« Allons jusqu’à au moins un tiers d’administrateurs représentant les salariés dans les grandes entreprises »

Tribune. Comme l’a rappelé la crise sanitaire du Covid-19, quelques entreprises, très concentrées, dominent la production mondiale. Depuis deux décennies, cette tendance s’est accentuée au détriment d’une répartition efficiente des ressources. Tant le capital productif et les investissements associés que le travail et les personnes qui le réalisent se trouvent privés des gains issus de la croissance.

La science économique nous enseigne que plus la concurrence est forte, plus les profits sont contrôlés, et plus le bien-être des consommateurs est grand. Mais, en réalité, une entreprise a toujours intérêt à adopter une stratégie anticoncurrentielle visant à instaurer des barrières à l’entrée sur leurs marchés à l’encontre des autres entreprises afin de bénéficier de rentes monopolistiques.

De nouvelles armes

Clairement, l’évolution des grandes firmes et de leurs pouvoirs de marché ne sert pas l’intérêt général mais accentue les inégalités et freine l’instauration de régimes de croissance plus prospères et plus distributifs. L’incapacité des grandes économies de la planète à gérer la mondialisation a servi l’essor économique de ces puissantes entreprises au détriment de ce que l’économiste américain Joseph Stiglitz nomme la « vraie richesse des nations », celle qui se fonde sur l’innovation, la créativité et les interactions productives entre les personnes.

Force est de constater que les grandes entreprises modernes s’affranchissent nettement des régulations antitrust traditionnelles, même si la Commission européenne est de plus en plus vigilante en matière d’abus de position dominante, comme en témoigne l’enquête en cours contre la puissance algorithmique d’Amazon et ses atteintes à la concurrence.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Pascal Perez : « La baisse des taux d’intérêt offre une prime aux prédateurs d’entreprises »

Car il est vrai que les dispositifs de propriété intellectuelle, qui permettent de déployer des stratégies de brevets agressives (comme en témoigne le secteur pharmaceutique), et les possibilités d’évasion fiscale – comme en abusent les Gafam (Google, Amazon, Facebook, Apple et ­Microsoft) –, offrent aux très grandes entreprises de nouvelles armes pour accroître leur puissance économique.

C’est pourquoi il est important pour les autorités de la concurrence et les Etats d’élargir le spectre de l’action publique en matière de régulation afin de lutter contre l’utilisation socialement inefficace (car non redistributive) de ces pouvoirs de marché excessifs, et de ces mouvements immodérés de fusion et d’acquisition.

Un capitalisme renouvelé

Il n’est ni utopique ni idéologique de penser dès maintenant, et avant que l’occasion ne nous échappe et ne se présente plus de sitôt, les fondements d’un capitalisme renouvelé, qui le préserverait de lui-même et qui donnerait une signification historique singulière à la relance des économies post-Covid-19 à l’échelle internationale.

Il vous reste 54.83% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

L’argot de bureau : le « flex office » ou la vie sans poste fixe

Premier arrivé, premier servi (à moins d’avoir réservé par Internet) ! Ce n’est ni une salle de classe ni une bibliothèque universitaire surpeuplée, mais l’espace de travail du futur. Surtout aux yeux de ses ardents défenseurs, qu’ils soient start-up ou grands groupes : bienvenue dans un monde où le bureau est un bien collectif. Ordinateur portable dans la main gauche, mug rigolo dans la main droite, smartphone dans la poche, le travailleur du XXIe siècle est paré.

Le « flex office », « desk sharing », « free seating », ou « bureau dynamique » (le terme est flexible), désigne l’absence de poste de travail nominatif. Adieu la boule à neige de Joël achetée à Venise, le presse papier de Mireille, les photos du labrador de Thierry et le cadeau de fête des Mères de Julie, sauf à tout réinstaller chaque matin. Même chez les plus réformateurs, des casiers personnels ont survécu pour abriter ce qu’il reste de la personnalisation du bureau.

