Au début de l’été, le maître-nageur se fait rare, particulièrement dans les piscines

Un sapeur-pompier de Paris surveille la baignade à la piscine de la Butte aux Cailles, dans le 13ème arrondissement de Paris, le 20 juin 2019.

« Je suis chef de bassin depuis le 12 juin jusqu’au 15 septembre à la mairie de Samoëns (74) .

Il me manque deux BNSSA [nageurs sauveteurs], voire trois (désistement, etc.), pour juillet-août, soit deux mois temps complet » : cette annonce publiée sur Facebook comme on lance une bouteille à la mer a des échos dans toute la France.

Une même question agite les équipes, mi-alarmistes, mi-résignées à l’approche du surcroît de fréquentation estivale des piscines : ce n’est ni l’augmentation de la facture énergétique ni le remplissage des bassins, mais le manque de maîtres-nageurs. Difficile de quantifier la pénurie : des syndicats avancent un nombre de quatre mille à cinq mille postes vacants.

Une évaluation surestimée, selon d’autres professionnels qui pointent surtout des difficultés de recrutement en Ile-de-France. « Il faut avoir un bon réseau pour trouver du monde. Le maître-nageur est devenu une denrée rare », relève Youri Soyer, le directeur des piscines de Melun. La problématique épargne peu d’employeurs.

Faible attractivité

« Ces deux dernières années, nous avions déjà eu des difficultés avant de recruter une cheffe de bassin et un maître-nageur. Pour les deux saisonniers que nous recherchons, nous avons posté une annonce dès le début d’année », raconte Violaine Remy, la responsable du pôle ressources de l’intercommunalité Cœur de Loire, qui regroupe trente communes de la Nièvre et gère les deux piscines de Cosne-Cours-sur-Loire et de Donzy.

D’une année sur l’autre, la situation ne s’améliore pas. L’été 2022, la fréquentation cumulée de ces deux équipements avait dépassé les 11 500 entrées. Cette année, pour la première fois, la piscine de plein air de Donzy ouvrira en continu tous les jours. Mais avec la faible attractivité d’une commune rurale, l’absence d’un hébergement à proposer et un faible vivier de professionnels formés aux alentours, le personnel va être très difficile à trouver. Les affiches épinglées à l’entrée de la piscine n’ont pour l’instant pas été concluantes.

Tel de l’or bleu, deux acronymes font office de sésame miroitant pour les collectivités : le brevet national de sécurité et de sauvetage aquatique (BNSSA), dont sont titulaires les nageurs sauveteurs après une formation en soixante à soixante-dix heures en moyenne, et le brevet professionnel de la jeunesse, de l’éducation populaire et du sport, spécialité activités aquatiques et de la natation (BPJEPS AAN), qualification de niveau supérieur qui désigne les maîtres-nageurs, seuls autorisés à enseigner la natation et à diriger des animations dans l’eau.

Il vous reste 65.41% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

L’étrange faillite des Editions de la Différence

Les Editions de la Différence peuvent-elles renaître une fois encore de leurs cendres ? Soufiane Bensabra, leur dernier actionnaire et dirigeant, assure y croire. « Je m’active pour trouver un repreneur, et suis en discussion avec un investisseur chinois intéressé », affirme-t-il au Monde. Pas gagné, cependant, tant la situation de l’entreprise parisienne, qui a édité plus de 2 000 titres de littérature, d’essais, de poésie ou encore de livres d’art depuis sa création en 1976, paraît aujourd’hui désespérée.

Victime d’une conjoncture difficile pour toute l’édition, mais aussi d’une gestion calamiteuse et d’un violent conflit entre dirigeants, La Différence a été placée en liquidation judiciaire, le 26 mai, par le tribunal de commerce de Paris.

La société, qui employait une vingtaine de personnes en 2014, ne compte plus aucun salarié. Le jugement n’a pas calmé les tensions. Les deux parties s’accusent mutuellement de vol, d’escroquerie, d’abus de confiance. L’affaire est entre les mains de la police, qui a commencé à entendre les différents protagonistes.

