Tribune. On ne compte plus les études montrant que les Français souhaitent manger plus local et plus responsable, à commencer par l’approvisionnement des cantines scolaires pour que nos enfants mangent enfin des produits frais, locaux et de saison. Lors de la présidentielle de 2017, un candidat [Jean-Luc Mélenchon] déclarait ainsi sa volonté de « privilégier systématiquement les circuits courts et les productions locales dans la commande publique (alimentation, fournitures, etc.) et les rendre obligatoires pour les cantines scolaires ».
Imaginons qu’une telle décision soit prise aujourd’hui. Par exemple, si Paris ou Bordeaux le décidaient ? Eh bien il n’y aurait tout simplement pas de production locale susceptible de fournir ces cantines.
Rendons-nous bien compte des ordres de grandeur. Pour relocaliser 10 % de la consommation en légumes de Paris, il faudrait mettre en culture 3 400 hectares de maraîchage, 1 100 pour l’agglomération de Bordeaux ou encore 620 pour celle de Nantes, qui vient de créer un potager urbain géant de 2,5 hectares pour en faire l’épicentre de son plaidoyer auprès de toutes les populations.
Aujourd’hui, la production de n’importe quel maraîcher bio autour d’une agglomération est instantanément absorbée par les associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (AMAP), par les magasins de producteurs ou autres enseignes bio. Le problème des circuits courts est donc avant tout un problème d’offre, pas de demande.
De nombreux verrous
La maire de Paris, Anne Hidalgo, l’a bien compris en décidant de participer aux investissements nécessaires à la mise en service de cette nouvelle agriculture nourricière au travers d’une coopérative, AgriParis.
Les agriculteurs, les maraîchers ne poussent pas dans les comités ou dans les plans alimentaires territoriaux (PAT), encore moins sur des terres nues qu’il faut équiper à hauteur de 100 000 euros en moyenne pour être dans de bonnes conditions de travail, dans une ferme de proximité en maraîchage diversifié (foncier, bâti, serres, irrigation).
Faute de terres, faute d’accompagnement, chaque année ce sont des centaines d’agriculteurs fraîchement diplômés qui échouent à s’installer. Et faute d’investissements adéquats, le revenu moyen du maraîcher en France s’établit à 750 euros par mois. Difficile dans ces conditions de répondre à la demande croissante en produits locaux !
Si l’on ne fait rien, la situation ne risque pas de s’améliorer. Dans les dix ans qui viennent, 50 % des agriculteurs français vont faire valoir leurs droits à la retraite. Pour assurer la reprise de toutes ces exploitations à transmettre dans les prochaines années, il faudrait que la proportion des « hors cadres familiaux », ces paysans sans terre qui constituent aujourd’hui un tiers des candidats à l’installation, soit encore plus importante.
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« Pour faciliter les reconversions des salariés dont l’emploi serait menacé, le ministère du travail a soumis, le 9 octobre, aux partenaires sociaux l’idée de créer un dispositif destiné aux métiers en tension : un compte personnel de formation « métiers en tension » cofinancé par l’Etat, l’entreprise reconvertissant et l’entreprise recruteuse. » Alain Le Bot / Photononstop
Carnet de bureau. Sait-on pourquoi certains recrutements sont difficiles ? Les tensions sur le marché du travail ne cessent d’augmenter depuis 2015, notait le 8 octobre la direction de l’animation de la recherche, des études et statistiques du ministère du travail (Dares). Cadres en informatique, ingénieurs en bâtiment, aides à domicile : cette tension était, fin 2019, au plus haut niveau depuis 2011, avec « des besoins croissants de recrutement ».
Le Covid-19 n’a pas mis fin au phénomène. Pour « faciliter les reconversions des salariés dont l’emploi serait menacé », le ministère du travail a soumis, le 9 octobre, aux partenaires sociaux l’idée de créer un dispositif destiné aux métiers en tension : un compte personnel de formation « métiers en tension » cofinancé par l’Etat, l’entreprise reconvertissant et l’entreprise recruteuse.