Popularisée en 1995 par les consultants américains d’Accenture, la méthode du « bureau flexible » permet d’économiser des mètres carrés : entre les vacances, les RTT et les missions de terrain, un poste de travail individuel n’est occupé que 60 % du temps en moyenne. Avec le flex office, on dénombre moins de postes de travail que de salariés : le siège de BNP Personal Finance compte ainsi 2 055 « positions » pour 2 600 collaborateurs, soit un ratio de 0,8. Certaines entreprises descendent jusqu’à 0,6 soit six bureaux pour dix.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi L’argot de bureau : le « nudge », une injonction qui ne dit pas son nom

Le Covid-19 pourrait bien accélérer le mouvement : il a par exemple convaincu Suez, qui s’est converti au « flex ». Certains estiment que des bureaux nus seraient bien plus faciles à désinfecter tous les soirs, ce qui permettrait une meilleure sécurité sanitaire.

Ridicule

Le flex office bien organisé répartit les espaces selon les besoins : il postule que le salarié choisit une place en fonction de ses activités du jour. Souvent, ces espaces sont conçus à l’échelle d’un service précis, d’un « territoire d’équipe » (un étage, par exemple), et non de toute l’entreprise, comme chez Axa depuis 2017. Danone a, de son côté, instauré des règles drastiques : interdiction de partir en réunion sans ses affaires, et obligation de libérer les tables à partir de quinze minutes d’absence.

Le « flex », c’est une mentalité. Après tout, le célèbre physicien Stephen Hawking (1942-2018) disait que « l’intelligence, c’est la capacité de s’adapter au changement »… La non-attribution des bureaux, c’est donc le décloisonnement. L’occasion de discuter, de découvrir ce que fait vraiment un développeur Web, de ne plus se limiter à ses trois collègues ennuyeux de la comptabilité, en toute transparence, sans trop de confidentialité. Attention, par exemple, à ne pas s’exclamer que « même mon gamin en CP dessinerait un meilleur logo que le nôtre », alors que cet homme barbu à six mètres de vous n’est autre que Chris, le « design manager ».

Il vous reste 16.55% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

« Nous appelons à des Etats généraux sur la promotion de la santé et du bien-être au travail et en faire une grande cause nationale »

Tribune. La crise sanitaire, économique et sociétale qui perdure depuis mars 2020 a considérablement augmenté les manifestations anxieuses et dépressives chez les Français, liées à la fois à leur crainte d’une contamination virale mais également aux menaces sur leur emploi et aux restrictions sur leur mode de vie liées aux confinements et couvre-feux successifs.

L’enquête CoviPrev de Santé publique France a révélé un doublement du taux d’anxiété, à 33 %, et la prévalence d’états dépressifs pouvant atteindre 27,7 % dans certaines régions, ce qui est très élevé. Pour les travailleurs s’y ajoute un accroissement des risques psychosociaux (RPS) dû à une accélération de la numérisation du travail, et en particulier du télétravail (Le numérique et la sécurité et la santé au travail, programme de recherche de l’Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail).

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Covid-19, un an après : « Le combat contre la pandémie doit s’accompagner d’un nouvel imaginaire du travail »

Une plus forte charge cognitive, un effacement des frontières entre vie professionnelle et vie personnelle, un isolement social et un effondrement des collectifs de travail sont autant de sources qui ont accentué la souffrance. Dans une enquête menée en novembre 2020 par Malakoff Humanis, 70 % des télétravailleurs disent que le principal risque pour leur santé est le risque psychologique.

Des contreparties pas suffisantes

Ces constats préoccupants convergent avec ceux qui nous reviennent par nos réseaux professionnels respectifs de DRH, de syndicalistes, de spécialistes de la santé mentale. Les restructurations et les changements organisationnels du travail et le climat d’incertitude sur l’avenir professionnel qui ont accompagné cette crise ont eu aussi un impact non négligeable sur la santé mentale et le bien-être au travail.

Des contreparties existent, comme la réduction du temps de trajet entre le domicile et le lieu de travail qui a réduit le niveau de stress et de fatigue des télétravailleurs, mais elles sont loin de compenser les souffrances vécues dans un contexte anxiogène rarement atteint.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Covid-19 : « Face à cette réalité universelle et inévitable qu’est la mort, il faut inscrire pleinement le continuum de la vie dans le cursus pédagogique »

Depuis une quinzaine d’années, et essentiellement à la suite d’événements dramatiques (suicides au travail, développement des cas de burn-out d’origine professionnelle…), la France a pris conscience des enjeux de la prévention des risques psychosociaux (RPS), non seulement pour la santé des salariés, mais aussi pour la performance économique des entreprises.