Retournement exceptionnel

Sinistre fin pour une maison qui a publié Michel Houellebecq et Niki de Saint Phalle, Fernando Pessoa, Michel Butor, Peter Handke et Juvénal, ou encore Jean Lassalle, et dont l’élégant logo avait été dessiné par André Masson. Une rechute, en réalité. La Différence avait connu une première liquidation judiciaire, en 2017.

Mais, à l’époque, l’actionnaire majoritaire, Claude Mineraud, un ancien assureur, avait réinjecté des fonds, montré que l’actif restait supérieur au passif, et il avait obtenu, en 2019, l’annulation de la liquidation. Ce retournement exceptionnel avait permis à la société de redémarrer. L’octogénaire Claude Mineraud avait néanmoins estimé qu’il était temps pour lui de passer la main.

C’est alors qu’entre en scène Soufiane Bensabra. Ce courtier en œuvres d’art et collectionneur né en 1980 à Paris est notamment spécialiste de Sayed Haider Raza (1922-2016), l’un des plus célèbres peintres indiens contemporains, longtemps installé en France. Il préside l’une des deux fondations qui se disputent l’héritage du « Picasso indien ». La Différence avait publié une belle monographie sur Raza, en 2008.

« Je voulais acheter un stock de ce livre, j’ai fini par acheter la société », résume Soufiane Bensabra. Une bonne partie des fonds nécessaires est apportée par un Indien, Deepak Gupta, dont la fille, Sanjana, obtient près de 30 % du capital.

Soufiane Bensabra confie alors la présidence de La Différence à un vieil éditeur d’art et restaurateur de tableaux dont il est proche, Jean-Pierre Archenoult, qui a travaillé notamment avec César et Max Ernst. Pleins d’ambition, ils décident non seulement de développer l’activité d’édition, mais d’y ajouter un deuxième métier, la vente au détail des livres de la maison, en ouvrant en 2020 une librairie en plein cœur de Paris, rue de l’Ancienne-Comédie.

Il vous reste 57.21% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Le fait religieux bien géré dans 80 % des entreprises et problématique dans 20 %, selon l’Institut Montaigne

Dans un pays sécularisé comme l’est la France, la question du fait religieux en entreprise peut provoquer moult crispations. « Un fait sensible », pour les responsables des ressources humaines dont l’Institut Montaigne se propose d’éclairer les enjeux, dans son enquête annuelle réalisée sur cette question auprès de 25 000 cadres et responsables des ressources humaines d’entreprises de tailles variées.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Le fait religieux en entreprise serait-il une affaire d’hommes ?

Publiée le mercredi 5 juillet, la dernière édition du rapport montre que « la présence de la religion dans les situations de travail se confirme et une entreprise sur deux rencontre des situations marquées par des actes, des comportements ou des demandes ayant une dimension religieuse ». En tout, deux tiers des entreprises françaises interrogées indiquent que le fait religieux existe dans leur environnement de travail.

Mais pour Lionel Honoré, professeur des universités en sciences de gestion à l’Institut d’administration des entreprises de Brest et auteur du rapport, le fait le plus marquant est cette année la coexistence entre deux mondes au sein des entreprises qui ont eu à traiter des questions religieuses. D’un côté, les 80 % de cas où les choses sont maîtrisées et gérées de façon apaisée par les deux parties. De l’autre, 20 % d’entreprises où les comportements « dysfonctionnels », voire « rigoristes », semblent en augmentation.

Un cadre plus clair dans les grandes entreprises

Dans le premier cas, ce sont des entreprises, souvent de taille plus importante, qui ont su anticiper et outiller humainement et du point de vue de la procédure leurs cadres afin que l’émergence du fait religieux ne fasse pas obstruction au fonctionnement de la compagnie. Eduqués sur le sujet, les salariés ont eux aussi appris ce qu’ils avaient ou pas le droit de faire, formulant des demandes dans un cadre dont ils connaissent les limites. « C’est de plus en plus par la discussion que les choses se règlent », précise Lionel Honoré.