La Dares et Pôle emploi ont identifié six critères pour analyser les facteurs à l’origine des tensions : la fréquence élevée des besoins qui, atténuée par la crise, pourrait améliorer la situation dans le BTP par exemple ; les conditions de travail contraignantes (contraintes physiques, rythmes, horaires décalés, travail répétitif…) qui compliquent durablement l’emploi des aides à domicile ou aides ménagères ; la non-durabilité de l’emploi – l’attractivité du CDD est relative – ; le manque de main-d’œuvre disponible comme pour les dessinateurs en électricité par exemple ; l’inadéquation géographique et enfin le lien entre la spécialité de la formation et le métier.
Ce n’est pas la première étude à se pencher sur l’inadéquation entre l’offre et la demande d’emploi, interrogeant notamment l’employabilité des chercheurs d’emploi. Le collectif Pacte civique propose de changer de paradigme en questionnant la capacité des entreprises à employer, aussi bien pour recruter à l’extérieur qu’en mobilité interne.
Accessible en Open source
Quelle connaissance les entreprises ont-elles des compétences disponibles au sein de leur effectif ? Utilisent-elles au mieux les savoir-faire de leur collectif ? La transformation numérique a été pour beaucoup l’occasion d’actualiser leur référentiel métier et de redécouvrir leurs collaborateurs, pour faciliter des passerelles entre les métiers des travaux publics et ceux des éoliennes, chez Orange, par exemple.
Le collectif Pacte civique, membre fondateur de l’association Territoire zéro chômeur de longue durée, propose d’analyser la capacité des entreprises à employer, par la mise en place d’un questionnaire co-construit sur mesure avec les salariés. Ce questionnaire leur permet de noter, sous le couvert de l’anonymat, la qualité du dialogue dans leur entreprise, le travail d’intégration des nouvelles recrues, le respect des contraintes personnelles, leur sentiment d’être utiles à l’entreprise, le soutien qu’ils reçoivent pour se former, etc.
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« Autre argument qui séduit les entreprises et les travailleurs indépendants : la flexibilité des espaces de coworking. » Peter Mac/Ikon Images / Photononstop
Dans l’ancienne menuiserie aux hauts murs blancs reconvertie en espace de travail partagé, il n’y a plus un bureau libre. Les coworkeurs pianotent sur leurs ordinateurs, cachés sous leurs masques. « Ici, il y a l’équipe du Connecteur [une association spécialisée dans l’innovation entrepreneuriale], ici un pôle de photographes, là d’autres entrepreneurs et là-bas un studio photo », explique Claude Servol, le fondateur de Cowork’it, en déambulant au milieu de l’open space de 300 m2.
Avant le confinement, seuls huit postes de travail avaient trouvé preneur. Aujourd’hui, les vingt postes sont occupés par des indépendants ou des salariés en télétravail. Tous occupent un poste fixe afin de limiter les risques liés au Covid-19.
C’est le cas de Simon Tinquaut, chef de projet et ingénieur en conception mécanique dans une entreprise qui conçoit des compresseurs industriels. Le jeune homme a été embauché pendant le confinement par cette société basée à Saint-Cyprien, dans la Loire, à 145 kilomètres de Clermont-Ferrand. Il souhaite alors s’installer avec sa compagne dans la préfecture du Puy-de-Dôme et propose à l’entreprise de travailler à distance depuis un espace de coworking, afin d’éviter trois heures de trajet quotidien et d’exercer dans un environnement convivial.
« Nous avons accepté sa proposition, car, pour une entreprise comme la nôtre, c’est un excellent moyen de ne pas nous priver de talents qui ont des contraintes géographiques tout en offrant à notre salarié un cadre de travail constructif, avec du lien social », précise Christelle Linossier, présidente de l’entreprise MAC3 SAS. Simon Tinquaut, quant à lui, apprécie de trouver dans cet espace une ambiance similaire à celle d’une entreprise, mais aussi plus de tranquillité. « Comme je ne suis pas au sein de l’entreprise, les demandes inopinées sont plus rares. Les échanges sont davantage planifiés par courriel ou par téléphone, et je suis donc moins déconcentré et plus efficace dans mon travail », explique l’ingénieur, qui ne se rend que très rarement au siège de l’entreprise.
