« Sorry We Missed You », Ken Loach immortel sismologue des désorganisations sociaux

Ken  Loach, le 16 mai, à Cannes.
Ken  Loach, le 16 mai, à Cannes. PAOLO VERZONE / AGENCE VU POUR « LE MONDE »

Sélection officielle – En compétition

Le cinéaste anglais arrive de nouveau à mettre en scène le conflit entre le jargon évanescent des nouvelles formes de l’économie et ses conséquences sur les corps et les esprits.

L’une des centenaires dames chez qui Abby –l’héroïne de Sorry We Missed You–, travaille, était cantinière durant la grande grève des mineurs de 1984, dont l’ouverture scella la victoire du gouvernement conservateur britannique sur les syndicats. A son aide à domicile, payée selon le système du zero hour contract (« pas de durée minimum du travail », le salarié est porté de se tenir vacant à toute heure de la journée), la retraitée isolée par les siens, expose la solidarité et la lutte comme un guerrier sioux parqué dans sa réserve aurait pu informer les migrations des bisons aux enfants incrédules de sa tribu.

Voilà des décennies que Ken Loach retenue l’onde de choc du big bang libéral. Il a chroniqué la corrosion, puis la résolution de la solidarité ouvrière, la fuite de la vie sociale, le remplacement des illusions consuméristes aux utopies collectives. Sorry We Missed You prend acte de la dernière étape du processus, le changement du salariat par la gig economy qui fait des travailleurs – ici les chauffeurs d’un centre de livraison de colis – des sous-traitants du commanditaire qui leur impose des obligations de productivité draconiennes, les laissant affichés à tous les aléas de leur métier, de le bassin à l’accident.

Si l’on a passé dans la Grande-Bretagne de Ken Loach et Paul Laverty, son scénariste patenté, on sait bien que de l’instant où Rick (Kris Hitchen) se laisse saisir au clappement de Maloney (Ross Brewster) le patron de la plate-forme de livraisons, qui lui fait croire qu’il apaise d’acheter une camionnette pour rattacher avec la prospérité, le pauvre homme et sa famille sont promis au malheur. C’était vrai de Daniel Blake, le héros solitaire du précédent film de Loach, Palme d’or en 2016, qui tentait de garder son humanité face à un Etat-providence devenu monstre orwellien.

Dévastation de la vie quotidienne

Et Sorry We Missed You commence de la même manière que son devancier, par une description minutieuse du système dans lequel le héros s’est chargé (car comme le dit en substance le terrifiant Maloney, qui a trouvé en Ross Brewster, acteur apprenti, un interprète idéal, ici on monte à bord, on n’est pas engagé). Loach sait comme personne mettre en scène la contradiction entre le langage désincarné des nouvelles formes de l’économie et ses effets sur les corps et les esprits.

Abbie, invoquée plus haut, est l’épouse de Rick. Du moment où son mari se laisse happer, dans l’espoir de pouvoir acheter un pavillon après avoir rétribué la camionnette, par une vie quotidienne où le repos n’existe pas, leur descendance (un adolescent, une petite fille) est à son tour tourmentée.