A l’inverse, les 20 % d’entreprises confrontées à des difficultés font face à des situations qui « dégénèrent vite », selon le chercheur. Concernant en majorité des hommes jeunes, le plus souvent musulmans et peu qualifiés, ces dysfonctionnements se présentent comme le refus par exemple de s’adresser à des femmes ou encore de leur serrer la main.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Le « paradoxe » du fait religieux en entreprise

« Cela traduit, souligne le rapport, un réel paradoxe en entreprise : alors même que le phénomène est de plus en plus connu et que les organisations développent des outils de gestion du fait religieux, cette normalisation en entreprise n’est pas toujours suivie d’une normalisation des comportements, et de nouvelles situations dysfonctionnelles apparaissent, voire prennent une place plus importante. »

Il vous reste 16.97% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Etats-Unis : le métier de secrétaire de direction contraint de se réinventer

Angélique Walsh, 30 ans, vient de trouver un nouvel emploi de secrétaire de direction chez Malpac, une entreprise de services financiers. Son ancien poste à la plate-forme pour véhicules connectés Autonomic, installée dans le Michigan, venait d’être supprimé. « Un certain nombre de tâches ont disparu, dit-elle. Les programmes d’intelligence artificielle ChatGPT, Calendly… nous remplacent. » Et la concurrence sur les postes encore disponibles est brutale. « Là où j’ai postulé, nous étions 5 000 candidates pour une seule offre », se souvient-elle.

Avec ses neuf ans d’expérience, elle a fini par l’emporter. Mais il a fallu s’adapter aux nouvelles conditions du métier. Elle n’a pas de relation exclusive avec un seul dirigeant, mais travaille avec deux patrons, et doit parfois aider l’ensemble de l’équipe.

L’image de la fidèle secrétaire de direction des années 1960, caricaturée dans la série télé Mad Men, s’est brouillée. Celle qui connaissait mieux son patron que sa propre femme n’est plus. La personne qui occupe ce poste répond aujourd’hui à plusieurs directeurs. Et elle se fait de plus en plus rare. Selon le Bureau of Labor Statistics, l’Insee américain, leur nombre s’est réduit de 63 % de l’an 2000 à 2021, passant à 508 000 personnes. Et devrait encore baisser d’ici à 2031. L’agence statistique prévoit un déclin de 20,2 % du nombre de secrétaires et d’assistants administratifs de direction, soit 102 600 disparitions de poste de 2021 à 2031.

Réductions de coûts

Eliza Forsythe, professeure à l’école Travail et emploi de l’université de l’Illinois Urbana-Champaign, a suivi l’évolution des pink collars, celles qu’on appelle les « cols roses », car la profession est à 70 % féminine.

Désormais, « les tâches sont automatisées, dit-elle. Les nouveaux cadres gèrent eux-mêmes leurs déplacements et leur correspondance. » Et les secrétaires de direction toujours en place ont des fonctions moins administratives. « Elles ont fait des études supérieures, ajoute Mme Forsythe. Et leurs missions sont plus complexes, plus intellectuelles. »

Lorsqu’un directeur financier cherche à réduire ses coûts, « l’assistante est une cible populaire », assure Ash Wendt, président de l’agence de recrutement Cowen Partners Executive Search. « Dans l’ancienne configuration, le prestige du dirigeant était lié à la taille de son équipe et à la dévotion de sa secrétaire particulière. » Mais aujourd’hui, l’assistante qu’on se partage entre plusieurs cadres a été renvoyée dans l’open space, « sur un petit espace », avec le reste du commun des mortels. Jerry Maginnis, un ancien associé chez KPMG, maintenant auteur et consultant, a vu le métier évoluer : « Les jeunes cadres sont autosuffisants, ils ont grandi avec la technologie, remarque-t-il. Pour le maintien de leur calendrier et les tâches minutieuses du quotidien, ils n’ont plus besoin d’une assistante. »

Il vous reste 49.38% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Le fait religieux en entreprise serait-il une affaire d’hommes ?

Carnet de bureau. Le Baromètre annuel sur le fait religieux en entreprise, publié mercredi 5 juillet par l’Institut Montaigne, est formel : « Le fait religieux est peu genré et la majorité des situations (53 %) implique des femmes et des hommes. » L’expression de la religiosité au travail est largement partagée entre les hommes et les femmes, qu’il s’agisse de porter des signes ostentatoires, d’organiser un temps de prière, voire de faire du prosélytisme. Même si, lorsqu’un seul genre est concerné, ce sont plus souvent des hommes (30 %) que des femmes (17 %).