Une communauté impliquée
Egalement installé dans le centre-ville de Clermont-Ferrand, Nicolas Roger, de l’espace de coworking Local 19, observe le même phénomène de regain d’intérêt pour son tiers lieu. Ces derniers mois, son téléphone n’arrête pas de sonner et, même si les coworkeurs ne sont pas tous revenus à plein temps, les huit bureaux qu’il propose sont tous loués. « Je reçois au moins deux appels par jour, contre un par mois auparavant », raconte le photographe, qui a cofondé cet espace il y a dix ans.
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« Certaines entreprises ont fait le choix de ne pas recruter les mêmes profils que d’habitude » Wavebreak Media / Photononstop
Les rencontres RH. Dans l’entreprise, « les nouveaux entrants ont besoin de créer leur réseau. On a besoin de transmettre, de les intégrer, et nous avons une responsabilité de bien gérer cette période d’intégration », déclarait Diane Deperrois, la directrice des ressources humaines d’Axa France, lors des rencontres RH de la rentrée de septembre.
Un mois après une dizaine de DRH se sont retrouvés le 14 octobre au Monceau Rio, à Paris, pour ce rendez-vous mensuel d’actualité du management organisé par Le Monde en partenariat avec LinkedIn et Manpower, afin de débattre du sujet auquel ils sont tous confrontés depuis la crise due au Covid.
Les « nouveaux entrants », ce sont les stagiaires, les alternants et les jeunes recrues. En période de crise, l’accès des jeunes à l’entreprise est toujours difficile, c’est une population qui sert de variable d’ajustement sur le marché du travail. Fabienne Arata, responsable France de Linkedin, fait état d’une réduction de plus de la moitié des offres de stages sur le site entre mars et août.
Pas de diminution du nombre de stagiaires
« Une plongée dans les vingt dernières années permet d’analyser l’insertion des jeunes sur le marché du travail en contexte très défavorable, sans catastrophisme, relativise Isabelle Recotillet. En période difficile, les jeunes sont les premiers mis de côté, mais temporairement. Ils finissent par intégrer l’entreprise, mais plus lentement », explique l’économiste du travail. Avec le Covid et l’extension du télétravail, c’est, au-delà de leur insertion, leur intégration dans l’organisation qui se complique.
« Dans les grandes entreprises, ce sont les services des ressources humaines qui accompagnent les périodes les plus compliquées », poursuit l’économiste. Aucun des DRH présents aux rencontres du 14 octobre n’a fait état de baisse du nombre de stagiaires ni d’alternants cette année.
En revanche, ils ont pris conscience de l’importance de l’apprentissage par mimétisme, en voyant les autres travailler : « Pour la promotion arrivée en juillet, on a tout fait à distance, mais les stagiaires pouvaient venir une fois par semaine, car lorsqu’on arrive en entreprise, c’est en voyant qu’on apprend », témoigne Camille Felician, responsable des ressources humaines chez Kellogg’s.
De nouveaux profils
Le DRH de Devoteam, Matthieu Rivière, a fait le même constat : « On a des stagiaires qui découvrent le métier sur place. Dans l’organisation en mi-distanciel, mi-présentiel, les jeunes décrochent vite. Il leur manque l’écoute de ce que dit le collègue d’à côté. On a demandé aux manageurs d’organiser au moins deux rencontres physiques par mois et de faire un point hebdomadaire. »
Certaines entreprises ont fait le choix de ne pas recruter les mêmes profils que d’habitude. Pour faciliter l’intégration des jeunes en cette période où de nombreux salariés sont en télétravail, « on a privilégié les stagiaires qui étaient chez nous avant le confinement, car ils connaissaient l’entreprise de l’intérieur, explique Juliette Couaillier la directrice « talents » du groupe Havas. Ceux qui n’étaient pas résidents à Paris ne sont pas venus, car avec le Covid, ils ne pouvaient pas trouver le petit boulot nécessaire pour compenser la faiblesse de la rémunération des débutants ».