La France dans le peloton de queue des pays de l’UE

Les Accords nationaux interprofessionnels (ANI) qui se sont succédé sur le stress au travail en 2008, le harcèlement moral et les violences en 2010, la qualité de vie au travail en 2013 et la santé au travail en 2020 montrent la préoccupation renouvelée des partenaires sociaux sur ces questions. Le vote d’une loi sur la santé au travail à l’Assemblée nationale le 17 février 2021 va aussi dans ce sens.

Il vous reste 63.6% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Conquête spatiale : « Un programme est couronné de succès si la triade coût, calendrier et performance a la même priorité »

Tribune. L’Agence américaine de l’aéronautique et de l’espace (NASA) a de nouveau fait des prouesses, avec Perseverance qui a atterri comme une fleur sur Mars. Elle a aussi renoué avec les ambitions de la conquête de la Lune en 1969 en voulant y installer une présence permanente autour de (et peut-être sur) la Lune, sans parler de Mars.

Mais entre perfectionner ce qu’elle a déjà accompli (des sondes vers Mars) et l’inconnu d’une présence sur la Lune et d’un voyage habité vers Mars, il y a une différence. La NASA d’aujourd’hui n’est plus celle de 1969. Là, elle faisait tout elle-même avec ses programmes Mercury ou Apollo.

Sécurité et succès

Qui oserait encore ne rien sous-traiter aujourd’hui ? Eh bien même plus la NASA ! Elle demande déjà à un Boeing ou un SpaceX de prendre son relais pour des vols habités vers la Station spatiale internationale (SSI), après une dépendance peu glorieuse aux Russes. Elle compte aussi recourir au privé pour Mars et la Lune.

Si même la NASA sous-traite, ce qui n’a jamais été fait auparavant sauf par elle, pourquoi les entreprises se priveraient-elles ? C’est justement l’objet du rapport du conseil consultatif de la NASA pour les questions de sécurité (« Nasa’s Aerospace Safety Advisory Panel Releases 2020. Annual Report »). La NASA dans son flirt avec l’impossible se dépare de ses atours.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi En 2020, la ruée vers Mars : les principales puissances mondiales partent à l’assaut de la Planète rouge

C’est l’éternelle question du « make or buy » (« faire ou acheter ») avec un avantage au « acheter », mais l’objectif du conseil consultatif n’est pas la rentabilité de l’un ou l’autre, mais, plus subtilement, la sécurité et le succès rapide de missions jamais tentées auparavant.

Avec Mercury, Apollo ou Skylab, la NASA formulait les missions, définissait les spécifications pour les équipements au sol et en vol et s’occupait de la réception et de la validation de tous les équipements fabriqués par l’industrie. C’est encore la NASA qui jouait le rôle d’intégrateur et qui prenait la responsabilité totale, lancement et mission compris. Avec la navette spatiale, la NASA accepta de déléguer un peu plus les développements et les tests aux sous-traitants principaux, mais l’agence restait fortement engagée à travers ses experts les plus seniors.

Zone de risque

En 2006, la NASA franchit une étape supplémentaire avec son programme Commercial Crew & Cargo Program (CCP), pour reprendre des vols habités et alimenter la station SSI. Il ne s’agissait plus que de donner des exigences de haut niveau sur la performance, la sécurité et les interfaces pour que tout ce qu’elle commande puisse s’interconnecter et s’intégrer. Cela donne aux contractants la liberté d’innover sur la conception, le développement et la fabrication. Pour la partie « cargo », force est de reconnaître que cela marche plutôt bien mais l’expertise était déjà là, tant à la NASA que dans l’industrie.

Il vous reste 61.29% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Travailler 98 heures par semaine chez Goldman Sachs

Devant le siège de la Goldman Sachs, à New York, en avril 2019.

Les banquiers d’affaires savent manier le PowerPoint. En février, un groupe d’analystes fraîchement embauchés au sein de la banque d’investissement Goldman Sachs a préparé un diaporama de onze pages, sobrement intitulé « Enquête sur les conditions de travail », pour contester, graphiques à l’appui, les heures sans fin passées à travailler et les répercussions sur leur santé.

Le document a d’abord été présenté à la direction de la banque, avant de circuler sur les réseaux sociaux. L’enquête n’a sondé que treize salariés dans leur première année chez Goldman Sachs, mais leurs réponses, stupéfiantes, sont de nature à faire bouger les lignes.