Une différence apparaît toutefois nettement dans la façon d’exprimer sa religion en milieu professionnel. L’Observatoire du fait religieux en entreprise a établi pour ce baromètre 2023 une typologie des modes d’expression, qui distingue les faits invisibles, qui ne modifient pas l’organisation du travail, comme prier pendant une pause, des faits « perturbateurs », qui transgressent les règles de droit et peuvent faire l’objet d’une sanction, comme le refus de réaliser certaines tâches ou de serrer la main d’une collègue.

A la lecture de cette typologie, le baromètre révèle que les femmes sont très majoritairement à l’origine de faits qui ne remettent pas en cause, par eux-mêmes, le fonctionnement de l’organisation, la réalisation du travail ou encore les relations professionnelles. Elles vont demander, par exemple, à s’absenter ou solliciter un aménagement des plannings, elles vont porter un signe religieux distinctif (vêtements, objets, bijoux, comme un hidjab, une croix, une étoile de David). Mais elles sont très rarement dans la transgression.

Encadré par le code du travail

« Les comportements transgressifs sont l’apanage des hommes », remarque Lionel Honoré. Le directeur de l’Observatoire du fait religieux en entreprise et auteur du baromètre précise que « les faits les plus dysfonctionnels retrouvent des hommes peu qualifiés et très largement parmi les moins de 35 ans. Plus on monte en compétences, plus on monte en âge, moins les faits sont problématiques ». Il peut s’agir de comportements négatifs à l’égard des femmes, de refus de réaliser une tâche, de travailler avec quelqu’un qui n’est pas de la même religion. Ce sont, par exemple, des comportements discriminants en raison du genre.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Le « paradoxe » du fait religieux en entreprise

La liberté de culte n’autorise ni la discrimination ni les agissements sexistes. Le respect en entreprise est encadré par le code du travail à la fois pour les libertés individuelles (art. L. 1121-1), les convictions religieuses (art. L. 1132-1), les exigences professionnelles (art. L. 1133-1) et pour la dignité des salariés (art. L. 1142-2-1).

Il vous reste 16.68% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Vivendi veut s’offrir L’Ecume des pages, emblématique librairie indépendante de Paris

La librairie parisienne L’Ecume des pages, le 2 novembre 2020.

A terme, quels auteurs seront mis en valeur dans les vitrines de L’Ecume des pages, l’une des rares très grosses librairies encore indépendantes du 6e arrondissement de Paris ? L’idée que les essais d’Eric Zemmour y occupent une belle place inquiète plus que jamais les seize salariés. Le groupe Vivendi de Vincent Bolloré est en négociations exclusives pendant deux mois avec la société L’Expansion scientifique française, qui détient 100 % du capital de cette librairie.

Cette acquisition reste soumise à plusieurs conditions suspensives, dont la réalisation d’audits ou la consultation des salariés. Vivendi aurait proposé 4,5 millions d’euros aux quatre héritiers de la famille Besançon (deux frères, deux sœurs), propriétaires de ce fonds de commerce situé boulevard Saint-Germain. Les murs ne font pas partie de la transaction.

Vivendi, le futur propriétaire d’Hachette Livre aurait surenchéri de 500 000 euros sur une proposition de David Frèche, patron de la marque de vêtements LDB et client de longue date de cette librairie qui compte 40 000 références. Cet homme d’affaires, ami du directeur Loïc Ducroquet, a d’ailleurs ouvert un petit espace pour L’Ecume des pages dans sa boutique de Saint-Tropez (Var) et créé un prix littéraire pour la librairie.

Arrière-pensée politique

Sachant qu’un premier acquéreur potentiel avait été écarté, David Frèche a levé un tour de table en rassemblant une vingtaine d’amoureux fortunés de ce phare culturel de Saint-Germain, ouvert tous les jours jusqu’à minuit. Avec un objectif clair : maintenir l’actuelle ligne éditoriale de la librairie et toute l’équipe en place. D’ailleurs, l’ensemble du personnel avait, par un courrier du comité social et économique, donné son feu vert à ce projet.