A la Caisse nationale d’assurance vieillesse, « pour les non-diplômés, on mise sur le côté apprenant d’organisation. On les forme en alternance. Avant le Covid, on retenait des candidats aguerris au service client. Aujourd’hui, on choisit plutôt des moins qualifiés, mais fléchés sur les jeunes. On essaie progressivement de rééquilibrer notre pyramide des âges et on est sensible au plan jeunes », a expliqué son DRH, Jérôme Friteau. Lancé par le gouvernement Castex en juillet, ce dispositif favorise l’embauche des moins de 25 ans avec une prime de 4 000 euros destinée à compenser les cotisations salariales. « Pour accompagner les jeunes, on demande aux manageurs de limiter le télétravail durant la première période d’accueil », précise M. Friteau.
Un impact sur la dimension sociale de l’entreprise
La plupart du temps, l’intégration s’est opérée en deux temps : une première période en distanciel pour présenter l’écosystème de l’entreprise, la culture maison, et une deuxième période réservée à l’opérationnel avec une mise en place variable selon les organisations, que la DRH du cabinet de conseil Deloitte, Géraldine Segond, a résumé par une formule qui dit tout du paradoxe de la situation : « Dans la seconde période, on développe le management de proximité à distance. »
Pour compenser le manque de présentiel, plusieurs entreprises se sont appuyées sur des organismes extérieurs : « On est passé par Oreegami [spécialisée sur les métiers du marketing] pour préparer les jeunes à l’opérationnel », note Mme Couaillier. Quant à la Marine nationale et la CNAV, elles ont fait appel à My Job Glasses. « Les sessions de formation ont été reportées, mais avec My Job Glasses, les conseillers en recrutement ont pu garder le lien avec leurs prospects », explique la chargée des projets de recrutements de la Marine, Audrey Diot.
Cette start-up de mise en relation d’étudiants avec des professionnels « permet aux jeunes d’être en contact avec des salariés volontaires, qui tiennent un rôle d’ambassadeur de l’entreprise. Les jeunes ne sont pas les plus demandeurs en télétravail, car ils ont un fort besoin de sociabilisation », commente M. Friteau. Le Covid a affecté la dimension sociale de l’entreprise.
Les invités du 14 octobre
Ont participé aux Rencontres RH du 14 octobre : Fabienne Arata, Country Manager France de LinkedIn ; Juliette Couaillier, Chief Talent Officer du groupe Havas ; Audrey Diot, chargée de projet recrutement de la marine nationale ; Amélie Dupuy, responsable talents Manpower ; Céline Fabre, DRH DomusVi ; Camille Felician, Talent Acquisition Manager de Kellogg’s ; Jérôme Friteau, DRH de la Caisse nationale d’assurance-vieillesse ; Line Pélissier, directrice des itinéraires professionnels d’Orange ; Isabelle Recotillet, économiste du travail, membre associée du Laboratoire d’économie et de sociologie du travail ; Matthieu Rivière, DRH de Devoteam ; Géraldine Segond, DRH de Deloitte ; Anne Rodier, journaliste, Le Monde ; Philippe Escande, éditorialiste économique, Le Monde.
Dans un bar parisien, le 28 septembre 2020. Francois Mori / AP
Chronique. La décennie 2009-2019 a vu une spectaculaire inversion de la courbe de l’emploi indépendant. Alors qu’il était en déclin depuis des décennies, l’emploi « principalement indépendant » pesait 12,1 % du total des emplois en 2019, contre 10,6 % en 2008, selon l’enquête emploi de l’Insee. Il faut y ajouter les centaines de milliers de salariés qui cumulent une activité secondaire non salariée.
Si le développement de plates-formes numériques offrant des jobs rémunérés à la tâche a participé à cet essor, il est avant tout le résultat d’une politique initiée par Nicolas Sarkozy et poursuivie par ses successeurs : construire une France de petits entrepreneurs dont le fer de lance est le régime fiscalo-social simple et attractif d’auto-entrepreneur (devenu micro-entrepreneur). Face à des perspectives d’emploi dégradées par la crise de 2008-2009, le régime a connu un succès immédiat. S’y sont ensuite engouffrés des travailleurs voulant échapper au poids de la subordination ou qui souffrent de discriminations sur le marché du travail.