Lire aussi Pendant la crise des « subprimes », Goldman Sachs s’est enrichie

A la question : « Combien d’heures avez-vous travaillé cette semaine [prenant fin le 13 février] ? », la réponse est : cent cinq heures. Et, en moyenne, depuis le mois de janvier ? Quatre-vingt-dix-huit heures par semaine. Ces analystes dorment, en moyenne, cinq heures par nuit et vont se coucher à 3 heures du matin. Ils sont 77 % à estimer avoir été « victimes d’abus professionnel ». Sur une échelle de 1 à 10, les banquiers interrogés évaluent leur santé mentale à 2,8 (contre 8,8, avant de travailler pour la firme de Wall Street) et leur santé physique à 2,3.

« Nous sommes là pour vous soutenir et vous guider »

La présentation reprend également des citations anonymes des treize personnes interrogées, telles que : « Le fait d’être au chômage m’effraie moins que ce que mon corps pourrait subir si je continue à travailler. » Ces témoignages n’ont rien d’anodin dans ce monde de la banque d’investissement, marqué, en 2013, par la mort d’un jeune employé de la Bank of America Merrill Lynch, Moritz Erhardt, âgé de 21 ans. Il arrivait à la fin d’un stage de sept semaines à Londres lorsqu’il s’est effondré chez lui après avoir travaillé soixante-douze heures d’affilée. « Esclavage à la City », avait alors titré le quotidien The Independent.

« Les analystes en banque d’investissement travaillent environ quatre-vingts heures par semaine », peut-on lire sur le site de la communauté financière Wall Street Oasis

Ce rythme de travail aberrant concerne une bonne partie de la profession. « Les analystes en banque d’investissement ont de longues journées de travail. Bien que ces heures varient, elles s’élèvent généralement à environ quatrevingts heures par semaine », peut-on lire sur le site de la communauté financière Wall Street Oasis.

Il vous reste 24.36% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

L’hydrogène, une solution incertaine pour la mobilité

Lors d’une visite de Jean-Baptiste Djebbari, ministre délégué chargé des transports, à l'entreprise Gaussin, producteur de véhicules lourds motorisés à l'hydrogène, à Héricourt (Haute-Saône), le 12 mars 2021.

L’énorme tracteur à hydrogène avance lentement dans le vaste hangar, puis accélère tout à coup, avant de stopper, faisant courir un frisson dans la foule des officiels. Au volant, tout content de son effet, le ministre délégué chargé des transports, Jean-Baptiste Djebbari, achève, ce 12 mars, une visite expresse en Bourgogne-Franche-Comté, terminant par Héricourt (Haute-Saône), siège de l’entreprise Gaussin, spécialiste des engins portuaires et aéroportuaires. Une petite heure auparavant, M. Djebbari était à Belfort, déjà au volant d’un véhicule à hydrogène – une voiturette de facteur –, fonçant dans les allées sinueuses de la préfecture. Le ministre s’apprêtait, en présence d’un aréopage d’élus, à donner un chèque de 800 000 euros à la société Mauboussin, conceptrice de petits avions… à hydrogène.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Au Canada, Air Liquide produit enfin de l’hydrogène sans émettre de dioxyde de carbone

Tel un mantra, le mot est lâché : hydrogène. Dans la communication gouvernementale, comme dans celle des entreprises, ce gaz (H2, selon l’abréviation chimique) est présenté comme une solution parée de toutes les vertus pour la mobilité de demain. Si de nombreux projets prometteurs sont en cours, la route est encore longue et les résultats incertains. Combiné à une pile à combustible, l’hydrogène permet de produire de l’électricité et rejette de l’eau. Dans une voiture ou un camion, il est bien plus pratique qu’une batterie : le véhicule est électrique, mais l’utilisateur fait le plein en quelques minutes comme à une pompe à essence. Et puis la ressource est inépuisable. On peut extraire de l’hydrogène partout, par électrolyse, en faisant passer dans de l’eau du courant produit par une éolienne, des panneaux solaires.