Le prix de 4 millions d’euros semblait nettement supérieur au marché, puisque le chiffre d’affaires du magasin s’élève à 4,1 millions d’euros. Selon les ratios habituels retenus lors de la cession de ce type de commerce, le prix tournerait autour de 2,6 millions, mais le caractère symbolique de cette institution germanopratine explique cette surcote.

A Saint-Germain-des-Prés, déjà deux librairies essentielles ont disparu : une boutique Louis Vuitton occupe les anciens locaux de La Hune, tandis que Le Divan a dû déménager. Après une première réunion, samedi 1er juillet, avec les héritiers de la famille Besançon, dont la directrice générale de L’Expansion scientifique française, Isabelle Durand, le directeur de la librairie et le président du conseil de surveillance de Vivendi, Yannick Bolloré, ce dernier devait rencontrer le personnel de L’Ecume des pages, mardi 4 juillet, dans l’après-midi. Pour tenter de les rassurer en mettant en avant les investissements de Vivendi dans « le développement de lieux de culture emblématique, comme l’Olympia, le Théâtre de l’Œuvre » ou les « synergies avec l’édition », précise-t-on au sein du groupe.

Il vous reste 10.51% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Les grandes « lois de l’économie », façonnées pour servir une vision du monde

Gouvernance. Un lieu commun de la pensée managériale oppose les tenants du réalisme économique aux utopistes et aux rêveurs. Tandis que ces derniers sont censés ignorer ou ne comprendre qu’à moitié les « lois de l’économie », les réalistes les connaissent et savent que l’on ne peut pas y déroger sans péril.

Le malheur du temps vient peut-être du fait que ce supposé savoir économique n’en est pas toujours un. C’est ce que nous suggère Thierry Pauchant, professeur à HEC Montréal, dans un récent ouvrage malicieusement intitulé Adam Smith, l’antidote ultime au capitalisme (Dunod, 208 pages, 19,90 euros).

Pour les tenants des « lois de l’économie », Adam Smith (1723-1790) est un père fondateur qui a établi le moteur de l’économie capitaliste dans l’homme calculateur, cherchant d’abord son profit plutôt que le bien commun. Grâce à une mystérieuse « main invisible », l’utilité collective serait maximisée non seulement malgré, mais même grâce à la poursuite aveugle et individualiste des intérêts privés. Ainsi, même quand l’égoïsme sévit, la prospérité est assurée.

Un objectif moral

Or, Thierry Pauchant, à la suite d’autres économistes, montre de manière convaincante qu’Adam Smith n’a jamais écrit cela. Héritier d’une tradition libérale humaniste, il a défendu le contraire dans ses deux livres majeurs et complémentaires, Théorie des sentiments moraux (1759) et La Richesse des nations (1776).

Pour lui, l’économie doit poursuivre un objectif moral visant à permettre aux humains d’acquérir le maximum de capacités de développement personnel dans le respect de la vie collective, fondée sur une commune sympathie. Ainsi a-t-il aussi bien critiqué une division du travail abrutissante que le commerce enclin à instaurer des monopoles ou les actionnaires à demander des profits abusifs.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés « L’Economie à venir », un plaidoyer pour une économie du vivant

La vulgate élémentaire à laquelle il a été peu à peu réduit exprime finalement l’exact contraire de ce qu’il a défendu. Une telle réinterprétation a, bien sûr, une fonction : elle permet de recouvrir du prestige d’un « grand économiste » les comportements des égoïstes et des prédateurs, qu’il avait en réalité dénoncés. Le retournement est rendu possible par la crédulité publique : qui lit encore Adam Smith, sinon quelques spécialistes ?

Une simple tautologie

L’exemple invite à réfléchir, car on pourrait généraliser le phénomène : les supposées « lois de l’économie » invoquées pour justifier des pratiques ne sont souvent que des formules sans fondement sérieux, mais qui permettent de s’exempter de réflexion éthique en invoquant la haute autorité de quelque grand penseur.

