une réforme des retraites réussie, nous en sommes convaincus, doit avoir un caractère social, car son acceptabilité est en fait conditionnée par de nombreux déterminants de nature sociologique et économique, au-delà de l’équation financière.

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Heureusement, rien n’est encore perdu, car, d’une part, un débat parlementaire aura lieu, et, d’autre part, il est possible de redonner au projet une véritable ambition.

Par rapport aux autres pays européens, le vrai problème ne porte pas sur l’âge de départ réel à la retraite, mais sur le taux d’emploi, nous l’avons souligné depuis plusieurs mois. Rappelons l’incroyable faiblesse du taux d’emploi des seniors de 55 à 64 ans en France, 56 %, soit l’un des plus faibles d’Europe comparé à l’Allemagne (71 %) ou à la Suède (77 %). Si nous avions ce taux suédois, il y aurait environ 1,6 million de seniors de plus en emploi dans les entreprises et les administrations françaises pour créer des richesses supplémentaires, payer des impôts et des cotisations retraite, ce qui redonnerait de l’optimisme pour faire face aux nombreux défis qui assaillent notre pays.

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« La réforme des retraites générera d’importantes recettes sociales et fiscales si les entreprises jouent le jeu du maintien des “vieux” en activité »

Voici la France replongée dans le grand maelström des retraites après la présentation d’une nouvelle réforme, mardi 10 janvier, par la première ministre, Elisabeth Borne. A la « mère des réformes » répondra la « mère des batailles ». Elle débutera jeudi 19 janvier par une journée nationale d’action, à l’appel des syndicats coalisés contre le report de 62 à 64 ans de l’âge légal de départ à la retraite, mesure-clé d’un énième plan qui en appellera d’autres au plus tard après 2030.

Il fut un temps où retraite rimait avec progrès social. C’était en 1981, quand la gauche instaura cet âge pivot à 60 ans. Elle revenait sur le programme du Conseil national de la Résistance lui-même, qui l’avait fixé à 65 ans – l’espérance de vie moyenne des hommes en 1945 ! C’est « une aspiration sociale ancienne qui n’a pas reçu jusqu’à présent une réponse satisfaisante » et « un véritable droit au repos que les travailleurs sont fondés à revendiquer », plaidait l’ordonnance du 26 mars 1982, avec des accents lyriques fleurant bon le Front populaire.

Tant pis si la réforme ignorait la loi d’airain du vieillissement de la population et de l’allongement de la période de retraite. L’espérance de vie était alors de 70,7 ans pour un homme et de 78,9 ans pour une femme ; l’un et l’autre ont gagné neuf et six ans depuis. On comptait 2,8 cotisants pour 1 retraité ; le ratio tombera à 1,5 en 2040 et 1,2 en 2070. Cela ne condamne pas le système, supportable à l’horizon 2070, pour peu que la France accepte de ne plus être, avec l’Italie, le pays européen le plus généreux pour ses retraités.

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« Paramètre injuste »

L’illusion lyrique de 1981 dissipée, l’idéal du temps libéré s’est brisé sur les réalités démographiques et financières. Dès 1991, Michel Rocard défend déjà dans son Livre blanc un allongement de la durée de cotisations – sans violer le tabou des 60 ans. Depuis 1993, les réformes n’ont été que du sang et des larmes : indexation des pensions sur l’inflation et non plus sur les salaires, calcul sur les vingt-cinq meilleures années au lieu de dix dans le privé, âge de départ fixé à 62 ans, durée de cotisation portée de 37,5 ans à 43 ans pour une retraite complète… A bas bruit, mais à coups de mesures douloureuses, patronat et syndicats ont aussi maintenu à flot les régimes complémentaires Agirc-Arrco.

Jamais la gauche, aujourd’hui si critique, n’est revenue sur ces réformes. Sans elles, la répartition aurait implosé. Emmanuel Macron a mis ses pas dans ceux de ses prédécesseurs, après avoir tenté la réforme disruptive d’un régime universel à points plus souple et sans âge couperet pour cesser son activité, mais avec une « règle d’or » d’équilibre financier. La réforme augmentera le taux d’activité des 60-64 ans, un des plus bas d’Europe ; elle générera d’importantes recettes sociales et fiscales, à condition que les entreprises jouent le jeu du maintien des « vieux » en activité. Faute de quoi le « plan Borne » ne fera que gonfler le nombre des seniors sans emploi ni retraite.

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Au Tréport, les espoirs suscités par la probable implantation de nouveaux réacteurs à la centrale nucléaire de Penly

Le bâtiment abritant le projet de réacteur nucléaire de troisième génération EPR de Flamanville, en Normandie, le 14 juin 2022.

Il est 18 h 30 lorsque le public commence à affluer. Ce jeudi soir de décembre 2022, au Tréport (Seine-Maritime), la salle vitrée Serge-Reggiani n’accueille ni concert ni pièce de théâtre, mais l’un des débats publics sur l’avenir du nucléaire dans la région. Très concernée, la Normandie compte déjà huit réacteurs. Elle pourrait, si le Parlement le décide, en accueillir deux autres, à la centrale de Penly, à une quinzaine de kilomètres de là.

« On parle de 8 000 à 10 000 emplois, explique Peggy, syndicaliste, mais tout cela reste très flou. » « On aimerait savoir si cela va concerner les Hauts-de-France, s’interroge une voisine venue de la sous-préfecture d’Abbeville, dans la Somme. Après tout, on est juste à côté. »

A l’intérieur de la salle, une centaine de personnes ont pris place. Principalement des salariés d’EDF et de RTE, des élus locaux, des acteurs de la vie économique et des syndicalistes. « Toutes les opinions peuvent être exprimées, rappelle un des coordinateurs, mais seuls les discours argumentés comptent. Si on siffle, si on applaudit, cela ne va pas peser ni nourrir le débat parlementaire. »

Le maire du Tréport annonce d’emblée la couleur : « Les nouveaux EPR, j’y suis favorable », commence Laurent Jacques. « C’est l’antithèse du parc éolien en mer que l’on veut nous imposer », expose-t-il, taclant le projet au large de Dieppe-Le Tréport, qui doit démarrer en 2024. « C’est une énergie décarbonée, fiable, locale qui, elle, offre la perspective de ne pas détruire les emplois de nos amis pêcheurs », s’exclame-t-il auprès d’une audience plutôt acquise.

Temps de discussion

Antoine Ménager, directeur chez EDF du débat public EPR 2, enchaîne, lui, sur les promesses d’emplois du projet. « Ce sera 8 000 emplois au pic du chantier », soutient-il, et « 30 000 au niveau national dans la phase de déploiement de ces six EPR2 ». L’assistance écoute religieusement. Et veut y croire. « La balle n’est pas seulement dans le camp de l’opérateur, mais dans celle du territoire », souligne Jean-Luc Léger, président du conseil économique, social et environnemental régional (Ceser) de Normandie, qui évoque aussi les familles de ces futurs employés qui auront des besoins scolaires, de santé, d’infrastructures.

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Un temps de discussion en groupe est ensuite demandé, avec un médiateur, pour rassembler questions et remarques de chacun. Un participant s’en étonne : « Tout cela, c’est du temps de moins pour le vrai débat, souffle-t-il, à voix basse. A Petit-Caux, la fois précédente, c’était organisé sous forme d’assemblée, il y avait plus de résistance, sur la question des déchets, sur l’impact des travaux de terrassement qui vont obliger à rogner la falaise. » En petit comité, la parole se libère un peu, sans que des oppositions surgissent toutefois réellement.

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