Surtout, l’hydrogène est devenu le nouveau sésame économique d’entrepreneurs, d’élus et de responsables politiques français de tous niveaux, de tous bords et de tous les coins de France. C’est même à une extraordinaire floraison de projets de mobilité H2 que l’on assiste depuis plusieurs mois dans l’Hexagone, stimulés par l’impulsion de l’Etat et son plan Hydrogène à 7,2 milliards d’euros sur dix ans, présenté en septembre 2020.

Foisonnement de projets

Pour la seule mobilité, le ministère des transports liste 28 projets majeurs d’écosystème hydrogène soutenus par l’Etat lancés depuis moins de deux ans sur tout le territoire. Là une flotte de bus, ici des bennes à ordures, des taxis ou des triporteurs, ailleurs des navettes fluviales, ou les fameux trains à hydrogène d’Alstom achetés par quatre régions. Et c’est sans compter les dizaines de plus modestes initiatives (stations, flottes captives, démonstrateurs pédagogiques) qui éclosent un peu partout. L’observatoire de l’hydrogène Vig’Hy en recense plus de 150 en France.

Il vous reste 73.12% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Les aides à domicile pourront hériter de leurs employeurs défunts

Personal care assistant chatting to senior woman in bed

Le 18 janvier 2018, Louise B. décède, sans enfants, après avoir légué son appartement à son aide à domicile, Fouzia L., qui travaillait auprès d’elle depuis huit ans, et avec laquelle elle s’était pacsée le 5 septembre 2017. Aussitôt, des cousins de Louise assignent Fouzia devant le tribunal judiciaire de Toulouse, afin d’obtenir l’annulation de cette part d’héritage. Ils agissent sur le fondement de l’article L. 116-4 du code de l’action sociale et des familles, qui frappe d’une « incapacité à recevoir des dons et legs » les prestataires de services à la personne qui interviennent à domicile.

Lire aussi Il donne de l’argent à son auxiliaire de vie

Cet article a été introduit par la loi du 28 décembre 2015, relative à l’adaptation de la société au vieillissement, afin de prévenir la captation des biens des personnes âgées par ceux qui travaillent chez elles. Pendant sa discussion, la rapporteure pour avis du Sénat, Catherine Di Folco (UMP), a protesté qu’il était « attentatoire à la liberté des personnes de disposer de leurs biens, alors qu’elles sont saines d’esprit », et qu’il était « surtout protecteur des héritiers ». Mais l’Assemblée nationale, alors majoritairement de gauche, l’a adopté.

Sursis à statuer

Lorque Fouzia L. contacte le cabinet toulousain Lafayette Avocats, sa cause semble donc désespérée. Mais Camélia Navarre, la jeune stagiaire à laquelle le dossier échoit, a l’idée de poser aux juges une question prioritaire de constitutionnalité (QPC), ainsi résumée : larticle 116-4 méconnaît-il l’article 17 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789, qui consacre le droit de propriété ? Son maître de stage, Jean Iglesis, lui donne le feu vert.

La QPC est admise par le tribunal judiciaire de Toulouse, qui sursoit à statuer, en attendant de savoir si la Cour de cassation va la juger « sérieuse ». Ce qui est le cas, le 18 décembre 2020 (n° 20-40.060) : la Cour l’adresse au Conseil constitutionnel, devant lequel une audience est fixée le 2 mars. Mlle Navarre obtient son inscription au barreau juste à temps pour aller plaider place du Palais-Royal (audience visible en vidéo).

Aux « sages », réunis autour du président Laurent Fabius – homme de gauche –, elle explique que « le droit de disposer librement de ses biens », qui découle du droit de propriété, ne peut être enlevé qu’aux personnes reconnues « incapables », par un juge, du fait de l’altération de leurs facultés mentales. Or, « une personne âgée n’est pas une personne incapable ». L’article L 116-4, qui prive les aînés, en raison de leur âge, du droit de gratifier ceux qui les aident, viole donc le droit de propriété.

Il vous reste 68.08% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Au procès de l’espionnage de salariés par Ikea, l’ancien responsable sécurité Jean-François Paris seul contre tous

Distanciation physique parfaitement respectée autour de Jean-François Paris qui, sur le banc des prévenus, ne risque pas d’être contaminé par un voisin : il n’en a pas. Depuis l’ouverture du procès Ikea, lundi 22 mars, à Versailles, personne ne s’assoit à côté de lui, il traverse les longues journées d’audience en solitaire, sans un mot ni un regard de ses coprévenus qu’il fait tout, ceci explique cela, pour entraîner dans sa chute.