D’après les chiffres de l’Acoss, on comptait, au dernier trimestre 2019, 1,7 million de micro-entrepreneurs « administrativement actifs », soit une hausse de 20 % en une année. Près d’un million d’entre eux avait déclaré un chiffre d’affaires positif. Cette nouvelle France entrepreneuriale a même gagné en maturité. Le revenu des micro-entrepreneurs s’est envolé, avec la constitution d’une clientèle : au quatrième trimestre 2019, les micro-entrepreneurs économiquement actifs ont ainsi déclaré en moyenne plus de 4 000 euros de chiffre d’affaires, soit le double du niveau observé cinq ans auparavant ! Malgré des tensions persistantes, les micro-entrepreneurs avaient fini par cohabiter avec les indépendants classiques, qui restent majoritaires, notamment dans l’artisanat. Mais cet équilibre est désormais fracassé par l’ampleur du choc de la crise sanitaire.
L’emploi salarié déstabilisé
Certes, il faudra attendre plusieurs mois pour dresser le portrait complet du paysage après la bataille, pour l’instant contrasté. Par exemple, parmi les indépendants « classiques », les boucheries de proximité ont bénéficié d’une demande accrue, alors que la crise de 2008-2009 s’était traduite par la fermeture de nombreuses boucheries ! A l’inverse, d’autres segments d’activité, d’ordinaire résilients lors d’une récession standard, sont durement touchés par les contraintes et les craintes sanitaires : restaurateurs, hôteliers, entrepreneurs de la culture le sont directement. Le petit artisanat du bâtiment et des services à la personne a été également touché par la peur d’introduire dans son logement des personnes extérieures, potentiellement contaminées…
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Il faut traverser des ronds-points, longer les installations de l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire (CERN), sur de grandes lignes droites,avant d’apercevoir le terrain, route de la Faucille. Derrière les palissades de bois brut, l’herbe est encore grasse. D’ici à deux ans, elle aura disparu sous une nappe de parking de2 000 places, cinquante boutiques et quinze restaurants. « Un projet durable et écologique exceptionnel », annonce le panneau au bord de la route. En fait, une vaste zone commerciale à 2,5 km du centre-ville de Saint-Genis-Pouilly, dans l’Ain. « Je ne fais pas de centre commercial. Je crée un lieu de centralité et d’échanges, une machine à fabriquer du lien social », rectifie Antoine Frey, PDG du groupe Frey, le futur exploitant.
A 9 km de là, un peu plus à l’Est en allant vers Genève, c’est au pied de la « grande douane » de Ferney-Voltaire (Ain), l’un des trois passages vers la Suisse, que 150 boutiques, dix-sept restaurants, 1 600 places de stationnement et près de 4 000 m² consacrés aux sciences et à la culture doivent voir le jour d’ici à 2025. Là encore, « l’expérience shopping augmentée » d’Altarea Cogedim n’aurait rien à voir avec une virée du samedi dans les rayons du H&M et Decathlon de Val Thoiry, 70 enseignes, à sept minutes de là. Ni d’ailleurs avec les allées plus chics de l’espace Candide, à l’entrée de Ferney-Voltaire.
Bienvenue en pays de Gex, paradis des centres commerciaux, où le moratoire décrété cet été par Emmanuel Macron sur les nouvelles zones de périphérie ne semble ici perturber personne. Des habitants ont bien fait le voyage jusqu’à Bourg-en-Bresse, début juillet – à deux heures de route, autant dire un autre monde –, pour interpeller le préfet d’alors, Arnaud Cochet,sur la pertinence d’installer deux complexes, dont l’un sur une zone humide, dans une région où le nombre de mètres carrés de commerces est déjà 50 % supérieur à la moyenne nationale. Le projet de Ferney-Voltaire « est réalisé sur un tènement déjà artificialisé », balaie la nouvelle représentante de l’Etat, Catherine Sarlandie de la Robertie, en éludant la question du gigantisme.