Il vous reste 29.05% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

La mise en place chaotique du pacte enseignant dans les établissements : « Ça arrive comme une bombe dans les salles des profs »

L’école élémentaire Peyssonnel de Marseille, le 30 mai 2023.

Passé le temps des annonces politiques, la question s’est installée dans les salles des professeurs : qui signera le pacte enseignant ? « Selon un sondage que nous avons réalisé, nous espérons être au-dessus de notre objectif cible de 30 % d’adhésion », déclarait récemment le ministre de l’éducation nationale, Pap Ndiaye. Mais aucun chiffre n’est encore remonté du terrain, où le déploiement de ce nouvel outil permettant de proposer des missions supplémentaires aux enseignants en échange d’une rémunération forfaitaire se fait dans la confusion.

Dans les établissements scolaires, on parle du « grand flou » qui règne encore à quatre jours de la fermeture des écoles, collèges et lycées. Alors que le pacte doit se mettre en place pour la rentrée, professeurs, directeurs d’école et chefs d’établissement attendaient toujours, mardi 4 juillet, la parution des textes officiels.

« Nous avons vu passer des ordres et des contre-ordres tout le mois de juin à coups de diaporamas et de foires aux questions, mais toujours aucune base légale pour dire exactement aux collègues à quoi ils s’engagent », s’exaspère Faustine Ottin, directrice à Bruay-sur-l’Escaut, dans le Nord, où deux enseignants sur douze « envisagent » d’adhérer au pacte.

Le principe est connu depuis que le ministère de l’éducation nationale a détaillé le fonctionnement du dispositif au mois d’avril. Les enseignants volontaires peuvent choisir entre une et trois « briques » de missions définies par la rue de Grenelle, chacune rémunérée à hauteur de 1 250 euros annuels pour un volume horaire compris entre dix-huit et vingt-quatre heures. En lycée professionnel, le pacte peut contenir jusqu’à six briques. Dans les écoles, collèges et lycées généraux, certaines d’entre elles, indispensables à l’application de politiques gouvernementales, sont étiquetées comme prioritaires : l’intervention en 6e pour une heure de soutien pour les professeurs de primaire ; le remplacement de courte durée pour ceux du second degré.

Des consignes qui diffèrent

Sur le terrain, toutefois, ces grandes lignes ont laissé en suspens une avalanche de questions aussi techniques que cruciales pour l’application du pacte et qui, en l’absence de décret d’application, donnent lieu à « une cacophonie d’interprétations locales », déplore Audrey Chanonat, secrétaire nationale du SNPDEN-UNSA, majoritaire chez les chefs d’établissement.

Selon les endroits, des informations différentes ont été données sur la participation des enseignants de maternelle au soutien en 6e, sur le périmètre des projets ouvrant droit à une rémunération au nom de la brique « projets pédagogiques innovants », ou encore sur l’éventualité de rémunérer via le pacte les heures « d’autoremplacement » durant lesquelles les professeurs du second degré rattrapent leurs propres absences.

Il vous reste 70.08% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

« Que sait-on du travail ? » : le secteur de la propreté, fragmenté, sous-rémunéré et en mal de reconnaissance

« Ces salariés sont payés à temps partiel alors que l’emprise du travail sur leur vie est celle d’un temps plein », résument les économistes François-Xavier Devetter et Julie Valentin. En effet, 45 % des personnels du nettoyage en France relèvent des emplois à bas salaire – soit rémunérés à moins de 60 % du salaire mensuel médian –, contre 13,5 % pour l’ensemble des emplois en France, d’après l’« Enquête emploi » 2021 de l’Insee ; 55 % d’entre eux travaillent à temps partiel, contre 18 % de l’ensemble des salariés.

Les deux chercheurs décortiquent ces professions dans un article réalisé pour le projet de médiation scientifique « Que sait-on du travail ? » du Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques (Liepp), diffusé en collaboration avec le Liepp et les Presses de Sciences Po sur la chaîne Emploi de Lemonde.fr. Deux millions de personnes appartiennent à la catégorie des emplois du nettoyage, qui regroupe selon les critères des économistes huit professions, des agents de service aux aides à domicile, en passant par les femmes de chambre.