Jean-François Paris est l’ancien responsable sécurité d’Ikea France, de 1998 à 2012. Il était au cœur d’un vaste dispositif de surveillance des salariés, qui a d’abord consisté en des demandes ponctuelles sur la vie privée, avant de se transformer au milieu des années 2000 en, selon ses propres termes, un « contrôle de masse » des antécédents judiciaires des recrues à chaque nouvelle ouverture – il s’agissait d’éviter d’embaucher d’éventuels agités –, le tout par le biais d’officines privées et de policiers arrangeants.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi L’espionnage des salariés d’Ikea France devant la justice

« J’avais conscience qu’on était borderline, et quand l’affaire a éclaté [en 2012], j’ai compris qu’on avait vraiment franchi la ligne et qu’on était dans l’illégalité » : depuis une semaine, comme depuis neuf ans, cet homme de 56 ans assume sa responsabilité, mais il entend bien la partager avec ses anciens collègues qui, eux, l’esquivent. Alors à l’audience, c’est Jean-François Paris contre tous et tous contre Jean-François Paris, lequel bénéficie paradoxalement du soutien des parties civiles saluant sa « sincérité » face à « ceux qui voudraient que ce soit une affaire Paris et pas une affaire Ikea », comme l’a dit Yassine Yakouti, avocat de plusieurs salariés victimes d’espionnage.

Dans cette affaire où être au courant, c’est être coupable, qui savait ? Interrogé par la présidente Angélique Heidsieck, Jean-François Paris a raconté la réunion de crise chez Ikea le jour où Le Canard enchaîné a prévenu qu’il s’apprêtait à dévoiler le pot aux roses. « La com de Publicis a dit : “On attend les articles et on niera.” J’ai dit : “On ne pourra pas dire que c’est pas vrai, puisque toute l’entreprise est au courant.” »

« Le terme “moralité”, ça ne vous a pas alerté ? »

« Toute l’entreprise », neuf ans plus tard, est représentée par quelques hauts cadres figurant parmi les quinze prévenus, comme Sylvie Weber, son ex-adjointe à la sécurité, Dariusz Rychert, ex-directeur financier, ou Jean-Louis Baillot, ex-PDG.

Il vous reste 68.69% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

L’efficacité de la lutte contre le sexisme à Radio France remise en cause après la diffusion du documentaire de Marie Portolano

Il n’y a pas qu’à Canal+ que Je ne suis pas une salope, je suis une journaliste, le documentaire de Marie Portolano, diffusé dimanche 21 mars sur Canal+, a fait l’effet d’une bombe. Le témoignage qu’y livrait la spécialiste de rugby Amaia Cazenave a répercuté la détonation jusqu’à Radio France, où la journaliste officiait jusqu’à fin décembre 2020.

En exposant sur la place publique ce qui reste d’ordinaire confiné dans l’espace de l’entreprise, la jeune femme a réveillé la parole de collègues victimes de harcèlement ou d’agissements sexistes au sein du groupe radiophonique et restées insatisfaites, elles aussi, de l’accueil réservé à leurs signalements.

Interrogée mardi 23 mars sur France Info, la future chef adjointe du service des sports du Parisien a décrit les humiliations et l’environnement misogyne dans lequel elle a travaillé au sein d’une station locale de France Bleu d’abord, puis à la rédaction nationale des sports, à Paris. A deux reprises, rappelle-t-elle au Monde, elle a alerté la cellule de lutte contre les discriminations – ainsi que sa direction et la direction des ressources humaines (DRH), indépendamment. Sans résultat probant la première fois, puis « sans aller jusqu’au bout », c’est-à-dire sans réclamer le déclenchement d’une enquête, par manque de confiance en son interlocuteur, la deuxième fois.