Une mine d’or pour la grande distribution
Ce territoire est un lieu à part ; tourné vers la Suisse ; un îlot de prospérité relié à la France par le seul défilé de l’Ecluse (cluse séparant les départements de l’Ain et de la Haute-Savoie). Les institutions internationales de Genève sont à un quart d’heure en voiture. Le CERN a installé ses laboratoires à cheval sur la frontière.
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Exploratrice de la boîte noire qu’est l’entreprise et de ce qu’elle fait des salariés, l’historienne Aimée Moutet est morte le 5 octobre, à 84 ans. De son père Marius Moutet, un des 80 parlementaires qui avaient dit non à Pétain en 1940, elle tenait une grande fermeté d’esprit grâce à laquelle elle ne s’en laissait pas conter par la communication des organisations ou la séduction des personnalités. Elle a mené trois vies successives.
Dans la première, professeure d’histoire en lycée, elle s’est intéressée au syndicalisme ouvrier, montrant que, contrairement à ce que l’on croyait, après la répression de la Commune de 1871 le mouvement syndical à Paris n’avait pas tardé à se reconstituer. Pédagogue appréciée, elle a été touchée par 1968, et a appartenu à un petit groupe d’enseignantes qui se définissaient comme contestataires, féministes et chrétiennes.
Dans une seconde vie, en lycée puis à l’Université Paris-XIII, elle est passée à l’étude du camp d’en face : les patrons et les ingénieurs de 1880 à 1939. Les entreprises françaises les plus dynamiques, qui pouvaient s’inscrire dans deux traditions nationales d’organisation, l’une civile, l’autre militaire, ont ensuite été amenées à traduire deux modèles de production et de travail venus d’Amérique : ceux de Taylor et de Ford. C’est à ce grand enjeu pour tous les acteurs de l’économie, de la société et de l’Etat qu’est consacré son premier livre : Les logiques de l’entreprise (éd. de l’EHESS, 1997).
Retentissement international
Histoire des reconceptions de l’espace, des machines, de l’information et des méthodes de contrôle du personnel dans les ateliers et les bureaux pour obtenir des femmes et des hommes une activité plus régulière et plus intense et des flux productifs croissants, ce livre met en évidence les différences, débats ou conflits entre les acteurs concernés : ingénieurs, industriels, experts, ouvriers, contremaîtres. Il restitue l’importance des mouvements de pensée qui animent ou opposent les acteurs de cette rationalisation. Il montre comment ces mutations obligent les syndicats, les associations d’ingénieurs ou de consultants, les universitaires à enquêter, prendre position et à reconstruire stratégies, savoirs et doctrines. Ce livre a eu un retentissement international.
Dans une troisième vie, Aimée Moutet a franchi la barrière de 1939 et, allant jusqu’aux années 1990, est devenue un pilier de recherches collectives sur les risques des formes modernes du travail et les savoirs qui veulent les déminer. Il en est d’abord résulté un livre sur une nouvelle institution publique à gestion tripartite : Histoire de l’ANACT : vingt ans au service de l’amélioration des conditions de travail (Syros, 1994). Puis elle a été partie prenante de tous les livres lancés par Catherine Omnès et Anne-Sophie Bruno sur la santé au travail, étudiant la psychologie appliquée à la détection de l’inaptitude, les ingénieurs et les services de sécurité, la place de l’ergonomie dans la politique du patronat et des syndicats.
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En raison de la crise sanitaire, les Instituts d’études politiques ont sélectionné leurs candidats sur la base des notes obtenues au lycée, et non pas via un concours.
« De l’avis du porte-parole du Cercle Perspectives, les « grandes vacances » qui ont suivi le déconfinement des Français ont aussi contribué à relancer certains secteurs affectés par la crise sanitaire. » Rosie Scott/Ikon Images / Photononstop
Une accalmie avant la tempête. Selon le baromètre social des TPE-PME édité par le Cercle Perspectives, les salariés des petites et moyennes entreprises ont repris du service cet été. Regroupant dix-sept grands cabinets d’expertise-comptable et près de quinze mille professionnels du secteur, cette association a cherché à déterminer le « taux d’inactivité » moyen des TPE-PME dans cette période de post-déconfinement.