Tous ces métiers, occupés à plus de 80 % par des femmes, ont en commun le morcellement de leur temps de travail, souvent dû à leur forte externalisation par les entreprises : 40 % des nettoyeurs et nettoyeuses du secteur de la propreté et des aides à domicile travaillent ainsi moins de vingt-quatre heures par semaine, décrivent les auteurs – en effet, la durée minimale hebdomadaire dans le secteur est de seize heures, et non vingt-quatre. Les horaires de travail sont souvent concentrés entre 6 et 9 heures du matin et entre 18 et 21 heures, surtout dans les entreprises privées.

Des postures pénibles

La plupart du temps, le temps partiel est donc subi et les périodes d’inactivité qui ne sont pas rémunérées par les employeurs se multiplient. Ce fonctionnement encourage « le développement de formes d’emploi comme le microentrepreneuriat, les stratégies de spécialisation et de déqualification des travailleurs ».

Cette fragmentation du travail s’accompagne de conditions de travail dégradées : 60 % des travailleurs déclarent des postures pénibles, contre 34 % de l’ensemble des actifs occupés, selon l’enquête « Conditions de travail 2019 » de la direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques du ministère du travail (Dares). A cela s’ajoutent un isolement fréquent, un manque de formation et des carrières qui progressent très lentement. Enfin, 32 % des agentes et agents d’entretien de 50 à 64 ans ne sont ni en emploi ni à la retraite.

Il vous reste 20.96% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

« Les travailleurs et les travailleuses du nettoyage : deux millions de personnes au cœur des désordres du travail »

[Comment expliquer le manque d’attrait pour les métiers du nettoyage, davantage occupés par les femmes et les personnes issues de l’immigration ? C’est le sujet sur lequel se sont penchés deux économistes. François-Xavier Devetter est chercheur au Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques (Clersé, université de Lille) et à l’Institut de recherches économiques et sociales (IRES). Ses travaux de recherche portent sur le temps de travail et les emplois à bas salaire, tout particulièrement les agentes et agents d’entretien, les aides à domicile et les assistantes maternelles agréées. Julie Valentin est maîtresse de conférences au Centre d’économie de la Sorbonne (CES, université Paris-I). Ses travaux de recherche portent sur les formes de mobilisations de la main-d’œuvre alternatives au contrat de travail à durée indéterminée et l’analyse économique du droit du travail. Ils sont les auteurs du livre 2 Millions de travailleurs et des poussières. L’avenir des emplois du nettoyage dans une société juste (Les Petits Matins, 2021)].

Nettoyer (ou plus largement entretenir un espace de vie) est une activité à la fois commune et très spécifique. Commune car elle occupe une partie du temps de tout individu ou presque (en moyenne 5 % du temps éveillé quotidien avec toujours d’énormes inégalités entre femmes et hommes). Commune également sur le plan professionnel car ce sont près de 8 % des salariés dont l’une des fonctions importantes consiste à nettoyer des espaces privés ou publics.

Mais cette activité apparaît aussi très spécifique en raison du sens qu’elle revêt fréquemment (« corvée domestique », métier ingrat ou invisible), et du fait des conditions dans lesquelles elle s’exerce.

Dans un premier temps nous chercherons à définir quels sont ces métiers du nettoyage et en quoi ils sont au cœur d’enjeux sociaux actuels majeurs. Pourtant, et c’est ce sur quoi nous insisterons dans un second temps, ces métiers, qui concourent à une même activité, peuvent s’exercer sous des formes et dans des cadres dont les différences ont une influence significative sur le type et le cumul des pénibilités associées.

Comprendre cette hétérogénéité et ses effets peut alors aider à identifier certaines difficultés qui traversent plus largement le monde du travail.

1. Deux millions de personnes ont le nettoyage comme fonction principale de leur métier

Pour définir les emplois du nettoyage nous croisons des critères liés à la fonction principale exercée (où l’on peut identifier le nettoyage à côté de la production, de l’enseignement, le soin à la personne, la comptabilité, la vente, …) et la description des professions que fournit l’Insee. Par ce biais nous identifions huit professions :

Il vous reste 88.09% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.