Lire aussi la tribune : « Femmes journalistes de sport, nous occupons le terrain ! »

D’autres jeunes femmes, des « CDDettes » comme elles s’appellent entre elles, nous ont fait part de situations similaires. Après avoir signalé à la cellule d’écoute du harcèlement moral, des commentaires dégradants ou des agissements sexistes, elles ont eu le sentiment d’être « abandonnées ». « Nous avions pourtant été assurées que nous aurions un accès total aux conclusions de l’enquête, explique l’une d’elles, en poste dans une importante locale de France Bleu. Alors qu’elle est terminée depuis plus de six mois, nous ne sommes toujours au courant de rien. »

« Impunité »

« Nous faisons un retour systématique aux plaignants ainsi qu’aux mis en cause lorsqu’une enquête est terminée, conteste Catherine Chavanier, la DRH de Radio France. C’est ce que prévoit notre méthodologie. »

Dans un rapport qu’il a achevé à l’automne 2020, Renaud Dalmar, le référent des salariés sur les questions de harcèlement sexuel et les agissements sexistes à Radio France, pointe pourtant du doigt, lui aussi, l’absence d’information sur les sanctions prononcées, alors que « l’impunité est l’élément déterminant de bon nombre de ces agissements (…) et le silence, un terrain propice ». Tout en attestant d’une « vraie volonté » de sa direction de traiter ces affaires avec sérieux, l’élu CFDT regrette « les fausses sanctions que sont les mutations », qui « parfois se révèlent même devenir des sanctions-promotions ».

Il vous reste 37.74% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Faillites : environ 22 000 entreprises seraient « en sursis »

Le secteur de la construction serait, selon Coface, le plus concerné par ces défaillances « manquantes ».

En dépit de la crise économique, la plus violente depuis la dernière guerre, la « vague » des faillites redoutée en 2020 ne s’est pas concrétisée. Leur nombre a même connu une chute historiquement faible, de 38 %, avec 31 500 entreprises seulement en dépôt de bilan. Un recul redevable aux mesures d’urgence et de soutien mises en place par le gouvernement, aux prêts garantis par l’Etat (PGE) et au dispositif de chômage partiel.

Lire aussi Des dispositifs « illisibles » pour éviter les faillites d’entreprise

Mais, comme le rappelle l’assureur-crédit Coface dans une note publiée le 23 mars, « ce paradoxe laisse penser qu’il existe des défaillances manquantes », des entreprises non-viables dont la survie n’est liée qu’aux aides publiques. La France compterait, selon les projections, 22 000 entreprises dans cette situation, dont la faillite devrait « se matérialiser progressivement d’ici à 2022 ». Les difficultés apparaîtront avec la fin des aides, mais aussi lors du retour à la normale de l’ensemble des secteurs économiques, explique l’économiste Bruno de Moura Fernandes, car la reprise de l’activité nécessite des dépenses supplémentaires qui vont affecter la trésorerie de ces sursitaires.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Covid-19 : pour les entreprises françaises, la délicate sortie du coma artificiel

Mais il est vraisemblable que ces faillites ne prendront pas la forme d’une vague, mais qu’elles se produiront plutôt sur longue période. « On suppose en effet que les aides seront retirées de façon graduelle et progressive », ajoute M. de Moura Fernandes. « Par ailleurs, les enquêtes montrent que les entreprises, notamment les PME, ne prévoient pas de rembourser les PGE par anticipation mais veulent plutôt étaler les remboursements au maximum. Il n’y aura donc sans doute pas de choc brutal sur la trésorerie des entreprises, mais une hausse étalée des défaillances ». C’est surtout lors du premier trimestre 2022 qu’elles devraient apparaître, selon l’expert. Leur matérialisation, surtout, sera « directement corrélée à la rapidité avec laquelle les mesures de restriction prendront fin » – qui découle elle-même de la vitesse des campagnes de vaccinations.

« Il n’y aura donc sans doute pas de choc brutal sur la trésorerie des entreprises, mais une hausse étalée des défaillances », Bruno de Moura Fernandes, économiste chez Coface

C’est le secteur de la construction qui serait, selon Coface, le plus concerné par ces défaillances « manquantes » . Un autre paradoxe alors que le BTP a retrouvé son niveau d’activité d’avant crise dès la fin de l’année 2020. Pourtant, pas moins de 8 600 entreprises de construction seraient aujourd’hui en sursis. Cela s’explique par le fait que les faillites sont structurellement bien plus fréquentes dans ce secteur, en temps normal : la construction compte d’ordinaire pour 26 % des défaillances en France. De plus, compte tenu justement du fait qu’elles ont pu retrouver rapidement un niveau d’activité normal, ces entreprises « ont reçu peu d’aides », précise M. de Moura Fernandes.

Il vous reste 15.31% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.