Au vu du nombre d’heures travaillées et non travaillées mentionnées sur les bulletins de paie de 470 000 salariés issus de 76 000 entreprises employant de 1 à 250 collaborateurs, le baromètre fait ressortir une chute significative du recours au chômage partiel cet été.
Alors qu’en juin, le taux des heures non travaillées au motif du chômage partiel s’établissait à 8 % en moyenne nationale sur le panel d’entreprises étudiées, ce taux retombe à 2 % en août. Signe, selon les auteurs du baromètre, qu’un début de reprise économique a suivi la fin du confinement. « Dans le BTP, le commerce ou l’artisanat, l’activité a repris cet été », constate Antoine de Riedmatten, porte-parole de l’association et président du cabinet d’expertise-comptable In Extenso.
Cette baisse estivale du chômage partiel s’explique aussi par les caractéristiques du marché du travail en période estivale : dans les entreprises étudiées, le taux d’heures non travaillées pour congés payés s’élève à 21 % en août. Les TPE-PME ont aussi fait l’impasse sur les travailleurs en contrat court, alors que leur recrutement connaît habituellement un pic en été. Selon le baromètre de Prism’emploi, les embauches dans l’intérim ont chuté de 20 % en août 2020 par rapport à la même période l’année précédente. « Le recours à la main-d’œuvre saisonnière, notamment transfrontalière, a été fortement ralenti », ajoute Antoine de Riedmatten.
Désertion des touristes étrangers
Malgré un taux significatif de jours posés pour congés payés, les TPE-PME ont mobilisé leurs salariés pour rattraper le retard pris sur leur activité pendant le confinement. De l’avis du porte-parole du Cercle Perspectives, les « grandes vacances » qui ont suivi le déconfinement des Français ont aussi contribué à relancer certains secteurs affectés par la crise sanitaire. C’est dans les zones touristiques, en particulier, que les entreprises ont remis leurs salariés au travail. La Corse a vu le taux d’heures de chômage partiel tomber de 6 % en juin à 0,5 % en août dans les TPE-PME interrogées pour le baromètre.
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Une période de chômage indemnisé de cinquante jours donne droit à un trimestre pour la retraite. Gary John Norman/Cultura / Photononstop
Question à un expert
Mon chômage pénalisera-t-il ma future retraite ?
Les personnes au chômage ou qui ont peur de l’être sont souvent inquiètes car elles pensent qu’en plus de perdre du pouvoir d’achat immédiat leur future retraite en pâtira. Or, très souvent, une période de chômage n’impacte qu’à la marge la pension.
Attention, on parle ici du chômage indemnisé « normal » – car chômage partiel ou non indemnisé peuvent, quant à eux, avoir de réels effets négatifs.
50 jours de chômage indemnisé = 1 trimestre
Pour comprendre, il faut savoir que la retraite des salariés du privé comporte un régime de base, l’assurance-retraite, et un complémentaire, l’Agirc-Arrco. Pour le régime de base, cinquante jours de chômage donnent droit à un trimestre (jusqu’à quatre par an) : aucun préjudice, donc, par rapport aux quatre trimestres qu’aurait rapportés un an de travail.
Pour l’Agirc-Arrco, pas de perte non plus : les points sont attribués sur la base du dernier salaire brut annuel avant le chômage, pas de l’allocation-chômage.
Le seul manque à gagner pourra se situer au niveau du calcul du salaire moyen des vingt-cinq meilleures années, pour la retraite de base, car les périodes de chômage sont exclues. Mais l’impact sera marginal.
A savoir toutefois : le chômage peut vous pénaliser si vous avez commencé à travailler tôt et si vous comptez profiter du départ anticipé pour carrière longue car quatre trimestres de chômage seulement peuvent compter pour ce dispositif.